Les dieux gaulois, un panthéon complexe

Le culte des dieux gaulois, souvent mal compris, a été associé à des rituels barbares et sanglants, comme le confirme le texte de Lucain cité en introduction. Les druides privilégiant la transmission orale de leur savoir, on ne connaît leurs dieux que grâce aux auteurs grecs et latins qui en ont parlé : Hécatée de Milet (Ve siècle avant J.-C.) et Hérodote (IVe siècle avant J.-C.) mentionnent seulement la localisation des Celtes ; les auteurs grecs Polybe et Poséidonios, au IIe siècle avant J.-C., transmettent des informations plus fiables mais, pour le second, il ne subsiste que des extraits cités chez des auteurs du Ier siècle avant J.-C., Diodore de Sicile, Strabon, César, puis, au Ier et IIe siècles après J.-C., Pline l’Ancien et Tacite. Il est donc difficile d’avoir une vision claire des dieux gaulois même si, depuis une cinquantaine d’années, l’archéologie, aérienne notamment, l’épigraphie et la toponymie ont permis de confirmer certaines hypothèses.

Il est inapproprié d’établir une table des correspondances entre dieux gréco-romains et dieux gaulois car ces derniers recoupent souvent plusieurs attributs des premiers. On peut s'interroger sur les raisons qui ont conduit César, dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules (VI, 17), à décrire la religion gauloise de la sorte : « Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de statues ; ils le regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le guide des voyageurs, et comme présidant à toutes sortes de gains et de commerce. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations. Apollon guérit les maladies, Minerve enseigne les éléments de l'industrie et des arts ; Jupiter tient l'empire du ciel, Mars celui de la guerre. » Est-ce le conquérant qui juge ? Ou considère-t-il son ennemi à l’égal de lui-même pour en ressortir grandi ? Ces propos ont aussi une visée politique.

Il convient de distinguer chacun des dieux gaulois. Cependant, plusieurs obstacles rendent les distinctions délicates :

  • On constate d’abord, que, dès l’origine, les dieux gaulois semblent « interchangeables » : c’est le cas d’Esus et Teutatès, par exemple, qui ont des points communs.
  • On constate ensuite, à l’époque gallo-romaine, que l’assimilation des dieux gaulois aux dieux gréco-romains a engendré des imprécisions : ainsi, Teutatès prend, selon les cas, des attributs soit de Mars soit de Mercure.
  • On constate aussi, dans la multiplicité des dieux gaulois, un foisonnement d’appellations pour un même dieu emprunté aux Romains : sur 400 noms de dieux, plus des trois quarts ne se rencontrent qu’une fois ; Mars possède environ 60 surnoms, Mercure 45, Apollon 15, Jupiter 12 ! Seulement 5 dieux ont deux équivalences romaines : Cocidius équivaut à Mars et Sylvain, Poeninus équivaut à Jupiter et Sylvain, Smertrius équivaut à Mars et Jupiter, Vellaunus équivaut à Mars et Mercure, Vintius équivaut à Mars et Pollux.
  • Enfin, la « polyvalence » attribuée aux dieux gaulois n’est que partielle : Apollon ou Mercure, par exemple, ne sont pas des dieux guerriers, à l’inverse de leurs homologues gaulois.

Cette assimilation entre dieux gaulois et dieux romains est due à une scholie erronée d’un texte de Lucain où Teutatès, Esus et Taranis étaient respectivement assimilés à Mercure, Mars et Jupiter.

Voici les attributs des principaux dieux et déesses gaulois avec leurs spécificités,  tout en se souvenant que certains possèdent plusieurs appellations.

 

Belenos

Belenos

Dieu du soleil, de la santé et des arts, il est souvent assimilé à Apollon. Il est représenté avec un serpent à tête de bélier, comme Cernunnos. Il est le dieu de l'harmonie et de la beauté, des sources mais aussi de l'intuition, de l'invention et du raisonnement. Dieu solaire, figurant l’hiver et l’air sur le chaudron de Gundestrup, souvent représenté avec un corbeau (voir illustration ci-contre : corbeau sur le casque du guerrier) appelé aussi Grannos ou Borvo, il est peut-être un avatar du dieu Lug. Il possède un équivalent féminin, Belisama.

Belisama

Belisama

© C. Rochefort

Parèdre de Belenos, son nom signifie « la très brillante ». Elle est la déesse de la Lune et du foyer, chargée de l'artisanat du métal et du verre, protectrice des poètes, des médecins et des forgerons. Elle est aussi la patronne des arts (tissage en particulier) et possède des pouvoirs guérisseurs car elle est associée aux sources. Elle est assimilée à Minerve chez les Romains.

Brigantia

Brigantia

Son nom signifie « la Grande Reine ». Elle est, selon certains, une variation de Belisama, Epona ou Rosmerta. Elle est :

  • Déesse protectrice des poètes et de la divination.
  • Patronne des médecins, déesse des guérisons. Par son pouvoir sur les accouchements, elle incarne la fécondité.
  • Patronne des artisans-bronziers, forgerons et orfèvres, à l’aspect guerrier.
  • Maîtresse des animaux, mais aussi des montagnes, des eaux et des forêts.

Cernunnos

Cernunnos

Dieu de la virilité, des richesses, des bois, des animaux, de la renaissance et des rythmes saisonniers, Cernunnos est souvent représenté avec un serpent à tête de bélier et parfois un taureau, symbole de fertilité. Il porte souvent un torque et est assis en tailleur. C’est une version primitive de Bacchus-Dionysos, parfois considéré comme le frère jumeau de Lug (au même titre que les Dioscures) ou le père des dieux gaulois (Dis Pater).

Épona

Épona

Déesse mère, de la fécondité, protectrice du foyer et de la moisson. Elle est représentée avec un cheval, une patère (coupe à vin), une corne d’abondance ou du blé dans les mains. Elle escorte aussi les âmes des défunts, protège les cavaliers, les charrons, les voyageurs à cheval.

Esus

Ésus

Dieu bâtisseur, représenté en travailleur, en bûcheron, dieu des bateliers de Lutèce, il symbolise la fécondité et la puissance au combat. Son nom signifie « le Bon Maître ». Il est souvent représenté barbu, habillé d’une tunique courte, en train d’ébrancher un arbre avec une serpe et est souvent associé au taureau et aux trois grues qu’on retrouve sur le Pilier des Nautes. Il est souvent assimilé, au dieu des forêts Sylvain ou, à tort, à Mars ou à Mercure.

Lug

Lug

© C. Rochefort

Dieu protecteur des arts, des marchands et des voyageurs, mais aussi du soleil et de la lumière, il est souvent représenté tenant à la main des outils de forgeron, une harpe ou une bourse, parfois aux côtés d’un corbeau (voir ci-contre). Équivalent approximatif du Mercure romain mais aussi d’Apollon, il a donné son nom à la ville gallo-romaine de Lugdunum, Lyon.

 

Matres ou Matronae

matres

Déesses mères génitrices des peuples, portant une corne d’abondance ou un enfant sur les genoux, elles ont des pouvoirs protecteurs, de vie, de fécondité et de guérison. Elles symbolisent la maternité et l’abondance et sont souvent représentées par trois. Epona est assimilée à elles.

Nantosuelta

Nantosuelta

Son nom signifie « Vallée chauffée par le soleil ». Elle est une déesse de la nature, de la terre, du feu et de la fertilité. Elle est parfois associée à Sucellus. Elle est souvent vêtue d'une robe longue et porte une corne d’abondance ou un petit objet en forme de maison, ressemblant à une ruche, comme sur la photo ci-contre, où elle est aux côtés de son parèdre.

Rosmerta

Rosmerta

Son nom signifie « la Très Généreuse ». Elle représente la fertilité et l’abondance, la prévoyance et la providence. Comme Epona, avec qui elle est parfois confondue, ses attributs sont la corne d’abondance, une patère, un panier de fruits, une bourse. Elle est la parèdre de Mercure et évoque, avec lui, comme Nantosuelta, le couple romain Pluton-Proserpine.

Smertrios

Smertrios

Son nom signifie « le Pourvoyeur ». Dieu garant et protecteur des richesses, il est associé à la déesse Rosmerta. Sur le Pilier des Nautes, représenté comme Hercule, il tient une massue, prêt à assommer un serpent. Il est souvent assimilé à Mars, son homologue romain.

Sucellus

Sucellus

Dieu nocturne, infernal, de la vie et de la mort mais aussi dieu de la prospérité terrestre, des récoltes et des troupeaux. Son nom signifie « bon frappeur ». Âgé et barbu, tenant à la main un maillet, il est vêtu à la gauloise d'une longue blouse serrée à la taille et de braies collantes, parfois avec des bottes. Il tient souvent des ustensiles alimentaires : chaudron, tonnelet, amphore à vin, est parfois accompagné d’un chien. Il est souvent représenté aux côtés de Nantosuelta et évoque, avec sa parèdre, le couple romain Pluton-Proserpine. On peut le rapprocher de plusieurs autres dieux : Sylvain, Dis Pater, Cernunnos ou Thor.

Teutatès (ou Toutatis)

Teutatès

Dieu guerrier, protecteur d’une communauté et de son territoire, que l’on apaise par des immolations humaines. Son nom signifie « dieu de ma tribu », ce qui laisse à penser que chaque tribu avait son Teutatès. Il est généralement assimilé au Mars romain.

Taranis

Taranis

Dieu du ciel et de l'orage, géniteur de Lug, ses attributs sont la roue, la spirale et l'esse (cheville de fer fixée au bout d'un essieu pour maintenir la roue) symbolisant l'éclair. Il est souvent représenté barbu, vêtu à la gauloise. On peut l’assimiler sans hésitation au Jupiter romain.

Ce qu'en dit Lucain :

 

Et nunc tonse Liger, quondam per colla decora
Crinibus effusis toti praelate Comatae :
Et quibus immitis placatur sanguine diro
Teutates, horrensque feris altaribus Hesus ;
Et Taranis scythicae non mitior ara Dianae.
Vos quoque, qui fortes animas, belloque peremtas,
Laudibus in longum vates demittitis aevum,
Plurima securi fudistis carmina, bardi.
Et vos barbaricos ritus, moremque sinistrum
Sacrorum, druidae, positis repetistis ab armis.

 

Lucain, La Pharsale, I, v. 442-451.

 

Vous voilà libres, Comates1 aux longs cheveux errants sur des épaules blanches ; et toi, Ligurien2, dont le front est sans chevelure, mais dont la valeur est plus célèbre. Vous qui apaisez par des flots de sang humain Teutatès l’impitoyable, l’autel horrible d’Hésus, et Taranis plus cruelle que Diane taurique ; vous par qui revivent les fortes âmes disparues dans les combats, chantres dont la louange donne l’éternité, bardes ! vous ne craignez plus de répéter vos hymnes ; druides ! vous reprenez vos rites barbares, vos sanglants sacrifices que la guerre avait abolis.

  1. Comates : subdivision du peuple Dace (= habitants du Bas Danube) constituée de paysans-guerriers
  2. Ligurien (ou Ligure) : peuple habitant le sud de la Gaule et le nord-ouest de l’Italie actuelle
  • Les dieux gaulois sont vénérés à partir du VIe siècle avant J.-C. : les druides président à leur culte. Au VIe siècle après J.-C., les rituels celtes sont interdits par des textes chrétiens.
  • On a souvent considéré, à tort, que les dieux gaulois étaient interchangeables : dès l’origine, certains dieux sont considérés comme les deux faces d’une même entité. À partir de la romanisation, un seul dieu gaulois est assimilé à plusieurs dieux romains, ce qui entretient une forme de flottement.
  • A partir du Ier siècle avant J.-C., la romanisation n’empêche pas les Gaulois de garder leurs dieux propres ; certains ne sont pas assimilés à des dieux romains : c’est le cas des divinités du Pilier des Nautes. Cependant, beaucoup de dieux prennent aussi des attributs romains. Les dieux romains les plus appréciés par les Gaulois sont Mars, Mercure et Apollon.
  • Chez les Gaulois, les noms de dieux sont considérés comme tabous.On ne saurait les nommer directement Ils sont donc souvent désignés par des périphrases (« le divin corbeau », « le rouge », « la Reine », « le grand Cavalier » …) et par plusieurs dénominations, afin d’éviter que les ennemis ne les invoquent aussi. Ainsi, le nom Teutatès est un surnom signifiant « le dieu de ma tribu » et peut donc désigner plusieurs dieux.
  • Avant la romanisation, les Gaulois honorent leurs dieux dans un nemeton, construit en bois et en torchis, délimité par une enceinte sacrée. A partir de la Pax romana, les dieux gaulois sont honorés dans un fanum, sorte de temple gallo-romain dont l’entrée est orientée à l’Est, comportant un ou plusieurs cella (maison du dieu), souvent entourée d’une galerie, l’ensemble étant cerné par un péribole (enceinte sacrée). Cependant, les Gaulois exercent souvent leur culte en plein air, sans avoir construit de bâtiment à cet effet.

À lire :

  • Actualité de l'histoire, spécial, janvier 2003, Le chaudron de Gundestrup, pp. 59-61.
  • Catalogue de l’exposition de la Cité des Sciences et de l’Industrie, "Les Gaulois, une expo renversante", du 19 octobre 2011 au 2 septembre 2012, Paris.
  • Jean-Louis Brunaux, Les religions gauloises, CNRS, 2016, 480 p.
  • Pierre-Yves Lambert, « Les dieux de la Gaule », Le monde des Religions, n° 24,‎ 2007, pp. 28-30.

Pistes de recherche : 

  • La religion gauloise
  • Les Druides
  • Le monde gallo-romain
  • La romanisation
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