Sappho, poétesse grecque Σαπφώ

Ζὰ δ᾽ ἐλεξάμαν ὄναρ Κυπρογενήᾳ.
« …J’ai parlé en rêve avec Aphrodite… »

« Je ne tenterai pas de toucher le ciel… »

« …Celle qui dort sur les seins d’une tendre amie… »

« Je voudrais te dire une chose mais la pudeur me l’interdit… »

« … Éros a ébranlé
mon âme comme le vent sur la montagne qui tombe dans les chênes. »

« … A disparu la lune
avec les Pléiades ; au milieu
de la nuit à mon côté le temps passe,
et moi je dors seule.»

« Certains disent que sur la terre sombre et bleue, rien n’est plus beau

qu’une armée de cavaliers ou de fantassins, ou qu’une flotte 

de vaisseaux. Mais moi je dis que c’est celle ou celui qu’on aime… »

« … Je te supplie Gongyla de chanter Cléanthis.
Prends ta lyre, tandis que de nouveau le désir
vole autour de toi,
ô belle ! Sa robe même t’a fait trembler
quand tu l’as vue, et moi je m’en réjouis… »

« … Mais moi j’aime la grâce.                            Et mon amour
pour le soleil m’a donné en partage éclat et beauté. »

Éd. Voigt, fragments 134, 52, 122, 137 (peut-être de Sappho au poète Alcée), 47,168 B, 16, 22, 58 (Trad. P. C.)

De « celle qui parlait en rêve avec Aphrodite », il ne nous reste que quelques fragments et un seul poème complet. Son œuvre, collectée par les philologues alexandrins, comportait à l’origine de huit à neuf livres, dont le premier était entièrement composé de strophes dites saphiques (constituée de quatre vers dont trois de onze syllabes et un de cinq syllabes). Grâce à la découverte des papyri d’Oxyrynque, aux extraits cités par les différents auteurs de l’Antiquité ainsi qu’aux ostraka et aux graffitis retrouvés, un corpus de poèmes a fini par se sédimenter et se métamorphoser au fil du temps et des découvertes. 

Fille de Scamandronymos et de Cléis, Sappho naît à Érèse, sur l’île de Lesbos, vers 630 avant J.-C. Elle parle et écrit l’éolien, le dialecte de Lesbos. Elle perd son père fort jeune et sa famille s’installe à Mytilène, la capitale de l’île, où elle épouse un riche propriétaire du nom de Kerkylas d’Andros, dont elle a une fille, Cléis. Elle a aussi trois frères, Érygiios, Larichos ,Charaxos. 
Dans l’œuvre de Sappho, comme dans celle d’Alcée, poète aussi originaire de Lesbos, qui fut son contemporain et l’un de ses proches, les traces des crises politiques sont particulièrement visibles. Les affrontements entre les différentes factions auxquelles se rattachent les grandes familles de Lesbos contraignent Sappho et sa famille à l’exil, dont une année (entre 604 et 599 av. J.-C.) à Syracuse, en Sicile. Sappho finit par revenir à Mytilène vers 590, où elle reste jusqu’à sa mort en 580 avant J.-C. Une légende, rapportée par Ménandre voudrait qu’elle se soit jetée dans la mer du haut du rocher de Leucade par amour pour un jeune homme, Phaon, mais ce n’est guère vraisemblable.

Sappho ne fut ni laide ni veille, comme certains de ses détracteurs ont voulu la peindre, mais bien au contraire svelte, belle et lumineuse. À Mytilène, elle est à la tête de ce qu’elle nomme sa moisopolon oikia, « sa demeure consacrée aux muses », où, maîtresse de cérémonie, elle éduque un groupe de jeunes filles, un chœur lyrique féminin pratiquant la danse et le chant. Il s’agit de performances, d’actions poétiques rituelles et musicales, chantées et dansées collectivement par le groupe de jeunes filles dont Sappho est le chorège.

Il convient donc d’éviter les interprétations qui font d’elle la poétesse d’une intimité spécifiquement féminine, voire féministe. Elle transcende tout cela : les Anciens, qui récitaient ses poèmes à l’instar de ceux d’Homère et les gravaient sur les pierres comme en Sicile, ne s’y sont pas trompés : la voix de Sappho, la première femme qui dit je, est une voix où les rôles respectifs des genres se sont brouillés, et relève autant du masculin que du féminin, comme le montrent dans ses poèmes les marqueurs de l’énonciation. Si l’amour des femmes et de leur beauté est au cœur de la poésie de Sappho, ce n’est pas le fait de la seule émotion, c’est aussi parce qu’elle forme ces filles à la maturité sociale et à l’épanouissement de leur beauté tant physique qu’intellectuelle.  Mnémosyne (déesse de la Mémoire et mère des Muses) protège dans la mémoire des humains le souvenir de ces filles gracieuses, Atthis, Gongyla, Gyrinnô, Mnassidika… Le souvenir est en effet chez Sappho toujours celui des belles choses qui ont été vécues ensemble.

Dans ce groupe de jeunes femmes, il s'agit de relations autonomes, ainsi que de la découverte de la philia, ce mélange d’amour et d’amitié, entre jeunes femmes. Ces relations homophiles sont en effet, à cette époque, compatibles avec, par la suite, la sexualité hétérosexuelle de la femme adulte. Elles ont lieu entre jeunes femmes du même âge et peuvent adopter la forme de mariages rituels.
Sappho aime les femmes et leur beauté : elle sait les chanter non seulement avec des sensations vives, telles que frissons, brûlures, extases et vertiges, mais aussi comme une émotion commune devant la beauté du monde et la joie qu’il y a à la dire et à la partager.

 

« Aphrodite immortelle, au trône de toutes couleurs,
fille de Zeus, tisseuse de ruses, je t’implore,
par les peines et les dégoûts n’accable pas,
ô souveraine, mon cœur,

mais viens ici, si jamais autrefois
entendant de loin ma voix,
tu l’as exaucée, et si tu as quitté la maison de ton père,
pour venir, sur ton char

d’or attelé ; de beaux passereaux rapides te menaient
au-dessus de la terre sombre et bleue,
faisant battre leurs ailes serrées, du ciel
à travers l’éther ;

et soudain ils arrivèrent, et toi ô Bienheureuse,
souriant de ton visage immortel,
tu me demandas ce qu’encore je souffrais, pour quelle faveur
encore je t’invoquais,

et ce que je voulais plus que tout
dans mon cœur affolé : « Qui encore dois-je persuader
de venir à ton amour ? Qui Sappho
t’as traitée injustement ?

Car celle qui fuit, bientôt poursuivra,
celle qui n’accepte pas les cadeaux, en fera,
celle qui n’aime pas, aimera,
même contre sa volonté. »

Viens à moi maintenant ; de mes durs soucis
délivre-moi, et tout ce que désire mon cœur
accomplir, accomplis-le ; toi-même
combats à mes côtés. »
(Voigt 1, Trad. P. C.)

 

« Il me semble l’égal des dieux
cet homme qui devant toi
est assis et, proche, t’écoute
parler doucement,

et rire en suscitant le désir ; cette vision
dans ma poitrine a ébranlé mon cœur ;
si je te regarde, même un instant,
je ne peux plus parler,

mais ma langue se brise, un feu subtil
aussitôt court sous ma peau,
avec mes yeux je ne vois plus rien,
mes oreilles bourdonnent,

sur moi une sueur glacée se répand,
un tremblement m’envahit toute, je suis plus verte
que l’herbe et d’une morte
j’ai presque l’apparence.

Mais il faut risquer tout, puisque… »
(Voigt 31, Trad. P C.)


« Morte tu seras gisante, et personne n’aura souvenir de toi,
maintenant et à l’avenir ; car tu n’as pas eu en partage les roses
de Piérie ; invisible même dans la maison d’Hadès
tu erreras parmi les morts sombres, loin d’ici envolée. »
(Voigt 55, Trad. P. C.)

• Pour en savoir plus :
Claude Calame, Les chœurs de jeunes filles en Grèce ancienne : Morphologie, fonctions religieuses et sociales (Les parthénées d'Alcman), Les Belles Lettres, 2019.

 Sappho, Poèmes et fragments, édition bilingue, par Philippe Brunet. Éditions de l’Âge d’Homme, 1991.

Écouter Angelica Ionatos et Nena Venetsanou, Sappho de Mytilène

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