L’orbe des animaux mythologiques

[144bis] Ayant considéré l’impact du modèle iconographique totoen, on voit que l’artiste, abandonnant le parti égyptien à deux dimensions dudit modèle – face et profil –, crée une perspective à l’aide de protomés vus de trois-quarts et un jeu de lumière qui frappe le corps hybride et certains protomés depuis la droite de l’observateur. Mais comment expliquer cette surprenante collection de protomés implantés de façon improbable sur le corps d’un quadrupède lui-même étrange ? Les protomés représentés ont sans doute, dans cette polyphonie, une raison profonde d’y être et d’y faire l’objet d’un choix mythologique raisonné, car, après avoir envisagé toutes les combinaisons possibles, il est satisfaisant pour l’esprit de reconnaître que ces animaux peuvent être associés peu ou prou au cycle d’Héraclès. Au moyen de quel fil d’Ariane peut-on cheminer dans cet univers labyrinthique, du moins en apparence ?

 

4.1. Analyse raisonnée des autres protomés du monstre, allusions aux travaux d’Héraclès et aux émanations d’Échidna, de Typhon et d’Orthros

[145] Une possible allusion au chien Lélaps et au renard de Teumesse. – Quoique le protomé de renard ne soit pas la première à apparaître dans l’ordre d’apparition des protomés, on choisit de débuter avec lui. La présence d’un renard dans cette émergence de protomés, outre le fait que Vulpes vulpes ne soit pas fréquent dans l’iconographie antique, est d’autant plus surprenante qu’il est retourné à 180° en arrière, comme s’il se défendait contre un agresseur invisible. Quoique l’ours, pour des raisons d’économie iconographique, soit également tourné en arrière, l’inversion du sens du renard, dans un tel contexte, pourrait ne pas être considérée comme anodine eu égard à sa réputation dans la littérature antique. Elle pourrait s’expliquer par un malentendu dans l’interprétation du canevas ayant servi à l’artiste ou dans l’œuvre ayant servi de modèle, qui intégrait un protomé de chien en filigrane, entre celles du sanglier, du renard et de la lionne. Dans ce cas, la question serait de savoir pourquoi l’artiste aurait dissimulé une silhouette de chien dans la composition, déterminant une sorte de face-à-face à valeur d’énigme et de fantaisie. Naturellement, ce chien pourrait, après tout n’être, qu’une paréidolie, mais sa présence mérite quelques mots d’explication, en précisant qu’elle n’était sans doute pas faite pour être vue distinctement. En admettant sa présence, sa silhouette serait formée par la tache claire formée sur l’encolure de la lionne. L’oreille serait constituée par une pointe griffée de trois traits plus clairs, puis se prolongeant en un front qui s’emboîte et se superpose respectivement dans le museau et au plastron du renard. L’œil de ce chien en filigrane serait indiqué par deux tesselles triangulaires à l’angle de la mâchoire inférieure du renard. On voit que cette tache claire de forme canine crée une discontinuité dans la teinte de la robe de lionne qui aurait dû se trouver en arrière-plan de la silhouette de protomé de renard. Si jamais un chien a bien été prévu dans la composition, l’artiste aurait conservé un rapport de proportions entre le frêle renard et un mastiff du genre cane corso italiano147, chien originaire des Pouilles et apparemment utilisé à Pompéi, semblant plonger sur lui en le saisissant à la gorge.

 

cane corso

Mastiff du genre Cane corso Italiano © Wikimedia Commons 

 

En effet, l’extrémité du museau du chien semble se superposer à la gorge du renard. En pareil cas, cet emboîtement de canidés pourrait renvoyer à un moment du Cycle thébain, à savoir à l’affrontement entre le renard de Teumesse (ἀλώπηξ Τευμησσοῦ) et le chien Lélaps (Λαῖλαψ), connu d’après la notice des Métamorphoses d’Antoninus Liberalis et bien d’autres auteurs148, et sans doute attesté depuis le ive siècle avant notre ère149. Le renard de Teumesse, fils d’Échidna et de Typhon, était à ce titre le frère de Cerbère. Animal insaisissable, qui, selon les légendes – sur l’ordre des dieux ou de Dionysos –, il semait la frayeur dans la région thébaine. Les habitants lui offraient chaque mois un enfant pour l’empêcher de nuire davantage. Pour venir à bout de cet animal maléfique, le roi de Thèbes, Créon, avait demandé à Amphitryon, époux d’Alcmène – mère d’Héraclès, précisons-le –, de régler ce problème en prenant des dispositions cynégétiques à son encontre. Amphitryon demanda alors à Céphale, prince de Thessalie, de lui prêter son chien Lélaps. L’animal, jadis propriété d’Artémis et d’autres comme le roi Minos de Crète, puis de Procris, amie de Céphale, passait pour fondre infailliblement sur sa proie. Cependant, le défi cynégétique engendrait un dilemme sur les hauteurs de l’Olympe. Car en vertu d’une double décision divine, aucun des deux animaux ne pouvait l’emporter sur l’autre – aporie mythologique –, de sorte que le chien était condamné à courir éternellement après le renard, connu pour une endurance exceptionnelle150. Tranchant ce nœud gordien, Zeus ne pouvant annuler les décisions prises par d’autres dieux, décida, pour ainsi dire, de figer les deux animaux dans le marbre. Il me semble que ce semblant de face-à-face iconographique aurait un caractère ludique, mais univoque du point de vue mythologique, qui permet de distinguer sous la silhouette du renard, qui aurait pu, après tout, être n’importe lequel renard, un renard mythologique, de surcroît frère de Cerbère, dont on perçoit la présence sous-jacente. Le chien embusqué dans la composition, lequel ne fait pas partie des enfants d’Échidna, se muerait en indice de la nature divine du renard, tout en se rapportant à un épisode lié à la famille d’Héraclès. Se peut-il qu’on ait là une clé faisant émerger, derrière les traits des autres protomés, quelques-uns des enfants d’Échidna engendrés soit par une union avec Typhon, soit, dans une relation adultérine, avec son fils Orth(r)os, le chien à deux têtes. Favorable à ce sens, on peut mettre à profit que que le renard n’est justement pas assujetti à un lien et, par conséquent, n’est pas muselé (→ 112), contrairement aux autres. Quand bien même fût-il un grand chasseur, Héraclès aurait-il pu même l’attraper, en vertu de ce même dilemme tranché par Zeus ? On ne saurait exclure un trait d’humour campanien au détriment d’Héraclès connaissant un insuccès dans la chasse au renard.

[145bis] Le « coup du renard ». – L’allusion au renard de Teumesse, si elle ne peut être exclue d’un point de vue mythologique, n’explique pas intégralement l’animal retourné à 180°. Pourrait-on voir dans cette confrontation possible la présence d’un chien d’Héraclès ? Certes, des formes d’Héraclès accompagnées de chien sont attestées151, sans être majoritaires, mais la présence d’un auxiliaire de chasse aux côtés d’Héraclès reste une hypothèse plausible en acceptant l’idée d’une chasse au renard. On lit dans la littérature que « le renard défend chèrement sa peau » et que les chasseurs au terrier « préfèrent que leurs chiens l’évitent »152. En effet, ce petit prédateur pâtit, dès Aristote153, d’une réputation d’être fourbe et malfaisant. Le renard insaisissable, même par Héraclès, est, avec le poulpe, l’incarnation de la ruse (mètis), comme le soulignent Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant :

Mais parmi tous les animaux que leur mètis distingue, il en est deux qui s’imposent de façon particulière à l’attention : le renard et le poulpe. Pour la pensée grecque, ils ont valeur de modèle ; ils sont comme l’incarnation de la ruse dans le monde animal. Chacun représente un aspect essentiel de la mètis. Le renard a dans son sac mille tours, mais sa ruse culmine dans ce qu’on peut appeler la conduite de retournement. De son côté le poulpe symbolise, dans l’infinie souplesse de ses tentacules, l’insaisissabilité par polymorphie.154

Dès lors, on songe, dans M2, à une expression iconographique du « retournement du renard » que ces auteurs  évoquent ainsi :

Piège vivant, insaisissable, toujours occupé à ourdir de nouvelles ruses, le renard a le secret d’un retournement qui consiste à se dérober à la prise d’un adversaire plus puissant, et, par un renversement du corps, à retourner contre lui la force même de son élan155.

Incarnation de la ruse, le renard ne peut se comporter que d’une façon conforme à la nature d’une intelligence retorse. S’il se renverse, c'est parce qu'il est lui-même, comme la mètis, puissance de retournement156.

Dès lors, on peut considérer que cette iconographie étonnante pourrait exprimer, de façon métaphorique, « le coup du renard », cette faculté de retournement du renard, très tôt observée, contre son adversaire, et que, par conséquent, cette attitude dénoterait la présence en filigrane d’un prédateur – le molosse fondant sur lui – auquel il ferait soudain face par ruse. L’idée d’une légende propre à Héraclès, incluant le renard et le chien d’Héraclès, réincorporant la légende du renard de Teumesse, ne serait donc pas exclue dans ce contexte. La problématique du renard, a priori, pourrait s’arrêter là, mais si on prend le parti d’une explication rationaliste, on se rend compte que le renard est un familier de la contrée puisqu’il fait partie de la faune de la région du Vésuve, aussi bien que de la chaîne des Apennins campaniens.

[146] L’Aigle du Caucase. – Il faut reconnaître dans l’aigle au regard acéré, vu de trois-quarts gauche, l’Aigle du Caucase, fils d’Échidna et de Typhon. Mis au service de Zeus, ce dernier l’avait envoyé châtier Prométhée, alors enchaîné à un rocher, pour lui ronger quotidiennement le foie qui se régénérait sans cesse. Ce rapace divin est également associé à la légende d’Héraclès. Celui-ci, outre la réalisation des douze travaux, délivre en effet le Titan Prométhée enchaîné, se tordant de douleur sous le bec de l’aigle, et tue l’animal au moyen de flèches157, car cet animal est le souvenir d’un différend entre Zeus et un Prométhée, gardien de la technologie du feu et dont les hommes sont les protégés (→ 148).

[147] [148] Les bœufs roux de Géryon. – La couleur de la robe du bœuf n’est point anecdotique. Compte tenu de l’héracléïté du personnage, il est raisonnable de penser que ce ruminant dans l’ensemble des protomés renvoie aux bœufs roux de Géryon (Γηρυών), qui représentaient le dixième travail héracléen158. Fils de Chrysaor et de la fille d’Océanos, Callirhoé, ce géant doté de trois corps rassemblés au niveau de la taille, Géryon vivait sur l’île d’Érithye (« la Rouge »), qui s’appelait aussi Gadeira (Γάδειρα < phénicien gdr « le mur ») (en grec Didyme) – devenu Cadix –, dans l’Océan, en face de l’estuaire du Guadalete, non loin du continent159, entouré d’un troupeau de mille têtes de bétail appartenant à une race de bœufs de couleur de pourpre d’une beauté unique.

 

archipel gaditan

Archipel gaditain, actuel golfe de Cadix © Wikimedia Commons

 

Au sujet de ces bœufs, Apollodore (Bibl. II, 5, 10) dit exactement : Εἶχε δὲ φοινικᾶς βόας : « il avait des bœufs de couleur pourpre / de couleur écarlate », détail qu’il convient de souligner, car c’est la même la couleur que celle de la peau que porte l’Héraclès de M2 (→124). Mais ces bestiaux, détonnant par rapport à de paisibles ruminants, étaient des animaux féroces nourris de chair humaine par leur maître à l’instar des juments de Diomède, ce régime alimentaire leur conférant leur éclat. Ces bœufs étaient gardés par le berger Éruption, fils d’Arès, aidé d’un dragon – selon les légendes, ce dernier était heptocéphale (à sept têtes) ou hécatocéphale (à cent têtes) – et du chien bicéphale Orthros, un des fils d’Échidna et Typhon (→135). Ainsi, au moyen de la silhouette de ce bœuf roux, non seulement l’artiste fait émerger le spectre du chien Orthros – doublet canin de Cerbère –, mais rappelle aussi le rôle du monstrueux Géryon dans la geste héracléenne. Celui-ci tombe sous une flèche d’Héraclès, donnant la possibilité à son vainqueur d’emmener le troupeau à Mycènes, en empruntant, pour retourner à Tartessos, la coupe d’or que le soleil lui avait prêtée pour cingler vers Érythie161.

Héraclès

Héraclès dans la coupe du soleil © Wikimedia Commons 

 

Mais de surcroît la présence du bœuf de Géryon dans cette iconographie est essentielle. Renvoyant indirectement à l’un des fils d’Échidna, elle connote le trajet accompli par Héraclès dans la péninsule italienne, dont il devient, ici et là, un héros fondateur, jusqu’en Trinacie/Trinacrie (la Sicile), et souligne ainsi le caractère archégète du personnage, dans l’énumération des travaux marginaux (πάρεργα selon la structure bipartite des travaux héracléens selon les savants alexandrins162), puisque la fondation d’Herculanum, après celle de Rome (→124)160, est attachée par la légende à Héraclès cheminant aux côtés de son troupeau depuis Tartessos163, et d’autres lieux en Italie du sud, dont Pompéi. La présence de ce protomé de bœuf souligne tant le rôle d’Héraclès ayant maîtrisé Géryon, chanté dans la Géryonide, poème disparu de Stésichore (vie siècle av. J.-C.), et se les étant appropriés, mais aussi celui du bouvier transhumant dans la péninsule italienne et y instituant la pratique pastorale sur de nouvelles bases. Quelque part, le rôle d’Héraclès, mettant fin à la pratique contre nature de l’anthropophagie bovine instaurée par Géryon, rejoint celui de Prométhée, en étant un bienfaiteur de l’Humanité. C’est en effet dans ce personnage que se reconnaissent les bouviers, sans compter qu’il devient aussi aux yeux des hommes le fournisseur de viande par excellence, ce qui crée de facto un lien avec Prométhée leur ayant donné le feu permettant de rôtir la viande qu’il leur avait attribuée au détriment de Zeus164. Sans oublier le rôle sacrificiel qu’assure le héros, car l’offrande d’un choix de bœufs à Héra, lorsqu’il les remit à Eurysthée, était destinée à apaiser l’épouse de Zeus, sans le succès escompté, comme on le sait. On ne saurait d’ailleurs, à ce sujet, qu’inviter le lecteur à découvrir ces mots de Colette Jourdain-Annequin, commentant le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque II, 112, rappelant que « c’est encore l’exploit contre Géryon qui permet de faire le lien entre le héros, les animaux qu’il vient de dérober et le sacrifice »165:

Protecteur et gardien des troupeaux mais aussi voleur et pourvoyeur de bétail tel paraît bien être Héraclès. Son exploit dans la rouge Érythie peut être lu, en effet, comme l’une de ces razzias par lesquelles, dans une société pastorale, on tente de s’approprier la richesse essentielle, celle qui règle aussi bien les rapports d’amitié que les échanges (transferts légalisés dans les sociétés traditionnelles comme le prouve l’abigeat, épreuves qualifiantes qui font le « balente » en Sardaigne, par exemple !). La longue marche avec le bétail de Géryon a sans doute aidé les pasteurs transhumants à reconnaître en lui le protecteur de leurs propres troupeaux, comme le prouvent tous ces petits bronzes retrouvés le long des calles publicae parcourues par Frank Van Wonterghem. Mais ces animaux sont particuliers : familiers à l’homme, ils sont aussi très proches du divin à la fois par leur origine (les prairies de Géryon et celles d’Hadès sont voisines, on le sait bien !) et par leur devenir : promis au sacrifice (ou réservés pour le sacrifice) ils font entrer Héraclès dans la sphère du rituel… Là encore le culte de l’Ara Maxima est éclairant : la tradition romaine présente la dîme primitive, instituée par le héros lui-même, comme une offrande pastorale. Mais le caractère du banquet sacrificiel, qui prescrit la consommation de la victime, fait d’Héraclès non seulement le protecteur des troupeaux mais plus précisément encore le donne, par le sacrifice, comme celui qui pourvoit en viandes la communauté des hommes (plus tard, lorsque la dîme est acquittée en monnaie, elle se solde toujours par de grands festins).166

Car en effet, l’Ara maxima ou Herculis invicti Ara maxima, « le Très grand autel d’Hercule invaincu »167, situé au Forum Boarium, le « Marché des Bœufs »168, au sud du Capitole, rappelait qu’Hercule, de retour de Tartessos d’où il avait ramené les bœufs de Géryon169, était venu à bout d’un autre être monstrueux, le fils de Vulcain (Héphaïstos), le brigand tricéphale Cacus cracheur de flammes et de fumée, à proximité de sa caverne de l’Aventin, après que ledit Cacus lui eut dérobé, pendant son sommeil, quatre paires de bœufs de son troupeau qu’il faisait transiter par l’Italie170. Cacus est un cracheur de flammes et de fumée, sans doute car, fils d’Héphaïstos-Vulcain, il incarne un phénomène volcanique local tel Chimère (→163), à l’exemple des monts albains171. Cet autel, selon la légende rapportée par Virgile, avait été élevé du vivant d’Hercule par le roi Évandre172. Par conséquent, en dépit de sa silhouette réduite, comme superposée au genou du fils de Zeus, la présence de ce protomé de bœuf roux était hautement significative du passage et du rôle rempli par Héraclès-Hercule en Italie.

[148] La ruse du bœuf de Prométhée. – Mais prenons une lentille plus grossissante. Si on accepte la possibilité d’une parataxe iconographique dans un motif donné, il faut prendre le soin d’évoquer une hypothèse pouvant venir à l’idée de l’observateur de jadis, en posant cette question : l’aigle et le petit bœuf rouge sous-jacent constituent-ils un sous-ensemble ? À en croire une légende hésiodique173, Zeus avait condamné les fils du Titan Japet174 et notamment Prométhée, parce que ce dernier, lors d’un jugement opposant les hommes et les dieux, avait tenté de l’abuser par l’offrande d’un bœuf divisé en deux parts inéquitables : l’une formée des os et de la graisse ; l’autre comprenant la chair de l’animal, mais couverte par la peau, peu appétante. Bien qu’il ne fût pas dupe du subterfuge de Prométhée, Zeus avait été incité à choisir la plus mauvaise, la première, tandis que la seconde était destinée aux hommes qu’il voulait privilégier175, déclenchant la fureur du dieu de l’Olympe. Ainsi rapprochés, l’aigle au regard perçant et le bœuf pouvaient induire dans l’esprit de l’observateur le rapport conflictuel entre Zeus et Prométhée, lequel avait apporté, contre l’avis de Zeus, le feu aux hommes, nécessaire à la cuisson de la viande dont ils avaient été gratifiés par l’astuce du fils de Japet. Cependant, comme une idée n’en chasse pas une autre, la référence à l’Aigle du Caucase n’empêchait pas, selon le principe d’une parataxe définie ci-dessus, une hypothèse cynégétique, à savoir un Héraclès venu à bout des rapaces qui s’en prenaient aux troupeaux menés par les bouviers de Campanie apennine, de la même manière que celui-ci se serait attaqué aux dangereux ours des Abruzzes (→ 168-169).

[149] Le sanglier d’Érymanthe. – On a vu que la hure en avant-plan du crocodile était celle d’un mâle compte tenu de la présence de défenses, et non d’une laie (→108). Il faut préciser chez les Grecs, la chasse au sanglier présente un aspect initiatique pour la jeunesse, avec ses règles176, dans la mesure où, faisant partie des animaux dits sauvages (θηρία), il joue un rôle sacrificiel177. Dans le monde romain, la chasse au sanglier est noble par excellence en raison de sa dangerosité, qu’elle soit conduite à pied ou à cheval, avec l’épieu, sans oublier les rets178. Cependant, sa présence est ambiguë, et l’on est invité à penser à plusieurs sangliers légendaires, en admettant qu’Héraclès est un grand chasseur de sangliers comme le rappelle l’ekphrasis du bouclier d’Héraclès179. On y verra d’emblée, en lien avec Héraclès, une expression du sanglier du mont d’Érymanthe en Arcadie, qui correspond, lui, au quatrième travail de l’Alcide180. L’Arcadie était en effet ravagée par l’animal qui, tombé dans un piège tendu par le héros, finit étouffé ou ramené vivant à Eurysthée selon Diodore181. Quoiqu’Héraclès ne soit pas le seul à avoir vaincu un sanglier sauvage, celui du premier plan rappelle sans doute, à travers le sanglier d’Érymanthe, le fait qu’Héraclès pouvait être mis à profit dans la réduction de la population des Suidés qui ravageaient la Campanie. Dans sa Périégèse, Pausanias (115-180) rappelle une légende selon laquelle les habitants d’une des plus vieilles cités italiotes, Cumes, en Campanie, prétendaient que les défenses du sanglier d’Érymanthe auraient été conservées dans leur temple d’Apollon :

On dit que d’après les ordres d’Eurysthée, Héraclès prit sur les bords de l’Érymanthe un sanglier, qui, par sa taille et sa force extraordinaires, l'emportait de beaucoup sur les autres. Les habitants de Cumes dans le pays des Opiques prétendent que les dents qu'on voit chez eux dans le temple d'Apollon, sont celles du sanglier d’Érymanthe ; mais ce qu’ils disent est bien peu vraisemblable182.

La présence ou plutôt ladite présence des reliques du sanglier d’Érymanthe dans le sanctuaire de Cumes, au nord du cap Misène183, proche de Pouzzoles (Puteoli), peut renvoyer, comme on peut s’y attendre, à une légende locale se rapportant aux exploits cynégétiques d’Héraclès en Campanie, région de Cumes qu’Héraclès avait traversée pour affronter les Géants (→166). Cela dit, même si elle est un lieu commun des mosaïques romaines184, la chasse au sanglier est illustrée par ladite Maison du Sanglier à Pompéi, ainsi nommée en raison de la mosaïque de l’entrée montrant un sanglier harcelé par deux chiens, ainsi que par des médaillons du tablinum et de l’atrium évoquant des hures de sangliers. Il serait ainsi présent pour montrer que des hardes de sangliers étaient chassées pour en venir à bout car elles ravageaient la région à l’instar du sanglier d’Érymanthe, qu’en tant que source de protéines animales, car le suidé ne représentait qu’un faible pourcentage de la consommation carnée, à en croire les résultats archéologiques en Gaule185.

D’autres sangliers légendaires pouvaient venir à l’idée de l’observateur, comme celui de Calydon qui ne fait pas partie des travaux héracléens. Calydon était une contrée sur laquelle régnait Oenée. Ce dernier ayant oublié d’effectuer un rite en l’honneur d’Artémis, la déesse chasseresse envoya un sanglier ravager les récoltes. Il revint au fils d’Oenée, Méléagre, de tuer l’animal. Mais apparemment, ce sanglier pourrait connoter la chasse audit sanglier plutôt que rappeler que le sanglier de Calydon était le fils de la laie de Crommyon186, justement fille d’Échidna selon Strabon187. En revanche, fils de Poséidon et de Méduse, Chrysaor, père de Géryon, pouvait revêtir la forme d’un porc sauvage ailé ornant le bouclier de son fils dans le combat mortel qu’il mène contre Héraclès188.

[158] L’énigme du crocodile. – Dans le monde classique, le crocodile connote l’Égypte au point qu’à partir du règne d’Octavien-Auguste, un crocodile colleté sera l’emblème de l’Égypte vaincue à Actium, si l’on en croit l’aureus frappé de la devise Aegypto capta en 28 av. J.-C.189, ainsi le dupondius de Nîmes montrant un crocodile colleté attaché au palmier d’Actium190.

monnaie romaine

Denier romain, Octave / Aegypta capta © Wikimedia Commons

 

duponius

Dupondius romain © Wikimedia Commons 

 

Mais ici, dans cette position, il ne s’agit pas d’un crocodile dormant sur un banc de sable, mais d’un crocodile jaillissant, se précipitant sur sa proie. C’est sa dangerosité qui est mise en exergue, exactement comme dans l’iconographie du dieu-sphinx passant égyptien Totoès qui décide de l’emplacement dudit protomé dans l’économie du corps du monstre de M2 (→138-139).

Cependant, sa présence, par rapport à Héraclès, est peu claire. Cette figure projetée en avant s’avérait la première force mise au service de Totoès, en ajoutant que le saurien peut être une des manifestations de Seth-Typhon, comme l’affirme Plutarque191, Typhon lui-même père de certains monstres fantastiques. Mais Seth sous les traits d’un crocodile (ou d’un hippopotame) s’en prenant aux riverains du Nil est une constante de l’époque tardive en Égypte, et Plutarque ne fait que corroborer ce trait mythologique propre à l’Égypte. Dans la basse vallée du Nil, de la même façon que la Grande Dévoreuse à la gueule de crocodile avalait ceux qui n’étaient pas en mesure de se justifier devant le tribunal d’Osiris (→139), le saurien était traditionnellement chargé de dévorer les individus ayant un comportement ayant offensé la morale commune (suborneurs de femmes mariées), les servantes trop bavardes192, ou les impies tels les mauvais roi comme dans le cas évoqué par Manéthon de Sebennytos au sujet du roi Achthoès, dévoré par un crocodile pour avoir commis des méfaits envers l’humanité193. Force amphibie, le crocodile représente ainsi une des composantes dangereuses de son être en faisant de lui un être analogue à la Grande Dévoreuse (→139), tout en lui conférant une note égypto-alexandrine, ce qui équivaut à faire de notre créature une sorte de monstre méditerranéen reconnaissable mais atypique par rapport au Cerbère grec et même par rapport au Cébère alexandrin.

Dès lors, le crocodile, animal sacré de l’Égypte par excellence, s’il n’est pas attaché aux mythes campaniens, pourrait être reconsidéré au prisme de la légende d’Héraclès, traduisant une relation avec la vallée du Nil déjà bel et bien présente dans M1, si l’on en croit les liens que les négociants campaniens tissent avec Alexandrie et sûrement avec le port Héracleion-Thônis, à l’entrée de la branche Héracléotique ou Canopique, toujours en activité au moment où la mosaïque est composée. On dit qu’Héraclès aurait voyagé en Égypte, et même qu’il aurait conquis le pays195. Le Pseudo-Apollodore et d’autres196 expliquent qu’après avoir traversé la Libye, où il aurait vaincu Antée fils de Poséidon197, Héraclès parvint en Égypte, où régnait Busiris, fils de Poséidon et de Lysianassa, elle-même fille d’Épaphos. Busiris est un héros éponyme dont le nom correspond à celui d’une ville du Delta, dont le nom signifie « Demeure d’Osiris ». Suite à une disette ayant duré neuf ans, Busiris, ayant consulté le devin Phrasios qui lui conseillait de sacrifier les étrangers à Zeus – le dieu Amon par interpretatio Graeca – pour faire cesser la famine, le roi sacrifia en premier lieu – ironie cruelle – le devin alors qu’il revenait de Chypre. Lorsqu’Héraclès vint dans le pays, Busiris eut l’intention de le sacrifier, mais le fils d’Alcmène parvint à tuer son agresseur et son fils Amphidamas198.

 

coupe

Héraclès et Busiris, pélikè attique à figures rouges © Wikimedia Commons 

 

héraclès combattant Acheloos

Héraclès combattant Achéloos, cratère attique à figures rouges © Wikimedia Commons 

 

Héraclès, qui avait vaincu Achéloos199, c’est-à-dire le fleuve Astropotamos, passait également pour maîtriser les excès de la crue du Nil (→120) et donc favoriser les échanges commerciaux avec les autres rivages de Méditerranée, dans la mesure où Ptolémée Évergète II dresse à Héracleion-Thônis une immense stèle bilingue en 118 av. J.-C., malheureusement lacunaire, qui livrait un intéressant tableau des échanges de l’Égypte avec l’extérieur200. En Égypte, il existe des formes d’Héraclès égyptien comme Harsomtous, dieu d’Héracléopolis où le Bahr el-Youssef se jette dans la plaine du Fayoum. Il y est représenté sous la forme d’un enfant revêtu d’une robe, portant le némès et la couronne hemhem, le doigt à la bouche comme Harpocrate, et tenant la massue, comme sur la tunique historiée de Saqqâra201.

Tunique

Tunique de Saqqâra (Musée Égyptien du Caire) montrant une figure d'Harsomtous-Héraclès à la massue © S. Aufrère

 

Cela permet d’affirmer, au vu de l’importance que prennent les détails de cette mosaïque, que la présence du protomé de crocodile, incorporé au bouquets de têtes, était loin d’être anecdotique vis-à-vis de la personnalité d’Héraclès.

[159] Une Chimère non hésiodique. – Le croisement des regards à 45° des protomés de la lionne et de la chèvre établit un lien visuel entre les deux animaux. On peut a priori postuler que ces deux protomés correspondent respectivement à l’avant-train léonin et à l’arrière-train caprin doté de l’appendice caudal en forme de serpent enroulé, permettant de reconnaître sans hésitation Chimère, animal fabuleux reconnu par Massimo Ossana (→132) d’après l’image littéraire qu’en fournit Hésiode :

Elle (Échidna) enfantait aussi Chimère, qui souffle un feu invincible, Chimère, terrible autant que grande, rapide et puissante, qui possède trois têtes, l’une de lion à l’œil ardent, l’autre de chèvre, l’autre de serpent, de puissant dragon202,

qui s’inspire d’Homère, lequel évoque à son tour Bellérophon :

il lui ordonna, en premier, de tuer Chimère, l’invincible. Elle était de race divine, et non de la race des hommes, lion par devant, serpent par derrière, chèvre d’un hiver au milieu, soufflant la rage terrible d’un feu embrasé203.

La présence sous-jacente de cette composante malfaisante extra-héracléenne, est si étrange qu’on peut y voir un des motifs qui, en faisant surgir une véritable énigme, aurait incité l’auteur à renoncer à reconnaître Héraclès à gauche. Car il est vrai que l’émergence de cet animal bicéphale à queue serpentine dans un contexte apparemment héracléen, introduit une dissonance mythologique troublante, mais pas au point d’abandonner toute tentative d’explication. Il faut souligner certaines bizarreries qui rendent l’animal différent de sa description hésiodique, à commencer par celle-ci : le protomé de lionne (et non pas de lion comme chez Hésiode) n’est pas ajusté, anatomiquement, à l’arrière-train caprin. L’avant-train, même s’il a des pattes de félin, semblerait appartenir au sanglier si l’on admet qu’il se prolonge visiblement, en contour et en couleurs (isochromie des tesselles), sur l’arrière train caprin. La figure tracée témoigne d’une étonnante capacité de la part de l’artiste de déconstruire Chimère bicéphale et Totoès polyprotome et en les recomposant sous la forme d’un autre être unique. Il faut insister sur le fait que, du point de vue iconographique, le corps de cette Chimère-Totoès est le véhicule des autres protomés, ce qui lui confère surtout un sens dominant dans ce qui apparaît de plus en plus comme une forme d’allégorie sur la base d’un Cerbère réinventé, composé d’éléments qui ne sont pas totalement disparates (→134).

[160] La Chimère invincible et Bellérophon. – Apparemment disparates, en effet. Aux qualificatifs de « rapide et puissante » attribués à Chimère par Hésiode fait écho l’avant-train léonin de l’exemplaire de M2, caractéristique également visible sur la Chimère d’Arezzo, un bronze étrusque204dont la partie léonine est campée comme si elle prenait son élan pour bondir sur sa proie.

chimère bronze

Chimère d'Arezzo, bronze étrusque © Wikimedia Commons 

 

Or cette attitude chimérienne de l’avant-train est contredite non seulement par la position statique de l’arrière-train caprin, mais aussi par l’idée sous-tendue par la scène où les protomés sont entravés par des laisses205. D’où il appert que la Chimère de M2, bien que différant ici de l’iconographie chimérienne classique, n’exprime pas forcément le mouvement global de l’animal irascible : le but de l’artiste consiste à représenter Chimère dans son habitus ordinaire, détail dénotatif qui ne pouvait passer inaperçu aux yeux de l’observateur antique. Certaines reproductions de cet animal fabuleux peuvent montrer une seconde tête de lionne saillant du ventre, dans le domaine de la numismatique, pour en accentuer le caractère terrifiant, mais cela est rare206.

Chimère

Didrachme représentant une chimère © Wikimedia Commons 

 

Bien que Chimère soit associée mythiquement à Bellérophon, qui l’aurait vaincue en Lycie selon Hygin207, on voit que le piéton tirant l’animal à gauche n’est pas Bellérophon, car c’est en chevauchant Pégase208, le cheval ailé né du sang de Méduse, que celui-ci, recourant à des flèches lestées de plomb qui s’enflamment au contact du monstre, causent sa mort209tandis qu’ici on expose le résultat de la maîtrise à mains nues de l’animal fantastique, ce qui rappelle l’accord donné par Hadès à Héraclès d’affronter Cerbère sous réserve que le fils de Zeus le fasse proprio marte (→ 122).

 

Bellérophon

Bellérophon, mosaïque à galets, Rhodes © Wikimedia Commons 

 

[161] Le protomé de chèvre et le disque mystérieux au premier plan. – Dans le but d’éviter une chausse-trappe méthodologique, il convient de cibler, avant de poursuivre, le rapport existant entre le protomé de chèvre et le mystérieux disque au premier plan. Ici, le caractère igné de « Chimère toute armée de flammes » (flammisque armata Chimaera)210, inhérent au protomé de chèvre, est perceptible au vu de la bouche caprine cernée de tesselles rouges et orangées. il Formant un halo discontinu autour de la bouche et des naseaux, ces taches semblent ne pas être de même nature que les lanières de cuir qui ferment les gueules d’autres animaux. Ainsi que le rappelle le Pseudo-Apollodore, faisant la description de la Chimère, ce protomé correspondait à « une tête de chèvre qui crachait du feu » (Ugo Bratelli)211.

Quant au mystérieux disque au premier plan, sous-jacent au protomé de chèvre, il a été considéré comme un élément indépendant et, curieusement même, comme un animal à part par Massimo Osanna qui a voulu y voir un escargot, réinterprété à leur tour par les traducteurs de la version italienne en français comme un « bouclier grec à pointe »212. Il convient d’éviter de voir dans cette forme celle d’un gastéropode terrestre ou marin, en choisissant d’assimiler la partie circulaire du disque à la coquille et la partie blanche, évoquant de loin la forme d’un cimeterre, au pied de l’animal. Il convient aussi d’abandonner l’idée d’un bouclier, tel que l’aspis koilé, bouclier rond et creux213.

Scrutons à présent cette forme discoïde, puisque l’identification des objets de cette mosaïque tient à des détails anodins en apparence. En premier lieu, en remarquant que ce disque présente un indice d’assujettissement sous l’aspect d’un lien rouge, ce qui n’en fait pas pour autant une tête animale. En deuxième lieu, en observant que l’effet de lumière, rendu par des cercles de tesselles concentriques allant du plus foncé à l’extérieur à un cercle de tesselles blanches décentré vers la droite, plaide pour une forme convexe, ce qui permet d’éliminer l’idée d’un miroir, qui serait plat214. En troisième lieu, en notant que la forme en lame de cimeterre, tangente au disque par la partie basse, constitue un prolongement du mouvement circulaire et se poursuit par une ligne de tesselles qui, compte tenu de l’effet de perspective, se prolonge dans la toison de l’axe de la gorge du protomé de chèvre. Il faut ajouter que cette tache blanche en forme de cimeterre s’élargit nettement dans le sens de rotation (horaire), accroissant l’impression de mouvement et d’enroulement. En quatrième et dernier lieu, en suggérant que la langue triangulaire qui jaillit du même point que la « lame » blanche pourrait, non pas évoquer une langue animale, mais une langue de feu.

Si on tente d’interpréter cette forme claire en lame de cimeterre, on note qu’elle ne constitue pas une entité indépendante du protomé de chèvre au premier plan s’insérant sur le corps hybride et se raccordant au disque, lui même solidaire du corps léonicaprin par la droite. Il pourrait s’agir de la stylisation d’une tache ornant le poitrail de la chèvre et descendant de la gorge vers la poitrine215. Si le lien est bien associé au protomé de chèvre, ce disque, d’un point de vue stylistique, est commode. Il permet a priori de dissimuler, comme si le poitrail de la chèvre formait le centre de gravité d’un tourbillon, le point de raccordement des têtes animales sur le corps hybride ; et il suggère même le caractère protéiforme de l’animal fabuleux qui pouvait montrer ainsi plusieurs faces simultanément, à l’instar de l’Hydre de Lerne. Même si, du seul point de vue de l’iconographie, le disque ne semble masquer que la convergence de l’avant et de l’arrière-train de l’animal hybride ainsi que les protomés du sanglier et de la chèvre, on pourrait prétendre que ce même disque dissimule la convergence des autres têtes, donnant ainsi au monstre cette allure improbable.

[162] La langue de feu du disque et la tache de la croupe. – Quant à l’élément en forme de pointe, associé à ce disque, il est problématique. Admettant une relation entre cette forme ronde et le protomé de chèvre, celui-ci ne corroborerait-il pas le caractère igné de Chimère (→161) ? Cette langue jaillit au niveau de la poitrine, à l’endroit où se termine la tache de la gorge caprine (→161). Dans une tragédie perdue d’un auteur du ve siècle avant notre ère, Euripide (également l’auteur d’un Bellérophon), intitulée Sthénébée, est mentionnée une « pointe de feu » (ἀθὴρ πυρός) qui renvoie à la Chimère : « Je frappe la Chimère à la gorge, la pointe du feu m’atteint et noircit de fumée l’aile vigoureuse de celui-ci [Pégase] » (παίω Χιμαίρας εἰς σφαγάς, πυρὸς δ ̓ ἀθὴρ βάλλει με καὶ τοῦδ ̓ αἰθαλοῖ πυκνὸν πτερόν)216 . Cette citation paraît en accord avec la légende, puisque Bellérophon projette contre l’animal igné une lance lestée de plomb qui, s’enflammant au moment où elle pénètre la gorge du monstre, le terrasse immédiatement. On pourrait ainsi voir pointer dans cette forme triangulaire, la langue de feu exhalée par Chimère, comme un souvenir littéraire.

Quant à la forme arrondie visible sur l’arrière-train caprin de cette chimère, elle ne représente pas une tache ordinaire du pelage. Elle n’est assujettie par aucun lien et démontre par là-même qu’il ne s’agirait pas d’une tête animale faisant partie du bouquet. Abandonnant l’éventualité d’un monogramme du mosaïste, il conviendrait d’y voir une autre énigme, à moins de considérer qu’il puisse s’agir d’une stylisation de la tête de faucon qui, parfois, jaillit au-dessus de la croupe de Totoès pour conférer à ce dieu une dimension aérienne.

[163] Chimère, le feu souterrain des champs Phlégréens et du Vésuve (Summa-Vesuvio). – Comment percer le secret de cette silhouette de Chimère, réputée invincible et pourtant réduite à l’impuissance par Héraclès par sa seule force physique, et dans la mesure où, comme décomposée, elle constitue l’élément iconographique principal de l’animal fabuleux terrassé, simultanément avec d’autres animaux sous forme de protomés qui se révèlent des enfants d’Échidna et de Typhon ? La réponse se situe probablement au-delà des cycles d’Héraclès connus, s’inscrivant probablement dans une hypertextualité héracléenne régionale. Il ne faut pas s’en étonner, au vu de l’extraordinaire richesse du légendaire d’Héraclès qui s’est adapté à différentes contrées en vertu de ses qualités de héros fondateur et civilisateur. Des auteurs tels qu’Euripide ont d’ailleurs enrichi le mythe héracléen d’hypertextes tels que la Folie d’Héraclès et son Alceste217, mais l’origine de ce monstre de M2 faisant la part belle à Chimère ne semble pas d’origine littéraire.

[164] Le maître-mot : le feu terrestre. – Palaiphatos (ive-iiie siècle av. J.-C.)218 puis Pline l’Ancien (23-79) donneront une explication rationalisante ou évhémériste de Chimère en voyant en elle, non plus un être mythologique, mais une montagne de Lycie : le mont Chimère, qui fulminait pendant les jours et les nuits d’été219, tandis qu’Isidore de Séville, au vie-viie siècle de notre ère, y verra, par erreur, une montagne de Cilicie220. L’idée d’un volcanisme lié à Chimère était inscrite dans son patrimoine génétique, puisque son père, Typhon (Τυφάων ) est à l’origine de phénomènes tels que les vents violents et les tempêtes, selon Hésiode221. De plus, en lien avec les éruptions volcaniques, depuis bien longtemps, Typhon, passant pour être enfermé sous l’Etna222, aurait ainsi été à l’origine du caractère volcanique de sa progéniture.

Il vient naturellement à l’esprit l’hypothèse que la présence de la silhouette de Chimère pourrait évoquer l’accomplissement d’un travail de l’Alcide en Campanie. Tout porte à croire que son œuvre campanienne eût consisté à vaincre les effets du feu des entrailles de la terre, et à lutter contre les secousses telluriques qui terrifiaient les habitants habitués à vivre dans l’insouciance. En effet, la région de Naples est sillonnée de failles tectoniques rayonnantes engendrant des risques sismiques et volcaniques dans une zone déjà fortement urbanisée dès l’Antiquité. Héraclès passant pour avoir la capacité de réduire les fléaux et calamités naturelles, l’idée qu’il eût pris sa part à une lutte contre le volcanisme223, est une piste intéressante à suivre. Dans la série des explications rationalisantes des mythes, quelle plus belle Chimère locale que le Vésuve224, consacré à Héraclès225, dominant Naples, Pompéi, Herculanum, Stabies, et qui ravagera plus d’un siècle et demi plus tard la région vésuvienne !

Vésuve

Cratère du Vésuve © Wikimedia Commons 

 

Cependant, la réponse est loin d’être obvie, car s’il est aujourd’hui souvent sommé d’un panache de fumée, il n’en allait pas de même dans l’Antiquité où il s’était assoupi pendant des siècles. Quoiqu’en 79, le Vesuvius mons des Latins, culminant aujourd’hui à 1282 mètres, ne fût pas entré en éruption depuis 217 av. J.-C.226, il n’en demeurait pas moins que les riverains contemporains du volcan n’ignoraient pas qu’il étaient implantés en zone sismique, bien qu’il leur fallût attendre plusieurs tremblement de terre, en 62 et en 64 de notre ère. Cependant, un volcanisme discret persistait au nord-ouest d’un Vésuve encore assoupi. À une cinquantaine de kilomètres de Pompéi, les Champs Phlégréens et le volcan de Solfatare (ouest de Naples), marqués par des solfatares actifs émettant des fumerolles à plus de 200° C. et crachant du réalgar et de l’orpiment227, permettaient de constater que l’activité de ces zones étaient étroitement dépendante du tectonisme régional228.

solfatara

La Solfatara à Pouzzoles © Wikimedia Commons 

 

D’ailleurs, à en croire les témoignages de Silius Italicus229, de Strabon230et de Vitruve231, on peut penser que les Samnites et les Latins ne pouvaient ignorer que la montagne eût été un lieu de volcanisme actif qu’il y avait lieu de craindre, même si la montagne est représentée, sur une fresque du laraire de la Maison du Centenaire, comme illustrant la richesse de la vigne sous l’égide de Dionysos représenté sous la forme d’une grappe de raisin anthropoïde et dotée d’un thyrse, car le Vésuve était cultivé à mi-pente en vignes232, tandis que le reste était couvert d’une végétation arborée237 dans laquelle gambadaient des animaux sauvages.

Fresque

Bacchus et un serpent, fresque de la Maison du Centenaire, Pompéi,
© Wikimedia Commons 
 

[165] La chèvre allaitant des pentes du Vésuve. – Parmi ces animaux du Vésuve, la chèvre, si on la détache de l’image de Chimère, occupait une place majeure. Quelques détails choisis dans la légende de Chimère permettent d’apporter une vision nouvelle. On cherchera en vain dans ce monstre, le lion de Némée234, autre fils d’Échidna, dont la peau couvre les épaules de l’Alcide à gauche. Cependant, selon Hésiode, Chimère est elle-même, avec Orthros, la mère de la Phix (Sphinx) et du lion de Némée, qui seraient ainsi potentiellement présents dans le sous-texte. Les deux mamelles visibles de Chimère, probablement les deux trayons d’une mamelle de chèvre, dont l’un est décalé à 90° vers l’observateur, la montrent comme un animal allaitant. On remarquera que, si le protomé de chèvre est courant, cet arrière-train caprin paraît absolument unique dans l’iconographie chimérienne. Un tel détail pouvait-il être signifiant chez un mosaïste ou un artiste avant lui ayant une connaissance économique de la région ? Acceptant une affinité entre l’arc volcanique de la baie de Naples et Chimère (→166), on soulignera que les pentes du Vésuve avaient été colonisées, de longue date, par les ovicaprinés qui y trouvent encore pâture jusqu’au sommet. Les récentes fouilles du village ravagé par une éruption ayant eu lieu en 1775 av. J.-C., comprenait un enclos avec treize brebis domestiques (Ovis aries)235. Il y a un siècle, les pentes du Vésuve accueillaient plus de trois millions de chèvres (pour moins de 300 aujourd’hui)236. À titre d’élément de réflexion, la sobriété de chèvre pouvait apparaître, aux yeux des habitants de la région, comme parfaitement adaptée aux terrains volcaniques, et ici aux pentes du Vésuve. D’ailleurs, le caractère destructeur sur l’environnement n’avait pas échappé aux auteurs de l’Antiquité si l’on en croit les légendes sur Chimère, de sorte que la chèvre pouvait être associée au feu jaillissant du sol (→161). Pour certains auteurs latins, la chèvre sauvage non seulement connotait le désordre237, mais pouvait être perçue comme un fléau écologique en raison des effets de sa salive238 et dont les effets rappelaient ceux du feu sur la végétation239, accentuant ainsi son lien avec l’animal fabuleux. Bien entendu, ces éléments sont à considérer sous bénéfice d’inventaire.

[166] Héraclès contre les géants des Champs Phlégréens. – L’énigme de la Chimère étant du même ordre que celle de l’Hydre (→ 167), elle peut tenir à de maigres indices iconographiques. Les regards d’Arnaud Zucker et les miens ont convergé vers un propos de Diodore de Sicile, auteur qui, bien que postérieur à l’événement, associait ces Champs Phlégréens au Vésuve, lui-même considéré comme un lieu éruptif :

Héraclès, quittant les bords du Tibre, parcourut le littoral de l’Italie. Il entra dans la campagne de Cumes, où il y avait, dit-on, des hommes qui, étant très robustes et méchants, portaient le nom de Géants. Cette campagne s'appelait aussi Champs Phlégréens, à cause d’une colline qui vomissait jadis des masses de flammes, comme l’Etna, en Sicile. Cet endroit est à présent nommé le Vésuve, et on y remarque encore beaucoup de traces de son ancien embrasement. Instruits de la présence d’Héraclès, les Géants s’assemblèrent tous et marchèrent contre lui en ordre de bataille. En raison de la forme et de la vigueur des Géants, le combat fut rude. Enfin Hercule demeura vainqueur, grâce au secours des dieux. Il tua la plupart des Géants, et pacifia la contrée. Selon le récit des mythologues, les Géants sont fils de la Terre, en raison de leur taille prodigieuse. Voilà ce que racontent sur la défaite des Géants aux Champ Phlégréens plusieurs mythologues dont l’autorité a été suivie par Timée, l’historien240.

Ainsi, la région, la première colonisée par les Grecs – Cumes et Pithécusses (l’île d’Ischia)241 – s’avérait un lieu de confrontation entre le fils d’Alcmène et de Zeus avec les Géants, fils de la Terre et intrinsèquement attachés au volcanisme régional. Le caractère tourmenté des Champs Phlégréens faisait songer à une légende étiologique, en l’occurrence une légende expliquant la nature du relief par l’intervention des dieux. Cela ferait d’Héraclès un héros vainqueur des forces telluriques, de la même façon que don Quichotte aurait vaincu trente ou quarante moulins à vent qu’il prenait pour des géants. D’ailleurs ne seraient pas sous-entendus par l’iconographie de la Chimère le Vésuve en tant que tel, mais les baies de Pouzzoles et de Naples (Sinus Cumanus ou golfe de Cumes), les Champs Phlégréens, composés d’une quarantaine de volcans – c’est-à-dire les Géants dont les corps gésiraient, déchiquetés sous les coups d’Héraclès –, voire l’île d’Ischia, et toute la région dominée par le Vésuve, en d’autres termes l’arc volcanique campanien242.

 

[166bis] Héraclès, le Cerbère campanien, et le sang de saint Janvier. –

Grande Bouche

La Solfatara, Bocca grande (La Grande Bouche) © Wikimedia Commons

 

Dès lors, on voit émerger une explication permettant d’associer Cerbère et Chimère. Car le volcanisme de la région aidant, les Latins, s’inspirant probablement d’une tradition grecque, samnite ou osque, plaçaient l’entrée des enfers à deux endroits : la Bocca Grande (la Grande Bouche) du volcan Solfatare, à côté de Pouzzoles, où se trouve la plus grande fumerolle243, ou au lac d’Averne, selon Virgile244, ancien lac volcanique d’où s’exhalaient jadis des odeurs toxiques dénotant la présence des enfers245 et consacré à l’épouse d’Hadès-Vulcain, Perséphone-Proserpine, et jadis fermé par Héraclès.

Lac averne

Le lac Averne © Wikimedia Commons

 

Le caractère infernal de la région était devenu manifeste, et c’est sans doute la raison pour laquelle la silhouette d’une Chimère dominante se superposerait à celle d’un Cerbère atypique, permettant d’étayer une double allégorie régionale, d’ordre volcanique et infernal. Il ne faudrait pas aller bien loin pour deviner dans les remontées toxiques de ces lieux infernaux les poisons ayant  intoxiqué Psyché lorsqu’elle ouvrit la boîte contenant un peu de la beauté de Perséphone246. Mais les colères et les grondements de la Chimère vésuvienne et des solfatares des Champs Phlégréens étaient sans doute inscrits dans l’imaginaire collectif régional, au point qu’un héros moderne était nécessaire pour assurer la protection de la région contre les catastrophes naturelles. Au Moyen Âge, à l’époque moderne, jusqu’à aujourd’hui, saint Janvier (San Gennaro) est celui qui protège Naples et sa région contre la peste, les éruptions du Vésuve et les séismes. Les processions des reliques du saint passaient pour arrêter les coulées de lave247; et le sang du saint, quand il se met à bouillonner, protègerait les Napolitains contre les colères du Vésuve.

procession

Procession de Saint Janvier, Dominico Gargiulo, 1675 © Wikimedia Commons 

 

Ainsi saint Janvier, ce nouvel Hercule chrétien, jouerait-il un rôle similaire à cet Héraclès ayant dompté les géants des Champs Phlégréens. Par curiosité, on signalera que le peintre François-Édouard Picot (1786-1868), qui s’est illustré par tableau L’amour et Psyché (1817) du musée du Louvre rappelant le thème de M1, décorera aussi, en 1832, le plafond du musée du Louvre, par une toile évoquant Cybèle protégeant Stabies, Herculanum et Pompéi contre les feux d’un Vésuve furieux aux yeux rougeoyants248.

Cybèle

Cybèle protégeant du Vésuve, François-Édouard Picot, 1832  © Wikimedia Commons

 

[167] L’énigme de l’Hydre. – Jaillissant au-dessus des cornes de la chèvre se tortille, en une forme de esse verte et brune, un être bicolore au sommet duquel émergent des segments pointus et de simples pointes. Si la Chimère est composée de trois éléments : un avant-train de lion, un arrière-train de chèvre et une queue en forme de dragon, l’être qui jaillit au-dessus des cornes de la chèvre en est bien distinct. Il ne peut être confondu avec les flammes qui, au dire du Pseudo-Apollodore, jaillissent de la bouche de la chèvre (→165). Cet être apparemment acéphale, informe, apparemment mou, qui somme la composition triangulaire du monstre, n’a aucunement attiré, semble-t-il, l’attention de Massimo Ossana. Dans sa carrière, le dodécathlonien a affronté plusieurs monstres ophidiens ou assimilés à des serpents dont l’Hydre de Lerne249, le serpent Lardon aux cent têtes polyglottes du Jardin des Hespérides250 ou – en dehors des douze travaux, lorsqu’il participe, avec les compagnons de Jason, à tromper la vigilance du gardien de la Toison d’or – le dragon de Colchide, fils de Typhon et de Gaïa ou de Typhon et d’Échidna.

L’Hydre de Lerne, dont l’éradication représentait le deuxième des travaux d’Héraclès, possédait, selon les traditions littéraires, de cinq à neuf têtes, ou plus, dégageant un dangereux poison et leurs dents passaient en outre pour infliger des morsures létales. Pourtant, dans cet amas verdâtre, doit-on reconnaître un portrait de l’Hydre de Lerne ? Car, s’il s’agit bien d’elle, ce serait là un portrait tout à fait atypique, puisqu’il ne ressemblerait à aucun des autres spécimens connus dans l’iconographie, et notamment dans le domaine de la mosaïque. De toutes les laisses fermement tenues dans le poing gauche serré du fils d’Alcmène, deux enserrent le cou et musèlent cette créature en marquant l’endroit où s’ouvre une sorte de bouche (→ 112), tandis qu’un lien se détache des deux laisses précédentes en direction du serpent caudal, établissant une relation informelle entre deux éléments de la composition. Si l’invagination sur laquelle s’insère le lien est bien une bouche, alors l’Hydre serait vue de profil, et même selon un profil humain à peine esquissé dans cette masse aqueuse. Car la teinte – vert turquoise – d’une partie de cette figure opioïde, aurait pour objet de connoter l’eau comme caractéristique de l’élément étymologique du nom de l’Hydre (« l’Humide »), puisque celle-ci passait pour avoir élu domicile dans un marais d’Argolide, d’où elle était inexpugnable. Les trois segments verticaux gris et rouges sommitaux, de même que les quatre pointes en forme de triangles roses – qu’il ne faut pas confondre avec des  dents –, évoquent des flammes dont certaines fuligineuses. Comptant ces éléments ignés jaillissant sur la tête, on en discerne sept.

Que rapporte la légende ? Héraclès, gêné par une écrevisse géante envoyée par Héra, constatait qu’il ne parviendrait pas à bout de l’Hydre, car à peine assommées les têtes repoussaient en surnombre. Il avait alors appelé à la rescousse son neveu, Iolaos qui, à l’aide de brandons, cautérisait les plaies de l’Hydre, empêchant les têtes de repousser251, mais annulant aux yeux d’Eurysthée la validité de ce travail d’Héraclès au prétexte qu’il avait été assisté par un tiers. L’une des têtes était immortelle. Il s’agissait là d’un écueil iconographique que les artistes tentaient de surmonter en montrant à l’extrémité du tronc de l’animal une tête féminine à l’instar de celle de Méduse. En règle générale, dans l’iconographie, on découvre plusieurs modèles d’Hydre, dotés de sept à neuf têtes (voir supra). La mosaïque d’Hercule de Saint-Paul-lès-Romans (170-180 apr. J.-C.), montre un panneau où le héros est aux prises avec le monstre sous la forme d’un serpent au corps énorme et se terminant par neuf têtes dotées de crêtes rouges et montrant deux fils rouges jaillissant de leur gueule, pouvant évoquer la langue bifide du serpent ou, de façon moins probable, des jets de venin252. Une scène parallèle dans un des médaillons de la mosaïque de Liria (iiie siècle), expose le corps serpentiforme de l’Hydre, formé de deux esses, sommé par une tête féminine autour de laquelle rayonnent sept têtes de serpents dont une coupée253.

Héraclès

Héraclès et l'hydre de Lerne © Wikimedia Commons 

 

L’Hydre de la mosaïque des travaux d’Hercule de la villa de Volubilis (180-192) présente une tête principale ronde, avec un visage, et sept autres autres têtes serpentines dont une que l’on ne voit pas, car elle est tranchée (comme dans la mosaïque de Liria254.

Si Arnaud Zucker se montre réservé, pour ma part, en dépit de la taille relative de la créature informe qui pointe au-dessus des cornes du protomé de chèvre, je penche pour une iconographie atypique du tronc du corps de l’Hydre de Lerne dont les sept têtes ophidiennes ont été tranchées et dont les sections fument sous l’effet des brandons ou de la torche de Iolaos. C’est l’Hydre vaincue et jugulée, évoquée comme un protomé comme les autres, à ce détail près qu’elle n’a pas de gueule, mais une bouche, bien que l’artiste renonce à l’anthropomorphisme d’une tête féminine qui finira par s’imposer dans l’iconographie, à partir des iie-iiie siècles de notre ère.

L’Hydre de Lerne permettrait, d’une part, de confirmer l’identification d’Héraclès comme l’adversaire du monstre polyprotome, mais sa présence dans ce contexte peut, d’autre part, constituer une référence allégorique à un aspect environnemental spécifique, en connotant son activité d’ingénieur ayant asséché des zones marécageuses de Campanie. L’Alcide se montrerait comme un précurseur de la centuriation de l’ager Campanus, zones alimentées par le fleuve Volturno qui se jette dans la mer Tyrrhénienne255, sans oublier la côte napolitaine jadis couverte de marécages insalubres. Ainsi, les marécages côtiers, matérialisés par l’Hydre, seraient, dans l’iconographie, associés étroitement aux zones volcaniques évoquées sous la forme de la Chimère, en un tout cohérent. Il faut se départir de l’idée selon laquelle l’Hydre pourrait évoquer le Sarno (Sarnum), fleuve considéré comme un dieu par les habitants anciens de la Campanie et qui arrose l’Ager Vesuvianum, mais ce fleuve est d’ordinaire, comme l’Achéloos, représenté sous la forme d’un taureau.

[168] L’énigme de l’ours. – L’énorme silhouette du plantigrade passant vers la droite, derrière les protomés de lionne et de chèvre, constitue une énigme d’un autre ordre. L’ours est, par excellence, en dehors du sanglier, la cible cynégétique des équipages impériaux256. En effet, on ne parvient pas à l’associer, d’après les traditions mythologiques connues, à la descendance d’Échidna et de Typhon. À en croire Diodore de Sicile, il figure pourtant parmi les animaux chassés par Héraclès, car il éradique dans l’île de Crète, où il avait été élevé, les ours, les loups, et les serpents ou d’autres animaux semblables257. Les ours sont visibles sur le baudrier que porte le fils d’Alcmène alors qu’il est dans l’Hadès, selon la description qu’en fait Ulysse convoquant l’esprit du devin Tirésias et voyant les esprits des héros morts qui y séjournent. Homère place dans la bouche d’Ulysse la description littéraire d’une œuvre d’art (ekphrasis)258, qui décrit :

un baudrier terrible et le ceinturon d’or, où l’on voyait gravés, merveille des chefs d’œuvres, des ours, des sangliers, des lions aux yeux clairs, des mêlées, des combats, des meurtres, des tueries : l’artiste qui mit tout son art, essaierait vainement de refaire un pareil baudrier .

[169] Pour Arnaud Zucker, « l’ours serait une présence énigmatique, faiblement liée à Héraclès, et attribuable au désir du mosaïste de figurer diverses formes d’animaux illustrant la férocité, et vaincus, thématiquement et non mythologiquement, par Héraclès ». Selon moi, le mosaïste convoquerait les événements mythologiques comme référents pour les adapter à des thématiques locales consistant à éradiquer un certain nombre de dangers, quels qu’ils soient. Ainsi, l’ours, comme les autres animaux, doit avoir une raison d’être dans cette œuvre et en fonction de l’espace qu’il occupe en arrière-plan. Dans la mythologie, il peut se rapporter à Typhon, car il représente un prédateur dangereux par excellence. Car c’est dans une peau d’ours que Typhon, lors de la Titanomachie, aurait caché les tendons des bras et des jambes de Zeus, qu’Hermès et Pan restituèrent à leur propriétaire. Il n’est pas sûr que l’on puisse tirer parti de l’idée selon Plutarque, les prêtres égyptiens voyaient dans l’âme de Typhon, la constellation de la Grande Ourse dans le ciel du Nord (→ 82). Ainsi, le protomé d’ours vu de profil, pourrait-il renvoyer allégoriquement à un univers typhonien constitué de forces du mal et qui expliquerait le rôle d’Héraclès dans une activité cynégétique commune aux parties montagneuses de la Campanie qui culminent, dans l’axe Apennin, à 2230 mètres, et qu’évoque la chasse à l’ours illustrée à Pompéi, dans la Maison de l’Ours blessé259. Il se peut que l’ours des Apennins ait représenté un animal pâtissant d’une mauvaise réputation et qu’au cours des hautes époques son éradication s’imposait, d’autant que, selon Pline, « aucun autre animal [n’était] plus habile à faire le mal »260.

Avec la collaboration d'Arnaud Zucker 

Notes : 

147. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cane_Corso#/media/Fichier:Mesures_du_Cane_corso.jpg

148. Voir le passionant article de Charles Delattre, « Le renard de Teumesse chez Antoninus Liberalis (t., XLI). Formes et structures d’une narration », Revue des Études Grecques, 123/1 | janvier-juin 2010, p. 91-111.

149. Ibid., p. 93-95.

150. Érathostène (Catastérismes, s. v. « le Chien »)  rappelle que certains prétendent que c’est le chien d’Orion, à savoir la constellation de Sirius.

151. Michał Gawlikowski, « Un nouveau type d’Héraclès à Palmyre », Études et Travaux, 3 | 1966, p. 141-149. Mais les résultats de l’article ne sont pas clairs. On a prétendu qu’Héraclès aurait été l’ennemi des chiens, puisqu’il avait dominé le chien par excellence, Cerbère, et que de ce fait les chiens étaient interdits sur le Forum Boarium, à Rome, consacré à Héraclès-Hercule.

152. Clément Fiant, Emmanuel Ghesquière & Sébastien Lepetz, « Chasse antique aux blaireaux en bordure d’une voie romaine à Cairon « Rue des Écureuils 2 » (Calvados) », Revue archéologique de l'Ouest, 33 | 2016, p. 191-208 : p. 205.

153. Aristote, Histoire des animaux, I, 1, 26. Sur cette réputation qui débute dès l’Antiquité, voir Jeanine Carretie, « Un prédateur parasite, maître renard », Anthropozoologica, 21 | 1995, p. 239-244 ; Thierry Gontier, « Aristote et la tradition zoologique hellénique », dans L’homme et l’animal, Paris : PUF, 1999, p. 7-37. Voir surtout Marcel Détienne & Jean-Pierre Vernant, « La métis du renard et du poulpe », Revue des Études Grecques, 82/ 391-393 | juillet-décembre 1969, p. 291-317. Depuis, voir aussi Aitana Martos-Garcia & Alberto Martos-Garcia, « Las dimensiones de la inteligencia astuta y el engaño en la herencia cultural: trickster y Mễtis como figuras dialógicas », Co-herencia, 14/27 2017, p. 129-155.

154. Détienne & Vernant, « La mètis du renard et du poulpe », p. 300.

155. Ibid., dans leur résumé.

156. Ibid., p. 304.

157. Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 11 ; Diodore de Sicile, Bibl. hist. IV, 15, 2.

158. Graves, Les mythes grecs, p. 389-397 ; Desautels, Dieux et mythes de la Grèce ancienne, p.120.

159. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gadès#/media/Fichier:Gadeiras314-fr.svg

160. Ces bœufs de couleur écarlate ne sont peut-être à prendre au premier degré, mais dénotent un autre usage, c’est-à-dire celui de cuirs teints à la pourpre tyrienne, cuirs qui faisaient l’objet d’un commerce en méditrranée. Le « cuir phénicien », c’est-à-dire pourpre, est en effet réputé.

161. Voir la kylix (vers 480 av. J.-C.), conservée aux Musées du Vatican, Rome, inv. nº 205336 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Heracles_on_the_sea_in_the_bowl_of_Helios.jpg

162. p. 89-90.

163. Denys d’Halicarnasse, Les Origines de Rome, I, 44. Voir l’excellent article de Capdeville. « Héraclès et ses hôtes » (art. cit.).

164. Frank Van Wonterghem, « Hercule et les troupeaux en Italie centrale : une nouvelle mise au point », dans Corinne Bonnet, Colette Jourdain-Annequin, Vinciane Pirenne-Delforge (éd.), Le Bestiaire d’Héraclès, p. 241-255.

165.  Colette Jourdain-Annequin, « Héraclès et le bœuf », ibid., p. 285-300 (https://books.openedition.org/pulg/854?lang=fr, § 16)

166. Ibid., § 31.

167. Sur l’histoire archéologique de cet autel, voir l’article essentiel de Mario Torelli, « Ara Maxima Herculis : storia di un monumento », Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, 118/2 | 2006, p. 573-620.  Voir aussi Capdeville, « Héraclès et ses hôtes », p. 30, n. 3.

168. Filippo Coarelli, Il Foro Boario dalle origini alla fine della repubblica, Rome, 1988.

169. Colette Jourdain-Annequin, « Héraclès et le bœuf », dans Corinne Bonnet & Colette Jourdain-Annequin (éd.), Héraclès : d’une rive à l’autre de la Méditerranée : bilan et perspectives : actes de la Table Ronde de Rome, Academia Belgica-École française, 15-16 septembre 1989 à l’occasion du Cinquantenaire de l’Academia Belgica, en hommage à Franz Cumont, son premier président, Rome, 1992, p. 285-300 ; Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir, p. 61. Pour Héraclès en Italie avec les bœufs de Géryon: ibid., p. 271.

170. Virgile, Énéïde, VIII, v. 190-267 ; Denys d’Halicarnasse, Les origines de Rome I, 44.

171. Voir Alexandre Grandazzi, Alba Longa, histoire d’une légende, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2008, chap. II, p. 35-54 : Le volcan latial.

172. Virgile, Énéïde, VIII, v. 268-305.

173. Hésiode, Théogonie, v. 506-534 (p. 50-51 Paul Mazon).

174. Desautels, Dieux et mythes de la Grèce ancienne, p. 131-132.

175. Hésiode, Théogonie, v. 535-544 (p. 51 Paul Mazon).

176. Alain Moreau, « Initiation en Grèce antique », Dialogues d'histoire ancienne, 18, n°1 |1992, p. 191-244 : p. 197, 204, 221. Voir aussi Anne Levillain, « D'Homère à Aristote: le porc et le sanglier, figures domestique et épique », Anthropozoologica, 55/6, | 24 April 2020, p. 95-106. On trouvera bon nombre d’indications sur le sanglier dans Samantha Kohli-Brisolier, La place du porc en Grèce ancienne, sous la direction de Gilles Courtieu. - Lyon : Université Jean Moulin (Lyon 3), 2017.

177. Yves Lafond, « Le gibier comme victime sacrificielle dans le monde grec antique ».

178. Jacques Aymard, Essai sur les Chasses romaines des origines à la fin du siècle des Antonins (Cynegetica) (Bibliothèque des Ecoles françaises d’Athènes et de Rome, 171), Rome 1951. Voir CR de Gilbert Charles-Picard, « La chasse romaine »,  Journal des savants, Avril-juin 1951, p. 72-85 : p. 73.

179.  Pseudo-Hésiode, Bouclier, v. 168-177 (p. 139 Paul Mazon).

180. Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 4.

181. Diodore, Bibl. hist., IV, 12.

182. Pausanias, Périégèse, VIII, 24, 5.

183. Michel Pasqualini, « Cumes : cadre géographique et historique, avant-propos à l'étude des ports (Note) », dans Ports antiques et paléoenvironnements littoraux (= Méditerranée, 94/1-2 | 2000), p. 69-70.

184. Jacques Aymard, « Quelques scènes de chasse sur une mosaïque de l'Antiquarium », Mélanges d’archéologie et d’histoire, 54 | 1937, p. 42-66 : p. 44-49.

185. Patrice Méniel, « Porc et sanglier en Gaule septentrionale, entre archéozoologie et imaginaire collectif », Munibe. Ciencias naturales, San Sebastián: Sociedad de Ciencias Aranzadi, 57/1 | 2006, p. 463-468.  La chèvre et le porc constituaient des interdits à l’égard d’Héraclès thasien, mais sans doute pour des raisons assooiées aux liens avec la Phénicie. Voir Jean Pouilloux, « L'Héraclès thasien »,  Revue des Études Anciennes, 76/3-4| 1974, p. 305-316. Sur ce tabou du porc, voir Samantha Kohli-Brisolier, La place du porc en Grèce ancienne (https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/memoires/histoire/2017_kohli_brisolier_s.pdf), sous la direction de Gilles Courtieu. - Lyon : Université Jean Moulin (Lyon 3), 2017, p. 118.

186. Desautels, Dieux et mythes de la Grèce ancienne, p. 178.

187. Strabon, Géographie, VIII, 6, 22.

188. Kohli-Brisolier, La place du porc en Grèce ancienne, p. 117, n.fig. 17.

189. Sydney H. Aufrère, L’Odyssée d’Aigyptos. Le Sceptre et le Spectre, Jouy-sur-Morin, 2007, p. 81-102. Illustration :

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Octavianus_Aegypto_Capta_2020154.jpg

190. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Coins_of_Colonia_Nemausa#/media/File:Augustus_colonia_nemausus_dupondius_type_4_reverse.jpg

191. Plutarque, Is. Os. 50, 371 C-D. Voir Nicolette Brout, « Au carrefour entre la philosophie grecque et les religions barbares : Typhon dans le De Iside de Pluytarque », Revue de Philosophie Ancienne 22/1 | 2004, p. 71-94.

192. Sydney H. Aufrère, « Appétit, pitié et piété. Crocodiles et serpents dans la littérature sapientiale égyptienne », Égypte, Afrique & Orient, 66 | 2012, p. 45-48.

193. Pascal Vernus, « Ménès, Achtoès, l’hippopotame et le crocodile. Lectures structurales de l’historiographie égyptienne », dans Jan Quaegebeur (éd.), Religion und Philosophie im alten Ägypten. Festgabe für Philippe Derchain zu seinem 65. Geburtstag am 24. Juli 1991 (Orientalia Lovaniensia Analecta, 39), Louvain : Peeters, 1991, p. 331-340.

194. Voir Frank Goddio (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Paris, 2006.

195. Dion de Pruse, Discours bithynien 47, 4. Voir Marcel Cuvigny, Dion de Pruse : discours bithyniens. (Discours 38-51) (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 520), Besançon : Université de Franche-Comté, 1994, p. 141.

196. Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 11 ; Hygin XXXI.

197. Paul Barguet, « Parallèle égyptien à la légende d’Antée », Revue de l’histoire des religions, 65/1 | 1964, p. 1-12.

198. Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir, p. 253. La légende est présentée brièvement par Diodore, Bibl. Hist. 4, 18. Il y apparaît comme le créateur de (Thèbes) aux cent porte (hecatompylon). Sur la confrontation entre Héraclès et Busiris, voir Phiroze Vasunia, The Gift of the Nile, Berleley – Los Angeles – Londres : University of California Press, 2001, p. 185-193 ; Aufrère, « “Hercule égyptien” et la maîtrise des eaux », p. 30-31. Voir la pélikè (470 av. J.-C.), conservée au musée d’Athènes : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:NAMA_Héraclès_%26_Busiris.jpg

199. Cratère attique montrant Héraclès luttant contre Achéloos, ayant perdu une corne (450 av. J.-C.), provenant d’Agrigente (Département des Antiquités grecques et romaines, Louvre, inv. G365https://fr.wikipedia.org/wiki/Achéloos_(mythologie)#/media/Fichier:Herakles_Achelous_Louvre_G365.jpg

200. Christophe Thiers, La stèle de Ptolémée VIII Évergète II à Héracleion (OCMA), Londres, 2009.

201. Paul Perdrizet, « La tunique liturgique historiée de Saqqara », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, 34/1-2 | 1934, p. 97-128 ; Françoise Labrique, « La tunique historiée de Saqqara : Maât-Alêtheia versus Isis-Perséphone », dans F. Colin, O. Huck et S. Vanséveren (dir.), Interpretatio. Traduire l’altérité culturelle dans les civilisations de l’Antiquité, Paris, De Boccard, 2015, p. 231-264.

202. Hésiode, Théogonie, v. 319-323 (p. 43 Paul Mazon).

203. Homère, Iliade VI, v. 179-183 (p. 167 Montsacré).

204. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Chimera_of_Arezzo#/media/File:Chimera_d'arezzo,_firenze,_09.JPG

205. Homo, « La Chimère de la Villa Albani », p. 295-296. Sur l’iconographie, voir La Chimère. Plat à figures rouges, Apulie, v. 350-340 av. J.-C. Musée du Louvre. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chimère_(mythologie)#/media/Fichier:Chimera_Apulia_Louvre_K362.jpg. Ou  la chimère d’Arezzo  https://fr.wikipedia.org/wiki/Chimère#/media/Fichier:Chimère_d’Arezzo.jpg

206. Voir un didrachme de Sicyone, droit, Chimère passant. Vers 380 av. J.-C. Cabinet des Médailles (Bibliothèque nationale de France). https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Didrachm_Sicyon_380BC_obverse_CdM_Paris.jpg

207. Hygin, Astronomie, II, 18.

208. Sur ce mythe, voir Lysiane Delanaye, Le mythe de Bellérophon et les fragments d’Euripide, Mémoire de l’Université de Louvain 2016-2017.

https://fr.vikidia.org/wiki/Héros_grec#/media/File:Bellerophon_killing_Chimaera_mosaic_from_Rhodes.JPG

209. Voir l’explication rationalisante du mythe par Paléphate de Samos, Histoires incroyables 29. On connaît dix mosaïques montrant le combat de Bellérophon et de la Chimère. Voir Pierre Amandry, « Bellérophon et la chimère dans la mosaïque antique », Revue Archéologique 6e Série, 48 | juillet-décembre 1956, p. 155-161. On renoncera aussi à un rapprochement possible entre Héraclès et Bellérophon, bien que les Amazoneset un sanglier eussent été leurs adversaires communs.  Sur les Amazones, voir Pseudo-Apollodore, Bibl. 2, 3, 2 ; Pindare, XIIIe Olympique, 87-89 (Delanaye, Le mythe de Bellérophon, p. 21-22 ; François Jouan, « Le mythe de Bellérophon chez Pindare », Revue des Études Grecques, 108 | Juillet-décembre 1995, p. 271-287 : p. 274). Pour le sanglier, Plutarque, De mul. virt., 9, 248d (Delanaye, Le mythe de Bellérophon, p. 19).

210. Virgile, Énéïde, VI, v. 288.

211. Pseudo-Apollodore, Bibl. II, 3, 1 ; cf. Pindare, XIIIe Olympique, 90 (Delanaye, Le mythe de Bellérophon, p. 21-22).

212. Voir la note de traducteur dans  Les nouvelles heures de Pompéi, Massimo Osanna, p.142, Paris 2020.

213. Je ne crois pas que la lame blanche, très irrégulière, puisse représenter un brassard de bouclier.  Voir cependant, Graham Cuvelier, « Thésée et Pirithoos aux Enfers
Perspectives eschatologiques à la croisée des chemins de héros », 2016 : Brassard de bouclier votif en bronze, 1ère moitié du vie siècle av. J.-C. Olympie, Musée Archéologique, inv. B 2198.  Mettons également de côté la longue description du bouclier d’Héraclès forgé par Héphaïstos, ekphrasis due au Pseudo-Hésiode, dans le Bouclier, comme une sorte d’indice littéraire. Voir Hésiode, Le Bouclier, v. 138-324 (p. 138-145 Paul Mazon). Voir Richard Janko, « The Shield of Heracles and the Legend of Cycnus », The Classical Quarterly NS, 36/1 | 1986, p. 38-59.

214. André Dumont, « Un miroir grec », Bulletin de correspondance hellénique 8 | 1884, p. 391-396. L’objet est du iiie siècle.

215. https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/85/Domestic_goat_May_2006.jpg.

216. Delanaye, Le mythe de Bellérophon, p. 123 (Photius α 475 Theodoridis).

217. Voir Catherine Dubois, « Utilisation du matériau mythique et innovation : l’exemple des travaux d’Héraclès chez Euripide », dans Euripide et la polyphonie mythologique », Pallas 109 | 219, p. 33-53

218. Palaiphatos, Histoires incroyables, 28.

219.Pline, Hist. 5, 100 ; 2,  Delanaye, Le mythe de Bellérophon, p. 18-19 ; Homo, « La Chimère de la Villa Albani », p. 294). Il ne s’agit pas, à Yanartaş – considéré par certains comme le mont Chimère –, en Turquie, d’un phénomène volcanique, mais d’un feu naturel à partir d’hydrogène et de dihydrogène.

220. Isidore de Séville, Etymologies 14, 3, 46. Il semble difficile d’expliquer la chèvre par le tabou sacrificiel d’Héraclès (Pierre Brulé, « Héraklès à l’épreuve de la chèvre », dans Bonnet & Jourdain-Annequin & Pirenne-Desforges (éd.), Bestiaire d’Héraclès. IIIe rencontre héracléenne, p. 257-283), difficile à expliquer, sinon par des croyances associées au fait que l’animal passe pour une manifestation d’ensauvagement, tandis qu’Héraclès agit « au profit du genre humain. Il faut se souvenir que Zeus, son père, avait été élevé par la chèvre Amalthée qui le nourrit à l’aide de la corne d’abondance, corne qu’Héraclès avait reçue d’Achéloos en l’échange de sa propre corne que le héros lui avait arrachée (Pseudo-Apollodore, 2, 7, 5).

221. Hésiode, Théogonie 869-881 (p. 63 Paul Mazon) et Euripides, Dramatic Fragments, p. 136.

222. Eschyle, Prom. 365 ; Pindare, Pyth. 1, 20 ; A. Ardizzoni, «Tifone e l’eruzione dell’Etna in Eschilo e in Pindaro (Reflessioni sulla priorità) », Giornale Italiano di Filologia Roma 9/3 | 1978, p. 233-244 ; D. Bertrand, Mythologies de l’Etna. Études réunies et présentées par Dominique Bertrand, Clermont-Ferrand, 2004, p. 22.

223. Sur la localisation du mont Chimère, voir Stéphane Lebreton, « Les géomètres de Quintus Veranius. À propos du stadiasmos de Patara », Dialogues d’histoire ancienne 36/2 | 2010, p. 61-116. Voir aussi Cécile Cerf-Michaut, « IV. Métaphores vives : le volcan mental et corporel. Du mont Chimère aux chimères : le travail souterrain de l’imaginaire du volcan au xvie et xviie siècles », dans Mémoires du Volcan et modernité, Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance européenne, n° 47 (Rencontres 222), Paris : Garnier, p. 325-346.

224. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Vesuvius_in_2019#/media/File:Parco_nazionale_vesuvio.jpg

225. Il est consacré à Héraclès, à en croire son omniprésence à Herculanum dont il est le créateur après son retour d’Ibérie, après s’être emparé des bœufs de Géryon, selon Denys d’Halicarnasse (I, 44), qui montre que les habitants d’Herculanum sont conscients, si on croit ses représentations dans tous les édifices publics, des liens qui les unissent à ce dernier, tout comme d’ailleurs les autres riverains du volcan. Voir Umberto Pappalardo, « Le mythe d’Héraclès à Herculanum »,  Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, 113/2 | 2001, p. 925-945. Il existerait une étymologie du nom Vesuvius (Vésuve) qui voudrait l’associer à un des noms Zeus, père d’Héraclès, en tant que « fils de la pluie » (Ὓησου υἱός), d’où VESV-VIVS. Mais cette étymologie est loin d’être convaincante.

226. Sur la problématique autour de cette éruption, voir R.B. Stothers, « The case for an eruption of Vesuvius in 217 BC », Bulletin d'histoire ancienne, 16 | 2002, p. 182-185.

227. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Solfatara_(Pozzuoli)#/media/File:Pozzuoli_(NA)_La_solfatara_1_Novembre_2013_-_panoramio_(1).jpg

228. Jean Demangeot, « Le volcanisme des Champs Phlégréens », Revue de géographie de Lyon, 27/1 |1952, p. 35-43. Voir (p. 36, fig. 2), l’« Esquisse morphologique des Champs Phlégréens »

229. Silius Italicus, Punica, livre XVII. v. 592-596 : Sic ubi vi coecâ tandem devictus, ad astra/ Evomuit pastos per soecla Vesuvius ignes, / Et pelago & terris fusa est vulcania pestis. /Vidêre Eoi, monstrum admirabile, feces, /Lanigeros cinere ausonio canescere lucos./ Sic ubi, vi caeca tandem devictus, ad astra/ Evomuit pastos per secula Vesbius ignes, / Et pelago et terris fusa est Vulcania pestis,/ Videre Eoi (monstrum admirabile!) Seres/ Lanigeros cinere Ausonio canescere lucos. « Ainsi, lorsque, cédant enfin à la force cachée dans ses entrailles, le Vésuve vomit jusqu'aux astres les feux qu’il a nourris pendant des siècles, et répand l’incendie sur la terre et sur les mers, les Sères qui habitent aux portes de l’Aurore voient, ô prodige! les cendres de ce volcan d’Italie blanchir leurs bocages chargés de flocons de soie. »

230. Strabon, Géographie, 5, 4.

231. Vitruve, De l’Architecture, livre II.

232. Brice Gruet, « Si loin si proche : le Vésuve et ses environs », Méditerranée, 105 |2005, p. 53-63 (https://journals.openedition.org/mediterranee/344?file=1#tocto1n2 : § 28-30 : « 2.2. La vigne et le feu. »

233. Naples, Museo Archeologico Nazionale, inv. 112286, provenant de Pompéi, maison du Centenaire (IX, 8, 6), sacrarium 49. 70-79 apr. J.-C.
Voir Wyler, « Pierre, feuille, ciseaux », p. 9-11 ; p. 9, fig. 6 et p. 10, fig. 7. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Agathodaimon#/media/File:Pompeii_-_Casa_del_Centenario_-_MAN.jpg

234. Hésiode, Théogonie, v. 325-333 (p. 43-44 Paul Mazon).

235. Voir Frédéric Lontcho, « La Pompéi préhistorique: Un village de l’Âge de Bronze enseveli par une éruption du Vésuve », L’Archéologue, Archéologie nouvelle, 59 | 2002, p. 40-47 ; Claude Albore Livadie, « À propos d’une éruption préhistorique du Vésuve: Contribution à la recherche sur l’âge du bronze en Campanie », dans Atti del Convegno Internazionale La regione seppellita dal Vesuvio - Studi e Prospettive, Naples-Pompei, 1982, p. 863-905 ; Claude Albore Livadie, Guiseppe Vecchio, Matteo Delle Donne & Natascia Pizzano, « Un paysage fossilisé sous les cendres du Vésuve (Nola, Naples, Italie) », dans Actes du colloque du Groupe de travail pour les recherches préhistoriques en Suisse (GPS/AGUS), qui s’est tenu les 15 et 16 mars 2007au Muséum d’histoire naturelle de Genève. Textes édités par Jacqueline Studer, Mireille David-Elbiali et Marie Besse, Lausanne 2011, p. 159-194 : p. 167.

236. Cahier de site n° 3. Parc national du Vésuve Campanie – Italie. Journées d'échanges d'expérience et de débats entre les partenaires européens du projet Interreg IIIB Medocc RECOFORME « Structuration de réseaux et d’actions de coopération sur la forêt méditerranéenne » Naples, 10 et 11 mars 2005, p. 13.

237. Calpurnius Siculus, V, 5, 19 et 29 ; Columelle, Économie rurale, VII, 6, 9 ; Varron, Économie rurale, II, 1, 16, et 10, 3. On renverra à Marcel Meulder, « L’équipement de Junon à Lanuvium est quadrifonctionnel », Dialogues d'histoire ancienne, 42/1 | 2016, p. 69-96 :  p. 90.

238.  Varron, Économie rurale, I, 2, 18 ; Virgile, Géorgiques, II, 196.

239. Sur la salive de la chèvre qui stérilise les plantes, voir Brulé, art. cit., § 10-15.

240. Diodore de Sicile, Bibl. hist. 4, 21 ; cf. Silius Italicus, livre XVII : « Tel encore, après la défaite des Géants, dans les champs Phlégréens, Hercule s'avançait, portant sa tête dans les cieux. »

241. Pasqualini, « Cumes : cadre géographique et historique, avant-propos à l'étude des ports (Note) », p. 69. On y trouvera une bibliographie.

242. A. Milia, Volcanism in the Campania Plain, Vesuvius, Campi Flegrei and Ignimbrites, Napoli : De Vivo, 2006.

243. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Bocca_Grande_(fumarole),_Puzzuoli#/media/File:Pozzuoli,_la_solfatara_(17864797279).jpg  ; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Solfatara_Krater.JPG

244. Virgile, Géorgiques, IV. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lac_Averne.jpg

245. Un troisième lieu en pays samnite, le lac Ampsanctus, passait pour être un autre accès aux enfers.

246. Selon la tradition, Pline l’Ancien débarquant à Stabies pour sauver les habitants de Pompéi, décède des vapeurs empoisonnées du Vésuve, mais il s’agit d’une légende sans fondement. Voir Mirko D. Grmek, « Les circonstances de la mort de Pline, commentaire médical d'une lettre destinée aux historiens », dans Jackie Pigeaud & José Oroz Reta (dir.), Pline l’Ancien, témoin de son temps, 1987, p. 25-44.

247.  Voir la procession des reliques de saint janvier en 1822, d’après le tableau d’Antoine Jean Baptiste Thomas (1791-1833), intitutlé Procession de saint Janvier à Naples pendant une éruption du Vésuve, 1822 :

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Procession_des_reliques_de_Saint_Janvier_en_1822.jpg. Voir aussi La procession de saint Janvier en 1631 :

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Saint_Januarius_in_art#/media/File:Spadaro_eruzione_vesuvio.jpg

248. Voir le tableau de François-Édouard Picot (1832) : Cybèle protège contre le Vésuve les villes de Stabiae, Herculaneum, Pompéi et Résina. Détail du tableau dans https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Cybele_protects_from_the_Vesuvius_the_towns_of_Stabies,_Herculanum_and_Pompei#/media/File:Ceiling_Art_-_Somewhere_in_the_Louvre_(32016496710).jpg

249. Graves, Les mythes grecs, p. 369-371.

250. Graves, Les mythes grecs, p. 398-403 ; Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir, p. 539-560.

251. Parfois Iolaos est armé d’une sorte de serpe.

252. On renverra à la très belle photo : http://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fwww.museedevalence.fr%2Ffr%2Fvalentia-et-son-territoire%2Fmosaique-dhercule-lhydre-de-lerne

253. https://commons.wikimedia.org/wiki/Twelve_Labours_Roman_mosaic_from_Ll%C3%ADria#/media/File:Mosaico_Trabajos_Hércules_(M.A.N._Madrid)_02.jpg

254. Voir https://www.gettyimages.fr/detail/photo/morocco-north-of-meknes-volubilis-labours-of-hercules-house-photo/91804448

255. Marina Monaco, « Sur la centuriation de l’ager Campanus : la limite sud-est » dans  De la terre au ciel. Paysages et cadastres antiques (Collection « ISTA », 922), II. Besançon : Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, 2004, p. 145-156 ; Pasqualini, « Cumes : cadre géographique et historique, avant-propos à l'étude des ports (Note) », p. 69 (sur les abords lagunaires de Cumes).

256. Gilbert Charles-Picard, « La chasse romaine »,  Journal des savants, Avril-juin 1951, p. 72-85 : p. 73-74.

257. Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir, p. 253. Voir Diodore de Sicile, Bibl. Hist., IV,17, 3; IV, 17, 4 ; IV, 17, 3; V, 17, 5. Voir Jean Trinquier, « L’ours mal léché » : la reproduction de l’ours dans les sources antiques », Shedae 20/2 | 2009, p. 153-188. Voir aussi, pour la monographie consacrée à Héraclès par Diodore, Pascale Giovannelli-Jouanna, « La monographie consacrée à Héraclès dans le Livre IV de la Bibliothèque historique de Diodore : tradition et originalité » ‎Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1 |2001, p. 83-109.

258. Homère, Odyssée XI, v. 609-615 (p. 717 Victor Bérard, éd.  H. Montsacré).

Σμερδαλέος δέ οἱ ἀμφὶ περὶ στήθεσσιν ἀορτὴρ/χρύσεος ἦν τελαμών, ἵνα θέσκελα ἔργα τέτυκτο, 610/ ἄρκτοι τ᾽ ἀγρότεροί τε σύες χαροποί τε λέοντες,/ὑσμῖναί τε μάχαι τε φόνοι τ᾽ ἀνδροκτασίαι τε./Μὴ τεχνησάμενος μηδ᾽ ἄλλο τι τεχνήσαιτο,/ὃς κεῖνον τελαμῶνα ἑῇ ἐγκάτθετο τέχνῃ./Ἔγνω δ᾽ αὖτ᾽ ἔμ᾽ ἐκεῖνος, ἐπεὶ ἴδεν ὀφθαλμοῖσιν, 615.καί μ᾽ ὀλοφυρόμενος ἔπεα πτερόεντα προσηύδα·

Cette vision diffère du mythe de l’ourse Callisto catastérisée par Héra.

259. https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:House_of_the_Bear_(Pompeii)#/media/File:Pompeii_-_Casa_dell_Orso_Ferito_-_Bear_Mosaic.jpg

260. Pline, Hist. 8, 2.

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