Pourceaugnac mélancolique ou les délires de l'imagination

Curieusement intruse, la médecine vient faire son tour dans les mésaventures survenant à M. de Pourceaugnac venu prendre femme à Paris. Le fait n'est pas négligeable, et le choix même du diagnostic dont on accable le patient malgré lui n'est peut-être pas dépourvu d'intentions ni de signification. Car la maladie que par erreur et quiproquo bien agencé on lui prête, cette « mélancolie hypocondriaque  » dont on l'affuble, n'est pas sans relations avec la situation comique ni les effets qui s'en répercutent sur le bonhomme. Puisqu'il est question de l'affoler pour le dégoûter de sa folle ambition de mariage en le jetant dans un monde de fous, le mieux n'était-il pas de commencer par le faire passer lui-même pour un fou, avec la complicité d'un médecin abusé ? Or le mal qu'on lui suppose se trouve effectivement correspondre, grosso modo, à ces dérèglements d'esprit situés entre folie douce et vraie délire que de nos jours on nommerait psychoses ou névroses. Allons plus loin : au delà de l'utilité immédiate de cette ruse dans l'économie de l'intrigue, au delà aussi de la signification allusive de cette pathologie, on est en droit de se demander si l'intérêt d'un poète comique pour ce genre de vésanies ne réside pas, de manière profonde et secrète, dans le rapport étroit et complexe qu'elles entretiennent avec l'image, avec l'égarement de l'imagination, la perturbation des représentations du monde et du moi qu'elles induisent dans l'esprit de malade. En quoi elles rejoignent une interrogation fondamentale pour un homme de théâtre, pour un analyste de l'humanité en représentation, pour un poète et un praticien de l'image plaisante, déformée, aberrante, fascinante. Sous ses dehors badins, gratuits et grotesque, le diagnostic pour rire du médecin de Pourceaugnac ne murmurerait-il donc pas aussi une part de vérité ? De vérité esthétique, de vérité psychologique et pour ainsi dire anthropologique, qui contribuerait à hausser cette farce de carnaval en ouvrage comique au sens plein et profond que revêt le terme dans l'esthétique de Molière ?

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Tentons de prendre les choses de plus haut. En dépit de sa probable ascendance, le personnage de Pourceaugnac n'a rien d'un masque de farce au caractère et au jeu typés : Molière n'a pas voulu faire de lui un simple Sganarelle. Il a tenu en dépit de tout à enraciner le héros et l'action de sa comédie dans un semblant de vraisemblance et à les y maintenir comme par gageure : par exemple en signalant à plusieurs reprises, tout au long de l'action, la sottise du bonhomme que ses mystificateurs soulignent à l'envi comme pour justifier sa bonne volonté à tomber dans leurs pièges. Le poète a tenté de maintenir son intrigue dans les limites du plausible, faute du probable, afin de rendre son personnage à peu près crédible, condition pour qu'il devienne et demeure vivant — dans l'acception théâtrale du terme s'entend.

Certes, il a repris dans cette comédie la structure additionnelle de L'Étourdi ou des Fâcheux ; certes il a filé l'intrigue sur le modèle d'une avalanche de bourles dignes de la commedia dell'arte ; mais du moins a-t-il veillé à en concentrer le feu d'artifice autour d'un personnage comique qui s'exempte de la farce par la manière dont il réagit aux farces qu'on lui fait. Car le ridicule de Pourceaugnac réside dans son incapacité à saisir la grossièreté des pièges qu'on lui tend plutôt que dans la grossièreté farcesque de sa manière d'y réagir. Le grossissement et la déformation de la farce s'écartent dès lors du héros et passent du côté de l'action dans laquelle il est engagé — ou pour mieux dire, dans laquelle il se croit engagé. Car ce n'est pas la réalité qui dans cette œuvre est crayonnée par Molière avec le stylet un peu épais et simplificateur de la farce ou de la commedia, comme par exemple dans Le Médecin volant ou malgré lui : c'est l'image purement fantasmatique que le Limousin s'en figure sous l'impulsion de ses ingénieux tourmenteurs. Dans Pourceaugnac, il n'y a réduction farcesque et simplification à l'italienne que dans le cadre fictif du castelet imaginaire où le héros est transformé en marionnette mue par Sbrigani.

Car, de leur côté, les démons qui animent ce théâtre de fantaisie offrent autant si ce n'est plus de consistance et de réalité que la plupart des personnages de Molière pourvus de la même ascendance ultramontaine : le monde des intrigants présente ici plus d'épaisseur et d'étoffe qu'il n'en aura par exemple dans Les Fourberies de Scapin. Ce n'est pas seulement Pourceaugnac qui est coloré de vérité limougeaude et juridique, plus que Géronte et Argante réunis ne seront jamais teintés de négoce napolitain ; mais c'est aussi le quatuor formé par Sbrigani, Éraste, Nérine et Julie qui s'inscrit dans le concret plus décidément que celui, si joliment chorégraphique, de Scapin, Sylvestre, Léandre et Zerbinette. Les mystificateurs de Pourceaugnac et leurs comparses ne sont personnages de farce ou de fantaisie que dans l'imagination illusionnée de leur dupe : ils jouent leurs rôles, quant à eux, avec un sens cynique du concret, une virtuosité de professionnels et une conscience aiguë de la situation qui leur permet de constituer, de maintenir et de renouveler sans transition le réseau d'artifices grossiers, de situations farcesques et de conduites caricaturales qui n'existent que dans l'esprit égaré de leur victime.

Le canevas des bourles imité du modèle italien se ramène donc, dans le traitement que Molière en propose, à une résille à peine translucide, à la pellicule colorée et trompeuse d'un écran déformant et fantasmatique qui sépare l'univers réaliste et précis des fourbes, monde des coulisses, et l'univers non moins concret et plausible des réactions pleines de naturel et de vie par lesquelles Pourceaugnac manifeste son émoi de spectateur crédule. De part et d'autre du spectacle de farce auquel se prend la dupe, s'étend le domaine plus riche d'une dramaturgie de l'imaginaire montée en coulisses à destination d'un (unique) spectateur un peu balourd qui en vient bientôt à confondre sans plus pouvoir les distinguer la fiction et la réalité. L'imagination burlesque des fourbes abonde certes en inventions pittoresques et même grotesques, mais ces véritables entrepreneurs de spectacle savent se maintenir à distance humoristique ou sarcastique du montage auquel se prend leur proie. Quant au naïf qu'ils abusent, si son imagination éperdue le conduit à tenir pour véritable la fiction dont on lui offre la représentation, c'est qu'obnubilé par le souci de se justifier des accusations portées contre lui, il omet d'en vérifier l'authenticité, de s'interroger sur leur origine et d'éprouver la réalité de leurs conséquences prétendues. Sa candeur prend ainsi couleur de vérité dans la démesure, et sa terreur figure de réalité par-delà la difformité des motifs qui la suscitent.

Il est remarquable, à ce propos, qu'un commentaire intérieur situé en surimpression de l'intrigue se charge de mesurer à tout moment la distance que conserve le fourbe par rapport à son scénario et d'évaluer, inversement, l'implication qui conduit le naïf, selon une progression bien dosée, à ne plus pouvoir distinguer le vrai du faux, le vraisemblable de l'incroyable. Le décalage qu'introduit ce commentaire entre le point de vue de la coulisse et celui du spectacle monté à l'intention de la dupe ne sert pas seulement à mettre en relief de plaisants effets de virtuosité baroque et de parallélisme facétieux entre les deux mondes : il sert aussi à dépeindre la manière dont l'illusion s'impose à l'imagination affaiblie ou affolée du provincial chimérique pris à ces pièges. Il est d'ailleurs notable que Molière ait eu soin de prêter à son héros un caractère naturellement chimérique, en le présentant à la fois comme un provincial qui se croit élégant, comme un homme de robe qui se croit gentilhomme et comme un barbon qui se croit en âge de prendre femme : l'accumulation des pièges qu'on tend à son imagination est d'autant mieux justifiée de si bien réussir que son esprit est donné d'emblée pour fort « tendre à la tentation » de l'illusoire.

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Voilà, au total, comment maîtrise lucide et égarement chimérique auront conjugué leurs effets esthétiques et dramatiques pour gauchir l'écriture farcesque de Pourceaugnac et légitimer son inclusion parmi les comédies de Molière régies par l'esthétique du ridicule. D'un côté, la préparation et la réalisation des fourberies qui abusent le prétendant, le père et, pour les passages qui nous intéressent, les médecins, s'ornent de légitimations plus ou moins crédibles, et notamment du jeu contrasté, vivant et expressif, des réactions diverses prêtées aux dupes : le père soupçonneux et guindé, le prétendant qui d'abord se rebiffe, fait le renchéri, puis s'affole et se démonte, se délite, enfin le médecin affairé et assuré, plein de morgue et de présomption. Autant de traits qui ne suffisent pas à esquisser des caractères mais stylisent admirablement des comportements, presque des réflexes, surgis avec une évidence à laquelle le montage de la fourberie collabore discrètement, transformant en mécaniques risibles les réactions des dupes devenues marionnettes entre les mains de leurs mystificateurs.

D'un autre côté, Molière approfondit les causes et les sources de ces réactions mécaniques : il jette un jour au fond de l'antre obscur où l'imagination réagit à l'image, visuelle ou verbale, où elle établit le contact entre la représentation que le sujet se fait de lui-même et des autres — entendons, de la réalité. D'un scénario aux mécanismes très conventionnels, le poète parvient ainsi à faire jaillir une impression de naturel par le traitement tout à fait mécanique, justement, des réactions de ses personnages confrontés à des situations où les passions, peur, colère ou stupeur, éradiquent le contrôle de la raison ou de l'observation et transforment en automatismes obtus les efforts de lucidité critique et d'adaptation que requerraient au contraire ces situations nouvelles. Dès lors, le rire que provoque la comédie peut certes toujours procéder de telle tirade en patois picard ou en sabir alémanique, ou encore du coquetage de deux faux Suisses avec un homme déguisé en femme ; il n'en demeure pas moins que la saveur comique de l'œuvre ressortit aussi et surtout au jeu transparent de l'imagination de Pourceaugnac, réagissant selon des schémas attendus et convenus et, bientôt privé de repères, se livrant à l'effarement puis à l'égarement. Or, à partir du moment où les mystifications faites au protagoniste ont pour principal effet le ridicule de ses réactions, voire de ses réflexes, l'œuvre est à portée de naturel.

Cet ensemble de remarques générales nous paraît intéresser tout particulièrement la mystification médicale, aux trois étapes de sa préparation, de sa réalisation et de ses conséquences. Les saynètes qui la constituent relèvent en effet, quoi qu'il y paraisse, d'une esthétique de la vraisemblance visant l'effet de naturel jusques et y compris, quelque paradoxe qu'il y ait à le dire ainsi, par la peinture d'attitudes naturellement stéréotypées et de conduites naturellement mécaniques : selon Molière, rien de plus mécanique, de plus stéréotypé par nature que la médecine et les médecins. Mais déjà la scène de fausse reconnaissance qui prépare la bourle constitue une merveille de spontanéité du fait des réactions de stupeur immédiate, attendue, machinale en somme, de Pourceaugnac placé sous le feu roulant des amitiés d'Éraste tombant du ciel tout à trac pour se jeter à sa tête. La consultation, fondée sur la double méprise qui abuse conjointement le patient malgré lui et le fanatique babillard qui le croit fou, nourrit son comique d'une caricature à peine forcée des automatismes de pensée et de conduite propres à la médecine d'antan, tout en laissant au jeu de scène du patient un champ d'expression inépuisable pour manifester ses sentiments contradictoires et emportés. Enfin, lors de son retour sur le théâtre au début de l'acte second, l'attitude hagarde, furieuse et stupéfaite de Pourceaugnac délivré des apothicaires lancés à ses trousses équilibre par le naturel de son effarement exaspéré ce que le jeu tout italien de la poursuite pouvait avoir d'immédiatement grotesque et fantaisiste.

Mais c'est aussi le contenu du discours médical qui participe, à sa manière, aux procédures de gauchissement du comique gratuit en ridicule motivé et orienté : par la qualité de l'information et par le caractère emblématique de son propos. Ce n'est pas ici, en effet, un médecin pour rire et plus ou moins « malgré lui » que l'on voit à l'œuvre, mais un médecin plus vrai que les véritables, « hyperréaliste », au lieu de l'approximation simplifiée et stylisée qu'offre le type du docteur, du médecin ou du chirurgien de la farce et de la commedia dell'arte. Car son savoir est réaliste sinon réel, et son diagnostic motivé au sein même de son aberration. Et ce diagnostic se trouve prêter au patient, en dépit de ses protestations fulminantes, un mal dont les symptômes et les effets tout imaginaires renvoient néanmoins, par allusion parfaitement motivée, à la situation réelle de Pourceaugnac et de son tortionnaire : puisque la maladie diagnostiquée suppose un dérèglement de l'imagination qui paraît sinon atteindre, menacer du moins la victime de la mystification, aveuglée et affolée, ainsi que le praticien chargé de la « traiter ». Car lui aussi tombe dans le piège d'une image trompeuse qu'on lui a suggérée (celle de Pourceaugnac aliéné) et d'un savoir fallacieux qu'on lui a inculqué et qu'il applique aveuglément. Ce qui offre à Molière l'occasion d'exercer sa verve satirique aux dépens d'une science réelle quoique grotesque, appliquée à un patient qui va, dans le monde de fous où on le mène, se révéler bientôt digne du diagnostic qu'on lui applique par méprise.

En d'autres termes, la mélancolie revient, après le haute entreprise du Misanthrope, faire ici son tour dans la comédie de Molière, avant que Le Malade imaginaire ne lui apporte son plein épanouissement esthétique et psychopathologique. En cela, Monsieur de Pourceaugnac, plaisant charivari apparemment dépourvu de grandes prétentions, mérite du moins la considération que ces illustres cousinages suggèrent de lui prêter. Le génie de Molière ne se divise pas : du sac ridicule où Scapin s'enveloppe jaillissent les mêmes tours et les mêmes intuitions que de l'esprit du Misanthrope — diversement traités certes, chacun dans son registre approprié, mais non pas moins estimables.

« Pourceaugnac mélancolique ou les délires de l'imagination », [in] Molière et Lully : Monsieur de Pourceaugnac, comédie faite à Chambord pour le divertissement du roi, François Moureau et Jérôme de La Gorce éd., Rueil-Malmaison, éd. du Centre des arts de la scène des XVIIe et XVIIIe siècles,1999, p. 39-46.

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