Les mots du doute en grec

 

Depuis qu’il y a des philosophes, et qui pensent, il est de bonne méthode de douter. Socrate est la figure emblématique du doute : « je sais que je ne sais rien » est le préalable d’une recherche de la vérité des notions. Ce doute systématique, méthodique, est ce qui oppose les véritables philosophes aux sophistes, qui ne se posent pas la question de la vérité, croyant savoir avant même de se poser la question. Le doute est ainsi considéré comme nécessaire, positif et créatif dans la pensée grecque et l’est ensuite resté : un philosophe qui doute, c’est une notion redondante et pléonastique. Pourtant, quand on s’intéresse à la vérité des mots, on peut voir que le vocabulaire même des Anciens, constitué avant qu’il y ait des philosophes, prouve que le doute n’est pas aussi bien considéré à l’origine.

Il n’est pas non plus inutile de savoir que la langue française a connu des évolutions sémantiques instructives : à l’origine, doute a signifié crainte1 puis hésitation, incertitude, l’antonyme de certitude, assurance et douter a signifié craindre, redouter2, puis hésiter, ne savoir que faire ou dire. Quant à se douter de, c’est avoir un pressentiment, une opinion. Dans la même famille, on note la disparition d’un mot, doutance, signifiant dans l’ancienne langue populaire ou argotique doute, soupçon. Une certaine ambiguïté s’étend aussi sur le sens de l’adverbe douteusement3, sur l’adjectif douteux4, sur l’expression sans doute5. Ainsi le sens des mots de cette famille, bien qu’elle soit exprimée par des mots simples, n’est pas lui-même simple et uniforme.

Dans les langues anciennes, d’où notre vocabulaire est issu, la notion de doute est primitivement exprimée par des termes qui ne sont pas aussi positifs que l’est la conception des philosophes.

É. Benveniste6 a montré comment le doute a été exprimé par des termes issus de la racine indo-européenne * dwey-, signifiant craindre : elle a fourni en grec le mot de la crainte, neutre déos (< * dewey-os), le parfait à sens de présent deidô, pluriel dedimen (* de-dwoy-a, * de-dwi-men)7. Or, formellement, le nombre deux est exprimé par des termes remontant à un même radical * dwei8 ; Benveniste rapproche des dérivés grecs : dans * de-dwoy-a « je crains » qui apparaît sous la forme deidô chez Homère (et ensuite refait en dedia en attique, à côté de dedoika), le radical dwoy- peut être formellement rapproché du radical qui apparaît dans l’adjectif dwoy-os « double » (un même rapprochement peut être constaté en arménien entre erknc’im « je crains » et erku « deux »). Dans le verbe grec, l’alternance radicale ancienne entre le singulier de-dwoy-a et le pluriel de-dwi-men ( « nous craignons ») est du même type que celle observée dans le numéral dwey, dwoy ou dwi- (cette dernière forme apparaît en premier terme de composés). Pour savoir si cette identité n’est que pur hasard ou s’il y a véritable lien sémantique entre ces deux radicaux, Benveniste a cherché des exemples d’emplois qui reflètent un état de langue ancien.

Ainsi, dans l’Iliade, 9, 229-239, au cours de l’ambassade des chefs grecs dépêchée auprès d’Achille qui reste sous sa tente, pour le convaincre de reprendre le combat9, Ulysse salue Achille : « … nous prévoyons un grand désastre et nous avons peur (deidimen) ; voici ce qui est en doute (en doièi) : préserverons-nous nos vaisseaux ou les perdrons-nous ? » Comme l’écrit Benveniste10, « le texte même, rapprochant dans la même phrase deidimen et en doièi, éclaire, comme par une démonstration d’école, leur relation. L’expression en d(w)oyèi (esti) signifie proprement ’la chose (est) en double, en doute, in dubio’, c’est-à-dire ’elle est à redouter’. » L’exemple de l’Iliade prouve le lien sémantique (et non plus seulement formel) entre dwey- « craindre » et dwey- « double » : craindre, c’est le sentiment né de la situation où on est partagé, double, où on doute, au sens de l’ancien français, au sens du français moderne redouter. Cette liaison fondamentale entre deux et crainte, entre doute et, si l’on ose ainsi écrire, redoute, se trouve aussi en latin, avec duo (deux), dubius (douteux) et dubitare (douter)11, en allemand avec zwei et zweifeln et dans d’autres langues indo-européennes.

Cette liaison étymologique entre craindre et deux, double, nous l’avons retrouvée dans une série de mots grecs, pour la plupart des composés dont le premier terme exprime la dualité et qui signifient soit hésiter soit craindre soit être entre une solution et une autre, bref être dans le sentiment que génère une situation intenable, instable, le doute résultant d’une position médiane, entre une solution et une solution opposée. Ce qu’expriment ces mots, c’est l’incapacité où se trouve un sujet pour choisir, la dualité des sentiments, des avis, des opinions empêchant la certitude et la décision qui supposent l’unité de la personne12.

Il y a d’abord une série de mots où le premier terme est d(w)i-13 > di-, souvent avec un –s- final comme marque d’adverbe. Ce terme di-(s)- « deux » est d’ailleurs présent dans un adverbe et un adjectif qui en est dérivé : l’adverbe dikha14 signifie couramment au sens concret « en deux » mais dans l’acception qui apparaît le plus anciennement il signifie « en doutant » ; c’est ainsi dans l’Odyssée, 22, 330-337 : dans le massacre des prétendants de Pénélope par Ulysse, l’aède Phèmios cherche à éviter la mort. La cithare en mains, debout auprès de la poterne, il était anxieux, son coeur dans le doute (dikha de phresi mermèrizen), soit il sortirait de la grand-salle pour se réfugier auprès de l’autel du grand Zeus protecteur de la cour… soit (restant dans la grand-salle) il bondirait pour prendre Ulysse par les genoux et le supplierait. Dikha exprime l’alternative15 qui rend anxieux Phèmios et est développé par è…è soit … soit…16 L’adverbe dikhtha17, de même sens que dikha, apparaît deux fois chez Homère. Dans l’Odyssée (1, 23), l’oeuvre la plus récente des deux épopées, il est employé dans l’acception banale et concrète (il s’agit des Faces-Brûlées, Éthiopiens, répartis en deux [groupes], vers lesquels se dirige Poséidon) ; mais dans l’exemple de l’Iliade (16, 433-438), dans les paroles de Zeus à sa soeur-épouse Héré, le dieu gémit : « Hélas pour moi, puisque le destin de Sarpédon, qui m’est très cher, est de subir le joug de la mort. Mon coeur en ma poitrine demeure agité en deux directions (dikhtha de moi kradiè memone phresin hormainonti), se demandant si je (è) dois l’arracher vivant au combat… ou si (è) je dois le dompter sous les mains de Patrocle. » Crainte et hésitation entre deux actions opposées, tel est le doute qui amène Zeus à gémir.

De dikha est tiré l’adjectif dissos18 (ionien = attique dittos) signifiant « double », qui n’est guère employé pour exprimer le doute ou l’ambiguïté, mais principalement pour la gémellité comme substitut du numéral simple. Tout au plus, dans l’Électre de Sophocle (644-645), les visions (phasmata) de Clytemnestre se produisent dans des dissôn oneirôn « des rêves ambigus, au sens douteux ». Dans la Politique d’Aristote (2, 3, 2 = 1261 b 20-30), to ditton19 désigne le sens double d’un mot tel que « tous », signifiant « l’ensemble des êtres » ou « chacun d’eux en particulier » et ce double sens signifie par là-même son ambiguïté : le sens est douteux, mal défini. On cite aussi un exemple de ce sens dérivé (ambigu, douteux, parce que double) chez Lucien (iie siècle de notre ère) dans l’Alexandre (10), pour un personnage (dittous tinas kai amphibolous20kai loxous) « rédigeant des oracles à double sens, équivoques et tordus » : un exemple aussi chez le Pseudo-Lucien21, dans le Philopatris (15), à côté aussi de amphibolos, pour qualifier le destin (heimarmenè). Dérivé de dikhtha, l’adjectif dikhthadios apparaît deux fois chez Homère, dans l’Iliade ; en 9, 411, dans la réponse d’Achille à Ulysse, il s’agit des Kères (déesses de mort) de deux espèces (dikhthadias kèras) qui doivent, selon ce que lui a dit Thétis sa mère, emporter Achille vers la mort. Mais en 14, 20-22, le vieux Nestor, voyant le spectacle effrayant du mur des Achéens abattu sous les coups des Troyens et les Achéens fuyant, « s’agitait, le coeur déchiré entre deux (partis22) (hormaine daïzomenos kata thumon dikhthadi[a]), se demandant s’il (è) irait dans la foule des Danaens aux rapides chevaux ou s’il (è) irait vers l’Atride Agamemnon. » Après avoir ainsi douté, « à la réflexion, il lui parut meilleur d’aller vers Agamemnon. » La crainte à la vue de ce spectacle terrible l’a fait hésiter et douter un instant23.

Dikha apparaît aussi sous la forme dikho au premier terme de quelques composés, souvent relativement tardifs. Il a bien existé un nom abstrait ionien dikhostasiè (plus récent, en attique, dikhostasia), exprimant chez Théognis de Mégare, poète du vie siècle (1, 78) l’état où l’on flotte, irrésolu (on est dans un « entre deux »)24 ; le verbe dikhostateô signifie « être en désaccord » dans la langue classique et, tardivement, est employé pour les sentiments de personnes qui « doutent, sont incertaines » (Alexandre d’Aphrodise, ii-iiie siècle de notre ère, Problèmes, 1, préface : dikhostatousi).

Le doute est aussi exprimé par quelques autres composés en dikho- , tous tardifs : dikhognômôn apparaît chez Plutarque (De l’éducation des enfants, 11 c), coordonné à un adjectif de sens proche : peri de tou rhèthèsesthai mellontos, amphidoxos eimi kai dikhognômôn, kai tèide kakeise klinôn fôs epi plastiggos pros oudeteron rhepsai dunamai, polus d’oknos ekhei me kai tès eisègèseôs kai tès apotropès tou pragmatos, « Sur ce qui va être dit, je suis incertain et partagé entre deux opinions et, inclinant tantôt d’un côté tantôt d’un autre, comme sur le plateau d’une balance, je ne puis pencher d’aucun côté, une grande hésitation me tient, me faut-il introduire cette pratique ou en détourner ? » Ce doute qui retient l’action et torture, la phrase de Plutarque le définit à merveille. Le verbe formé à partir de l’adjectif, dikhognomoneô, signifie dans la langue classique « penser différemment (avec sujet au pluriel) » mais il faut signaler un emploi intéressant du verbe, qui fait saisir comment on passe du sens « être d’avis différent » au sens de « douter », chez le philosophe Jamblique (ive siècle de notre ère), cité dans le florilège de Stobée (2, 33, 15) dans un écrit Sur la concorde25 : huph’henos men gar tis noèmatos kai mias gnômès kubernômenos homonoei pros héauton, dikhognômonôn de pros heauton kai anomoia logizomenos distasiazei « tandis qu’une personne gouvernée par une seule pensée et une seule opinion est en accord avec soi, celle qui est d’avis différent avec soi-même et qui a des réflexions opposées est en guerre intestine avec soi ». L’adjectif dikhonoos (contracté en dikhonous) signifie souvent fourbe mais chez Philon de Judée, De sacrificiis Abelis et Caini, 32), il signifie, si l’on en juge par le contexte26, « qui n’a pas un esprit sûr, dont la pensée est incertaine, douteuse ». L’image de la balance qui penche (rhepô) alternativement d’un côté et de l’autre se retrouve dans l’adverbe dikhorrhopôs, « douteusement, de manière incertaine », mot qui se trouve anciennement, chez Eschyle27 seulement, chez qui l’adverbe est toujours employé avec négation, exprimant ainsi par une litote l’unanimité d’un avis ou d’une décision28. Le verbe dikhophoreô est un hapax de Plutarque (De la vertu morale, 7 = 447 c 10) signifiant « être divisé » : to bouleuomenon you anthrôpou pollakis dikhophorei kai pros enantias anthelketai doxas per itou sumpherontos all’ hen esti « la faculté délibérante de l’homme est souvent divisée et déchirée entre des opinions opposées mais elle est pourtant unique. ». Enfin, dikhothumos est une conjecture incertaine (ce serait aussi un hapax) pour dikhomuthos « qui a double langage », mot plus usuel, chez le lyrique Pittacos (vie siècle av. notre ère, frag. 1, 4).

Directement formé sur dwi-, le verbe rare et poétique dizô29 signifie à l’actif – à partir du sens « être divisé en deux » – « douter, hésiter, se demander avec inquiétude30 » ; dans l’Iliade (16, 713-714) aussi bien que dans l’oracle cité par Hérodote, il est construit avec la double interrogation èe…è… (est-ce que… ou bien est-ce que…) : Hector, dans l’Iliade, dize […] èe makhoito kata klonon autis elassas / è laous es teikhos omoklèseien alènai « se demandait (hésitait, doutait) […] s’il devait pousser à nouveau ses chevaux et combattre dans la mêlée […] ou crier à ses troupes de se rassembler dans les remparts ». La Pythie, dans l’oracle délivré à Lycurgue, dit (Hérodote 1, 65) au vers 331 : dizô è se theon manteusomai è anthrôpon « je me demande (j’hésite, je doute) si je dois te proclamer dieu ou homme. » Au moyen, le verbe signifie « chercher » et se confond avec le vieux présent dizèmai « chercher »32. Doublet du précédent, le verbe classique courant en prose distazô est seul à signifier uniquement « douter »33. On le trouve d’abord chez Platon (6 ex.), puis chez les philosophes, Aristote entre autres, chez quelques historiens (Polybe, Plutarque34, Diodore de Sicile35) et chez les auteurs tardifs. Le verbe est construit soit avec une préposition (au sujet de, peri + génitif) soit avec une interrogative, simple ou double, soit encore avec une complétive, comme un verbe de crainte (introduite par ). Divers mots ont été dérivés tardivement de ce verbe : le masculin distagmos (Agatharchide, Plutarque) « doute », son doublet distasmos, le neutre distagma (Philodème), même sens, et aussi l’adjectif distaktikos « caractéristique du doute ».

Dernier composé en d(w)i-, l’adjectif dipsukhos dont le deuxième terme est formé à partir de psukhè est tardif (il apparaît dans le Nouveau Testament, Lettre de Jacob, 4, 8 et ce passage se trouve souvent commenté par les auteurs chrétiens). Il désigne de façon péjorative (puisque c’est l’unité de l’âme qui fait défaut) celui « qui a des opinions, des sentiments divisés, qui doute, qui est incertain ». Un fragment anonyme36 s’inspire de ces écrits en conjuguant dipsukhos et distazô : talapôroi eisin hoi dipsukhoi, hoi distazontes tèi kardiai « misérables sont les douteurs, ceux qui sont divisés en leur coeur… ». L’adjectif a aussi permis de former le verbe dérivé dipsukheô (rare et tardif) « douter » et l’abstrait dipsukhia (rare et tardif) « doute, désarroi, indécision », glosé aporia « embarras » par le lexicographe Hésychius d’Alexandrie (ve siècle) Ces termes désignent aussi bien le sentiment d’une collectivité que celui d’une seule personne ; le fameux commentateur d’Homère, Eustathe de Thessalonique (xiie siècle), pense à un ensemble de personnes quand il remarque dans son Commentaire de l’Iliade (p. 483 éd. Van der Walk) : to amphis phronein homoion esti tèi para tois palaiois dithumiai, ho esti dikhostasia, kai… dipsukhia « le fait d’avoir des pensées divisées est semblable à la discorde chez les anciens, c’est-à-dire la dissension37 et le doute. »

À partir d’un autre numéral signifiant « deux, double », amphô (forme en premier terme de composé amphi-)38, le doute comme déchirement, division externe ou interne, est exprimé par quelques mots courants : ainsi amphiballein, « (se) lancer des deux côtés » peut signifier parfois, dans la langue hellénistique (Aristote, Polybe, etc.39), dans les emplois intransitifs, « douter » ou « être douteux, incertain ». Le verbe amphignoeô indique aussi l’irrésolution, le doute chez Platon et Isocrate, mais le verbe de sens voisin amphignômoneô est tardif. L’adjectif amphidèritos est rare ; il se trouve une fois chez Thucydide 4, 34, 1) pour qualifier une victoire « disputée de part et d’autre », donc « incertaine, dont l’attribution doit être mise en doute ». On le rencontre aussi chez Polybe (2 ex.), les lexicographes glosent par des adjectifs de sens voisins (agkhômalos « à peu près égal », amphisbètèsimos40 « contesté » » L’adjectif amphibolos est fréquent en prose classique, signifiant « à double sens », d’où « équivoque, incertain, douteux » L’abstrait qui en dérive, amphibolia, indique l’équivoque, l’incertitude. L’adjectif amphidoxos peut être employé au sens actif, pour une personne « qui a deux opinions », « qui doute » mais est surtout employé pour un fait sur lequel « il y a deux opinions », « qui est mis en doute, incertain». Les historiens (à partir de Polybe) l’emploient souvent à propos d’une victoire ou d’un risque. Le mot se trouve aussi chez les médecins (Galien41) et chez les rhêteurs, qui distinguent trois types de discours : endoxos, paradoxos, amphidoxos « conforme à l’opinion courante, contraire à l’opinion courante, qui tient de l’un et de l’autre ». Le verbe dérivé amphidoxeô, employé d’abord par Aristote, signifie douter (< « être partagé en deux opinions contraires ») et, au passif, pour une chose, être douteux, incertain. L’adjectif amphilogos apparaît dans les parties lyriques chez Sophocle (Antigone, 111) et Euripide (Médée, 1142, Iphigénie en Tauride, 655) et est employé en prose à partir de Thucydide avec toujours42 le sens passif « qui est dit à double sens », donc « dont la réalité est contestée, douteuse ». L’abstrait amphilogia, « contestation » se trouve déjà dans la Théogonie d’Hésiode (229)43 et se retrouve dans la prose tardive ; le verbe amphilogeomai « disputer, mettre en doute » n’est guère vivant (Plutarque), il est le doublet de amphilegô, employé – à l’aoriste et au futur – par Xénophon (Anabase, 1, 5, 11 ; Apologie de Socrate, 12). Un verbe courant, amphisbèteô signifie « contester » et, avec une négation dans la complétive « dire que telle chose n’existe pas, douter de la réalité d’une chose » ; l’adjectif amphisbètèsimos « contestable, douteux » et le nom d’action amphisbètèsis « contestation, incertitude, doute » ainsi que le neutre amphisbètèma « sujet de contestation » sont très fréquents dans la prose classique et postérieure.

L’expression en doièi dont nous avons parlé au début en examinant, à la suite de Benveniste, le passage de l’Iliade où le lien sémantique entre crainte et deux était visible au-delà du lien formel, a donné naissance en attique au verbe endoiazô qui signifie « douter, hésiter » ; le verbe apparaît en prose chez Thucydide. Il y a de nombreux dérivés nominaux de ce verbe44. Comme les autres mots que nous avons examinés, cet ensemble est négativement connoté.

Le verbe simple doiazô, même sens, nous paraît un dérivé tardif de ce composé, formé par Apollonios de Rhodes (poète épique du iiie siècle, 3, 819)45.

Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, impossible tant est riche et foisonnant le vocabulaire grec. Laissant de côté des verbes ou des expressions qui frôlent le champ du doute (ainsi, par ex . : aporeitai « il est incertain », oknéô « je répugne à, j’hésite à », adèlon esti hoti (ei, hopôs) « il est indiscernable, incertain, douteux…), nous avons insisté sur ce que révèle le vocabulaire originel grec : avant que les philosophes ne s’emploient à faire du doute un moyen pour penser sans frein ni ménagement, les Grecs considéraient le doute comme angoissant46 : il déchire, divise les êtres, les groupes, les villes. Et c’est ce que montre l’étude des mots qui l’expriment.

 

Cet article a été originellement publié dans la revue

Raison présente, 2014/1 n° 189, p. 107-116

Notes

1. Ainsi, dans le Trésor de la langue française, sv doute (Ouvrage abrégé ensuite TLF), on cite au xie siècle grant dute « crainte » (La vie de saint Alexis, édition de Chr. Storey, v. 300).

2. Signifiant « craindre fortement », le verbe est transitif.

3. Signifiant soit « en émettant des doutes » soit « d’une façon incitant au doute », ibidem.

4. Signifiant soit « qui est objet d’un doute » soit « dont la réalité, l’existence ou la réalisation sont mis en doute », ibidem.

5. Signifiant soit « sans aucun doute » soit « probablement ».

6. É. Benveniste, « Problèmes sémantiques de la reconstruction », Word, 10, 2-3, 1954, article repris dans Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, 1966, chapitre 24, p. 289-307, particulièrement p. 294-295.

7. Il y a des termes correspondants dans d’autres langues indo-européennes, en avestique et en arménien par exemple.

8. Parmi les langues modernes, on retrouve cette identité formelle en alle­mand : zweifeln « douter » a même radical que zwei « deux ».

9. Comme on sait, le sujet initial du poème est la colère d’Achille (c’est le titre donné par les commentateurs anciens au chant 1).

10. Ibidem.

11 Le verbe français est directement issu du verbe latin.

12. On trouve dans l’Onomasticon de Pollux (iie siècle de notre ère) une liste de verbes exprimant à peu près ce qui correspond, pour une grande part, au français « douter » mais aussi à « suspecter, soupçonner, être embarrassé » ou « imaginer, conjecturer » (tout ce qui s’oppose à « savoir ») : amphiballô, apisteô, hupopteuô, endoiazô, amphignoeô, antilegô, amphisbèteô, diapo­reô, eikazô, tekmairomai, huphoraomai, huponoeô, distazô (5, 153, cf. aussi 9, 154).

13. C’est la forme de d(w)o(y) quand il est premier terme en composition. En grec mycénien (au deuxième millénaire avant notre ère, écrit en système syl­labique), on trouve le numéral monosyllabique dwo- ou disyllabique du-wo.

14. La finale –kha, est à décomposer vraisemblablement en –kh- élargisse­ment et –a- ancienne finale casuelle. Pour tous les mots que nous serons amenés à citer, voir P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Histoire des mots, 2e édition, Paris, 2009 (nous abrégerons ensuite par DÉLG).

15. Même construction que dans l’exemple de l’Iliade cité supra.

16. On retrouve le même contexte de doute douloureux chez le poète élégia­que du vie siècle Théognis (I, 910 : kai daknomai psukhèn kai dikha thumon ekhô « je me mords l’âme et j’ai le coeur partagé en deux. »

17. La finale kh-th-a apparaît le doublet de kh-a.

18. * dikh- + yo-s > dissos. Dérivé aussi de dikhtha, l’adjectif ionien dixos (*dikhth- + yo-s) apparaît seulement chez Hérodote (11 ex.), car chez Anacréon (frag. 431 Page = 88 Bergk), l’adjectif n’est pas sûrement authen­tique.

19. Ditton adjectif ou substantivé se trouve dans 44 exemples chez Aristote.

20. Sur l’adjectif amphibolos, voir infra, p. 114.

21. Longtemps confondu avec Lucien.

22. Dikhthadia est un neutre pluriel à valeur adverbiale, équivalant à dikhtha ou à dikha.

23. L’adjectif se retrouve tardivement dans la poésie : Anthologie Grecque (9, 482 ; 16, 37 et 139) et Nonnos de Panopolis (Dionysiaques, 29 ex.).

24. Chez Hérodote (5, 75) et d’autres auteurs postérieurs, le mot désigne la discorde, le dissentiment entre plusieurs personnages, plusieurs groupes ou dans une cité. Le deuxième terme du composé est dérivé de –statos, adjectif verbal de histèmi, « se tenir debout» avec un suffixe de nom abstrait *-ya / ionien –yè. Le verbe dikhostateô est aussi formé à partir de dikhostatos.

25. Dans la tradition d’Antiphon le sophiste (Sur la concorde, frag. 44a Diels-Kranz).

26. Dans une liste d’adjectifs, presque tous composés et dont la plupart expri­ment un manque.

27. Suppliantes, 605 et 982 ; Agamemnon, 349, 815 et 1272.

28. Les scholies à Eschyle glosent l’expression soit par bebaiôs (« de façon certaine ») soit par ouk amphibolôs (sans que cela soit équivoque, dou­teux »).

29. Formé avec le suffixe formant des présents, originellement * ye / o, à par­tir de thèmes nominaux et apparaissant comme –, -azô, izô. Le verbe dizô, qui n’a qu’un thème de présent, est poétique, ancien et rare : il est attesté sûrement dans l’Iliade, 16, 713 à l’imparfait dize et chez Hérodote (1, 65, vers 3) citant un oracle délivré à Lycurgue en vers épiques (hexamètres dac­tyliques).

30. Il est à noter qu’un lexique, l’Etymologicum Gudianum glose par deux verbes indiquant l’inquiétude (phrontizô, merimnaô).

31. Cité ensuite par beaucoup d’auteurs : Diodore de Sicile, 7, 12, 1 ; Plutarque (Impossible de vivre agréablement en suivant Épicure,1098 a 5), etc.

32. Dans ce verbe di- n’a pas de rapport avec « deux » mais est un redouble­ment servant à former de vieux présents. Apparenté au verbe zèteô, « cher­cher, enquêter », il ne se construit pas nécessairement avec double interroga­tion. Sous le modèle de dizô, il a été formé le présent dizomai, cf. Chantraine, DÉLG, su dizèmai.

33. Composé soit de d(w)i- et d’un élément provenant du radical du verbe histèmi * sto- > * distos, soit de d(w)is- et d’un suffixe d’adjectif te / os, avec ajout du suffixe formant des présents –azô. Sur la formation de ce verbe, voir Chantraine, DÉLG su. dis. Le verbe ne se trouve pas chez Thucydide, ni chez les orateurs attiques, ni chez Xénophon.

34. Vie de Galba,14, 4 : to thoruboun kai distazon « (provoquer) le tumulte et le doute ». On trouve aussi un exemple dans un traité, Le flatteur et l’ami, 20 = 62 a 2).

35. On remarque que chez cet auteur, le participe moyen-passif a le sens pas­sif.

36. A.-M. Denis, Fragmenta pseudepigrapha ueteris testamenti Graece, 3, fragment a.

37. Dithumia est un mot qui n’apparaît pas ailleurs ; il est glose dikhostasia par les lexicographes (Hésychius, Etymologicum Magnum). Dithumos se trouve dans la Septante (Proverbes, 26, 20) : hopou de ouk esti dithumos, hèsukhazei makhè « Là où il n’y a personne en dissension, la lutte s’apai­se. »

38. Le latin a un mot correspondant, ambo.

39. Les dictionnaires donnent une référence erronée pour Alciphron, il s’agit de la lettre 10 du livre IV : « les philtres d’amour ont souvent un effet dou­teux (amphiballein philtra eiôthei) et peuvent conduire à la mort. »

40. Voir infra.

41. Seul à employer l’adverbe amphidoxôs « d’une manière douteuse, incer­taine ».

42. Les dictionnaires parlent à tort d’un sens actif pour les emplois dans Antigone et dans Médée. Par ailleurs, le TLG électronique cite (en suivant l’édition de G. Murray) un exemple de l’adjectif, épithète de tukhai chez Euripide (Hélène, 1142). Le texte des bons manuscrits donnent l’adjectif antilegos et non amphilegos.

43. La scansion indique que la syllabe phi est longue : l’allongement marque le souvenir de la duplication du lambda à la jointure entre les deux termes.

44. Voir le DÉLG su duo.

45. L’exemple de doiaxe chez Bacchylide (Épinicie, 11, 87) appartient à un autre verbe qui a le sens du classique edoxe « il décida de » (avec confusion née de l’existence chez Homère de doassato = edoxe.

46. Le vocabulaire français peut aussi exprimer l’ambiguïté fondamentale du doute, qui peut être positif ou négatif.

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