Œdipe Roi, récit d'après la tragédie de Sophocle

Récit de Georges Chandon (1889-1940), d’après la tragédie de Sophocle Œdipe roi, représentée entre 430 et 426 avant J.-C. aux Grandes Dionysies à Athènes (première édition, Nathan, 1947).

 

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« Le meurtrier que tu cherches, c'est toi ! »

Thèbes la glorieuse n'avait pas ce matin de printemps son visage accoutumé. Au lieu du bruit d'une foule active, que coupait ici et là la marche martiale d'une phalange casquée de bronze ou la procession des prêtres d'Apollon au front ceint de rameaux verts, on ne voyait que des groupes silencieux et apeurés. Tous se dirigeaient vers l'agora où s'élevaient les temples de marbre de Pallas et d'Apollon. Dans la chambre sacrée, derrière le péristyle des sanctuaires divins, fumait l'odeur de l'encens et des sacrifices. En un murmure presque lugubre, retentissaient les péans, les hymnes d'hommage au dieu Apollon. La ville entière semblait étouffer sous un pesant nuage de deuil.
Devant le palais du roi se pressait une foule de prêtres, de vieillards, d'enfants, de jeunes hommes, tous portant la palme des suppliants. Leur visage était pâle d'angoisse. Cette peste odieuse qui ravageait Thèbes et que rien ne pouvait éloigner, l'homme puissant et courageux qui régnait sur la ville ne parviendrait-il pas à en triompher ? Naguère son arrivée dans l'antique cité de Cadmos avait apporté l'ordre si nécessaire à la vie et, depuis qu'il était là, attentif, énergique, nul ennemi n'avait osé attaquer Thèbes. Non, pas d'autre ennemi que ce mal terrible qui vidait les foyers, qui semblait, par sa violence même, une calamité voulue par les dieux.
Le soleil apparaissait au-dessus de l'horizon quand la porte de bronze du palais s'ouvrit. Entre deux haies de serviteurs, le roi Œdipe s'avança sur le seuil. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au beau visage pensif qu'auréolaient de longs cheveux blonds. Un épais collier de barbe ajoutait à la solennité de son allure ; sur sa tunique blanche, les plis de son manteau de pourpre étincelaient au soleil levant. Une profonde pitié se lisait dans son regard ; la main tendue en signe d'accueil, il s'approcha du grand prêtre d'Apollon.
- Que veux-tu de moi ? demanda-t-il, et pourquoi cette attitude suppliante ? Puis-je t’aider ? Mon cœur t’est ouvert.
- Ô roi, fit le vieillard d'une voix si triste que les yeux d'Œdipe se mouillèrent, tu vois les calamités qui nous accablent, les deuils sans nombre. Aide-nous à vaincre le fléau. Tu n'as pas le pouvoir d'un dieu, certes, mais tu es le plus grand et le plus sage des hommes. Thèbes te doit tant déjà ! Depuis la mort du roi Laïos, depuis ta venue-en ces lieux et ton accession à ce trône désert, tes bienfaits ne se comptent plus. Grâce à toi le tribut que nous payions au cruel Sphinx a été aboli. Notre reine Jocaste a trouvé en toi un époux et un défenseur. De beaux enfants ont scellé votre union et assurent l'avenir heureux de la ville. Mais à quoi est bon un royaume dépeuplé d'hommes, ô roi ? C'est pourquoi il te faut avoir pitié de ceux que tu gouvernes, il te faut les aider dans les maux étranges et affreux qui les terrassent.
- Rassure-toi, ô mon peuple, répondit Œdipe avec émotion, toutes tes douleurs sont les miennes et pour les alléger, je le jure par les dieux, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir. J'attends impatiemment le retour de Créon, mon beau-frère, que j'avais envoyé à Delphes consulter l'oracle d'Apollon. Il saura nous dire ce qui doit être fait pour sauver la ville. Mais il est parti depuis tant de jours que je m'inquiète et...
Un brouhaha interrompit Œdipe. Le roulement d'un char lancé à toute vitesse retentissait, proche.
- C'est Créon ! s'écria Œdipe, plein d’espoir. Oui, le voilà. Sa tête est ceinte du laurier, ses yeux brillent de satisfaction. La réponse du dieu est bonne pour nous : Thèbes est sauvée !
Créon avait sauté de son char ; il fendit la foule et saisissant la main du roi :
- Oui, Thèbes est sauvée, dit-il, puisque nous savons maintenant ce qu'il faut faire pour éloigner le fléau, si difficile que cela soit à faire.
- Que dit l'oracle ? demanda Œdipe.
- Il est précis. Il ordonne d'extirper du pays ce qui fait sa souillure et de ne pas permettre à l'assassin du roi Laïos de vivre plus longtemps dans Thèbes, en toute tranquillité.
- Quoi ! s'écria Œdipe, cette ville abriterait l'assassin du roi ? J'en fais serment par Apollon, le coupable sera puni. Cherchons-le. Je consacrerai à cette tâche mes jours et mes nuits s'il le faut, mais j'effacerai la honte de la cité que j'aime. Créon, dis-moi ce que tu connais du meurtre de ce roi. Je n'en ai rien su. Il était mort déjà depuis près d'un an quand je suis arrivé dans Thèbes.
- On suppose, fit Créon, qu'il a été attaqué par plusieurs brigands. C'est du moins ce qu'a conté le serviteur qui l'accompagnait alors. Cela s'est passé sur la route de Delphes. Laïos allait consulter l'oracle.
- Et pourquoi n'a-t-on pas cherché alors à faire plus de lumière sur les circonstances mystérieuses de la mort du roi ? reprit Œdipe, étonné. Pourquoi s'être contenté des dires inexacts peut-être d'un serviteur ?
- Le redoutable Sphinx qui terrorisait Thèbes s'y est opposé, soupira Créon. Et mon malheureux beau-frère n'a pu ainsi être vengé. Il semble que les dieux aient abaissé un voile sur cette triste histoire pendant douze années. Mais pourquoi subitement la redonner au jour ?
- N'interrogeons pas les dieux sur leurs volontés, fit Œdipe en faisant signe à la foule de se disperser. Obéissons-leur seulement. Je tiendrai le serment que j'ai fait tout à l'heure et j'éclaircirai tout ce qui a rapport au drame de jadis. Un roi ne peut laisser impuni un crime contre un roi. Il y va de l'intérêt de la royauté. Prêtres, réunissez le peuple sur l'agora et que vos prières m'aident à découvrir le coupable. J'ai épousé la femme de Laïos ; si ce roi avait eu des enfants, je les aurais chéris à l'égal des miens ; aussi m'appliquerai-je à le venger avec la même ardeur que si nous étions du même sang. Citoyens, si quelqu'un de vous a eu connaissance du meurtre, qu'il s'approche, qu'il parle. Les plus grandes récompenses lui sont d'avance accordées au cas où ses révélations aideraient ma justice. Mais si, sachant quelque chose, il se tait, je le regarderai comme complice. Il sera exilé de la ville ; il ne trouvera d'asile nulle part, aucun temple n'accueillera sa prière. Thébains, que les dieux propices nous soient en aide dans notre recherche des criminels.
La foule s'écoula lentement. Assis sur le seuil du palais, le front dans la main, Œdipe réfléchissait. Son esprit si subtil, qui naguère lui avait fait deviner les énigmes proposées par le Sphinx, n'allait-il pas le servir à recréer les faits malgré tant d'années d'oubli ?
La voix d'un vieillard s'élevant de la foule lui donna un sage conseil :
- Il faudrait, disait cette voix, faire venir le devin Tirésias. Ce que les autres hommes ne savent pas, il le devine. Il possède presque la puissance prophétique de l'oracle d'Apollon...
- Qu'on fasse venir le devin Tirésias, commanda Œdipe en relevant la tête. Sa science nous aidera.
Tirésias semblait avoir deviné le désir du roi. Il s'avançait entre les groupes, qui s'écartaient respectueusement devant lui. Ses cheveux blancs, sa longue barbe blanche, ses yeux au regard mort à la vie de la terre, mais pleins d'une flamme surhumaine, provoquaient dans les âmes un respect qui confinait à la terreur. Œdipe s'était levé.
- Ô Tirésias, dit-il, que grâces te soient rendues pour ton empressement. Nul mieux que toi ne peut nous aider dans notre tâche de justice et de vengeance. Et je t'adjure de n'épargner aucune des subtilités de ta science pour nous faire découvrir le meurtrier de Laïos. Est-il vrai qu'il a été tué par des brigands, comme l'assure Créon ou, comme je l'entends dire par quelques-uns qui sont ici, par des voyageurs ? J'attends ta réponse avec impatience, parle vite.
Mais Tirésias, sans obéir à la pressante invitation du roi, hocha la tête et soupira.
- Eh bien, reprit Œdipe avec plus d'autorité, pourquoi ce soupir ? Pourquoi ce silence ? J'attends. Je veux savoir.
- Hélas ! fit lentement le vieux devin. Est-il donc si nécessaire de savoir quand savoir est dangereux ?
- Que veux-tu dire ? Le passé t'est donc plus caché que l'avenir, ô Tirésias ?
- Non. Je n'ignore rien de ce que tu me demandes, mais je t'en prie, ne me force pas à parler. Laisse-moi regagner mon logis. Cela vaudra mieux pour moi et pour toi.
- Au nom des dieux, s'écria Œdipe avec indignation, dis-nous ce que tu sais. Le salut de la ville qui t'a nourri dépend de cette révélation. Je t'ordonne, je te supplie. Parle, puisque tu sais. Tirésias secoua la tête avec obstination.
- Je ne dirai rien, fit-il.
- Rien ? fit Œdipe, qui était envahi par la colère. Ô vieillard entêté, par ton exécrable silence tu condamnes Thèbes à la mort, tu permets que la présence d'un assassin souille tant d'honnêtes cœurs et les précipite vers les tortures de l'agonie. Tu te mets en travers de la volonté des dieux.
- Rien n'entrave le Destin, fit doucement et tristement Tirésias. Ô roi aveugle, remercie-moi de me taire.
- Tu es .un perfide ! Tu te fais l'ennemi de ceux que tu devrais guider. Tu es responsable de la mort de tous ces êtres qui ne demandaient qu'à vivre.
- Les choses s'accompliront d'elles-mêmes quoique je les taise, dit encore le devin.
La fureur faisait trembler Œdipe. Ses poings se crispaient avec menace. Il s'écria d'une voix si terrible qu'elle emplit toute la place :
- Sois maudit, vieillard, si en sachant le crime tu te fais complice par ton silence. Ta cécité elle-même ne te mettra pas à l'abri de ma colère, car celui qui désobéit aux dieux ne peut être respecté par les hommes. Si tu te tais davantage, c'est toi que je regarderai comme le criminel.
Tirésias eut un gémissement.
- Malheureux, fit-il, c'est toi, toi seul que je défends par mon silence, c'est de toi que j'ai pitié. Tu veux venger le meurtre de Laïos ? Alors, sors de Thèbes, va-t'en loin de notre vue, car tu es l'impie qui souille cette terre, tu es celui qui a tué.
- Misérable menteur ! s'écria Œdipe au comble de la colère. Oses-tu bien proférer de telles horreurs ?
- Je l'ose ! Le meurtrier que tu cherches, c'est toi ! Et sache, ô homme digne de pitié, que tu apprendras ce que je n'ai pas voulu t'apprendre : les suites funestes de ton premier crime. Époux de ta mère, frère de tes enfants, pleure, pleure le père que tu as tué.
La foudre en tombant aux pieds du roi ne l'eût pas étourdi davantage que ces paroles prononcées à voix véhémente par le vieux devin. Un instant, Œdipe demeura muet de stupeur, ses yeux dilatés contemplaient Tirésias avec une indicible colère. Puis un rire gron-dant le secoua soudain.
- Ah ! ah ! cria-t-il, je comprends ta ruse, misérable. C'est Créon qui t'a soudoyé. Ma puissance, ma gloire excitent votre envie à tous deux. Mon beau-frère ne me pardonne pas d'avoir, par mon union avec Jocaste, occupé ce trône auquel il aurait pu prétendre à la mort du roi. Tu veux me rendre odieux à Thèbes, moi, son sauveur, moi qui l'ai délivrée du Sphinx par ma perspicacité. Que faisait alors ta science augurale, ô Tirésias, quand ta ville, accablée par l'énigme, voyait périr l'un après l'autre ses meilleurs citoyens ? Les oiseaux, les dieux t'ont-ils révélé le mot vainqueur, misérable devin ? Va-t'en de mes yeux ! Que la honte t'emporte loin de ma colère. Si tu n'étais pas vieux et aveugle, cette main t'aurait tué déjà. Menteur ! menteur !
Sous les menaces d'Œdipe, la tête blanche ne se courba pas. Nulle crainte n'agitait Tirésias. Il eut un soupir ; sa main se posa sur l'épaule de l'enfant qui l'avait conduit jusque devant le roi.
- Partons, dit-il. Le flot du Destin emporte les hommes. Les plus puissants, les plus forts sont aussi aveugles que le faible vieillard que je suis.
Tirésias s'éloigna avec son guide. Œdipe, tremblant de colère, errait à grands pas dans le vestibule de sa demeure. Sur les dalles, son ombre se mouvait comme une autre présence plus noire. Les témoins de la scène qui venait d'avoir lieu s'entretenaient à voix basse, pour ne pas exaspérer la fureur royale.
- Est-il donc vrai, disaient-ils, que notre sauveur soit coupable de ce dont on l'accuse ? Non, non, c'est impossible ; la sagesse de Tirésias a été trompée par quelque fausse apparence. Peut-être Apollon s'est-il irrité contre le devin et a-t-il voulu infliger à sa science le châtiment d'une erreur. Cela est plus croyable que la culpabilité du généreux et courageux Œdipe. Nul n'a jamais dit en effet qu'un ressentiment quelconque ait pu exister entre Laïos et le fils de Polybe.
- Chut ! firent à ce moment d'autres voix, Créon approche. Sans doute Tirésias lui a-t-il fait part des soupçons que le roi Œdipe a conçus contre lui. Écartons-nous, amis, laissons-le se justifier.
Créon, le sourcil froncé, courait plutôt qu'il ne marchait. En deux bonds, il gravit les marches du palais. Œdipe s'élança au-devant de lui. Sa fureur ne s'était pas apaisée ; la vue de Créon l'augmenta encore.
- Traître, s'écria-t-il, je t'ai appelé mon frère, par quelle aberration ! Tu es au contraire mon ennemi mortel. Quel complot as-tu ourdi avec Tirésias ? Tu veux me rendre odieux à mes sujets et me faire chasser de cette ville que j'ai sauvée. Ainsi tu ne crains pas de m'accuser du meurtre de Laïos, que je n'ai jamais vu ? Ne m'assurais-tu pas tout à l'heure que c'étaient des brigands qui avaient tué le roi ? D'où vient que tu parles à d'autres autrement que tu ne m'as parlé ? Penses-tu que les liens qui nous unissent pourraient empêcher ton châtiment ? Quelles sont les plaintes que tu as à formuler contre moi ? Ne t'ai-je pas donné ici une puissance égale à la mienne et à celle de Jocaste ? Et c'est lorsque je te traitais ainsi, avec cette confiance et cette amitié, que tu cherches à me nuire par d'odieux mensonges ?
Créon eut un sursaut indigné.
- Qu'est-ce que cette fable ? fit-il rudement. Tirésias ne m'est en rien soumis. De quelle traîtrise m'accuses-tu ? Si l'on t'a rapporté de moi de faux propos, examine-les avant de t'irriter. Mais tout, voyons, te dit que je ne puis conspirer contre toi. Tout, et même cette puissance que tu m'as donnée. J'ai le pouvoir d'un roi sans en avoir les charges. On m'honore, on m'obéit et nulle responsabilité ne vient troubler mes nuits. Je changerais cette heureuse vie pour les soucis du royaume ? Quelle folie !
Œdipe s'arrêta dans sa marche furieuse. L'évidence que proclamait son beau-frère lui apparaissait. Pourtant il ne voulut pas se rendre.
- Si Tirésias, dit-il, ne s'était point entendu avec toi, il ne m'accuserait pas d'avoir tué Laïos. Souviens-t'en, avant de partir pour Delphes, c'est toi, c'est toi-même qui m'as conseillé d'interroger le devin. Se serait-il trouvé si à propos près du palais s'il n'y avait pas eu entente secrète entre vous ?
Créon haussa les épaules.
- Ne m'accuse pas sans preuve, dit-il, et réfléchis avant de te laisser aller au terrible conseiller qu’est la colère. Que demandes-tu ? Mon exil, ma mort ?
La voix de Créon s'élevait, grondante. Les deux hommes s'affrontaient avec la même hauteur pleine de menace. Autour d'eux leurs serviteurs s'entre-regardaient étonnés, presque hostiles déjà. Hors du palais, le peuple, qui avait perçu les éclats de la fureur des deux princes, échangeait des murmures terrifiés.
Il y eut un « ah ! » de soulagement quand une silhouette vêtue de blanc se montra à la porte du gynécée. La reine Jocaste s'approchait. Elle aussi avait entendu la voix d'Œdipe et, inquiète, elle était sortie de l'appartement des femmes. Elle s'avança vivement entre les deux hommes. Son beau visage, malgré la vieillesse proche et les fils d'argent qui parsemaient sa chevelure d'or, gardait encore tout son charme. Sa voix douce s'éleva, per-suasive :
- Cher époux, dit-elle, rougis de telles discussions au milieu des malheurs qui accablent notre pays ; et toi, mon frère, rentre dans ta demeure, je t'en prie.
- Ma sœur, fit vivement Créon, est-ce ma soumission que tu demandes ? Œdipe m'accuse de le trahir, il veut ma mort. Puis-je ne pas protester contre un semblable traitement ? Traitement immérité. J'en atteste les dieux.
- Ce serment est solennel, fit Jocaste avec ardeur en saisissant la main d'Œdipe. Il est impossible que tu n'y croies pas.
Œdipe écarta doucement la reine.
- Si je crois Créon, dit-il, c'est donc à moi de m'exiler ou de mourir. Mais, ô Jocaste, ton regard suppliant m'a remué de pitié. Que ce traître s'en aille librement. Je le permets. Pourtant, où qu'il aille, il me restera à jamais odieux.
- Impitoyable entêtement ! s'écria Créon. Oui, je pars. Et tu t'en repentiras. Mais sache que jamais je ne te pardonnerai tes indignes soupçons.
Créon s'éloigna en murmurant rageusement. Jocaste, déchirée par cette querelle dont elle ne comprenait pas la cause, interrogea des yeux les serviteurs.
- Une fausse accusation a irrité l'esprit du roi, fit l'un d'eux à voix basse, mais je n'en sais pas plus, maîtresse.
- Qu'as-tu donc contre Créon, ô cher Œdipe ? demanda-t-elle d'une voix implorante. Je ne puis croire à de mauvais desseins de mon frère.
- Vraiment ? fit Œdipe avec un peu d'amertume. Tu ne trouves pas que ce sont de mauvais desseins que de m'accuser d'être le meurtrier de Laïos et cela par l'entremise de Tirésias l'imposteur ? Est-ce bien fraternel, une telle traîtrise ?
- Toi, le meurtrier de Laïos ! s'écria Jocaste, dont le visage se rasséréna à cette explication. Me voici rassurée sur votre querelle ; elle est sans fondement et s'apaisera complètement tout de suite. Je ne sais pour quelle cause Tirésias a parlé ainsi. Il est si vieux qu'il radote peut-être. Il ne faut attacher aucune importance, comme tu vas le voir, à la science de la divination, ni aux prophéties. Ce sont propos absurdes et divagations parfois intéressées, je le sais par expérience. Écoute. Autrefois, alors que j'étais la jeune épouse de Laïos, un prêtre d'Apollon assura au roi qu'il serait tué par le fils que j'allais mettre au monde. Et vois-tu, ce n'est pas son enfant qui l'a tué, ce sont des voleurs, à la croisée de trois chemins. Le pauvre enfant ne pouvait d'ailleurs tuer son père, car sitôt après sa naissance Laïos me l'arracha pour le mettre à mort. Il le fit abandonner par un serviteur sur une montagne déserte et les fauves se sont chargés de délivrer Laïos de ses craintes. Voilà comment se sont accomplies toutes ces divinations prétendument fatidiques, et le cas que l'on en peut faire... Mais qu'as-tu, ô roi ? Pourquoi pâlis-tu ?
- N'as-tu pas dit, ô Jocaste, fit Œdipe dont la voix tremblait, que c'est à la croisée de trois chemins que Laïos a été tué ?
- Oui.
- Quand et où cela s’est-il produit ?
- Il y a plus de douze ans, en Phocide. Laïos se rendait à Delphes.
- Ô dieux ! murmura Œdipe dont la pâleur devint de la lividité. En Phocide !
- Pourquoi cette épouvante ? fit avec une soudaine angoisse Jocaste, en joignant ses mains sur l'épaule de son époux.
-  Ne m'interroge pas encore. Réponds, haleta Œdipe. Quel était l'âge de Laïos, quel visage avait-il ?
Jocaste regarda longuement Œdipe, d'un air pensif.
- Son visage ? dit-elle. Son visage - bizarrerie du sort - avait quelque chose du tien. Maintenant que tu me forces à y penser, je revois ses yeux bleus comme tes yeux, sa haute taille, son front impérieux. Mais tes cheveux sont blonds, mon jeune époux, et les siens commençaient à blanchir.
Œdipe, avec un geste d'égarement, porta la main à son front. On aurait dit que, devant lui, se levait le spectre de l'homme assassiné.
- Malheur à moi ! murmura-t-il. O Tirésias, pourquoi as-tu parlé ? Mais dis-moi, Jocaste, dis-moi encore. Laïos avait-il autour de lui des serviteurs ?
- Oui. Des cinq hommes qui l'accompagnaient, un seul est revenu sain et sauf.
- Où est-il, où est-il, cet homme ? cria Œdipe d'une voix rauque. Qu'est-il devenu ? Qu'on l'amène.
- Je vais l'envoyer chercher, dit Jocaste. Il n'est pas dans ce palais. Il y a douze ans, quand tu franchis ce seuil et pris ma main dans la tienne, à la grande joie de Thèbes, ce serviteur m'a suppliée de l'envoyer dans les champs paître les troupeaux. Je l'ai laissé aller. C’était un esclave, mais j'ai trouvé qu'il méritait cette récompense pour tant d'années de fidèle service.
- Je veux le voir, balbutia Œdipe. Ô chère Jocaste, je souffre. Je me dis... mais non. Tu m'as assuré, et Créon aussi, que Laïos a été tué par des voleurs... Alors... c'est donc impossible... Qui t'a dit que c'étaient des brigands ?...
- Le bouvier dont je parle. Toute la ville l'a entendu.
- Des voleurs ! fit Œdipe avec fièvre. Souhaitons que cet homme ait dit vrai. Mais s'il se rétracte, s'il assure qu'un seul homme a frappé... Oh ! alors, malheur sur moi, c'est moi qui aurais commis ce crime.
Œdipe poursuivit de la même voix ardente.
- Oui, il y a plus de douze ans, j'errais en Phocide. J'avais quitté Corinthe où régnait mon père Polybe. Un oracle d'Apollon torturait ma pensée. Il m'avait prédit des choses terribles et lamentables : je devais m'unir à ma mère et tuer le père qui m'avait engendré. Épouvanté, j'avais fui le palais paternel et c'est ainsi que je me trouvais par hasard en Phocide. Là, un jour, à la croisée des routes de Delphes et de Daulis, je fus presque renversé par un char dont le conducteur m'injuria. Je ne suis pas patient. Nous en vînmes aux coups. Le conducteur du char, un homme à cheveux gris, me frappa au front avec son double fouet ; je ripostai d'un coup de bâton et l'homme roula à la renverse dans la poussière ; ses cinq compagnons - des serviteurs sans doute - se ruèrent sur moi. J'en étendis quatre à terre, puis, sans prendre le temps de savoir ce qu'il adviendrait d'eux, je me remis en route. Jocaste, tu comprends maintenant, chère femme, pourquoi je frissonne ; si cet homme inconnu a quelque chose de commun avec Laïos, je serai chassé de ces lieux, exilé loin des miens et, puisque ma patrie m'est fermée aussi, puisque, selon l'oracle, je n'y reviendrais que pour épouser ma mère et tuer mon père, en quelle contrée trouverais-je un asile ? Hélas !...
Et Œdipe baissa la tête comme un homme accablé par un trop lourd fardeau.
- Console-toi, ô roi, dit tendrement Jocaste. Les prophéties ne se réalisent jamais, je te l'ai dit. Tu ne tueras pas plus ton père Polybe que Laïos n'a été tué par mon malheureux fils.
La douce voix de Jocaste ramena un peu de calme dans la pensée inquiète d'Œdipe. Il alla prendre du repos, tandis qu'un esclave était dépêché vers le bouvier, ancien compagnon de Laïos ; et Jocaste se dirigea vers le temple d'Apollon afin de supplier le dieu de redonner la tranquillité au cœur de son époux. Elle allait franchir le seuil du sanctuaire, quand un homme l'appela par son nom.
- Est-ce bien toi la femme du roi Œdipe ? demanda-t-il. On vient de me l'assurer.
- Oui. Que me veux-tu ?
- J'arrive de Corinthe, ô femme. Le vieux Polybe ne commande plus. On veut proclamer Œdipe roi.
- Polybe est mort ! s'écria Jocaste. Hélas ! messager, je devrais m'attrister de cette nouvelle. Mais je ne le puis, cette mort est une preuve nouvelle du peu de cas à faire des prophéties. Œdipe ! Viens ! Accours, ô cher époux, t'inquiéteras-tu encore des oracles fatidiques de Delphes ? Ton père est mort et tu ne l'as pas tué ! Tu peux retourner sans peur à Corinthe.
- Mais ma mère vit toujours, répondit Œdipe. Et l'oracle a dit que je devais épouser ma mère.
- Cet oracle n'est pas plus exact que l'autre, fit Jocaste avec insouciance.
Le vieux messager de Corinthe écoutait avec étonnement. Il ne comprenait pas pourquoi le futur roi de sa ville ne témoignait pas plus d'empressement à aller prendre possession de la couronne qui lui était offerte. Œdipe lui expliqua la crainte qui le tenait toujours au sujet de sa mère. Le vieillard se mit à rire :
- Quoi, fit-il, est-ce la seule crainte qui t'afflige ? Rassure-toi : ni Polybe le Corinthien ni Mérope sa femme ne te sont unis par les liens du sang. Ils t'ont aimé et considéré comme leur enfant parce qu'ils n'en avaient jamais eu. C'est moi qui, alors que j'étais tout jeune encore, t'ai trouvé dans les gorges boisées de la montagne Cithéron. Je gardais là les troupeaux quand un faible cri vint m'avertir que quelqu'un m'appelait à l'aide. C'était un vagissement d'enfant.
Le messager s'arrêta : Œdipe et Jocaste l'écoutaient, les yeux agrandis d'horreur.
- Et tiens, ô roi, reprit le Corinthien en désignant un nouveau venu à cheveux blancs lui aussi. Voici celui qui, il y a près de quarante ans, m'aida à sauver de la mort un pauvre innocent.
- Le bouvier ! murmura Jocaste. Dieux ! vers quels abîmes nous dirigez-vous ?
Œdipe tremblait convulsivement. Il leva vers la reine un regard désespéré et tendit sa main vers elle. Jocaste le repoussa avec horreur.
- Ne me touche pas ! dit-elle dans un cri presque sauvage. Et garde-toi, malheureux, de chercher à lire plus avant dans le passé. Plaise aux dieux que tu ne saches jamais qui tu es. Adieu, adieu, Œdipe !
La voix de la reine était empreinte d'un tel délire, sa fuite fut si rapide qu'Œdipe n'osa pas l'arrêter : une stupeur immense le terrassait. Et le bouvier était depuis longtemps devant lui qu'il n'avait pas encore pu trouver un mot pour l'interroger.
- Toi le bouvier, lui dit-il enfin, tu étais serviteur de Laïos ?
- Oui, roi, fit timidement le vieillard. Je faisais paître ses troupeaux sur le mont Cithéron...
- N'avais-tu pas deux troupeaux ? interrompit vivement le messager venu de Corinthe ; au bout de trois semestres ne les ramenais-tu pas dans les étables de Laïos ?
- Si fait, dit le vieux bouvier en regardant le Corinthien avec attention. Mais comment sais-tu ?...
- Et te souvient-il, poursuivit le messager, qu'un jour, il y a près de quarante ans, tu me confias un enfant pour l'élever comme s'il était à moi ?... Oui, n'est-ce pas, tu t'en souviens. Voici, ami, ajouta-t-il en désignant Œdipe, bouche bée et muet, l'enfant dont je parle. L'enfant que son père avait condamné à mourir dans la montagne.
Le vieux serviteur eut un sursaut.
- Tais-toi, cria-t-il. Veux-tu donc causer un terrible malheur ?
Œdipe s'était levé. Ses yeux lançaient de sinistres flammes où sa raison vacillait comme si elle était près de s'éteindre. Il dit d'une voix sans timbre, étrangement bas :
- Il me faut la vérité et toi seul la détiens, vieillard. Cet enfant - moi - t'avait été confié par Laïos ?
Le bouvier baissa la tête sans répondre.
- Et tu le donnas à cet homme, comme il le dit ? Et c'était le fils de Laïos et de... Jocaste.
- Par pitié, ô roi !... commença le vieux serviteur.
- La pitié ! fit Œdipe qui grinça des dents. Pourquoi, pour qui ? Le Destin en a-t-il eu pour moi ? Malheureux ! malheureux ! qui t'a chargé d'avoir pitié de moi ? Lumière, je ne puis plus te voir ! Je suis né de ceux dont il ne fallait point naître, je me suis uni à qui je ne devais point m'unir, j'ai tué celui que je ne devais pas tuer.
Sa voix s'éteignit dans un éclat de rire monstrueux. Un instant tout son grand corps vacilla comme saisi de vertige, puis avec une clameur stridente il se rua à travers le palais.
- Jocaste ! cria-t-il en courant et en renversant tout sur son passage.
Il était parvenu au gynécée. La porte fermée l'arrêta. Un instant seulement. D'un coup d'épaule, hurlant comme un dément, il enfonça cette barrière qui lui résistait. Le corps de Jocaste, suspendue à une corde qui l'étranglait, se montra à lui. Il eut un gémissement d'agonie et arracha la corde.
- Elle est morte ! fit-il dans un sanglot. Ô dieux, reprenez-moi ce funeste don : ce regard qui l'a contemplée et qui a vu luire le jour, le jour ! Et saisissant la fibule d'or qui agrafait le vêtement de la reine, Œdipe se creva les deux yeux.
Quelques mois plus tard, un homme au visage jeune encore, mais aux cheveux tout blancs, la main appuyée sur l'épaule d'une fillette d'une dizaine d'années, sortait de Thèbes sous les regards apitoyés du peuple. C'était le roi Œdipe, devenu, de par sa propre volonté, un mendiant aveugle : guidé par sa fille, la douce Antigone, il s'en allait promener au hasard sur la terre la malédiction de son destin. Et ceux qui voyaient passer l'homme et l'enfant murmuraient craintivement :
- Nous ne dirons jamais qu'un homme né mortel a été heureux jusqu'à ce que nous l'ayons vu mourir sans avoir souffert.

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Étudier la tragédie en classe

Récit de Georges Chandon (1889-1940), d’après la tragédie de Sophocle Œdipe roi, représentée entre 430 et 426 avant J.-C. aux Grandes Dionysies à Athènes (première édition, Nathan, 1947).

 

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