L’impossible présent des affranchis dans la Cena Trimalchionis. Programme de la classe terminale

La Cena Trimalchionis constitue un épisode littéraire d’une très grande richesse, notamment parce qu’il met en scène des affranchis, groupe social peu mis à l’honneur dans le reste de la littérature latine. On rencontre certes quelques figures d’affranchis dans la comédie et la satire, mais aucune n’a l’épaisseur fictionnelle de Trimalcion et de ses colliberti.

Si l’épisode est souvent étudié pour sa dimension réaliste, il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’une fiction. Il apparaît ainsi d’emblée que Pétrone se libère de la réalité sociale et juridique de l’époque impériale, puisque Trimalcion n’a pas de patronus, alors que dans la réalité tout libertus dépendait de son ancien maître ou du descendant de celui-ci. La liberté prise par l’écrivain n’est sans doute pas gratuite et mérite d’être interrogée. Elle converge dans une représentation tragique du personnage, souvent occultée par les raccourcis qui présentent Trimalcion comme un « parvenu », ou encore une figure anticipée du « bourgeois gentilhomme ».

Au-delà de l’ostentation, de l’insistance sur la richesse, une autre compréhension du personnage et de ses amis semble possible. Comme l’a très bien montré Paul Veyne dans son article « Vie de Trimalcion », le riche affranchi n’est justement parvenu nulle part car sa puissance ne se déploie que dans le cadre restreint et privé du triclinium1. La richesse du personnage et de ses colliberti, décrits par un des invités comme succossi (Sat., 38, 7), n’est qu’un leurre, et fait oublier que ces hommes resteront à jamais des anciens esclaves : si leur affranchissement leur a ouvert la voie à la liberté, elle ne les a pas intégrés au reste de la société des hommes libres, dont ils resteront toujours exclus.

Une telle interprétation trouve sa justification dans l’insistance accordée par l’auteur à la thématique du temps, sur le plan de la caractérisation des personnages. L’objet de notre étude est de montrer comment l’importance prise par le motif du temps dans la caractérisation des affranchis permet à Pétrone de peindre une société en échec, close sur elle-même, et bloquée dans un présent n’offrant aucune perspective d’avenir et de progression.

1- Le rapport au temps comme élément de caractérisation comique : la caricature de la classe populaire

Les affranchis de la Cena appartiennent à une classe populaire rurale. Ce groupe de rustici trouve naturellement sa cohérence dans son discours, qui appartient à la catégorie du sermo rusticus (caractérisé par ses impropriétés et l’usage massif de la parataxe, entre autres), et dans sa mentalité populaire, représentée dans ce qu’elle a de plus caricatural par trois motifs fédérateurs : l’obsession de l’argent et de la réussite, la critique des hommes politiques tous corrompus, et, à un niveau plus philosophique, la précarité de la vie.

Dans ces deux derniers motifs, le temps est une préoccupation centrale, selon une double orientation : les affranchis exploitent à plusieurs reprises le topos philosophique du temps qui passe d’abord ; ensuite, ils font part de leurs considérations politiques sur leur époque, envisagée de façon nostalgique par rapport à un passé idéalisé.

Philosophie du carpe diem : topos de la fragilité humaine et de l’inéluctabilité de la mort

Le thème de la mort est de fait omniprésent dans l’épisode de la Cena, ce qui peut se justifier par le fait que tous les personnages sont vieillissants2. Il s’agit en effet de senes en pleine décrépitude, comme un échange entre Plocamos et Trimalcion le souligne avec légèreté (Sat., 64, 2-5) :

Tibi dico, inquit, Plocame, nihil narras ? Nihil nos delectaris ? Et solebas suauius esse, canturire belle deuerbia, adicere melicam. Heu, heu, abistis dulces caricae. – Iam, inquit ille, quadrigae meae decucurrerunt, ex quo podagricus factus sum. Alioquin cum essem adulescentulus, cantando paene tisicus factus sum. Quid saltare ? Quid deuerbia ? Quid tonstrinum ? Quando parem habui nisi unum Apelletem ?

Dis-donc, Plocamos, tu nous racontes rien ? T’as rien pour nous amuser ? C’était plus agréable de t’avoir à table, avant ; tu nous récitais de jolis dialogues de comédies, avec des couplets au milieu. Hélas, hélas, où sont les neiges d’antan ?

– Je me suis rangé des voitures depuis que j’ai la goutte au pied. Sans ça, quand j’étais jeune, j’ai failli devenir tuberculeux à force de chanter. Et la danse ! Et la comédie ! Et le mime du barbier ! Qui faisait aussi bien, à part Appelès ?3

Trimalcion, l’hôte, est présenté comme obsédé par le temps qui passe et par sa mort à venir. Lors de la première mention de ce personnage, on apprend ainsi qu’il emploie un joueur de cor, chargé de lui annoncer à tout instant quelle partie de sa vie s’est écoulée (Sat., 26, 9)4. Un peu plus tard, le riche affranchi fait apporter un squelette à table, et improvise un passage versifié sur la fragilité humaine (Sat., 34, 8-9)5. Ce personnage impose définitivement le thème de la mort à partir de la fin du banquet, comme on le verra dans la dernière partie de notre étude.

La pensée de la mort n’angoisse pas seulement Trimalcion, mais aussi ses invités. Séleucus raconte l’enterrement de Chrysanthe auquel il a assisté le jour même (Sat., 42). Philéros, après lui, évoque également Chrysanthe et son frère disparu (Sat., 43). En outre, deux des affranchis ont un rapport particulier avec la mort : un anonyme était entrepreneur de pompes funèbres (Sat., 38, 15), et surtout Habinnas, qui est marbrier, avait pour spécialité les tombeaux (Sat., 65, 5). Ce dernier fait irruption chez Trimalcion après être tout juste sorti d’un banquet funéraire (Sat., 65, 10-11).

L’importance de ce motif dans leurs discussions est paradoxalement un vecteur du registre comique de l’épisode, parce que d’une part il est le support d’une exhortation à profiter de la vie de façon triviale, et que d’autre part il est présenté de façon dévoyée au travers de banalités qui discréditent le propos.

Cela apparaît au moment où Trimalcion fait apporter le squelette articulé à table, au début de la soirée, et improvise quelques vers sur la précarité de la vie humaine (Sat., 34, 6).

Complosit Trimalchio manus : « Eheu, inquit, ergo diutius uiuit uinum quam homunicio. Quare tangomenas faciamus. Vita uinum est. » […] Potantibus ergo nobis et accuratissime lautitias mirantibus laruam argenteam attulit seruus sic aptatam ut articuli eius uertebraeque laxatae in omnem partem flecterentur. Hanc cum super mensam semel iterumque abiecisset, et catenatio mobilis aliquot figuras exprimeret, Trimalchio adiecit :

« Eheu nos miseros, quam totus homuncio nil est !

Sic erimus cuncti, postquam nos auferet Orcus.

Ergo uiuamus, dum licet esse bene. »

Trimalcion frappa dans ses mains en s’écriant : « Hélas ! C’est comme ça, le vin vit plus longtemps que nous autres, pauvres gars ! Alors buvons à gogo ! Le vin, c’est la vie. […] Et tandis que nous buvions, sans perdre une miette de toutes ses merveilles, un esclave apporta un squelette d’argent articulé qui pouvait se plier dans tous les sens. Trimalcion lança la figurine à deux ou trois reprises sur la table, lui faisant prendre diverses positions, avant de s’écrier : « Hélas, pauvres de nous ! Ah, vraiment, nous ne sommes rien, nous autres pauvres gars !

C’est comme ça que nous serons tous, quand Orcus nous aura emportés.

Alors vivons, tant qu’il y a moyen d’être bien. »

Ainsi le rappel de la fragilité humaine se prolonge en une exhortation à boire du vin, ce qui est une conception assez limitée et triviale de la jouissance. La conscience de la brièveté de la vie humaine et l’appel à profiter du temps présent en buvant du vin fonctionnent souvent de pair dans l’épisode. Trimalcion célèbre ainsi une seconde fois la boisson dans des vers improvisés (Sat., 55, 3) :

Quod non expectes, ex tranuerso fit

– et supra nos Fortuna negotia curat.

Quare de nobis uina Falerna puer.

Ce que l’on n’attend pas nous arrive à l’improviste,

et, au-dessus de nos têtes, la Fortune tire les ficelles.

Ainsi donc, garçon, sers-nous du Falerne.

La philosophie du carpe diem se voit ici également dégradée par sa forme même, car si Trimalcion s’essaie à la forme poétique, qui sied au topos du temps qui passe, ses vers sont de qualité médiocre et soulignent le ridicule de leur auteur.

Cet aspect se retrouve dans toutes les considérations philosophiques des affranchis présents : tous s’expriment de façon maladroite, de sorte que leurs réflexions sont d’une banalité comique. Ainsi, nous pouvons prendre l’exemple du passage où Séleucus raconte l’enterrement de Chrysanthe (Sat., 42, 4) :

Nec sane lauare potui ; fui enim hodie in funus. Homo bellus, tam bonus Chrysanthus animam ebulliit. Modo, modo, me appellavit. Videor mihi cum illo loqui. Heu, eheu ! Vtres inflati ambulamus. Minoris quam muscae sumus. Illae tamen aliquam uirtutem habent ; nos non pluris sumus quam bullae.

De toute façon, pas moyen de me laver aujourd’hui : j’ai été à un enterrement. C’est Chrysanthe, un type bien, vraiment un bon gars, qui a cassé sa pipe. Hier encore, il m’appelait ! C’est comme si j’étais encore en train de lui parler. Misère ! Des baudruches sur pattes : c’est ça qu’on est. Moins que des mouches. Et encore, elles sont un peu vaillantes, elles, tandis que nous, on vaut pas mieux que des bulles de savon. Et qu’est-ce que ça aurait été, s’il avait été sobre ?

Séleucus ne fait qu’accumuler des comparaisons stéréotypées (avec la mouche, des outres pleines, et enfin des bulles), qui reprennent des images très anciennes6. Le personnage de Dama offre également un autre exemple tout aussi frappant. Les quelques phrases qu’il prononce sont en effet d’une banalité déconcertante (Sat., 41, 10) :

Dies, inquit, nihil est. Dum uersas te, nox fit. Itaque nihil est melius quam de cubiculo recta in triclinium ire. Et mundum frigus habuimus. Vix me balneus calfecit. Tamen calda potio uestiarius est. Staminatas duxi, et plane matus sum. Vinus mihi in cerebrum abiit.

Une journée, c’est rien. Le temps de se retourner, c’est déjà la nuit. C’est pour ça que le mieux, c’est d’aller directement du lit à la salle à manger. Et puis on a eu un sacré froid ! Le bain m’a à peine réchauffé. Pourtant une boisson chaude, ça vaut tous les tailleurs. J’ai bu comme un trou, et me voilà tout ramolli. Le vin m’est monté au cerveau.

Il expose une philosophie de vie simpliste, où des considérations générales légitiment un hédonisme au rabais par une logique absurde. Ainsi, après avoir constaté la brièveté du jour, il en vient naturellement à réduire une journée à son début et à sa fin, c’est-à-dire au moment du lever, puis du repas du soir. De même, le froid ambiant préconise selon lui la consommation d’alcool. Au final, Dama se caractérise par son obsession pour la nourriture et l’alcool, et cache derrière une apparente réflexion philosophique des préoccupations primaires, comme ses camarades.

Le topos hédoniste du carpe diem s’appauvrit dans la cena et fait passer l’injonction nobis est uiuendum à nobis est bibendum, pour reprendre la formule d’Horace. Les affranchis expriment tous leurs réflexions sur le temps qui passe au travers de formules toutes faites, déjà dites et redites, et réactualisées autour d’un verre de vin. La philosophie de comptoir qui se déploie dans l’épisode caractérise les affranchis de façon caricaturale et ridicule. Cette caractérisation trouve son prolongement dans leurs conceptions politiques, où la question du temps est également centrale.

Le topos politique du « tous pourris » : la nostalgie d’un autrefois indéterminé et idéalisé

Les affranchis profitent de l’absence de Trimalcion pour s’exprimer, en toute liberté, sur leur société. Chacun alors de dénoncer à sa manière la décadence et la perte de valeurs7. Il y a consensus entre les affranchis invités sur un constat : « ce n’est plus comme c’était », et « tout fout le camp ».

Échion explique ainsi que leur cité « traverse une mauvaise passe en ce moment » (Sat., 45, 38), faisant écho à son collibertus Ganymède, qui venait de dresser un tableau très pessimiste de leur société, dans laquelle les gens du peuple sont écrasés par des hommes politiques désormais tous corrompus.

Le personnage de Ganymède est un personnage extrêmement intéressant, parce qu’il concentre dans sa prise de parole l’ensemble des clichés populaires légitimant la défiance envers la politique. Il exprime toute la rancœur du petit peuple dans la détresse face aux puissants qui vivent dans l’opulence (Sat., 44).

Dans la première partie de son discours, il insiste ainsi sur la précarité des citoyens, et sur leurs conditions de vie difficiles à cause de la sécheresse et du coût du blé9. D’après lui, ce sont les hommes politiques qui sont responsables de la situation, à cause de leur volonté de s’enrichir personnellement : « Aediles male eueniat, qui cum pistoribus colludunt : “ Serua me, seruabo te.” Itaque populus minutus laborat ; nam isti maiores maxillae semper Saturnalia agunt10. »

Le personnage juge sa société actuelle d’autant plus sévèrement qu’il la compare avec celle de sa jeunesse, représentée de façon topique comme plus juste. Son discours est de la sorte structuré par une confrontation systématique du présent et du passé, dans un mouvement de va-et-vient soulignant le contraste entre un passé heureux et un présent détestable, comme lorsqu’il évoque le prix du pain : « Itaque illo tempore annona pro luto erat. Asse panem quem emisses, non potuisses cum altero deuorare. Nunc oculum bublum uidi maiorem. » (Sat., 44, 10-11 : « C’est pour ça qu’en ce temps-là la nourriture coûtait rien. Le pain que t’achetais pour un as, t’aurais pas pu le finir en t’y mettant à deux. Maintenant, pour ce prix-là, on voit des pains moins gros qu’un œil de bœuf. »)

Cette dialectique fonde le discours entier de Ganymède, qui ne cesse de s’apitoyer sur la situation catastrophique de la colonie en dénonçant la cupidité des édiles d’une part, et la résignation des citoyens de l’autre : « Nunc populus est domi leones, foras uulpes » (Sat., 44, 14 : « Mais les gens, maintenant, c’est des lions à la maison, et des renards dehors »).

Ganymède se définit donc par sa nostalgie. Le portrait qu’il fait de Safinius, un ancien édile, est encore significatif de son idéalisation du passé (Sat., 44, 6-10).

Sed memini Safinium ; tunc habitabat ad arcum ueterem, me puero : piper, non homo. Is quacunque ibat, terram adurebat. Sed rectus, sed certus, amicus amico, cum quo audacter posses in tenebris micare. In curia autem quomodo singulos pilabat. Nec schemas loquebatur sed directum. Cum ageret porro in foro, sic illius uox crescebat tanquam tuba. Nec sudauit unquam nec expuit ; puto enim nescio quid Asiadis habuisse. Et quam benignus resalutare, nomina omnium reddere, tanquam unus de nobis !

Je me souviens de Safinius ; il habitait près du vieil arc de triomphe quand j’étais gamin. Ce gars, c’était « qui s’y frotte s’y pique » ; où qu’il aille, il mettait le feu. Un type droit, en même temps réglo, toujours là pour ses amis ; avec lui, t’aurais joué à la mourre dans le noir sans hésitation. Mais à la curie, comme il te les étrillait, tous autant qu’ils étaient ! C’est sûr, il parlait pas en figures de rhétorique, mais il allait droit au but. Et quand il plaidait au forum, sa voix enflait petit à petit, comme un clairon. Tout ça sans jamais suer ni cracher ; il avait un petit quelque chose d’asiatique, si tu veux mon avis. Et comme il te rendait gentiment ton bonjour, en appelant tout un chacun par son nom ! On aurait dit un des nôtres.

L’homme évoqué par Ganymède concentre un certain nombre de qualités indispensables à un homme politique : la droiture, la loyauté, la franchise, la proximité, et bien sûr la force, aussi bien de caractère que physique. Se dessine un idéal de l’édile proche du peuple, aux antipodes des hommes politiques modernes corrompus et peu scrupuleux, mais également pratiquant la langue de bois. Ganymède formule envers les édiles de son temps un reproche topique adressé aux hommes politiques (et encore aujourd’hui d’ailleurs), à savoir celui d’être déconnectés du peuple et de leurs préoccupations. Safinius, au contraire, est proche de ses administrés : « On aurait dit un des nôtres ».

Il n’est pas anodin que les différentes figures positives mentionnées par les affranchis soient toutes décédées. Séleucus et Philéros évoquent le défunt Chrysanthe et son frère, Ganymède Safinius. Seul Échion décrit l’actuel édile, Titus, mais il en fait un portrait très négatif : Titus a toutes les caractéristiques de l’homme politique vaniteux, seulement préoccupé par le fait de s’attacher la faveur du peuple, et mettant pour cela toute son énergie dans l’organisation de munera pitoyables (Sat., 45, 5-13).

Les conversations politiques de ces personnages se rejoignent donc dans la dénonciation de la décadence de leur époque. Dans le même temps, elles convergent dans leur représentation caricaturale en tant qu’hommes du peuple désabusés par les hommes politiques, et convaincus qu’ils sont « tous pourris ». Le présent, perçu de façon à la fois précaire et négative, engendre un sentiment d’inquiétude qui trouve son pendant dans la réactualisation incessante du passé servile.

2- Un passé servile impossible à dépasser pour les affranchis

L’affranchissement : ce moment fondamental

Les affranchis sont des affranchis assumés, qui font référence sans aucun complexe à leur ancienne condition d’esclave. Trimalcion, bien sûr, ne cache rien de sa basse extraction et raconte tous les détails de son ascension dans son long récit autobiographique (Sat., 75-77). La fresque de son atrium le représente d’ailleurs en jeune esclave : capillatus (Sat., 29, 3), cum essem capillatus (Sat., 63, 3). Semblablement, les autres font référence à leur passé servile, comme Nicéros, par exemple, dans son récit du lycanthrope (Sat., 61, 6 : cum adhuc seruirem), ou Herméros quand il raconte sa vie (Sat., 57, 9-11 : Et puer capillatus in hanc coloniam ueni). Dans tous les cas, ils mentionnent naturellement leur ancien dominus, envers qui ils manifestent d’ailleurs beaucoup d’affection.

Néanmoins, derrière ces apparences tranquilles, il apparaît que le moment de l’affranchissement cristallise chez eux des sentiments plus complexes. L’exemple de l’aper pilleatus que Trimalcion fait servir à ses convives (Sat., 40, 3-5 et Sat., 41, 1-5) est intéressant à étudier dans cette perspective11 :

Secutum est hos repositorium, in quo positus erat primae magnitudinis aper, et quidem pilleatus, e cuius dentibus sportellae dependebant duae palmulis textae, altera caryatis, altera thebaicis repleta. Circa autem minores porcelli ex coptoplacentis facti, quasi uberibus imminerent, scrofam esse positam significabant. Et hi quidem apophoreti fuerunt. […] Interim ego, qui priuatum habebam secessum, in multas cogitationes diductus sum, quare aper pilleatus intrasset. Postquam itaque omnis bacalusias consumpsi, duraui interrogare illum interpretem meum, quod me torqueret. At ille : « Plane etiam hoc seruus tuus indicare potest : non enim aenigma est, sed res aperta. Hic aper, cum heri summa cena eum uindicasset, a conuiuiis dimissus est ; itaque hodie tamquam libertus in conuiuium reuertitur ». Damnaui ego stuporem meum et nihil amplius interrogaui, ne uiderer numquam inter honestos cenasse.

Derrière eux venait un plateau portant un sanglier de belle taille coiffé d’un bonnet d’affranchi ; des crocs de l’animal pendaient deux petites corbeilles faites de branches de palmier, pleines, pour l’une, de dattes fraîches, pour l’autre, de dattes sèches. Tout autour, des marcassins en pâte cuite semblaient tendre la tête vers les mamelles, pour indiquer que c’était une laie. On nous donna la permission de les emporter en cadeau. […] À l’écart dans mon coin, je me perdais en conjectures sur ce sanglier coiffé d’un bonnet d’affranchi. À court d’hypothèses, je m’enhardis à poser à mon interprète la question qui me taraudait. Lui me répondit : « Ça, même ton esclave pourrait te l’expliquer : c’est pas une devinette, ça se comprend tout seul ! Ce sanglier a été servi hier soir à la toute fin du dîner, et les invités l’ont renvoyé sans y toucher. C’est pour ça qu’aujourd’hui, il revient comme affranchi. » Maudissant ma bêtise, je n’en demandai pas davantage ; je ne voulais pas donner l’air de n’avoir jamais dîné chez des gens chics.

L’affranchissement du sanglier est une plaisanterie. Trimalcion joue de la proximité symbolique entre le renvoi matériel du plat (aper demissus est), alors que tous les convives ont trop mangé, et l’acte juridique de renvoyer un esclave pour le rendre libre (la manumissio). L’utilisation du verbe uindicasset est un rappel explicite de la procédure juridique de la uindicta, qui est une des trois formes d’affranchissement possible. L’affranchissement dont il est question dégrade justement cet acte juridique en même temps qu’il le désacralise. L’humour de la mise en scène est donc lourd de symboles, et révèle une gravité à côté de laquelle on peut facilement passer, parce qu’elle n’est pas explicitée. La raison de cette absence d’explication est justifiée par l’affranchi assis aux côtés d’Encolpe : ce n’est pas une énigme, mais une évidence.

Pour Encolpe néanmoins, le service de l’aper pilleatus ne fait pas immédiatement sens, comme pour un lecteur moderne d’ailleurs. Sa liberté de naissance ne lui permet pas d’interpréter spontanément cette scène parce qu’il n’en a pas les codes. Il lui faut l’explication d’un autre affranchi à côté de lui pour la comprendre. L’affranchi qu’il sollicite n’est pas tendre : « même ton esclave pourrait te l’expliquer », lui assène-t-il. Dans la société organisée par Trimalcion dans sa cena, les rapports sociaux habituels sont bouleversés, de sorte que les esclaves en savent plus que les ingenui. Encolpe est exclu de l’espace symbolique des affranchis parce qu’il n’a pas vécu ce moment fondateur. Les affranchis sont au contraire marqués par ce passage initiatique qui les a fait naître à la liberté. Mais dans le même temps ils ont du mal à dépasser cet événement, comme si leur identité avait été permise et en même temps bloquée par ce geste fondamental.

Cette complexité apparaît une seconde fois, peu après l’épisode de l’aper pilleatus, lors de la prestation d’un esclave imitant Bacchus (Sat., 41, 6) :

Dum haec loquimur, puer speciosis, uitibus hederisque redimitus, modo Bromium, interdum Lyaeum Euhiumque confessus, calathisco uuas circumtulit, et poemata domini sui acutissima uoce traduxit. Ad quem sonum conversus Trimalchio : « Dionyse, inquit, liber esto. » Puer detraxit pilleum apro capitique suo imposuit. Tum Trimalchio rursus adiecit : « Non negatibis me, inquit, habere Liberum patrem. »

Pendant toute cette discussion, un petit esclave tout à fait charmant, la tête couronnée de feuilles de vignes et de lierre, se présenta tantôt comme Bacchus Bromius, Bacchus Lyaeus ou Bacchus Evhius, allait de l’un à l’autre en offrant du raisin dans un petit panier, tout en récitant des poèmes de son maître d’une voix suraiguë. À ce bruit, Trimalcion se tourna vers lui et dit : « Dionysius, sois libre ! » L’esclave arracha le bonnet du sanglier et s’en coiffa. Trimalcion ajouta alors : « Vous pourrez pas dire que j’ai pas un père libre. » 

Comme dans l’épisode précédent, l’humour recèle une dimension sérieuse, et il y a une circulation de sens entre les deux scènes, ce que manifeste d’ailleurs le passage concret du bonnet de la tête de l’affranchi à celle du jeune mime. Il y a là un jeu de mot, intraduisible, entre l’adjectif « libre », et le surnom de Dionysos, autrement appelé « Pater Liber ». Dans un cheminement symbolique assez abscons, dans lequel les rapports familiaux et temporels sont complètement illogiques, Trimalcion, parce qu’il affranchit l’esclave jouant le rôle de Pater Liber, rend son père libre, et par là même est libre lui-même, puisque les enfants d’affranchis étaient des ingenui, et pas des liberti. Derrière la plaisanterie, il s’agit d’exprimer ce regret de ne pas être né ingenuus, et dans un même mouvement de créer un espace verbal et symbolique dans lequel le statut d’ingenuus est possible, et également dans lequel l’affranchissement n’a plus lieu d’être.

Le positionnement de Trimalcion par rapport à son passé servile est donc ambigu, parce qu’il est à la fois assumé et rejeté. L’affranchissement, nécessaire au dépassement de la servilité, dérange paradoxalement parce qu’il signifie en même temps qu’il y a eu servilité. Ainsi, il y a une forte tension sociale dans l’épisode entre les affranchis et les ingenui : les premiers ont le sentiment d’être maintenus dans une classe inférieure et en tiennent rigueur aux seconds.

La frustration sociale

Ce sentiment négatif transparaît dans le rapport que les affranchis entretiennent avec les autres invités de Trimalcion, à savoir le scholasticus Encolpe et ses amis Ascylte et Giton, accompagnés d’Agamemnon, leur maître de rhétorique. À plusieurs reprises les colliberti de Trimalcion font sentir au héros et à ses amis qu’ils ne sont pas du même monde. Le clivage s’explique d’abord par l’écart d’éducation : Encolpe, Agamemnon et les autres sont des intellectuels pétris de littérature, tandis que les affranchis ont une culture orale et populaire. Malgré leur affranchissement et l’aisance financière qu’ils ont acquise par la suite, ils n’ont pas accédé à la position des hommes libres, parce qu’ils n’ont pas eu accès à la paideia qui fonde leur statut. Mais la raison du clivage est avant tout d’ordre juridique, et concerne la question de la nature de leur liberté.

Le personnage d’Herméros, par ses prises de parole, installe cette problématique. Cet affranchi a un statut particulier dans la Cena puisqu’il prend la parole à plusieurs reprises12, contrairement aux autres affranchis dont les interventions sont circonscrites au moment où Trimalcion s’absente pour aller aux toilettes. Voisin de table d’Encolpe, c’est lui qui répond aux interrogations du scholasticus. Parmi ses multiples prises de parole, deux attirent l’attention tout particulièrement à cause de leur longueur : une fois au début, quand il présente Trimalcion et Fortunata à Encolpe ; la seconde fois en fin de soirée, et dans un tout autre registre, quand il prend à partie Ascylte et Giton, qu’il soupçonne de se moquer de l’assistance (Sat., 57 à 59).

Il adresse d’abord une violente diatribe à Ascylte, après que ce dernier s’est esclaffé bruyamment à la suite du commentaire des apophoreta par Trimalcion. C’est précisément ce rire qui excite la colère d’Herméros. Il débute son attaque par ce reproche : « Quid rides, inquit, berbex ? An tibi non placent lautitiae domini mei ? » (Sat., 57, 2 : « Qu’est-ce que t’as à rire, abruti ? Les manières de mon patron sont pas assez chic pour toi ? »). De nouveau, dans le cours de son discours, il répètera ce reproche : « Ridet ! Quid habet quod rideat ? » (Sat., 57, 3-4 : « Et ça le fait rire ! Y’a de quoi rire ? »)

Il s’agit pour lui d’un manque de respect à l’égard de Trimalcion, leur hôte, mais également, et plus profondément, d’une remise en question du rapport au maître. Herméros est très marqué par son ancienne condition servile, au point d’être pour ainsi dire « programmé » pour être assujetti à un être supérieur. Ainsi, le respect dû au dominus est un principe fondamental de la condition servile, et ne pas s’y plier est une manifestation anormale. L’attitude d’Ascylte est déplacée : la déformation servile d’Herméros l’amène à considérer tout individu qui n’est pas dominus comme un seruus. Comme Trimalcion est son dominus, Ascylte lui doit le respect.

Son attachement à la figure du maître transparaît encore lorsqu’il évoque son passé (Sat., 57, 9-11) :

Annis quadraginta seruiui ; nemo tamen scit utrum seruus essem an liber. Et puer capillatus in hanc coloniam ueni ; adhuc basilica non erat facta. Dedi tamen operam ut domino satis facerem, homini maiesto et dignitosso, cuius pluris erat unguis quam tu totus es. Et habebam in domo qui mihi pedem opponerent hac illac ; tamen – genio illius gratias! – enataui. Haec sunt uera athla ; nam in ingenuum nasci tam facile est quam « Accede istoc ». Quid nunc stupes tanquam hircus in eruilia ?

J’ai été esclave pendant quarante ans, mais personne sait si j’étais esclave ou libre. Quand je suis arrivé dans cette colonie, j’étais un gamin aux cheveux longs : la basilique était pas encore construite. Pourtant, j’ai tout fait pour donner satisfaction à mon maître, un homme de la haute, super digne – un seul de ses ongles valait plus que toi tout entier ! Et dans la maison, y en avait des gens pour me mettre des bâtons dans les roues ; pourtant – merci à son Génie – j’ai surnagé. Ça, c’est des vraies épreuves : naître libre, c’est aussi facile que dire : « Viens là. » Mais pourquoi tu restes ahuri comme une poule qui a trouvé un œuf ?

Les qualificatifs qu’il emploie pour qualifier son maître, maiiestus et dignitossus, sont bien sûr très positifs. Même si la formation de ces adjectifs est obscure, on y retrouve deux valeurs centrales : la dignitas et la maiestas.

Mais parallèlement à cette défense des valeurs serviles, le personnage se targue d’être indépendant, et remet en question la notion même de servitude en prenant son propre parcours comme illustration de l’irréductibilité d’un individu à son statut. Herméros clame en effet s’être mis lui-même en servitude : « Quare ergo seruiuisti ? Quia ipse me dedi in seruitutem et malui ciuis Romanus esse quam tributarius. » (Sat., 57, 4 : « Et pourquoi t’es devenu esclave ? Parce que je me suis donné moi-même en esclavage et que j’ai préféré être un citoyen romain, et pas un sujet, qui paye un tribut. »). Son choix de devenir esclave fournit à Paul Veyne un cas intéressant dans son article sur l’esclavage volontaire13. Herméros se serait donc mis lui-même en esclavage, pour une raison difficile à définir avec certitude. D’après ses dires, il aurait fait ce choix pour éviter d’être un sujet tributaire : on peut comprendre qu’il est originaire d’une région conquise par Rome. On évoque souvent l’esclavage volontaire comme la solution trouvée par les hommes endettés pour racheter leurs dettes. Herméros évoque ici une autre raison : la volonté d’avoir un meilleur statut social. Paradoxalement, la servitude volontaire offre des perspectives d’évolution et d’émancipation sociales que le statut d’ingenuus pauvre ne permet pas14. Herméros est le type de l’esclave qui a justement réussi à se démarquer et à attirer les faveurs de son maître. Son parcours est celui d’un self made man, et comme Trimalcion, il insiste sur sa dignité actuelle, qui repose essentiellement, dans la description qu’il en fait, sur son autonomie financière : « Et nunc spero me sic uiuere, ut nemini iocus sim. Homo inter homines sum, capite aperto ambulo ; assem aerarium nemini debeo. » (Sat., 57, 4 : « Et maintenant, j’espère bien vivre sans que personne se moque de moi. Je suis un homme parmi les hommes, je marche la tête haute ; je dois rien à personne, pas un as. »)

Apparaît ici la complexité du rapport qu’entretient Herméros avec son passé servile : s’il est fier de le présenter comme un choix, il ressent en même temps de l’amertume parce que c’est précisément ce choix de la servilité qui aujourd’hui le conduit à devoir se justifier face aux ingenui, et à leur prouver sa valeur. Son discours, d’une grande véhémence, a une portée polémique qui s’inscrit dans un arrière-plan satirique plus général. L’animosité du personnage envers la classe des hommes de naissance libre est en effet symptomatique dans la Cena de la frustration de toute une classe qui n’arrive pas à dépasser son statut servile, et qui, bloquée dans sa condition passée, se voit privée d’avenir.

3- Quel futur pour les affranchis ?

L’espoir de l’éducation

Il n’est pas anodin sans doute que tous les affranchis rassemblés autour de Trimalcion ne mentionnent pas l’existence d’enfants qu’ils auraient. Cette absence est un élément supplémentaire de leur caractérisation tragique par la fiction en tant que « classe » sans avenir. L’emploi du mot « classe » est anachronique : il est peut-être nécessaire de rappeler ici que les affranchis n'appartiennent pas à une classe sociale, ni à un ordo, mais qu’être affranchi est un statut personnel, qui ne peut être transmis par la filiation. Les enfants d’affranchis sont des citoyens à part entière, des ingenui. Ainsi, l’affranchi est un statut intermédiaire et passager qui ne s’inscrit pas dans une généalogie ou une filiation. Dès lors, les affranchis se heurtent à la difficulté de se construire un avenir et de se projeter dans un au-delà de l’affranchissement.

Un espoir, peut-être, se trouve pour eux dans leur puer delicatus, leur petit esclave amant. À trois reprises dans l’épisode, il est fait mention de la relation d’un affranchi avec un de ses jeunes esclaves : Habinnas avec Massa (Sat., 79), Trimalcion avec Crésus (Sat., 75) et Échion le chiffonnier avec Primigénius (Sat., 46). Ils entretiennent avec eux un rapport marqué par son impudicitia. Rien de plus naturel, puisque les esclaves sont tous a priori impudici, comme cette formule de Sénèque le Rhéteur l’explicite (Controv., IV, Praef. 10) : « Impudicitia in ingenuo crimen est, in servo necessitas, in liberto officium. » À ce premier aspect de leur relation s’ajoute un autre rapport, indépendant des statuts, mais suscité par l’affection : le paternalisme. Trimalcion et Échion le chiffonnier semblent soucieux, comme des pères le seraient, d’élever leur puer en leur donnant une instruction. Trimalcion se félicite ainsi que son mignon Crésus connaisse déjà sa table de multiplication, et qu’il sache lire (Sat., 75, 5). L’importance de l’éducation dans la mentalité des affranchis est explicitée par le personnage d’Échion le chiffonnier, quand il parle de Primigénius. Le vieil affranchi décrit longuement l’éducation de son puer (Sat., 46, 5-8) :

Ceterum iam Graeculis calcem impingit et Latinas coepit non male appetere, etiam si magister eius sibi placens sit. […] Emi ergo nunc puero aliquot libra rubricata, quia uolo illum ad domusionem aliquid de iure gustare. Habet haec res panem. Nam litteris satis inquinatus est. Quod si resilierit, destinaui illum artificii docere, aut tonstreinum aut praeconem aut certe causidicum, quod illi auferre non possit nisi Orcus. Ideo illi cotidie clamo : « Primigeni, crede mihi, quicquid discis, tibi discis. Vides Phileronem causidicum : si non didicisset, hodie famem a labris non abigeret. Modo, modo, collo suo circumferebat onera uenalia ; nunc etiam aduersus Norbanum se extendit. Litterae thesaurum est, et artificium nunquam moritur ».

D’ailleurs, il a déjà envoyé balader les Grecs, et il s’est mis aux Latins, pas trop mal, même si son maître s’y croit trop. […] Et donc j’ai aussi acheté au petit quelques bouquins de procédure, parce que je veux qu’il tâte un peu du droit pour s’en servir à la maison. On gagne sa croûte, avec ce truc. La littérature, il s’en est déjà assez barbouillé. Et s’il rechigne, j’ai décidé de lui faire apprendre un métier : barbier, crieur public, ou, en tout cas, avocat – ça, y a qu’Orcus qui puisse te le prendre. C’est pour ça que tous les jours, je lui rebats les oreilles : « Crois-moi, Primigénius, tout ce que tu apprends, tu l’apprends pour toi. Tu vois l’avocat Philéron ? S’il avait pas étudié, il crèverait de faim aujourd’hui. Il y a pas si longtemps qu’il transportait sa marchandise sur son dos, et maintenant il tient la dragée haute même à Norbanus. L’instruction, c’est un trésor, et un métier c’est pour la vie. »

L’exemple de Philéron l’avocat, qui a pu se sortir de sa condition grâce aux études, fournit à Échion un modèle de réussite qu’il souhaite voir reproduire par son protégé. Cette confiance accordée à l’instruction, dans laquelle le personnage voit une garante d’un progrès social possible, laisse entrevoir une conception optimiste de l’avenir. Mais il s’agit là d’une position isolée dans l’épisode, et la prise en considération de l’avenir est finalement peu représentée dans les prises de parole des affranchis, qui sont davantage préoccupés de leur présent décevant, ou en train de ressasser le passé. Il reste à envisager le personnage de Trimalcion, dont le rapport au futur est particulier, tout en révélant à lui seul le mal-être de tous les siens.

Trimalcion et la mort : l’impossible reconnaissance au présent

Nous avons souligné dans la première partie de notre développement que la mort est omniprésente dans l’épisode de la Cena. Si elle est le prétexte à une philosophie du carpe diem de bas étage, elle est également la manifestation d’un rapport au futur complexe, comme l’illustre le cas de Trimalcion. Deux chapitres à la fin de l’épisode imposent le motif de son obsession pour la mort : d’abord celui dans lequel le vieil homme fait lire son testament et fait part de ses volontés précises concernant l’agencement de son tombeau (Sat., 71) ; enfin celui dans lequel il demande aux convives de participer à la répétition de ses funérailles (Sat., 78).

Plusieurs éléments, dans ces deux chapitres, révèlent la confusion que le personnage installe entre les temporalités du présent et du futur, et la continuité qu’il établit entre la vie et la mort. Il trahit cette conception à deux reprises. Au moment où il déclare en public ce qu’il donne en héritage à sa familia, il justifie sa démarche par ces mots : « Et haec ideo omnia publico, ut familia mea iam nunc sic me amet tanquam mortuum » (Sat., 71, 3 : « Et je dis tout ça en public pour que, déjà maintenant, mes esclaves m’aiment autant que si j’étais mort. »). Par un renversement surprenant, l’amour de son vivant se mesure à l’aune de celui qu’il recevra à sa mort. Trimalcion envisage donc le cours de sa vie à rebours, et fait de sa mort un point de départ.

De même plus tard, quand il s’adresse à Habinnas pour lui donner une série de consignes, il exige notamment « de peindre, au pied de [s]a statue, [s]a petite chienne, des couronnes, des parfums et tous les combats de Pétraitès, pour que [il] puisse, grâce à [lui], continuer de vivre après [s]a mort15 » (Sat., 71, 6). La continuité envisagée par Trimalcion l’amène à concevoir son tombeau comme sa prochaine demeure, et à vouloir y retrouver représentés tous les êtres et objets auxquels il est attaché. Plus loin encore, quand il poursuit la description détaillée de ses attentes, la confusion entre la vie et la mort apparaît dans des détails surprenants (Sat., 71, 9-11) :

Te rogo, ut naues etiam in fronte monumenti mei facias plenis uelis euntes, et me in tribunali sedentem praetextatum cum anulis aureis quinque et nummos in publico de sacculo effundentem ; scis enim, quod epulum dedi binos denarios. Faciatur, si tibi uidetur, et triclinia. Facies et totum populum sibi suauiter facientem. Ad dexteram meam pones statuam Fortunatae meae columbam tenentem, et catellam cingulo alligatam ducat, et cicaronem meum, et amphoras copiosas gypsatas, ne effluant uinum.

Sur le devant de mon tombeau, je te demande de représenter des bateaux, toutes voiles déployées, et moi aussi, siégeant sur une estrade, avec la toge prétexte et cinq anneaux d’or aux doigts, en train de tirer des pièces d’un sac pour les distribuer au peuple, vu que, comme tu sais, j’ai offert un banquet public et deux deniers par personne. Fais aussi des salles à manger, si tu penses que c’est bien. Et tu représenteras tout le peuple en train de s’en mettre jusque-là. à ma droite, tu mettras une statue de ma Fortunata tenant une colombe, avec une petite chienne en laisse, et aussi mon petit chéri, et de grosses amphores plâtrées pour pas que le vin s’échappe.

Trimalcion a à cœur que les représentations présentes sur le monument soient en mouvement : les voiles sont déployées, lui-même est en pleine action, saisi sur le vif dans un moment de gloire, face au peuple qui l’adore. Un détail souligne avec humour la confusion du personnage : il demande avec insistance à Habinnas que les amphores sculptées soient bien cachetées, pour que le vin ne s’en échappe pas… Demande bien incongrue s’il en est, qui confond réalité et illusion.

Au-delà de ce qui est représenté, le soin accordé par Trimalcion à son tombeau, et notamment à l’épitaphe, révèle son obsession d’être enfin reconnu, au moment de sa mort, et de ne pas être oublié (Sat., 71, 12) :

C. Pompeius Trimalchio Maecenatianus hic requiescit. Huic seuiratus absenti decretus est. Cum posset in omnibus decuriis Romae esse, tamen noluit. Pius, fortis, fidelis, ex parvo creuit, sestertium reliquit trecenties, nec unquam philosophum audiuit. Vale. Et tu.

Ci-gît Gaius Pompeius Maecenatianus.

Le sévirat lui fut octroyé en son absence.

Il aurait pu appartenir à toutes les décuries de Rome, mais n’a pas voulu.

Pieux, courageux, fidèle, il est parti de peu et a laissé trente millions de sesterces, sans jamais écouter un philosophe.

Porte-toi bien.

— Toi aussi.

Trimalcion fait référence à la fonction de sévir qu’il a occupée (fonction qui représentait la plus haute réussite pour un affranchi provincial), et relate en quelques lignes sa success story.

Florence Dupont, lors d’une présentation dans le cadre d’une journée sur le Satiricon organisée par l’Association A.T.E., en novembre 2017, a établi un rapprochement entre le tombeau de Trimalcion et le tombeau de Turpio, aux environs de Lyon. La paroi porte une épitaphe gravée sur la face sud-est :


 

Mausolée Lyon

Mausolée du sévir Turpio à Lyon

(photo libre de droits)

Q CALVIO Q L PAL TVRPIONI

SEVIRO

REGILVS CHRESIMVS MURRANVS DONATVS

CHRESTVS


LIBERTEI EX TESTAMENTO

À Quintus Caluius Turpio, affranchi de Quintus, de la tribu Palatina, sévir, ses affranchis Regilus,
Chresimus, Murranus, Donatus, Chrestus (ont élevé ce tombeau) en exécution de son testament.

Le défunt était donc un riche affranchi, membre du collège des Seviri augustales, responsable du culte de Rome et d'Auguste. Le monument funéraire en question a été élevé par des affranchis, en l’honneur d’un autre affranchi, sans mention de descendants ou d’ascendants.

Comme l’a montré Florence Dupont, on retrouve ce dispositif symbolique dans la Cena Trimalchionis : les affranchis sont réunis dans un monde clos où il n'y a que des esclaves et d'anciens esclaves ; sans enfants, ils vivent entre eux à l'écart des ingenui. Ce statut intermédiaire et passager détermine sociologiquement les affranchis, sans passé (ancêtres) ni avenir (enfants) qui leur ressemblent. Ils ne peuvent se reproduire visiblement qu'en affranchissant leurs esclaves, souvent par testament, ce qui explique sans doute l’empressement de Trimalcion à affranchir ses esclaves comme il le fait. Le seul moyen qu’a trouvé Trimalcion de faire partie de la mémoire sociale est donc de posséder un tombeau grandiose. L’obsession de la mort du personnage prend ainsi une autre dimension quand on l’envisage socialement.

***

Il apparaît donc que le rapport que Trimalcion et ses colliberti entretiennent avec le temps donne à ces êtres de papier une épaisseur incroyable, entre comique et tragique. Hommes du peuple triviaux, enchaînant banalités pseudo-philosophiques et clichés politiques, ils sont également ces écorchés en mal-être, conscients que leur statut, malgré l’aisance matérielle, ne les a menés nulle part, et qu’ils seront à jamais des anciens esclaves bloqués par leur affranchissement dans un statut sans passé ni avenir. Le passé est toujours là, tantôt comme un idéal, comme un âge d’or révolu, tantôt comme ce point de départ fondamental, mais dans le même temps fatal : leur affranchissement, en les rendant libres (mais quelle liberté ?) les a condamnés à être des individus de passage, transitoires. Conséquemment, ce sont des êtres sans présent, au bout du compte. Le présent est impossible pour eux en ce sens qu’ils ne réussissent pas à y trouver leur place. La société qui les a produits ne leur donne pas les moyens juridiques et sociaux d’y évoluer, seulement des ressources économiques ; malgré leur richesse, ils ne font que passer, et seront oubliés, dès qu’ils ne seront plus. À moins, comme Trimalcion, d’avoir les moyens de se faire construire un monument funéraire grandiose. Car pour les affranchis, la mémoire sociale, comme la liberté, a un prix.

 

Mots clefs: temps, affranchis, esclaves, comique, société, mémoire

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Programme

Option Tale latin: oeuvre sur programme 2019-2020

Mausolée du sévir Turpio à Lyon

Mausolée du sévir Turpio à Lyon

Cet article inédit constitue la version remaniée d’une conférence.
Journée d’études sur le temps, organisée le 30 mars 2018 par Johana Augier, professeur de CPGE au lycée Louis Barthou à Pau.

Notes 

  1. Voir P. Veyne, « Vie de Trimalcion », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 16e année, n° 2, 1961, p. 213-247.
  2. Voir É. Wolff, « La mort symbolique d’un souverain dans le Satyricon de Pétrone », dans La Mort du souverain entre Antiquité et haut Moyen Age, Paris, Éditions Picard, 2003, p. 121-125.
  3. Le texte latin est celui de l’édition CUF. Toutes les traductions sont celles de Liza Méry, dans Romans grecs et latins, aux Belles Lettres (Editio Minor), paru en 2016. Les références à l’œuvre de Pétrone sont présentées sous la forme suivante : abréviation Sat. et numéro du chapitre et des paragraphes.
  4. Dans les riches maisons, il y avait parfois des esclaves faisant fonction d’horloge, celui-ci était seulement chargé de dire l’heure, comme on peut le lire chez Sénèque par exemple (De breuitate uitae XII, 6), mais le fait que cet esclave soit employé pour décompter le temps jusqu’à la mort est une originalité du personnage de Pétrone.
  5. Cet usage n’a rien d’original ; on a ainsi trouvé des squelettes tels que celui de Trimalcion à Pompéi, et il est attesté que cela remonterait aux Égyptiens, comme on le comprend à la lecture d’un passage des Histoires d’Hérodote (II, 78).
  6. Épicharme et Sophron assimilaient l’homme à une outre dès le ier siècle avant J.-C. De même on trouve l’analogie de l’homme à la mouche chez Hérode, et celle à la bulle chez Perse, Varron et Lucien.
  7. Les deux interventions de Séleucus et de Philéros fonctionnent ensemble. En effet, les deux personnages évoquent tous deux le riche affranchi Chrysanthe qui vient de décéder. Mais tandis que Séleucus se concentre sur ses derniers moments et insiste sur sa fin pathétique, Philéros pour sa part fait l’éloge du personnage sous l’angle de sa fortune et de sa réussite. Ainsi, le second construit son discours en opposition avec celui de Séleucus pour s’ériger contre son nihilisme.
  8. Sed laborat hoc tempore.
  9. Sat., 44, 1-2 : Narrat is quod nec ad terram pertinet, cum interim nemo curat quid annona mordet. Non mehercules hodie buccam panis inuenire potui. Et quomodo siccitas perseuerat ! Iam annum esuritio fuit ; « Il nous fait des beaux discours dont tout le monde se fiche, lui, et pendant ce temps-là, personne se demande de combien on va nous amputer avec le prix du pain. Pas moyen de trouver une bouchée de pain aujourd’hui, par Hercule. Et comme elle dure, la sécheresse ! Ça fait un an qu’on a la disette. »
  10. Sat., 44, 3 : « Maudits soient les édiles qui sont de mèche avec les boulangers : “Rends-moi service, c’est à charge de revanche !” Et c’est pour ça que les petits travaillent, parce que pour les gros bonnets, c’est tous les jours Saturnales. »
  11. Voir Fl. Dupont, Le Plaisir et la Loi, Paris, Maspero, 1977.
  12. Sat., 36, 8 ; 37, 3 à 38, 16 ; 41, 3-5 ; 57, 2-11 ; 58, 2-14.
  13. P. Veyne (2001).
  14. P. Veyne (2001), p. 280.
  15. Nous avons adapté les pronoms personnels de la traduction au style indirect ; dans le texte latin original, Trimalcion s’adresse à Habinnas : « ut secundum pedes statuae meae catellam pingas et coronas et unguenta et Petraitis omnes pugnas, ut mihi contingat tuo beneficio post mortem uiuere. »
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