Médée à Tokyo

Dans « La lionne »[1], Yukio Mishima raconte comment une femme commet trois meurtres pour punir son mari, pour le rendre fou de chagrin, pour le brûler de douleur et de rage comme elle-même brûle d’amour et de douleur, comme elle-même est dévorée de passion et de haine. Shigeko Kawasaki est une flamme. Elle est un incendie auprès de laquelle la pluie se transforme en « gouttes de sang »[2], un brasier autour de laquelle le soleil émet des « rayons écarlates »[3], qui entre en fureur lorsque son mari, un homme trop séduisant et trop faible qu’elle a rencontré pendant un voyage en Mandchourie et qu’elle a épousé sur un coup de tête à Moukden[4], rencontre une autre femme sur un terrain de tennis. Crime insupportable que rien ne saurait racheter, crime capital qui exige une condamnation supérieure : Hisao aime Tsuneko. Il aime « la blancheur de sa chair ferme et sa sveltesse d’alevin »[5] et, emporté par sa fascination à quoi se heurte l’interdiction de la bigamie par la nouvelle Constitution, il projette de se remarier avec elle, de l’installer dans la demeure des Kawasaki à la place de Shigeko et de lui confier l’éducation de leur fils unique. Comme si Shigeko n’avait jamais existé. Comme si toute sa vie avait été annulée après leur rapatriement à Tokyo, toute son histoire annihilée en même temps que le grand rêve impérial, une pauvre femme revenue à rien dans le Japon année zéro. Shigeko n’existe pas. Pour son mari Shigeko n’existe plus, il abolit d’un trait leur « amour tragique et marqué de contradictions »[6] en ne comprenant pas que c’est lui qui fabrique du vide et que c’est elle qui fabrique de l’intensité.

Hisao justifie sa trahison par une négociation immobilière avec Keisuke, le père de Tsuneko, et c’est la maladresse grossière de ce complot qui va précipiter leur perte. Pas seulement leur perte à eux qui sont coupables de ne « rien comprendre aux relations humaines »[7], mais la perte de l’humanité elle-même, emportée par la démesure sublime de Shigeko, dévastée par sa violence outrancière dont la « chaleur intense »[8] se nourrit de souffrance et d’humiliation. Keisuke a été le compagnon d’affaires de son père. Après la mort de Genzô Kawasaki il a créé chez lui une société spécialisée dans la distribution de films américains mais, craignant que sa maison soit réquisitionnée par l’État et calculant que Shigeko devra bientôt régler de lourds frais de succession, il propose à Hisao au terme d’« une conclusion cynique et égoïste »[9] d’acheter la maison des Kawasaki et d’y installer Tsuneko par un tour de passe-passe qui satisfera leurs intérêts réciproques. Le stratagème semble fort habile et bien digne d’un homme qui n’éprouve le besoin d’aimer personne parce qu’il a « la certitude d’être aimé de tout le monde »[10], et pourtant le lecteur sait déjà pour avoir entendu le nom de Médée dans le sous-titre de la nouvelle que Shigeko est une magicienne beaucoup plus virtuose que Keisuke ; il sait depuis la première page qu’elle préfère l’empoisonnement à la prestidigitation et devine par conséquent que cette idée d’escamotage dans les décombres de la guerre est frappée d’impossibilité par la différence radicale entre les deux femmes, par la dissymétrie terrible de leur caractère, par le déséquilibre absolu de leur puissance. Aveuglé par l’aversion qu’il éprouve pour la fille de Genzô Kawasaki, trop intéressé au divertissement que lui procurent les amours légères de sa fille, l’homme d’affaires enclenche un mécanisme qui relève inévitablement de la tragédie, et qui agira avec une brutalité d’autant plus grande que Hisao est impuissant à éteindre la « flamme léonine »[11] qu’il a vu brûler dans les yeux de sa femme à Moukden. Non : parce qu’il ne vit pas à la même hauteur que Shigeko, parce qu’il ne se consume pas de la même véhémence, il ne sait pas « comment combattre ses crises violentes de jalousie »[12] et ne mesure pas combien elle infligera à cette entreprise de substitution un châtiment beaucoup plus vaste que leur médiocrité.

Pauvre Jason qui aime Tsuneko, pauvre roi Créon qui se trompe sur sa grandeur, pauvre Créuse condamnée à mourir dans d’atroces souffrances. « Sa tête cogne contre le sol avec un fracas effrayant. Ses cuisses blanches rampent en formant des mouvements d’araignée. La sueur qui ruisselle à flots est d’une ahurissante tranquillité. »[13] Ainsi Shigeko se représente-t-elle l’agonie de Tsuneko tandis que son père vomit des gerbes de sang. Mais cela n’est peut-être pas suffisant. Médée réfléchit. Contrairement à Créuse, Médée pense. Seule dans la maison avec son fils, tandis que la pluie d’automne s’abat sur Tokyo, elle comprend sans avoir besoin de recourir à l’introspection que le sacrifice de la joie, l’oblitération prochaine des plaisirs que son mari lui donne « sous certaines formes »[14], sans que Mishima précise jamais quelles sont ces formes, équivaut pour elle au malheur et que dans l’équation de son destin ce malheur est strictement égal à sa vie. Pire encore : elle comprend à la surface de sa folie que la vie est proportionnelle au malheur et que la vie appartient à la destruction. Magie noire de la pensée. Ténèbres de la logique où la guerre qui vient de s’achever à Nagasaki oblige à reconsidérer la réalité comme une économie de la désintégration : Médée doit agir pour apporter la preuve qu’elle existe dans un monde où l’inexistence lui est intolérable.

À la fin de la nouvelle, Shigeko envoie à Keisuke une bouteille de whisky dans laquelle elle a versé du poison, en sachant que Tsuneko boira avec son père, puis elle attend le retour de Hisao en se délectant des images sanguinolentes de leurs souffrances. Pour tromper cette attente elle réveille Chikao, qui voit « quelque chose de plus effrayant »[15] dans les yeux de sa mère, c’est-à-dire une flamme plus effrayante que les aboiements du chien dans la rue et plus effrayante que les souvenirs traumatiques de l’exode, une flamme encore plus effrayante que la haine qu’il éprouve à l’endroit de son père. Dans le théâtre des ombres qui dansent sur les parois comme des esprits maléfiques, à l’heure où Créon et Créuse avalent le poison, Shigeko parle avec son fils. Elle s’efforce de le rassurer mais tandis qu’il promet de se tuer si sa mère l’abandonne à Tokyo, « une terrifiante idée »[16] surgit en elle qui apporterait une réponse implacable à la petitesse de l’humanité. Sitôt que cette idée est devenue une image qu’elle peut convertir en mots, elle agit. Elle ajoute de la destruction à la destruction. Elle accroît le brasier en étranglant son fils et maintenant que l’incendie de ses passions a tout emporté la réalité peut s’éteindre. Hisao rentre. Il regarde Shigeko qui apparaît en haut de l’escalier. « Elle avait les cheveux en bataille, les cheveux en désordre »[17]. Visage de sorcière flamboyante. Masque de lionne aux crocs étincelants de blancheur. Il monte, il voit le cadavre de son fils. Il supplie Médée et Médée refuse de le tuer car Jason est mort pour elle depuis leur retour à Tokyo, elle est allée au bout de ce qu’elle peut faire, elle est vivante parmi les morts, elle ne peut plus rien ajouter.

Dans cette nouvelle implacable écrite dans l’immédiat après-guerre, Yukio Mishima recommence l’histoire de Médée pour donner du sens à la destruction. Il ne lui suffit pas de constater l’ampleur de la catastrophe et de décrire ses effets sur la société japonaise : la littérature n’est pas un procès-verbal et Yukio Mishima n’a pas vocation à enregistrer la réalité sans la confronter au déchaînement des passions. Ce qui s’est passé en août 1945 et plus généralement ce qui s’est passé au Japon depuis l’ère Meiji relève d’une violence inouïe dont la radicalité exige de convoquer les mythes antiques, seuls capables de rendre compte des tragédies humaines et de leur complexité symbolique. En Shigeko s’incarne la brûlure des hommes qui recourent à la mort pour rester en vie et qui cherchent dans l’hubris la preuve qu’ils ont survécu à leur propre désastre, tout en sachant bien finalement que leur quête est interminable et qu’elle est interminablement vouée à l’échec « car l’histoire de chaque individu, celle de chaque communauté et celle de l’humanité entière ne se déploie pas selon une belle courbe perpétuellement ascendante mais suit une voie qui plonge dans l’obscurité après que le méridien a été franchi. »[18]

Sommaire du dossier

Trois couleurs de la violence

Notes

[1] Yukio Mishima, « La lionne. D’après Médée d’Euripide » (1948), nouvelle reprise dans Une matinée d’amour pur, Paris : Gallimard, coll. « Du monde entier », traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty, 2003 ; rééd. Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2005 ; puis reprise dans Papillon, Paris : Gallimard, coll. « Folio 2 € », 2009. C’est cette édition qui sert ici de référence.

[2] Op. cit., p. 98.

[3] Op. cit., p. 102.

[4] Moukden, ou Mukden, aujourd’hui Shenyang, est la capitale de la province chinoise du Liaoning, en Mandchourie. Le 18 septembre 1931, une section de voie ferrée gérée par la Compagnie japonaise des chemins de fer de Mandchourie du Sud est détruite. Officiellement, il s’agit d’un attentat perpétré par des soldats chinois sous les ordres du maréchal Zhang Xueliang, seigneur de la guerre allié au Kuomintang ; en réalité, ce sont des soldats japonais qui ont saboté la voie ferrée. Ce stratagème sert de prétexte à l’armée japonaise pour envahir la Mandchourie et créer l’État fantoche du Mandchoukouo.

[5] Op. cit., p. 57.

[6] Op. cit., p. 76.

[7] Op. cit., p. 54.

[8] Op. cit., p. 79.

[9] Op. cit., p. 62.

[10] Op. cit., p. 56.

[11] Op. cit., p. 79.

[12] Op. cit., p. 60.

[13] Op. cit., p. 96.

[14] Op. cit., p. 97.

[15] Op. cit., p. 105.

[16] Op. cit., p. 111.

[17] Op. cit., p. 115.

[18] W.G. Sebald : Les Anneaux de Saturne (1995), Arles : Éditions Actes Sud, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, 1999 ; rééd. Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2003, pp. 38-39.

Besoin d'aide ?
sur