L'homme et l'animal dans le monde gréco-romain

Introduction  

L’animal, comme être vivant, instrument social et religieux, et naturellement ressource alimentaire, participe à la culture gréco-romaine et s’y manifeste de très nombreuses façons. Ses aspects les plus remarquables sont, bien sûr, ceux qui caractérisent l’animal « romain » tout en étant étrangers à nos représentations actuelles ; mais les comportements romains similaires aux nôtres, et que nous prolongeons dans la modernité, sont également des repères importants pour construire ce double rapport nécessaire (de familiarité et d’étrangeté) aux formes antiques de notre civilisation.

La plupart des témoins littéraires du statut de l’animal à Rome et des différents rôles qu’il y joue date d’une époque (Ier siècle av. J.-C. et au-delà) où l’apport substantiel de la culture grecque, en ce domaine aussi, a été entièrement incorporé dans le modèle latin et on ne doit pas s’étonner de constater à Rome de nombreuses pratiques déjà présentes en Grèce à l’époque classique. Grâce au goût prononcé des peintres et tailleurs de mosaïques antiques pour les décors animaliers, nous disposons de témoignages iconographiques, parfois plus anciens, et d’un intérêt évident pour une appréhension suggestive des relations entre homme et animal dans le monde romain.

Animaux de compagnie

Une caractéristique frappante du rapport des Romains à l’animal est la place des animaux de compagnie dans la vie quotidienne, et la variété considérable des espèces concernées, de la cigale au macaque et de la caille à la murène. Dans les villes, le chien est sans doute, depuis toujours, l’hôte le plus fréquent, à travers de nombreuses races et en particulier le « bichon maltais » (catulus melitaeus), dont les Grecs raffolaient déjà (Μελιταῖον κυνίδιον), et qui allie à un gabarit petit et pratique une grande vivacité et un tempérament câlin ; le lièvre et le lapin, animal espagnol mal connu des Grecs, symbole érotique et cadeau que l’on se fait traditionnellement entre amants, apparaît lui aussi, libre ou au bout d’une laisse, dans des représentations de scènes intimes. Les Romains avaient aussi beaucoup d’oiseaux parleurs et d’oiseaux chanteurs. Les premiers étaient d’abord indigènes (geais, pies, étourneaux et corbeaux, en particulier), mais concurrencés dans l’aristocratie par les oiseaux exotiques (le perroquet et le mainate indien) ; le dressage de ces oiseaux était une activité professionnelle reconnue et très représentée. Les oiseaux chanteurs proprement dit (rossignols, chardonnerets,…) étaient également appréciés, mais on leur préférait des oiseaux plus familiers avec l’homme, comme la perdrix et la caille, ou affectueux comme la colombe et l’oie. L’affection que leur portaient les Romains se révèle aussi dans les surnoms tendres que se donnent les amants, qui sont des « noms d’oiseaux » : « Dis-moi : ‘Mon oisillon, ma colombe, mon petit chien, mon hirondelle, mon alouette, mon passereau, mon mignon’ » (Dic igitur med aniticulam, columbam, catellum, / hirundinem, monerulam, passerculum, putillum, Plaute, Asinaria, vers 693-694).

Plus typique et moins connue est la présence fréquente dans les habitations de serpents, couleuvres pour la plupart, véritablement domestiqués, qui fait dire à Pline (Histoire naturelle, XXIX, 22, 72) : « on nourrit communément des couleuvres (anguis Aesculapius) dans les maisons ; et si les incendies n’en consumaient les germes, rien, dans l’univers, ne résisterait à leur multiplication ». Inoffensives ces bêtes à sang froid pouvaient être portées en collier, pour rafraîchir les femmes de la jet-set romaine (Martial, VII, 87) [1].

Les Romains avaient aussi des singes (cercopithèques) à la maison, qui jouaient communément avec les enfants, et des fauves apprivoisés. Si, dans certains cas, il y eu des effets de modes éphémères, la cohabitation courante avec des animaux de tous types, est une disposition constante des Romains et parfois dangereuse pour l’ordre public comme en témoigne une loi du code de Justinien (Institutiones, 4. 9) qui « interdit de se promener avec un sanglier, un ours ou un lion dans les lieux publics » ! (Ceterum sciendum est aedilitio edicto prohiberi nos canem verrem aprum ursum leonem ibi habere, qua vulgo iter fit).

De nombreuses anecdotes circulent dans la littérature, signalant des attachements profonds et mutuels d’hommes et d’animaux, qui s’expriment aussi, à la suite d’une tradition grecque (Anthologie Palatine, 12), dans des épitaphes funéraires à des animaux de compagnie, sans doute par ailleurs véritablement enterrés et déplorés : cigale, sauterelle, moineau, perdrix, chat,… (Martial I, 110, sur la chienne de Publius, Issa est passere nequior Catulli…). Martial donne dans une épigramme (VII, 87) une idée de cette variété et de cette tendance profonde : « Si Flaccus, mon ami, se plaît à avoir une chouette aux longues oreilles ; si Canius est heureux de posséder un noir Éthiopien ; si Publius témoigne le plus tendre attachement pour une petite chienne ; si Cronius aime un singe qui lui ressemble ; si l'ichneumon redoutable (au serpent et au crocodile) fait l'amusement de Marius ; et toi, Lausus, si la pie qui te salue te cause tant de plaisir ; si Glacilla lie autour de son cou un serpent glacé ; si Thelesina fit ériger un tombeau à son rossignol ; pourquoi le témoin des goûts bizarres de ses maîtres, n'aimerait-il pas la figure gracieuse de Labyca, qu'envierait Cupidon lui-même » [voir chapitre 4].

Les animaux de spectacles

Sincère et démonstrative, la zoophilie culturelle des Romains se manifeste aussi dans les spectacles de foire, où s’exhibent des charmeurs de serpents, des ours acrobates, des lions pacifiques, des singes farceurs, ou des oiseaux savants ; dans des combats publics de coqs et de perdrix, héritage grec et occasions de paris pour une couche plus populaire que celle des turfistes de l’amphithéâtre ; dans les défilés de triomphe des généraux vainqueurs en orient (une mode depuis Alexandre, que Pompée voulut imiter en entrant sur un char tiré par des éléphants - qui ne purent passer par les portes de la ville -, et que suivit Antoine défilant sur un char conduit par des lions) ; et dans les parcs naturels et ménageries privées que se confectionne l’aristocratie romaine, pour l’agrément et parfois la gourmandise. Les zoos romains, avatars des paradis orientaux (paradisus, forme latine du grec παράδεισος, dérivé d’un mot iranien) sont moins des réserves de chasse à la mode hellénistique que des parcs animaliers de délassement, et principalement des ménageries (d’animaux partiellement apprivoisés ; voir Pline, Histoire naturelle, VIII, 25) et des volières privées.

C’est naturellement lors des jeux du cirque que ce penchant est le plus spectaculaire, quand dans l’amphithéâtre des bestiarii (en grec θηριομάχοι), nettement distingués des gladiateurs, affrontent des fauves par obligation - ou par goût. Car, même si le statut de ces hommes est peu honorable, certains descendent volontairement combattre des bêtes : ils sont alors plutôt appelés des venatores (voir venatio), comme les chasseurs ordinaires. D’après Pline (Histoire naturelle, VIII, 24) Pompée aurait fait paraître à ces occasions 410 léopards et Auguste 420. Le cirque est très consommateur d’animaux exotiques et certaines espèces de fauves du Proche-Orient ou d’Égypte disparurent pratiquement à cause d’une surexploitation de loisir, comme l’éléphant numide dut son extinction aux effets conjugués de la chasse, du cirque, et du recrutement militaire. Une liste des pensionnaires de la ménagerie impériale adossée au Colisée et fournissant les besoins ludiques répertorie au IIIe siècle 10 girafes, 60 lions, 30 léopards, 6 hippopotames, 32 éléphants, 10 hyènes, etc. Au cours des 26 venationes bestiarum Africanarum données par Auguste 3 500 bêtes moururent. Le spectacle le plus passionné des jeux, qui devinrent la principale institution de l’État byzantin romain, était la course de char de l’hippodrome, au point que la ville était partagée en deux clubs et factions rivales (les Bleus et les Verts) au pouvoir politique considérable et capables de produire des émeutes comme celle de 532, qui entraîna l’incendie d’une partie de la ville et le massacre de 35 000 hommes dans l’hippodrome.

Ces usages de l’animal relèvent de l’agrément, que les animaux aient été entièrement domestiqués ou seulement en partie apprivoisés, comme les oiseaux (souvent en cages) ou les belettes requises à la ville comme à la campagne pour se débarrasser des rongeurs, et jamais remplacées dans ce rôle par le chat (très discret en Grèce, introduit d’Égypte sans conviction dans la péninsule italienne par le sud, et se manifestant plus nettement à partir d’Auguste). Mais les parcs animaliers pouvaient avoir une fonction plus utilitaire et servir de réserves alimentaires. Outre les animaux domestiques indigènes et traditionnels, élevés principalement pour l’alimentation (suidés, bovidés, capridés, ovidés) ou pour le travail (chevaux, bœufs, ânes, chiens), dont les races étaient sélectionnées et améliorées depuis longtemps, les Romains exploitèrent en parcs à gibier, plans d’eau fermés ou bâtiments spécialisés toutes sortes d’animaux : lièvres, puis gibier de terre (en leporarium ou vivarium), oiseaux (en aviarium) escargots (en cochlearium), huîtres (en ostrearium), poissons (en vivier appelé piscina)…[2].

Les catégories zoologiques

         Les différents usages des animaux permettent en partie seulement de retrouver les catégories culturelles et linguistiques qui cernent l’animal romain. Ainsi les espèces animales dites mansuetae (« accoutumés à venir à la main », ad manum venire suetum, comme dit Festus, de la signification des noms 11 ; équivalent latin du grec χειροήθης) englobent les animaux domestiques, familiers, mais aussi les espèces sauvages non farouches, ou des individus domptés et apprivoisés. Les bestiae sont, par excellence, (comme en grec θήρες\θηρία) les bêtes sauvages, opposées aux pecudes (bétail), mais le mot est parfois précisé par ferae (de ferus), d’une part, et par domesticae, de l’autre. Cette distinction s’applique principalement aux quadrupèdes. Le terme « bestiaire » au Moyen-Âge, désigne donc stricto sensu les « bêtes » terrestres, à l’exclusion des oiseaux (aves) dont on traite dans des  « aviaires ». Du point de vue lexical, on peut aussi remarquer qu’en grec comme en latin (et en français) les animaux de la mer ont souvent des noms empruntés à ceux de la terre : le loup (lupus), le lion (leo), le scorpion (scorpius), le merle (merula), l’âne (asinus)… désignent des poissons. Pour ces noms, comme pour ceux de toutes les espèces (certains étant très stables d’une langue à l’autre, tels λέων, leo, lion ; βοῦς, bovis, bœuf ; etc.), les Latins, comme les Grecs, affectionnaient par ailleurs les rapprochements étymologiques, souvent fantaisistes, mais toujours éclairants. Isidore de Séville (VI-VIIe siècle) en est un prestigieux témoin : bestiae vient ainsi « de la violence (vis) de leur cruauté ; on les appelle ferae (fauves) parce qu’elles sont emportées (ferantur) par leurs instincts » (Étymologies, 12.2.1). Il explique et motive ainsi panthera en recourant au grec comme désignant un animal « ami de tous (grec πᾶν) les animaux (grec θῆρες) » (ibid. 12.2.8), le nom des oiseaux (aves) par le fait qu’il n’ont pas de route (viae) déterminées, mais se déplacent hors des voies habituelles, le synonyme alites parce qu’ils gagnent les hauteurs grâce à leurs ailes (ali[s al]ta) » (ibid. 12.7.3) [3].

On ne peut traiter de l’implication et des usages de chaque animal dans la société romaine. Retenons cependant le cheval, le bœuf et le chien qui forment un trio crucial d’animaux aux fonctions complexes, de nature à la fois économique, militaire, religieuse, ludique et somptuaire.

Le cheval, la richesse et la guerre

À Rome, comme à Athènes, la possession d’un cheval - et la capacité économique de l’entretenir - constitue un critère sociologique fondamental, car il détermine un rang social et politique et définit une classe (equites, et en Grèce οἱ ἱππεῖς). Signes extérieurs de richesse et d’appartenance à une élite, les chevaux servent, en paix comme en guerre, à la chasse comme à la parade [4]. Ils constituent le principal moyen de transport terrestre, pour les hommes, et s’ils sont aussi utilisés en attelage (et chariot) pour les marchandises, la mule reste la bête de somme par excellence et, après le bœuf, l’animal de trait le plus commun.  Le rôle clé de la cavalerie dans les conflits méditerranéens entraîne toute une économie et une production d’aménagements liées aux chevaux, y compris des modèles de bateaux, les « hippèges » (hippagogi, hippagi), spécialement étudiés pour le transport des chevaux. On ne s’étonne pas, du coup, que les chevaux aient été si bien et si tôt connus, que les races adaptées à la guerre (thessalienne, sicilienne, espagnole) aient été soigneusement entretenues et commentées dans les traités d’art équestre, qui comptent parmi les plus anciens traités techniques (grâce à l’Athénien Simon, au Ve siècle, et à Xénophon, au IVe siècle, lequel fut souvent adapté ou prolongé en latin), et qu’enfin la médecine hippiatrique, souvent exercée par des militaires, fût un savoir très développé. Le terme de mulomedicina (équivalent de ἱππιατρικὴ τέχνη) peut d’ailleurs à soi seul désigner tout l’art vétérinaire.

Le bœuf, le labour et le sacrifice

Le bœuf touche à d’autres questions. Même si la situation est moins spectaculaire qu’en Grèce, il est au centre d’un paradoxe culturel puisqu’il supporte la tâche fondamentale de civiliser l’homme par le labour, dont il est l’artisan, et la culture céréalière qu’il rend possible, et que simultanément, au lieu de recevoir le salaire de sa peine, il paye le tribut le plus lourd à l’arrangement entre les hommes et les dieux, pour lesquels il est l’animal sacrificiel typique. Même s’il n’est pas le seul serviteur de cette alliance religieuse (on sacrifie le bétail en général), et qu’il est parfois associé aux deux autres pièces principales du pecus dans un sacrifice (sacrificium) fameux au dieu Mars, appelé suovetaurilia et réunissant porc (sus), bélier (ovis) et taureau (taurus), il est bien le principal instrument - voire le fondement - culturel de Rome, bon à tout faire, comme le dit en grec le Romain Élien (Personnalité des animaux, 2.57) : « La race bovine est vraiment utile à tous égards, qu’il s’agisse de participer aux travaux de la terre ou de transporter diverses charges. C’est l’idéal pour remplir les pots à lait, embellir les autels, donner du lustre aux fêtes ou alimenter un festin. D’ailleurs, même mort, le bœuf est une créature noble et digne d’éloges. Le fait est qu’il naît de sa carcasse des abeilles [5], animal particulièrement travailleur et qui fournit le meilleur et le plus doux des produits qui existent sur la terre : le miel. »

Le chien, la garde et la chasse

Le chien est, humainement, le plus sociable des animaux, et il seconde l’homme dans ses entreprises économiques élémentaires : la protection du bétail, des biens et de sa personne, la capture des proies. Son nom (canis, en grec κύων) sert à désigner la chasse en général (venatio, κυνηγετικά), une activité d’élite de la plus haute importance, omniprésente dans la mythologie gréco-romaine, et pour laquelle l’engouement romain n’a jamais faibli, donnant lieu à une littérature abondante qui manifeste une expérience technique remarquable. Des trois types de chasses, au gibier terrestre, aux oiseaux (avicupium, ἰξευτικά) et aux animaux marins (ἁλιευτικά), c’est assurément la plus noble, et elle se conduit de préférence à courre (avec un lévrier laconien si possible). Présent dans les montagnes et les pâturages, les cabanes et les palais, dans la rue et sur les lits, honoré de noms flatteurs ou de tendres diminutifs le chien [6] est aussi présent au ciel sous la forme du Grand Chien (d’Orion), de Procyon (le petit chien), et encore, triplement d’honneur, par la constellation officielle des Chiens de chasse (canes venatici) située entre l’Ourse et le Bouvier.

L’apport romain aux connaissances grecques

Sur le monde animal, les Romains n’ont pas enrichi le savoir biologique, anatomique ou physiologique recueilli et élaboré par Aristote (IVe siècle av. J.-C.) en Grèce ; les traités romains sont davantage de zootechnie (médecine hippiatrique ; techniques d’élevage ou de chasse ; remèdes contre les venins, les morsures et les piqûres d’animaux ; procédés de transformation alimentaire), ou ne contribuent aux connaissances zoologiques que de manière indirecte. Ainsi en est-il des œuvres médicale, en particulier avec Galien qui, à Rome, pratique à l’occasion, dans des exhibitions publiques, des dissections et des vivisections animales et recommande de disséquer des singes pour appréhender l’anatomie interne de l’homme. Cependant, Pline et Élien, les deux Romains non médecins qui ont laissé une œuvre zoologique substantielle ne sont pas des découvreurs mais des compilateurs.

L’animal n’est pas non plus à Rome un enjeu philosophique majeur, même si les écoles se disputent sur la question morale de savoir si l’homme peut exploiter librement ces créatures faites pour lui, comme le pensent les stoïciens, dont Cicéron (Tusculanes, I, 28, 69) se fait l’écho : « nous voyons que la terre est peuplée d'animaux, les uns pour nous nourrir, les autres pour nous vêtir ; ceux-ci pour traîner nos fardeaux, ceux-là pour labourer nos champs (multitudinem pecudum partim ad vescendum, partim ad cultus agrorum, partim ad vehendum, partim ad corpora vestienda) » ; ou s’ils ont une raison (ratio, λόγος) et doivent être tenus à ce titre pour des partenaires de l’homme. Mais la question, qui semble parfois davantage une controverse d’école qu’un cas de conscience, n’a pas l’acuité qu’elle a traditionnellement dans le monde grec, où des penseurs, depuis Pythagore, convaincus que les âmes changent de corps (la métempsychose rendant éphémère, voire illusoire la différence entre les hommes et les bêtes) et scandalisés par le sacrifice et la sarcophagie, sont tentés par le végétarisme. Régulièrement, à Rome, l’animal sert plutôt, comme dans l’Histoire naturelle de Pline, à stigmatiser l’amoralité de l’homme (comparé à la vertu naturelle des bêtes), et son goût ravageur pour le luxe (dans la passion des perles, l’exploitation forcenée des murex pour la pourpre, la consommation de chair d’animaux estimés, sacrés ou philanthropes, comme le rossignol, le paon ou le dauphin).

Les usages symboliques

On estime, enfin, que les animaux jouent dans une culture des fonctions symboliques et expriment un imaginaire poétique et idéologique. Mais la symbolique (surtout animale) est un sujet « mou », souvent trop vite expédié, en tout cas non résumable : le chien à Rome ne symbolise rien, ou tant de choses qu’il vaut mieux se taire, ou du moins ne rien conclure. Plutôt qu’un schématisme qui tend à universaliser les figures mieux vaut faire fond sur des pratiques régulières. Les animaux à Rome interviennent, dans la vie et dans les textes, non pas selon une valeur symbolique mais en fonction d’un potentiel de pertinence. Il est clair que tous les oiseaux ne sont pas mantiques et que les oiseaux de proie sont à Rome comme en Grèce des animaux fatidiques (ornithomancie) et des messagers des dieux ; mais la divination se fait aussi par les grains de farine ou les poissons (ichtyomancie), et, comme le dit le devin d’Astérix, on pouvait lire dans toutes les bêtes ! Cette situation aboutit à une relative indépendance entre les oiseaux de proie et la divination, si bien que la valeur ‘religieuse’ ou ‘mantique’ d’un rapace peut être totalement absente d’un texte ou d’un contexte de représentation. L’aspect ‘symbolique’ des animaux est sans doute appréhendé de façon plus satisfaisante à travers des récits clés de la tradition littéraire, des anecdotes célèbres et des scènes récurrentes de la mémoire romaine. Car les animaux ont, naturellement, une histoire romaine où dominent certaines vedettes : les Oies (anseres) du capitole, la Louve (lupa) emblématique de Rome dont les Latins n’hésitaient pas à dire qu’elle était en fait une catin (dans un lupanar), le Pivert (picus) de Mars, les Vautours (voltures) de Romulus confondus parfois avec les aigles de la légion romaine, etc.

Pour mieux percevoir le statut des animaux, l’imaginaire des hommes et le quotidien des bêtes, outre l’iconographie très riche et ‘parlante’ (voir en particulier les mosaïques de Piazza Armerina ou la mosaïque de Palestrina), au-delà des textes historiques ou naturalistes, et mises à part les fables (d’Ésope à La Fontaine en passant par Phèdre) dans lesquelles souvent on ne sait plus qui parle et en quel monde, deux genres littéraires se distinguent par leur richesse suggestive et leur charme pédagogique : les proverbes (asinus asinum fricat, homo homini lupus, aquila non capit muscas… γέρων πίθηκος οὐχ ἁλίσκεται…) et les épigrammes.

Arnaud Zucker, Université de Nice

Quelques pistes bibliographiques :

Jacqueline Amat, Les animaux familiers dans la Rome antique, Paris, Les Belles Lettres, Paris, 2002

Liliane Bodson, La zoologie antique. Choix de textes grecs et latins [traduits, annotés, illustrés], deux fascicules, 28 et 20 pp., Supplément au Bulletin de l’A.R.E.L.A.B. (Association régionale des Enseignants de Langues Anciennes de l’Académie de Besançon), 21 (1984)

Liliane Bodson, « Les animaux dans l’Antiquité : un gisement fécond pour l’histoire des connaissances naturalistes et des contextes culturels », in Acta Orientalia Belgica, 14, 2001 : L’animal dans les civilisations orientales. Henri LIMET in honorem, pp. 1-27

[http://engdep1.philo.ulg.ac.be/Zoologica/lbodson/bibl/ActaOrient.pdf]

Jean Bouffartigue, « Problématiques de l’animal dans l’antiquité grecque », dans Lalies, 23, 2003, pp. 131-168

Jacques Dumont, Les animaux dans l’antiquité grecque, Paris, L’Harmattan, 2001

Jocelyn M. C. Toynbee, Animals in roman life and art, London, Thames and Hudson, 1973

 

[1] Les noms de serpents sont très stables du latin au français et permettent des animations étymologiques et culturelles (serpens, draco, vipera, basiliscus, aspic, amphisbaena, coluber, boas ou serpent ‘bœuf’ bovae , Pline, Histoire naturelle, VIII, 37)

[2] Ces termes usent d’un suffixe (-arium), très développé en latin dans ce sens et encore productif (aquarium, vivarium, terrarium, serpentarium…) qui désigne des espaces ou des objets.

[3] Voir aussi Isidore, Étymologies 12.1.3 : « On dit en latin animalia ou animantia parce que la vie les anime (animentur) ». Cf. Varron, Langue latine, 5.11 (alites ab alis, volucres a volatu) ; ce dernier ajoute que beaucoup de noms d’oiseaux (huppe, coucou, corbeau, hirondelle, chouette, hibou) sont tirés du cri de l’espèce (de his pleraeque ab suis vocibus ut haec : upupa, cuculus, corvus, hirundo, ulula, bubo).

[4] Une anecdote célèbre raconte comment les Sybarites, d’un raffinement qu’on se plaisait à qualifier dédaigneusement de ‘grec’, apprirent à leurs chevaux à danser, si bien qu’à l’heure du combat ils ne surent faire autre chose, sur l’air des trompettes martiales, et entraînèrent la déroute de leurs maîtres.

[5] Voir Antigone, Merveilles, 19.

[6] Le nom du chien permet de rayonner sur un vaste lexique, incluant par exemple le singe à tête de chien (cynocephalus, κυνoκέφαλος), la plante ‘rose du chien’ (cynorrodon, κυνόρροδον), la chaleur du lever de Sirius (canicula), etc.

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