Les mots de la magie : sors, magus et saga mages et sorcières

Les témoignages littéraires sur la magie et ses pratiques dans le monde romain sont nombreux : une présentation rapide de quelques termes permet d’en définir les principaux enjeux culturels. On peut voir ainsi comment, dans les mots même, la "magie" se distingue de la "sorcellerie", l’une étant une "science" essentiellement masculine, l’autre un "métier" typiquement féminin.

1. "Tresser le destin" : de sors à sorcière

Le nom latin sors, sortis, f. désigne "le sort" : au sens concret, un petit objet (caillou, tablette, lamelle, baguette portant des inscriptions) mis dans une urne pour un "tirage au sort", et par suite le résultat de ce tirage (oracle, lot attribué par le sort, destin). En latin tardif (vers 860), le nom sortiarius désigne celui qui dit le sort (bon ou mauvais) ou qui le jette (d’où vient le nom français "sorcier"). Chez les auteurs latins du Ier siècle avant J.-C., c’est la spécialité des vieilles femmes (anus) expertes en "sortilèges" pour envoûter les individus : on les nomme sagae (voir ci-après).

L’étymologie du nom latin sors met en lumière une image essentielle qui relie la technique des sortes et l’expression du destin.
« La question de savoir s’il convient de rattacher sors à sero [is, ere, sertum, "entrelacer, tresser, joindre"] et à series [f., "suite, rangée"] ne peut être résolue que par un examen de la technique des sortes. Il fallait sans doute ranger les sortes, les serere, pour en tirer une. » (A. Ernout et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, rééd. 2001, p. 638).
Comme l'écrit Tite-Live, Fati lege immobilis rerum humanarum ordo seritur. ("La succession des choses humaines est tressée par la loi du Destin", Histoire romaine, XXV, 6, 6).

On retrouve en français : série, insérer, sort, sortilège, sorcier et sorcière, sorcellerie, ensorceler.

2. "Lire le ciel" : la science des magi

Tiré du nom mag signifiant science et sagesse en langue perse, le nom grec μάγος (magos) a d’abord désigné les prêtres de l’ancien empire babylonien (VIe siècle avant J.-C.), qui étaient à la fois devins et astrologues. Certains de ces "mages" parcouraient le monde méditerranéen pour vendre leurs talents, répandant ainsi la mode de la "magie" (μαγεία, mageia, "science des mages") dans les milieux populaires. Celle-ci a dès lors souvent pris le sens péjoratif de "sorcellerie".
Directement tirés du grec, les noms latins magus, magi, m. et magia, magiae, f. ne sont apparus qu’au Ier siècle avant J.-C. (magus est attesté dans la langue seulement depuis Cicéron). Mais la pratique de la magie était déjà bien installée à Rome : on consultait les sagae pour connaître son avenir, se débarrasser d’un rival, punir un voleur ou se venger d’un(e) infidèle.

Les "mages" perses
Ils étaient spécialisés dans la pratique du rituel religieux, dans l’interprétation des songes et, plus particulièrement, des signes astrologiques. Pour cela, ils notaient scrupuleusement les positions des astres et leurs connaissances astronomiques étaient étendues : même si leur postulat de départ était faux - à savoir que les astres tournent autour de la terre -, les mages babyloniens connaissaient parfaitement les mouvements apparents des planètes et ils étaient capables de les prévoir correctement.

Les rois "mages"
Selon l'Évangile de saint Matthieu, des mages, experts en astrologie, vinrent de l'Orient se prosterner à Bethléem pour adorer Jésus nouveau-né (Matthieu II, 1-12). Ils furent plus tard considérés comme des rois, par contamination avec le psaume 72, qui évoque des rois d'Arabie apportant des présents : c'est au Vle siècle après J.-C. que la tradition chrétienne fixe l’image de trois "rois mages" nommés Gaspar, Melchior et Balthazar.

Pline l’Ancien : l’imposture de la magie

Sage et savant à l’esprit encyclopédique, Pline l’Ancien (23-79) a entrepris de rassembler toutes les connaissances "scientifiques" de son époque. Ses commentaires sur la magie, qu’il dénonce comme des magicas vanitates ("des impostures magiques"), ses objets et ses pratiques, constituent de précieux témoignages sur les mentalités et les usages de ses contemporains

« La magie compte parmi le petit nombre de choses sur lesquelles il y a encore beaucoup à dire, ne serait-ce que par cela même qu’étant le plus fallacieux des arts (fraudulentissima artium), elle a eu le plus grand pouvoir sur toute la terre et depuis de longs siècles. Nul ne s’étonnera de l’immense autorité qu’elle s’est acquise puisque, à elle seule, elle s’est intégré et réunit les trois autres arts qui ont le plus d’empire sur l’esprit humain. Personne ne doute qu’elle est d’abord née de la médecine et que, sous l’apparence de concourir à notre salut, elle s’est insinuée comme une médecine supérieure et plus sainte ; ainsi, aux promesses les plus flatteuses et les plus souhaitées, elle a joint la puissance de la religion, sur quoi, aujourd’hui encore, le genre humain reste le plus aveugle ; puis, pour s’adjoindre aussi cette autre force, elle s’est agrégé l’astrologie, chacun étant avide de connaître son avenir et croyant que c’est du ciel qu’il faut l’attendre avec le plus de certitude. Tenant ainsi l’esprit humain enchaîné d’un triple lien, la magie a atteint un tel sommet qu’aujourd’hui même elle prévaut dans une grande partie des nations et, en Orient, commande aux rois des rois. »
Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXX, 1, 1-2 (trad. A. Ernout, 1947)

Le mage de Néron

« Le mage Tiridate (magus Tiridates) avait amené des mages (magos) avec lui et même initié Néron à des banquets magiques (magicis cenis) ; et pourtant l’empereur qui lui donnait un royaume ne put en recevoir l’art qu’il demandait. Soyons donc bien persuadés que c’est une chose détestable, inefficace, vaine, ayant cependant quelque apparence de réalité, mais seulement dans l’art des empoisonnements (veneficas artes), non dans celui de la magie (non magicas). »
Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXX, 6, 17

3. "Flairer la piste" : la réputation des sagae

Le nom saga, sagae, f. (sorcière) appartient à la famille du verbe sagio, -is, -ire qui signifie "avoir du flair", comme l’adjectif sagax (qui a l’odorat subtil), le nom sagacitas, sagacitatis, f. (capacité à sentir finement) et le verbe praesagire (deviner).
« Sagio serait un terme de chasse : du sens de "quêter" appliqué au chien, on serait passé à celui de "avoir du nez". (A. Ernout et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, rééd. 2001, p. 589).

Ce sens est clairement défini par Cicéron :
Sagire enim sentire acute est ; ex quo sagae anus, quia multa scire volunt, et sagaces dicti canes. Is igitur qui ante sagit quam oblata res est, dicitur praesagire, id est futura ante sentire. Inest igitur in animis praesagatio extrinsecus injecta atque inclusa divinitus. »
« Sagire c'est sentir avec finesse, c'est pourquoi on nomme sagae les vieilles femmes qui prétendent savoir beaucoup de choses et l'on dit que les chiens sont sagaces (ont du flair). Et celui qui sent avant qu'il y ait rien à percevoir normalement, on dira qu'il pressent (praesagire), c'est-à-dire qu'il sent par avance quelque chose qui viendra plus tard. Il y a donc dans les âmes une faculté de pressentir qui est mise en elles par une faveur de la divinité. » (De la divination, I, 31, 65, traduction Ch. Appuhn, 1936)

Dans un autre traité, Cicéron évoque à propos du chien "son flair incroyable dans la quête du gibier", tam incredibilis ad investigandum sagacitas narium (De la nature des dieux, II, 63, 158)

On retrouve en français l’adjectif "sagace" (littéralement "qui a le flair du chien de chasse"), les noms "sagacité" et "présage", le verbe "présager".
On note qu'au XIXe siècle, une "sagane" (voir ci-après la Sagana d'Horace) désigne "une sorcière, une femme qui dit la bonne aventure" (Antoine Caillot, Nouveau dictionnaire proverbial, satirique et burlesque : plus complet que ceux qui ont paru jusqu'à ce jour, à l'usage de tout le monde, Chez Dauvin, Libraire, 1829, p. 517).

Horace : une belle équipe de sorcières

Dans son épode V, le poète Horace (65-8 avant J.-C.) met en scène un groupe de sagae, menées par la sorcière Canidia : elles kidnappent un jeune garçon de noble origine et le laissent mourir de faim, enterré jusqu’au menton dans un cimetière. Avec ses organes desséchés, Canidia veut concocter un philtre pour faire revenir son amant.
Chacune des quatre sorcières est ici brièvement présentée.

Canidia, "la vieille aux cheveux blancs"

Canidia apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre d’Horace (Épodes III, V et XVII ; Satires I, 8, II, 1 et 8) : elle est à la fois empoisonneuse (venefica) et nécromancienne.
Porphyrion (IIe siècle après J.-C.), un grammairien commentateur d’Horace, explique que le poète a donné le sobriquet Canidia (de canities, "blancheur des cheveux") à une parfumeuse napolitaine qui se serait appelée Gratidia, "la charmante" (de l’adjectif gratus, -a, -um). Cette authentique saga "exerçait" dans le quartier populaire mal famé de Subure, au pied de l'Esquilin à Rome : un endroit de sinistre réputation qui servait en partie de cimetière pour les pauvres et les esclaves ; même une fois transformé en parc par Mécène, il resta peu fréquenté.

Vidi egomet nigra succinctam vadere palla
Canidiam, pedibus nudis passoque capillo,
cum Sagana majore ululantem : pallor utrasque
fecerat horrendas aspectu.

« J’ai vu, de mes propres yeux, marcher d’un pas ferme, dans une ample robe noire retroussée, Canidia, les pieds nus et les cheveux épars, hurlant avec l’aînée des Saganas : leur pâleur les rendait l’une et l’autre effrayantes à voir.
Elles se mirent à gratter la terre de leurs ongles et à déchirer de leurs dents une agnelle noire ; le sang imbiba la fosse, car elles voulaient ainsi évoquer les mânes, les esprits qui leur donneraient des réponses. Il y avait aussi une figurine de laine, une autre de cire ; laplus grande était celle de laine, faite pour châtier la plus petite, celle de cire, qui se tenait dans l’attitude des suppliants, comme déjà au moment de périr par une peine servile. L’une des sorcières invoqua Hécate, l’autre la cruelle Tisiphone ; on aurait pu voir errer les serpents et les chiens infernaux, et la lune rougeoyante, refusant d’être témoin de ces horreurs, se cacher derrière les hauts sépulcres. »
Satires, I, 8, vers 23-36 (trad. F. Villeneuve, 1932)

« Canidia, les cheveux entrelacés de courtes vipères sur sa tête décoiffée, ordonne que des figuiers sauvages arrachés des tombeaux, ordonne que des cyprès funèbres, et, trempés dans le sang du crapaud hideux, les œufs et la plume du hibou nocturne, que des herbes venues d’Iolcos et de l’Hibérie, féconde en poisons, et des os dérobés à la gueule d’une chienne à jeun soient brûlés sur des flammes de Colchide. »
Épodes, V, vers 15-24 (trad. F. Villeneuve, 1927)

Horace imagine un échange plein de verve satirique avec Canidia.
« C’en est fait, oui, je rends les mains à ta science toute puissante, et, suppliant, je te fais une prière, par le royaume de Proserpine, par la divinité intangible de Diane, et par ces livres dont les formules ont le pouvoir de détacher et de faire descendre les astres du ciel. Canidia, sois ménagère, enfin, de tes conjurations sacrées, et brise par un mouvement inverse, brise la course du rhombe. »
Épodes, XVII, 1-7

Canidia ficta responsio
« Réponse fictive de Canidia
Pourquoi te répandre en prières pour des oreilles fermées ? […] Pontife du magique Esquilinus, tu aurais impunément rempli la ville de mon nom ! […] Une mort trop lente selon tes vœux t'est réservée, et tu traîneras une vie misérable, afin de subir toujours de nouvelles douleurs ! […] Je chevaucherai sur tes épaules, et la terre cédera à mon orgueil. Moi qui anime des images de cire, comme tu le sais par ta curiosité, qui peux arracher la lune du ciel par mes cris, qui peux réveiller les morts en cendre et préparer les coupes du désir, je pleurerais la ruine de mon art qui ne pourrait rien contre toi ? »
Épodes, XVIII, 1-29

On trouve encore trois brèves allusions satiriques à Canidia dans l’œuvre d’Horace.
« Canidia menace ceux qu’elle hait des poisons d’Albutius. » (Satires, II, 1, vers 48)

« Nous nous sommes vengés en fuyant le repas, sans goûter à rien, comme si Canidia, pire que les serpents africains, avait soufflé sur les mets. » (Satires, II, 8, vers 93-95)

« Quel est ce venin qui ravage mes entrailles? Le sang de la vipère cuit avec ces herbes me brûle-t-il ? Canidia a-t-elle préparé cet horrible mets ? » (Épodes, III, 5-8)

Sagana

On a vu que dans sa satire I, 8 Horace évoque "l’aînée des Sagana" (Sagana majore), ce qui laisse supposer l’existence de deux Saganae (deux sœurs ?) : on voit que le nom fait clairement référence aux sorcières (sagae) et à leur flair de chien de chasse (sagax).
Dans l’épode V, c’est une Sagana qui assiste Canidia dans son horrible projet.
« Mais voici, retroussée, Sagana qui va par toute la maison répandant les eaux de l’Averne, les cheveux dressés comme se hérisse un hérisson de mer ou un sanglier courant. »
Épodes, V, vers 25-28 (trad. F. Villeneuve)

Le grammairien et commentateur Porphyrion précise : « Je me souviens avoir lu chez Helenius Acro que Sagana était, à l’époque d’Horace, le nom d’une sagana [ici pris comme une copie de saga] de Pompéi au service d’un sénateur proscrit par les triumvirs. »

Véia

C’est une autre assistante de Canidia (épode V). Elle tire sans doute son nom de la cité étrusque de Véiès. On sait combien les Étrusques et leur "discipline" (disciplina Etrusca), l’haruspicine, ont joué un rôle fondamental dans la mantique à Rome.
« Sans qu’aucun remords l’arrêtât, Véia, d’un dur hoyau, creusait le sol en haletant sous l’effort, pour que l’enfant, enseveli là, pût mourir au spectacle d’une nourriture changée deux ou trois fois au cours d’une longue journée, émergeant du visage comme le nageur suspendu sur l’eau ne la dépasse que du menton  : ainsi, en prélevant sa moelle et son foie desséchés, on en composerait un breuvage d’amour, quand une fois ses prunelles attachées sur les mets interdits se seraient éteintes. »
Épodes, V, vers 29-40

Folia

Dernière assistante mentionnée aux côtés de Canidia (épode V), cette Folia (en rapport avec folia, "les feuilles" ?) est originaire de la ville d’Ariminum en Ombrie (aujourd’hui Rimini), mais elle a acquis sa notoriété en Campanie, à Naples et dans ses environs.
 « Là ne manquait pas - on l’a cru et dans l’oisive Naples et dans toutes les villes du voisinage - Folia d’Ariminum aux désirs masculins, qui, par l’appel de ses incantations thessaliennes, fait descendre du ciel les astres et la lune.
Épodes, V, vers 41-46

« Folia d’Ariminum, une sorcière si connue dans la région de Naples qu’un rite magique sans sa participation est impensable, complète le tableau en apportant, avec ses "désirs d’homme", mascula libidinis (v. 41), le bouleversement des normes sociales et sexuelles, puisqu’elle prend la place de l’homme dans l’acte charnel qu’elle pratique avec une femme. Elle fait ainsi pendant à Véia dont la besogne se présente comme le contrepoint négatif du travail agricole de la terre. » (Christine Kossaifi, « Quand le poète convoque la sorcière, à propos de la satire I, 8 et des épodes V et XVII)

On voit que trois de ces sorcières ont un point commun : Canidia (la parfumeuse napolitaine), Sagana (sans doute active à Pompéi) et Folia (célèbre à Naples) sont liées par leur provenance, la Campanie, une terre d’antique culture grecque. Quant à la quatrième, Véia, sa probable origine étrusque pourrait lui donner le prestige d’une autre civilisation dont les us et coutumes ont fasciné les Romains, surtout dans le domaine religieux.

Un peu d’humour

Pour terminer par une note d’humour, voici comment Horace, importuné dans sa promenade par un bavard intarissable, tente de mettre fin à la conversation :
« Achève-moi, car ma lamentable destinée s’accomplit, celle qu’une vieille sorcière (anus) du Sabinum me prédit dans mon enfance en remuant son urne magique : "Ni le terrible poison, ni l'épée de l'ennemi, ni un point de côté, ni la toux, ni la goutte pesante ne feront périr celui-ci ; mais un bavard le tuera. Quand il sera plus grand, et s'il est sage, il évitera les bavards !" »
Satires, I, 9, vers 29-34 (trad. Leconte de Lisle, 1873)

 La consultation de la saga

fresque Pompéi sorcière

Fresque dessinée dans le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Daremberg et Saglio, Hachette, 1877-1919, article "Magia".

 

Unique en son genre, cette fresque provenant de la maison de la Cithariste à Pompéi et aujourd’hui conservée au Musée archéologique de Naples, atteste d’une pratique sans doute répandue dans les campagnes et les rues de la ville campanienne : la consultation de la saga.
Coiffée du chapeau pointu caractéristique des "mages", une femme est assise sur une sorte de socle devant ce qui pourrait être sa cabane. Un chien est à ses pieds (on sait que le chien est souvent associé au monde de la magie et à la déesse Hécate). Elle tend une sorte de pot à un homme pieds nus, vêtu d’une tunique et d’un manteau courts (un paysan ?).
On peut imaginer que la saga est en train de tirer "les sorts" de son client ou de lui vendre un philtre préparé dans l’espèce de chaudron qui se trouve à ses pieds.

Sommaire du dossier

Magie et pratiques magiques dans l'Antiquité

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