- LES LABDACIDES : LA FAMILLE D'ŒDIPE

  • Les ancêtres : le plus ancien est Cadmos, le fondateur de Thèbes ; son petit-fils Labdacos donne son nom à la dynastie qui règne sur la ville : les Labdacides ("les descendants de Labdacos").
  • Le fils de Labdacos : Laïos.
  • Sa femme : Jocaste.
  • Leur fils : Œdipe.
  • Les fils d’Œdipe et de Jocaste : Étéocle et Polynice1.
  • Les filles d’Œdipe et de Jocaste : Antigone et Ismène.
Arbre généalogique des Labdacides

1. Il est considéré comme l’aîné par Sophocle dans Œdipe à Colone.

Une histoire de vache

 

C’est une histoire d’amour et de jalousie qui est à l’origine de la "saga" familiale : l’amour de Zeus pour la belle Io, prêtresse de la déesse Héra à Argos, et la jalousie de cette même Héra, furieuse (comme d’habitude) des infidélités de son mari Zeus. Pour soustraire Io à la colère de son épouse acariâtre, Zeus la transforme en génisse d’une fabuleuse blancheur et jure à Héra qu’il n’éprouve rien pour elle. La déesse exige alors que l’animal lui soit consacré et elle confie sa garde à Argos, le bouvier aux cent yeux. Mais Zeus charge Hermès de la débarrasser d’Argos. Cependant, Héra a la vengeance tenace : elle envoie un taon tourmenter Io, qui s’élance aussitôt dans une course folle le long du golfe qui depuis porte son nom (Ionien), traverse le détroit entre les continents européen et asiatique (qui en gardera le nom de Bosphore, le "passage du bovidé") et se met à errer en Asie. Arrivée en Égypte, elle met au monde l’enfant qu’elle a conçu de Zeus : Épaphos.

 

Cadmos et les dents du dragon

 

Le petit-fils d’Épaphos, Agénor, est roi de Phénicie. Zeus tombe amoureux de sa fille Europe et il prend la forme d’un taureau pour l’enlever tandis qu’elle joue sur le rivage de Tyr. Il l’emporte alors jusqu’en Crète où elle mettra au monde Rhadamanthe et Minos, le futur grand roi de l’île. Cependant, Agénor envoie son fils Cadmos à la recherche de sa sœur. L’oracle de Delphes, que Cadmos a consulté, lui a conseillé de suivre une génisse errante jusqu’à ce qu’elle s’étende pour se reposer : en cet endroit même, Cadmos doit fonder une ville. C’est ainsi qu’il crée Thèbes et que la région prend le nom de Béotie (littéralement, le "pays de la génisse").

Mais un terrible dragon garde la seule source des environs : Cadmos le tue et plante ses dents dans le sol sur l’ordre de la déesse Athéna. Surgissent alors des hommes tout armés qui s’entretuent ; seuls cinq d’entre eux échappent au massacre et deviennent les compagnons de Cadmos. Ce sont les ancêtres des grandes famille de Thèbes, que l’on appelle les Spartoi, c’est-à-dire "les Semés" en grec ancien. Cadmos épouse Harmonie, fille d’Arès et d’Aphrodite, le dieu de la guerre. Ils auront un fils et quatre filles.

 

La revanche de Dionysos

 

Sémélé, l’une des filles du roi Cadmos et d’Harmonie, est aimée de Zeus ; or l’imprudente princesse, inspirée par un conseil d’Héra (toujours dangereusement jalouse), demande à son amant de lui apparaître dans toute sa majesté. Zeus se manifeste donc dans tout l’éclat de sa foudre et Sémélé meurt aussitôt, foudroyée. Cependant Zeus a retiré l’enfant qu’elle attendait pour le plonger dans sa propre cuisse où il finira sa gestation. Le moment venu, naît ainsi Dionysos qui deviendra le dieu du vin, de la fête orgiaque et du théâtre.

Cependant, à Thèbes, son cousin Penthée, fils d’Agavé (sœur de Sémélé), ne veut pas rendre un culte à ce dieu qu’il juge trop perturbateur. Dionysos se venge en l’entraînant sur le mont Cithéron où se déchaînent ses prêtresses, les Bacchantes. Penthée est alors déchiqueté par les femmes en folie, dont sa propre mère, qui brandit sa tête comme un trophée jusqu’au moment où elle comprend l’horreur de son acte.

C’est le petit-fils de Cadmos et fils de Polydore, Labdacos, qui donne son nom à la dynastie thébaine. Son fils Laïos est le père d’Œdipe.

 

Œdipe : de la culpabilité à la responsabilité

 

Dans cette famille déjà lourdement chargée par l’Atè, c’est surtout le personnage d’Œdipe qui fournit une abondante matière tragique. Tantôt victime prédestinée, tantôt héros responsable de ses actes, il traverse la littérature occidentale comme la figure emblématique de la "faute" tragique et de son corollaire, le fameux "complexe" auquel Freud a donné son nom ("La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie", Sigmund Freud, Lettre à Fliess du 15 octobre 1897).

Alors que dans l’Iliade, seules sont mentionnées les funérailles d’Œdipe, tué au combat et enterré avec les honneurs royaux en terre thébaine (Iliade, chant XXIII, vers 679-680), l’Odyssée fixe la matière du tragique écheveau familial. C’est Ulysse qui raconte comment, parvenu au bord des Enfers, il a vu apparaître le fantôme d’Épicaste (Jocaste) : « Je vis la mère d’Œdipe, la belle Épicaste qui, dans l’ignorance de son esprit, commit un acte affreux ; elle épousa son propre fils. Celui-ci, après avoir tué son père, devint le mari de sa mère. Mais bientôt les dieux révélèrent ces choses parmi les hommes. Lui, dans l’aimable Thèbes, régnait sur les Cadméens, mais frappé de maux cruels par la volonté des dieux. Quant à la reine, elle descendit chez le puissant Hadès aux portes solidement closes, car elle avait, en proie à la douleur, attaché un lacet au plafond élevé de son palais. À son fils elle laissa en héritage les tourments sans nombre que déchaînent les Érinyes d’une mère. » (Odyssée, chant XI, vers 271-280)

Certains auteurs postérieurs trouvent une raison à la malédiction qui le frappe. Ils en situent l’origine dans l’Hubris paternelle, Laïos a enlevé puis violé le plus jeune fils de Pélops, Chrysippos, dont il était tombé amoureux. C’est cet acte impie qui aurait fait condamner le roi de Thèbes par l’oracle de Delphes : « Crains de procréer des enfants contre le gré des dieux. Car, si tu engendres un fils, ce fils te tuera, et toute ta maison s’éteindra dans le sang. » (Euripide, Les Phéniciennes, vers 18-20). Ce serait donc la transgression de l’ordre divin qui charge Œdipe du poids de la dette à payer. Cependant, Sophocle (Œdipe roi) et Euripide (Les Phéniciennes), ne disent rien de la "faute" paternelle,

Laïos épouse Jocaste, une descendante des "Semés" (voir ci-dessus), mais ne respecte pas la recommandation de l’oracle : Jocaste met au monde un fils que le roi fait abandonner dès la naissance sur le mont Cithéron. Recueilli par un berger qui le nomme Œdipe ("Pieds enflés", en référence aux liens qui entravaient le nouveau-né), il est élevé par le roi de Corinthe, jusqu’au jour où il tue un vieillard avec qui il s’est disputé à un carrefour où leurs chars se sont heurtés. Œdipe ignore qu’il s’agit de son père et poursuit sa route. Il délivre alors Thèbes de la terrible menace du monstre appelé Sphinx, dont il résout la fameuse énigme "Quel est l’animal qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ?" (l’homme est la réponse). En récompense, il obtient la main de la reine Jocaste, sans savoir qu’il s’agit de sa mère. De leur union naissent deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène.

Œdipe découvre progressivement la terrible malédiction - inceste et parricide - dont il est la victime ignorante. Horrifié, il se crève les yeux, tandis que Jocaste se pend. Il devient alors un proscrit impur, une souillure (miasma en grec) au sens fort du terme "miasme", que tous rejettent, jusqu’à ce qu’il trouve enfin le soulagement d’une mort paisible dans le bourg de Colone (Œdipe à Colone de Sophocle). Son comportement pose la question fondamentale du débat entre culpabilité et responsabilité : l’inceste qu’il commet en toute innocence puisqu’il ignore tout de ses origines ; le parricide où il se conduit avec brutalité, mais après avoir été provoqué ; la malédiction impitoyable qu’il lance contre ses fils pour le punir de l’avoir enfermé dans le palais.

Après sa disparition, Étéocle et Polynice se disputent le pouvoir royal et prolongent la malédiction familiale en s’entretuant : le siège de la ville de Thèbes par la coalition des "Sept chefs" et la lutte fratricide sont développés par Eschyle (Les Sept contre Thèbes) et Euripide (Les Phéniciennes).

 

Antigone : le dévouement de la fille et de la sœur

 

Antigone est l’ultime maillon de la chaîne maudite familiale : elle accompagne son père dans son exil jusqu’à Colone (Sophocle, Œdipe à Colone), puis elle est condamnée à mort sur l’ordre de Créon pour avoir enseveli son frère Polynice après le duel qui a opposé les deux frères ennemis (Sophocle, Antigone). C’est à partir de la tragédie Antigone, sans doute la plus admirée de toute l’Antiquité, que la postérité littéraire multipliera ses Antigones. Ainsi, dans Antigone ou la piété (1580), Robert Garnier consacre la fille d’Œdipe comme modèle de pieuse vertu et de compassion familiale ; dans La Thébaïde ou les Frères ennemis de Racine (1664), elle apparaît plus comme une amante de convention, en fiancée d’Hémon, qu’en fille ou sœur dévouée.

Pour le philosophe allemand Hegel, "père" de la dialectique moderne, les deux lois que représentent Antigone et son oncle Créon (lois écrites ou non-écrites) s’opposent, cependant elles ne peuvent s’exclure dans le contrat moral et social de la Cité. C’est cette problématique fondamentale que développent les auteurs les plus récents (Anouilh, Antigone). La lutte d’une Dikè, contre une autre doit conduire à une nécessaire réconciliation, comme le note Jean-Pierre Vernant : « Des deux attitudes religieuses que l’Antigone met en conflit, aucune ne saurait en elle-même être la bonne sans faire à l’autre sa place, sans reconnaître cela même qui la borne et la conteste. » (J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne,1972-1986).

Avec son Antigone (1948), Bertolt Brecht finit de politiser le mythe. Figure de la résistance de l’individu face à l’État ou symbole de la puissance des "lois non-écrites", Antigone occupe le premier rang dans la galerie des jeunes filles pures, capables d’aller jusqu’au bout dans leur volonté de refuser toute compromission.

 

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