Parution d'un livre évènement : "Tout Homère"

UN LIVRE ÉVÉNEMENT : TOUT HOMÈRE

Tout Homère vient de paraître en co-édition Albin Michel / Les Belles Lettres (13 novembre 2019).

Pourquoi Tout Homère ? 

Homère, c’est un nom. Un nom qui rassemble à la fois l’esprit d’un peuple, son histoire, ses héros, en un mot son âme. Un nom qui sonne comme la date de naissance de notre Histoire. 

Homère, c’est un monde. Celui des Grecs au début de leur civilisation, de leurs guerriers méprisant la mort, de leurs marchands subtils et explorateurs aventureux et de leurs dieux cruels et sublimes. 

Homère, c’est un art. Celui de l’aède, père de la poésie, qui imagine l’au-delà de vieux récits. 

Homère et ses disciples ont eu pour écouter leurs chants toute l’Hellade, puis tous les hommes de la Terre. 

Alors pourquoi lire encore celui que tout le monde, partout, a lu, au moins un peu ? 

Parce qu’Homère, c’est l’Iliade et l’Odyssée. Et que ces sommets de la poésie exigent des traducteurs d’exception pour les affronter. Ici, nous donnons la traduction nouvelle et magistrale de Pierre Judet de La Combe pour l’Iliade et celle flamboyante de Victor Bérard qui fait autorité pour l’Odyssée. 

Parce qu’Homère, ce sont aussi les Hymnes, les scholies, les écrits apocryphes, les Fragments et légendes du Cycle troyen et enfin les Vies. Ces textes, en grande partie inédits en traduction, sont en intégralité dans ce volume. Ils sont le fruit du travail des meilleurs hellénistes européens et sont accompagnés des introductions et notes nécessaires. 

Parce que, jusqu’à présent, il n’était pas possible de lire TOUT Homère. C’est chose faite, pour la première fois au monde et pour TOUS. 

Caroline Noirot, Présidente du directoire des Belles Lettres

Le moment Homère 

Comme Pénélope, il faut ruser pour échapper au sentiment de familiarité, et se laisser porter par le souffle de cet imaginaire ancien qui ne se présente pas à nous de manière linéaire : emprunter les détours, souvent désordonnés et contradictoires, qui offrent un début et une fin à l’Iliade. Car sous l’étiquette commode de poésie d’Homère réside en réalité un vaste ensemble de textes, de légendes, de morceaux épars qui, écrits avec le vers épique, l’hexamètre dactylique, évoquent un monde de héros, un monde révolu, celui des temps de l’effondrement de la civilisation mycénienne, autour de 1200 avant notre ère, celui de la guerre de Troie. 

Les causes de cette guerre entre Grecs et Troyens, la description de la mort d’Achille, le héros central du poème, nous les apprenons d’autres récits épiques, plus ou moins contemporains d’Homère : ceux du Cycle troyen, dont seuls quelques morceaux nous sont parvenus. Ces légendes de la geste troyenne, qui racontaient certains épisodes absents d’Homère, étaient connues dès la plus haute Antiquité et participaient de la même tradition : le combat d’Achille avec Penthésilée, la reine des Amazones, alliée des Troyens, l’exécution brutale de Priam, le vieux roi de Troie, par Néoptolème, le fils d’Achille, le retour des Grecs dans leur patrie, etc. Rassemblée pour la première fois en un seul volume, à côté du texte d’Homère, cette collection de légendes offre à l’amateur de littérature ancienne, mais aussi, et surtout, à un public plus large que celui des spécialistes un ensemble qu’il n’a jamais approché dans son entier. [...] 

Comment ne pas constater qu’en 2019 ces vieux textes ne cessent d’attirer le grand public amateur de mythologie grecque, d’inspirer les créateurs contemporains, peintres, musiciens, dramaturges, écrivains, auteurs de bandes dessinées, cinéastes ? Est-ce parce que la colère d’Achille « est une révolte absolue, sociale, qui résonne avec notre histoire », comme le dit Pierre Judet de La Combe, qui propose dans cet ouvrage une nouvelle traduction de l’Iliade ? Est-ce parce qu’Ulysse est le premier déplacé, le premier migrant de l’histoire, celui qui cherche, malgré tous les naufrages qu’il subit, à retrouver son identité d’homme mortel ? Est-ce parce que notre époque retrouve dans l’épopée homérique la représentation de mondes en crise ? 

Si éloigné que soit de nous Homère, nous pouvons nous transporter sans le moindre effort dans le monde qu’il décrit, comme si nous vivions au milieu des dieux et des héros, car l’héroïsme des figures de l’Iliade ou de l’Odyssée reste résolument humain, dans ses ambiguïtés précisément...

Extrait de l’Introduction d’Hélène Monsacré

Introduction à l’Iliade, par Pierre Judet de la Combe

L’Iliade est un océan de mots, une houle gigantesque de près de 16 000 vers qui arrache à son passé lointain et porte en elle l’événement que toute société grecque ancienne considérait comme fondateur: la guerre effrayante des Achéens et des Troyens. Ce flot charrie, transforme d’innombrables poèmes plus anciens ; il ne cesse de changer de cours, de refluer, de surprendre, d’alterner presque à l’infini les victoires et les défaites de deux adversaires déchaînés dans une guerre quasi mondiale. Le déferlement emporte tout ce qui dans le monde pouvait offrir un refuge ou une forme stable, un espoir. L’univers bien réglé des dieux de l’Olympe se disloque dans une histoire qui attise les haines et fait pleurer les dieux ; les héros ne sont plus eux-mêmes, pris dans des sentiments, des douleurs ou des illusions extrêmes, jusqu’au jour où ils disparaissent; la ville magnifique de Troie, sorte d’âge d’or humain où se déploient richesses, fécondité et plaisirs, est vouée à sa perte, tandis qu’avant leur victoire finale les Grecs doivent subir massacre sur massacre.

Nouvelle traduction de l’Iliade, par Pierre Judet de La Combe (extraits)

Chant VI, vers 440 - 487, Hector et Andromaque

Le grand Hector casqué de mille reflets parla à son tour :
« Tout cela m’inquiète aussi, femme. Mais, terriblement,
j’ai honte face aux Troyens et aux Troyennes aux longues traînes de me replier loin du combat comme un homme mauvais.
Mon cœur me l’interdit, car j’ai appris à être noble, toujours, et à combattre avec les Troyens de devant
pour la défense acharnée de la grande gloire de mon père et de moi. Je sais parfaitement dans ma poitrine et dans mon cœur
qu’il y aura un jour où la sainte Ilion sera anéantie,
avec Priam et les gens de Priam bien armé de frêne.
Mais je ne m’inquiète pas tant des douleurs à venir des Troyens, ou d’Hécube même, ou du seigneur Priam,
de mes frères de sang, qui nombreux et nobles
vont tomber dans la poussière sous les coups d’hommes haineux, que de la tienne quand un Achéen au manteau de bronze
t’emmènera en pleurs, parce qu’il t’aura pris le jour de ta liberté. [...]
Cela dit, le lumineux Hector tendit la main vers son enfant
qui, dans un recul, cria et se pencha vers le sein
de la nourrice à la belle ceinture. La vue de son père l’effrayait. Le bronze et les crins de cheval en panache lui faisaient peur,
terribles quand ils oscillaient au sommet du casque.
Le père et la mère souveraine éclatèrent de rire.
Le lumineux Hector enleva tout de suite le casque de sa tête et le déposa à terre, tout brillant.
Puis il embrassa l’enfant chéri et le fit sauter dans ses mains.
Il adressa une prière à Zeus et aux autres dieux :
« Zeus, et vous les autres dieux, donnez à lui aussi, mon enfant,
de devenir, comme je le suis, remarquable parmi les Troyens,
brave d’une même force ! Faites qu’il règne fermement sur Ilion !
Et un jour on pourra dire : “Il est de beaucoup meilleur que son père”,
 quand il reviendra du combat. Faites qu’il rapporte les dépouilles sanglantes d’un ennemi tué et que sa mère s’en réjouisse dans sa poitrine ! »
Cela dit, il mit l’enfant dans les mains de son épouse
bien-aimée. Elle le reçut sur son sein parfumé,
en un rire qui pleurait. L’époux eut pitié à la voir.
Il la caressa de la main et lui dit, prononçant tous ses noms :
« Infortunée, n’accable pas trop mon cœur,
car personne ne me jettera dans l’Hadès avant le temps fixé.

Chant XXIV, vers 477 - 515, Achille et Priam

Ils ne remarquèrent pas le grand Priam qui entrait. Arrêté, tout près,
de ses mains il saisit les genoux d’Achille et embrassa les mains
terrifiantes, tueuses d’hommes, qui lui massacrèrent tant de fils.
Comme quand une dense folie saisit un homme qui, dans sa patrie,
a tué quelqu’un et s’en est allé dans une autre terre
chez un homme opulent – la stupeur prend ceux qui le regardent –,
de même, Achille fut stupéfait de voir Priam à l’apparence divine ;
et les autres furent stupéfaits et se regardaient l’un l’autre.
Suppliant, Priam lui adressa ces mots :
« Souviens-toi de ton père, Achille semblable aux dieux.
Il est du même âge que moi, sur le seuil du néant de la vieillesse.
Les gens de son voisinage, sans doute, le pressent de toute part
et l’accablent, et personne n’est là pour écarter malheur et fléau.
Mais, au moins, quand il entend parler de toi en vie
il a la joie au cœur et espère chaque jour
voir son fils aimé quand il reviendra de Troie.
Mais moi, mon destin est achevé. J’ai engendré les meilleurs des fils
dans la vaste Troie, et d’eux je dis qu’il ne m’en reste aucun.
J’en avais cinquante quand sont venus les fils des Achéens.
J’en avais dix-neuf nés d’un même ventre ;
les autres, les femmes me les ont mis au monde dans le palais.
De beaucoup, l’impétueux Arès a dénoué les genoux.
Celui qui m’était unique, qui protégeait la ville et les hommes,
tu viens juste de le tuer alors qu’il défendait sa patrie,
Hector. Pour lui, je suis venu aux bateaux des Achéens,
pour le délivrer d’auprès de toi, et j’apporte une rançon infinie.
Respecte les dieux, Achille, et de moi aie pitié
en te souvenant de ton père. Digne de pitié, je le suis davantage,
et j’ai osé ce que n’a fait aucun des mortels qui vont sur la terre,
tendre la main vers la bouche de l’homme qui a tué ses enfants. »
Il dit cela et leva chez Achille le désir de pleurer sur son père.
Lui touchant la main, avec douceur il écarta le vieil homme.
Tous deux se souvenaient, l’un d’Hector tueur d’hommes, 
et il pleurait continûment, roulé devant les pieds d’Achille,
tandis qu’Achille pleurait son père, et à d’autres moments aussi
Patrocle. Leurs gémissements s’étaient levés dans la maison.
Quand le divin Achille se fut rassasié de plainte 
et que le désir en eut quitté sa poitrine et ses membres,
tout de suite, il se leva de son siège et, de la main, redressa le vieil homme [...].

Introduction à l’Odyssée, par Eva Cantarella 

Au travers des aventures d’Ulysse, que ce soit dans l’univers merveilleux et terrifiant des voyages ou dans la réalité d’Ithaque, un autre monde se pro- file, un monde où l’individu commence lentement à croire à la possibilité de se diriger lui-même ou, tout au moins a l’intuition de cette possibilité. Ce qui ne veut pas dire, naturellement, qu’il ne croit plus à la puissance divine : il sait qu’il est difficile de se soustraire à la volonté des dieux ; que, s’il le fait, il encourra le courroux de la divinité offensée et sera puni. Il a cependant le sentiment de pouvoir choisir sa voie, s’il le veut. Et, à ce stade, il a une intuition nouvelle : quand il s’égare, ce n’est pas toujours sous l’effet d’une volonté divine. Il y a aussi l’erreur humaine, l’erreur dont les causes résident dans l’incapacité, l’insuffisance et la faillibilité de l’homme. Et cet homme, c’est Ulysse.

Chant XXIII, Ulysse et Pénélope réunis, vers 231 - 244 (traduction de Victor Bérard)

Mais Ulysse, à ces mots, pris d’un plus vif besoin de sangloter, pleurait.
Il tenait dans ses bras la femme de son cœur, sa fidèle compagne !
Elle est douce, la terre, aux vœux des naufragés, dont Poséidon en mer, sous l’assaut de la vague et du vent, a brisé le solide navire : ils sont là, quelques-uns qui, nageant vers la terre, émergent de l’écume; tout leur corps est plaqué de salure marine ; bonheur ! ils prennent pied ! ils ont fui le désastre ! La vue de son époux lui semblait aussi douce : ses bras blancs ne pouvaient s’arracher à son cou.
L’Aurore aux doigts de roses les eût trouvés pleurants, sans l’idée qu’Athéna, la déesse aux yeux pers, eut d’allonger la nuit qui recouvrait le monde : elle retint l’Aurore aux bords de l’Océan [...]. 

Posthomerica : la chute de Troie

Amazones et Éthiopiens défendent Troie, par Giulio Guidorizzi

À la suite de Penthésilée, un autre guerrier formidable arrive à Troie, Memnon, l’Éthiopien, fils d’Aurore, qui, comme Achille, possède des armes fabriquées par Héphaïstos. Son histoire était racontée dans l’Éthiopide. Lui aussi se lance avec une fougue ardente dans le combat, tue de nombreux Grecs, et met en déroute leur armée. Parmi ses victimes, Antiloque, le jeune fils de Nestor qui, après la mort de Patrocle, était devenu l’ami le plus cher d’Achille. L’histoire de l’Iliade se répète : furieux, Achille affronte Memnon et le tue. Cette fois-ci le duel est moins déséquilibré que le combat qui a opposé Achille à l’Amazone ; l’Éthiopien, en effet, est le fils d’une déesse, Aurore. Et cette déesse ne permet pas qu’Achille fasse subir au corps de Memnon les outrages qu’il a infligés à Hector. Après avoir supplié Zeus, Aurore obtient que son fils soit transporté dans les îles des Bienheureux. Selon d’autres récits, Aurore n’obtint pour Memnon qu’un semblant d’immortalité : de la fumée de son bûcher naquit une nouvelle race d’oiseaux qui furent nommés Memnonides. Chaque année, le jour de la mort du héros, ces oiseaux se divisaient en groupes et se battaient violemment. Nombreux étaient ceux qui tombaient morts sur le tombeau de leur maître, comme une offrande funèbre éternellement renouvelée. 

Autre version encore : Aurore, en proie à une douleur inextinguible, transporte les cendres de son enfant unique en Éthiopie. Chaque matin, quand les premiers rayons d’Aurore commençaient à illuminer les terres du Sud, une plainte pitoyable s’élevait des statues du héros qui, à Thèbes d’Égypte, se dressaient, isolées, dans la plaine et que l’on nommait "les colosses de Memnon" (en réalité, elles représentaient le pharaon Ramsès II). La plainte s’entendait seulement à cette heure de la journée : le prodige est rapporté par de nombreux auteurs antiques ainsi que par une série d’épigrammes gravées dans la pierre de ces statues par les visiteurs qui, dans l’Antiquité, accouraient du monde entier pour entendre la plainte éternelle de la déesse.

Homère, la poésie au carré, par Heinz Wismann

Chez Homère, il ne s’agit pas d’épuiser toutes les virtualités de significations en mettant tout le monde d’accord, une fois pour toutes. Le propre de l’entreprise poétique exemplaire qu’est Homère, c’est le geste poétique en tant que tel – et c’est pour cela qu’on ne peut aller au bout d’Homère : il exerce sur le lecteur une attraction qui fait que l’on peut inclure et trouver chez lui mille et une choses. L’Iliade, étrangement, est un tout qui ne se tient pas. 

On voit bien que la poésie homérique fait vivre des oppositions sous toutes leurs formes : entre hommes et femmes, entre dieux, entre héros, entre Grecs et Troyens. Mais ce qu’il y a de plus profond, ce sont les oppositions qui existent à l’intérieur même de ce qui en principe domine ce conflit de la guerre de Troie : que Zeus ne soit pas d’accord avec lui-même est peut-être la cellule germinale de ce poème dont l’auteur lui-même ne veut pas être d’accord avec lui-même. Je dirais que Zeus et l’auteur, c’est la même chose. Vu à travers les yeux de la postérité, cet auteur s’est, d’une certaine manière, privé du privilège de s’afficher à travers une chose qu’il aurait voulue ; il est dans l’attitude de celui qui reçoit de la Muse quelque chose qui existait avant lui et dont les éléments préexistent effectivement dans la tradition épique. Mais il accueille tout cela avec cette ambition très étrange qui consiste à déjouer toutes les cohérences autres que celles que possède un récit qui va vers un terme. 

Le meilleur exemple est Achille. On sait depuis le début qu’il va mourir, il le sait même avant nous, sa mort est annoncée tout au long du poème, par sa mère, par Patrocle, son double, dont la mort est une anticipation de la sienne, par lui-même. Et, de nouveau, une contradiction terrible s’installe, parce que le héros cherche la mort héroïque pour vivre éternellement dans la mémoire des peuples. Et ce même héros, une fois qu’il est devenu ombre dans l’Hadès, dit, dans l’Odyssée, qu’il préférerait ne pas être héros et vivre sur terre comme un garçon de ferme. Ces contradictions ne sont pas résolues. De ces contre-points, de ces tensions surgit une vérité qui ne s’épuise pas dans la cohérence systématique d’un raisonnement. En ce sens, cet ouvrage imposant, ce Tout Homère, témoigne même matériellement, par le caractère presque vorace qu’il présente, avec les multiples légendes qu’il réunit, de ce champ de gravitation qui attrape absolument tout pour le mettre sous le signe d’une non-coïncidence avec soi-même. 

Propos recueillis par Hélène Monsacré 

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