Prédateur dans tous les états. Évolution, biodiversité, interactions, mythes, symboles

Prologue

Une bouche grand ouverte vers le haut, montrant ses dents, seule au bout d’un long col qui se déploie vers l’horizon, sortant d’une masse informe, stomacale et animale, de couleur rosâtre sur un fond purpurin. On sent le sang partout, précieux liquide qui s’écoule,... Telle est l’affiche qui s’est imposée à nous pour ces XXXIe rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes ayant pour thème « Prédateurs dans tous leurs états ».

Il s’agit d’une des premières œuvres du peintre anglais Francis Bacon (Dublin 1909-Madrid 1992), le panneau de droite d’un triptyque réalisé en 1944 et intitulé Trois Études pour des figures au pied d’une crucifixion, où l’on retrouve « l’animalité terrifiante de ses toiles ultérieures » ; selon les analystes, la représentation de ces trois figures rappellerait les trois Érinyes (en grec ancien erinues, avec l’idée de pourchasser, persécuter) ou Furies chez les Romains. On citera ici le commentaire de Philippe Sollers sur cette œuvre (Les Passions de Francis Bacon, 1996): « Regardez-les donc, ces grosses poules hurlantes à long cou, ces bestioles dégoûtantes à bouches dentées nourries de sang. [...] Elles sont malades, visqueuses, pythies à bout, n’ayant repris force, semble-t-il, que pour crever. Elles sont terribles, elles sont ridicules. Elles gueulent, mais elles sont prisonnières, inoffensives. [...] L’expérience de Bacon ne tient pas seulement à sa particularité subjective, elle touche l’histoire entière, et c’est bien ce qu’elle a de gênant. Ce que vous voyez est une très ancienne tentative d’intimidation organique et biologique, elle vient, à nouveau, de fonctionner à plein tube... » [c’est moi qui souligne].

Cela nous renvoie à la prédation et à ses acteurs, et l’être vivant, agonisant, sous lequel ces figures crient n’est-il pas lui-même la proie d’un Dieu prédaeur, avec ses symboles d’agnelet sacrifié, donc rédempteur, et d’Eucharistie, corps et sang offert ? Tous les états d’un prédateur sont réunis depuis son origine, transcendante, jusqu’au mythe qu’il incarnera; et la marche du monde reste rythmée par cette relation entre les prédateurs, si divers, et les proies, encore plus nombreuses, car s’établissant naturellement dans une relation trophique originelle, supportée par cette intimidation mortelle, « organique et biologique ».

 

Dans un premier temps, il est nécessaire de préciser ce terme de « prédateur ». Au détour de nos dictionnaires préférés, on peut lire que son étymologie vient du latin praeda, qui veut dire « proie »... et qu’il est synonyme de phagotrophe : être qui se nourrit de proies solides introduites dans leur bouche (ce qui exclut les buveurs de sang, de sèves ou de nectar). La « chose » semble se préciser et une pleine définition (Larousse) propose: « Animal, herbivore ou carnassier, qui se nourrit en attaquant d’autres êtres vivants pour les tuer et se nourrir de leur substance »; la prédation étant le mode de nutrition d’animaux prédateurs.

On peut maintenant disséquer cette définition et en décliner les oppositions et implications. En premier lieu, le prédateur est-il toujours un animal, excluant de fait le monde végétal? Plus étonnant, cet animal n’est pas seule- ment carnassier – sarcophage ou nécrophage (mangeur de viande) –, mais aussi herbivore (mangeur d’herbes): la catégorie des omnivores (suidés ou primates) ne serait-elle pas plus judicieuse? En tout état de cause, il lui faut « attaquer » et mettre à mort: la violence de l’acte et la technique de l’action ne sont certes pas aisées, mais cependant fondamentales. Et, à terme, il s’agit de nutrition et d’ingestion, une alimentation relevant de la chair et concernant la « substance », mot qui déjà évoque la sphère du symbole et de la nourriture de l’esprit, la « substantifique moelle », jusqu’aux débordements amoureux...

Au niveau systémique (classification) et en restant dans le domaine terrestre, l’ordre des carnivores est, comme son nom l’indique, le monde des prédateurs par excellence. Il existe toutefois des espèces de carnivores qui ne mangent pas ou peu de viande, et certains ont même développé des adapta- tions les éloignant fortement de ce mode de nutrition. Il est également intéressant de relever que l’ensemble ne représente qu’environ 6 % de la biodiversité parmi les vertébrés mammifères.

Un des aspects fondamentaux concerne donc la relation proie-prédateur et, au niveau biologique comme au niveau symbolique, une dualité semble se mettre en place, gage cependant de complémentarité qui s’exprime dans la notion importante de réseau interspécifique et qui prend tout son sens dans la description de différents écosystèmes, différents environnements, naturels autant qu’artificiels. Elle implique également, du fait de leur diversité, un degré de compétition entre les prédateurs recherchant les mêmes ressources ; ce qui les pousse à développer des niches écologiques propres, avec des moments d’activités préférentielles (diurnes, nocturne, crépusculaire), des tailles de proies, des adaptations morphologiques, jusqu’au degré de sociabilité. Le regroupement social et la coopération favorisent l’acquisition de plus grandes proies en plus grande nombre, qu’il faudra par la suite partager. Ces développements ont un écho certain lorsqu’on étudie la mise en place de notre lignée humaine.

En effet, l’acquisition de protéines carnées et de moelle déroule au moins quatre stratégies: la prédation stricto sensu, la récupération (ou charognage: depuis un site de tuerie d’un autre prédateur), le repérage et la récupération d’animaux morts pour une raison non liée à la prédation, et enfin la collecte d’animaux peu mobiles (tortues, huîtres, etc.). Ce cadre engendre un débat encore très prégnant sur l’importance de la chasse versus le charognage dans les processus évolutifs et les modes socio-économiques des groupes humains du passé. Et il nous questionne également sur la vision multiple que l’homme a entretenu non seulement vis-à-vis des grands prédateurs, mais aussi de leurs proies. Les hommes ont, depuis leur origine, fréquenté des communautés diversifiées de carnivores terrestres : félidés, canidés, hyénidés, ursidés, mustélidés... en partageant certains objectifs alimentaires et en exploitant parfois les mêmes ressources environnementales.

Dans quelle mesure l’homme, au cours de sa préhistoire autant que de son histoire, a-t-il réglé ses comportements et ses idéaux à la suite de ce long compagnonnage avec ces prédateurs de toutes formes et tailles, armés et tueurs, précieux exemples... Si le rappel du fondement biologique est essentiel – et comme paléontologue, je ne pouvais en faire l’économie –, les dimensions prises par le thème « prédateurs » échappent rapidement au naturaliste, ou plutôt appartient à de nombreuses spécialités et disciplines et donc favorise l’échange; tel était l’objectif premier de ces rencontres, certes un brin hétéroclite, mais permettant de confronter des communautés distinctes de chercheurs. Au-delà de la barbarie des dévoreurs d’animaux, au-delà de la simple subsistance, les prédateurs deviennent substance et support de l’imaginaire humain, prolongation des désirs, conscients ou non, à la fois de s’approprier le naturel et de repousser ses limites physiologiques pour transformer et magnifier le monde.

Introduction

Les animaux « mangeurs de viande », dont font partie les hommes, partagent un besoin essentiel, d’ordre alimentaire, et forment une catégorie relativement cohérente au niveau éco-éthologique; on parle aussi de carnivorie. Les prédateurs terrestres non-humains ne se limitent pas aux Carnivora, repré- sentés par les familles des félidés (p. ex., lion, lynx), des canidés (p. ex., loup, renard), des hyénidés (hyènes), des ursidés (p. ex., ours brun), des mustélidés (p. ex., glouton, blaireau) et des viverridés (p. ex., genette, mangouste). Il en existe bien d’autres sur terre : des plus « humbles », comme certains insectivores, à des genres plus flagrants issus d’autres ordres, comme les crocodiles, les serpents, les rapaces ou encore certains singes ; sans oublier le milieu aquatique avec des espèces redoutables (telles que la murène, l’orque ou le requin), pour ne parler que de vertébrés... On pressent déjà, par ce bref et partiel inventaire, que lors de ces rencontres les vertébrés terrestres ont été tout particulièrement concernés et scrutés.

Ces animaux, que l’homme perçoit parfois comme semblables, sont sou- vent placés au sommet de la pyramide écologique et trophique, et cette posi- tion leur confère un statut spécial dans l’imaginaire humain. Ils sont à la fois sujets de compétition pour les mêmes ressources (nourriture ou abri), objets de représentations violentes (nourries de terreur ou de fascination) et enfin cibles d’une appropriation qui passe par l’aliénation, l’assujettissement ou le détournement. La qualité de prédateur carnivore, que l’homme assume souvent culturellement de manière problématique, voire coupable, constitue une identité très forte et richement connotée qui détermine de nombreux mythes et représentations. La prédation est une réalité essentielle tant du point de vue physiologique qu’écologique ou culturelle, tout en restant une détermination à la fois souple, étrange et parfois confuse.

L’objectif de ces rencontres était donc de partager des connaissances, des découvertes récentes ou de nouvelles réflexions sur la prédation et ses acteurs, combinant en particulier les hommes et les carnivores, dans un éventail chronologique et matériel très large – fossiles, historiques ou actuels – dans toutes leurs dimensions évolutive, écologique et biologique, alimentaire et symbolique. L’enjeu était de proposer une approche multidimensionnelle de la pré- dation, foyer de réflexion a priori très hétérogène, étant donnée la diversité des communautés sollicitées (qui souvent s’ignorent, car elles ont tendance à rester cloisonnées). Ce thème partagé, transversal, diachronique, qui concerne toutes les sociétés humaines, devait permettre d’enquêter sur cette similarité particulière et privilégiée qui existe entre l’homme et d’autres prédateurs, véritables convives qui « partagent » la même nourriture, à la recherche de parallèles éthologiques ou de relations analogiques, et en prêtant attention aux modes d’expression et de représentation de cette affinité biologique et culturellement structurelle.

Nous avions, au départ, proposé un déroulement selon trois axes, sans fixer de cadre chronologique strict : compétition, représentation, appropriation.

Depuis le début de la lignée humaine, l’évolution comme la dispersion des prédateurs constituent des événements marquants (bioevents); certains parlent même de « coévolution ». La diversité des communautés (ou guildes) de carnivores et leur expansion, notamment à partir d’Afrique et d’Asie, suggère des scénarios qui intéressent les migrations humaines. Ceci implique alors d’apprécier le degré de similitude et de compétition entre groupes humains et carnivores dans leur recherche et acquisition de proies, comme dans leur utilisation d’abris naturels (grottes, abris). De fait, de nombreux gisements, en particulier préhistoriques, mélangent les activités de prédateurs humains et non-humains (comme l’attestent les restes de leurs proies) qu’il est essentiel de distinguer: la taphonomie des ensembles fossiles ou actuels de carnivores sont ainsi autant de référentiels nécessaires. Ces études débordent sur l’actuel et posent la question récurrente de la cohabitation entre espèces prédatrices, allant jusqu’aux conflits récents et à l’élimination physique de carnivores (p. ex., loup, ours ou lynx en Europe; hyène ou lion en Afrique). Elles posent alors le problème de la conservation et de la gestion des espèces ainsi que celui de la biodiversité des écosystèmes actuels. Quelle est l’histoire – ou mieux : les histoires – du duo ou du duel entre hommes et prédateurs ? de cette concurrence qui peut également « évoluer » vers une forme de partenariat ou de complicité prédatrice plus ou moins codée entre groupes humains et animaux ?

Depuis le fond des cavernes du Paléolithique supérieur, en passant par le Moyen Âge et jusqu’à nos jours, les carnivores et autres prédateurs font l’objet d’une imagerie foisonnante, chargée de sens parfois complexes. Certaines similitudes entre différentes espèces de carnassiers donnent lieu à des constructions symboliques dans l’imaginaire bipède: art pariétal et mobilier paléolithique, iconographie et productions artistiques antiques, contes et fables médiévales, blasons et héraldiques de groupes, familles ou nations, symbolique religieuse... Des qualités guerrières aux vertus spirituelles, de la moquerie grossière aux valeurs heuristiques, le déploiement de ces représentations prend de multiples formes et son expression à travers diverses sociétés est riche d’enseignement. Le régime alimentaire est un attribut essentiel de l’identité animale et la carnivorie, commune à certaines espèces animales, constitue pour l’homme un signe de communauté et de proximité particulièrement fort. Au-delà de la représentation picturale ou littéraire, les attributs ou les pouvoirs octroyés aux prédateurs varient-ils dans le temps et l’espace ?

Une fois de plus, « posséder » l’animal prédateur pour confirmer ou augmenter sa puissance (pouvoir, fertilité) par des formes d’assimilation devient un enjeu important, qui s’exprime de multiples façons. Le rapprochement entre carnivores et hommes se traduit par des relations complexes ; par exemple, au cours de leur domestication, sûrement mutuelle, où leur nature de prédateur s’estompe au profit de diverses formes de cohabitation, réelles ou symboliques, qu’ils s’encouragent à adopter, lorsque l’animalité originelle intègre le registre social et culturel. L’humanisation relève de voies diverses et l’emploi des bêtes comme armes (dans les jeux du cirque, les sacrifices chrétiens, la vénerie), marques de luxe ou de pouvoir, dans le rôle d’aide psychologique ou ludique, ou leur statut d’êtres de vénération, déifiés ou réincarnés... sont autant de médiateurs sinon d’intercesseurs dans les sociétés humaines, qu’elles soient de type chasseur-cueilleur, pastoral ou seigneurial, voire même industriel. Mais l’appropriation ne se limite pas à la domestication, ni à la neutralisation de la « férocité » bestiale que l’homme peut au contraire chercher à entretenir ou idéaliser. Quel est le champ investi? son espace réel et imaginaire? et quelles sont les dynamiques de cette appropriation ?

Comme le laisse entendre cette esquisse apéritive, le thème de ces rencontres sera loin d’être épuisé dans ces pages. De fait, la limite entre ces thématiques, en particulier les deux dernières, est foncièrement ténue. Les contributions couvrent un large champ chronologique et font appel à de nombreuses références et sources, bien que certaines dimensions soient moins présentes (comme les perspectives théologique, philosophique ou linguistique).

Ces rencontres proposent toutefois une nouvelle contribution dans la réflexion engagée sur cette large notion de prédateurs. Car ces animaux spéciaux sont fortement présents et envahissent depuis notre plus lointain passé notre conscience et inconscience collectives, se retrouvant dans le langage – qu’on songe aux fables d’Ésope puis de La Fontaine – et dévoilant des jeux de caractères pertinents que nous revendiquons comme nôtres – voir, par exemple, les dessins de Charles Le Brun –. L’ensemble de ces communications sont autant de points de vue sur la prédation et le volume apparaît comme un « mélange », miscellanea, macédoine de genres, de questions et de descripteurs un brin hétérogène, peut-être, mais qui favorise une pluralité et une combinaison de regards. En ce sens, il assure une réelle transdisciplinarité à ces journées riches en discussions, échanges et découvertes, pour chacun, d’autres champs de recherches.

Tous les prédateurs « mangeurs de viande », du plus grand au plus petit, du plus humble au plus formidable, sont ici visés et ils ont tous attiré, et continuent de retenir durablement, pour des raisons fortes et profondes, l’attention des hommes en tout lieu et à toute époque. C’est pourquoi leurs origines (sensu paléontologie) et leurs relations avec l’homme au cours du temps (sensu archéozoologie et histoire) servent de support à une réflexion à la fois fédératrice et susceptible in fine de s’appliquer à nous-mêmes.

Dans le temps de la prédation, nous avons eu le plaisir de recevoir en conférencier Jean-Marc Moriceau, de l’université de Caen, pour une longue et riche conférence sur « la dangerosité réelle du loup dans l’histoire ». Cette espèce était également à l’honneur, non seulement dans plusieurs communications, mais aussi lors d’une présentation in vivo d’une louve « imprégnée » se nommant Opale, que nous a présentée Vanessa Aucoin avec l’amicale complicité de Thierry Monnier, responsable du parc Alpha dans le Mercantour. Pour compléter ces « festivités », un documentaire animalier de la série « Dieux et Démons » (Zed Productions, réalisation Jérôme Ségur, 2005) nous a fait voyager en Asie, Amérique et Afrique à travers des reportages interrogeant les relations entre humains et grands fauves félins.

Prédateur dans tous les états.
Évolution, biodiversité, interactions, mythes, symboles

XXXIe rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes

Sous la direction de J.-P. Brugal, A. Gardeisen, A. Zucker Éditions APDCA, Antibes, 2011

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