Le tour de la Méditerranée : l'Orient et l'Occident

La Méditerranée, c’est étymologiquement ce qui est « au milieu des terres » (medi-terraneus). Ce nom n’est apparu qu’au VIIe siècle après Jésus-Christ, dans un ouvrage d’Isidore de Séville. Dans la Bible, en hébreu, elle n’est désignée que comme « la mer » ou « la mer occidentale » par opposition à la « mer orientale » (la mer Morte actuelle). On perçoit déjà ici la question du point de vue, question centrale lorsqu’on évoque les relations entre l’Orient et l’Occident : depuis la Palestine, qui constitue pour nous la partie orientale de la Méditerranée, la mer est occidentale. Ce renversement de focale doit être présent à l’esprit pour rendre intelligible la diversité des situations qui vont être évoquées par les acteurs de l’histoire et de la littérature méditerranéennes : la problématique du point de vue constitue une question majeure que nous retrouverons à plusieurs reprises au long de notre parcours.

Revenons à la dénomination : dans l’Antiquité, les Grecs, eux aussi, évoquent d’abord seulement « la mer », mais elle devient, à l’apogée de leur domination, « notre mer » (ἥδε ἡ θάλασσα chez Hérodote), dénomination que les Romains traduiront en latin par « mare nostrum » lorsqu’ils supplanteront les Grecs en tant que puissance maritime. La Méditerranée est alors perçue comme le centre du monde antique et le pouvoir s’organise par la conquête des pays qui l’entourent. Cette mer presque fermée apparaît déjà comme un creuset, un univers délimité dont on peut faire le tour.

En littérature, tout commence avec Homère aux environs du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. L’Odyssée est le récit des aventures d’Ulysse (Όδυσσεύς) lors de son voyage de retour chez lui, à Ithaque, après la guerre de Troie. Troie est située approximativement en Asie mineure, aux bords de la mer Egée, sur la côte de l’actuelle Turquie, et l’île d’Ithaque est à l’ouest de la Grèce, dans la mer ionienne. Le trajet direct n’est pas très long, il suffit de contourner la Grèce, mais Ulysse, victime de la colère de Poséidon, le dieu de la mer, va mettre dix ans à l’effectuer, dans une errance incohérente à travers la Méditerranée, « dans tous les sens », depuis les côtes turques jusqu’à Gibraltar. Victor Bérard, grand helléniste et traducteur de l’Odyssée, a refait lui-même le périple d’Ulysse en tentant de localiser les épisodes les plus célèbres :

  • le pays des Cyclopes se situerait dans le golfe de Naples,

  • l’île des Lotophages à Djerba, en Tunisie,

  • l’île d’Éole à Stromboli,

  • l’île du Soleil en Sicile,

  • et la grotte de Calypso à côté du détroit de Gibraltar.

Ces indications restent approximatives : l’Odyssée n’est pas un manuel de géographie. Elles ont été remises en cause par des découvertes archéologiques et, récemment, contestées en partie par Jean Cuisenier, anthropologue au CNRS, qui a lui aussi mené une expédition scientifique sur les traces d’Ulysse. Mais qu’il s’agisse de Bérard ou de Cuisenier, les itinéraires qu’ils ont reconstitués donnent une idée de l’ampleur du parcours effectué, dans un va-et-vient où le héros est ballotté de côte en côte et d’île en île au gré des dieux.

La mer Méditerranée n’est pas seulement le cadre géographique de ce périple imaginé par Homère, elle joue un rôle essentiel dans la dramaturgie des aventures du héros. Loin des images idylliques auxquelles on pourrait s’attendre, la mer apparaît toujours hostile (rappelons que Poséidon poursuit Ulysse de sa vengeance). C’est un univers redoutable, « infertile », où l’on affronte écueils, rochers, monstres marins, comme les Sirènes ou Charybde et Sylla. Sur le plan littéraire, cet arrière-fond menaçant permet évidemment de valoriser le courage d’Ulysse, « l’homme aux mille ruses », comme le montre l’épisode de la tempête lorsqu’il quitte la grotte de Calypso :

[Poséidon] rassembla les nuages, saisit son trident des deux mains et démonta la mer ; il déchaîna les souffles furieux de tous les vents à la fois et recouvrit la terre et la mer de nuages. La nuit était soudain tombée du cial. L’Euros, le Notos, le Zéphyr féroce et le Borée né dans les cimes éthérées s’abattirent en même temps et soulevèrent les vagues. Ulysse sentit ses genoux et son cœur se dérober ; il gémit et dit à son cœur magnanime : « Malheureux que je suis ! (…) Ma mort est imminente. »

Alors qu’Ulysse tenait ces propos, une vague immense s’abattit sur lui, avec une force inouïe, et le radeau partit en vrille. Ulysse tomba à l’eau, loin du radeau, ses mains avaient lâché le gouvernail ; le mât se fendit en deux sous la force de la tempête unissant tous les vents ; la voile et la vergue s’écrasèrent dans la mer, au loin. Le choc de la vague fit disparaître Ulysse sous la surface un long moment. (…) Il émergea enfin et recracha l’eau amère, la tête ruisselante. Malgré l’épuisement, il n’oublia pas le radeau. Il se jeta dans les vagues et réussit à l’agripper puis s’assit au milieu, échappant de justesse à la mort. La houle l’entraînait çà et là, au gré des courants, (…) les vents ballotaient le radeau, çà et là sur les flots.

Homère, L’Odyssée (extrait, chant V, v. 291-330), Traduction d'Hélène Tronc

Vingt-huit siècles plus tard, un autre poète grec, Constantin Cavafy, reprend le thème du voyage d’Ulysse, en inversant cette image négative de la mer et d’une errance vécue comme une punition des dieux. En effet, pour lui, « Le chemin vers Ithaque » (titre du poème dans la traduction de Jacques Lacarrière) est un accomplissement et un enrichissement. Sans doute en est-il déjà ainsi dans l’épopée d’Homère, mais ce qui est significatif chez Cavafy, c’est le retournement complet de la représentation de la Méditerranée : elle n’est plus « infertile », mais généreuse, offrant au voyageur la découverte d’un ailleurs somptueux.

« Quand tu prendras le chemin vers Ithaque
Souhaite que dure le voyage,
Qu’il soit plein d’aventures et plein d’enseignements.
[...]
Que nombreux soient les matins d’été où
Avec quelle ferveur et quelle délectation
Tu aborderas à des ports inconnus !
Arrête-toi aux comptoirs phéniciens
Acquiers-y de belles marchandises
Nacres, coraux, ambres et ébènes
Et toutes sortes d’entêtants parfums
Le plus possible d’entêtants parfums.
Visite aussi les nombreuses cités d’Egypte
Pour t’y instruire, t’y initier auprès des sages.
Et surtout n’oublie pas Ithaque.
Y parvenir est ton unique but
Mais ne presse pas ton voyage
Prolonge-le le plus longtemps possible
Et n’atteint l’île qu’une fois vieux,
Riche de tous les gains de ton voyage. »

Constantin Cavafy, Le chemin vers Ithaque, 1911 (extrait), Traduction Jacques Lacarrière

Que s’est-il passé entre temps ? En vingt-huit siècles… Les découvertes géographiques, le développement de différentes conceptions philosophiques, religieuses et scientifiques du monde, les progrès techniques, les évolutions et ruptures des civilisations qui sont apparues depuis l’Antiquité ont modifié incontestablement les représentations du monde. Notre propos n’est pas de retracer les grands traits de ces changements profonds mais, d’un point de vue littéraire en confrontant ces deux Ithaques poétiques, d’observer que l’on est passé au cours de cette vaste période d’un monde, celui d’Homère, où pour les Grecs étaient « barbares » tous les peuples qui ne parlaient pas leur langue, à un monde de la diversité, de la pluralité, de l’altérité – ce qu’exprime Cavafy. Nous n’avons plus une Méditerranée, mais des Méditerranées, porteuses de différences religieuses, culturelles, linguistiques.

  • Un métissage culturel

Ces Méditerranées, ou plus exactement ces cultures méditerranéennes, se sont le plus souvent succédé sur le même territoire et, parfois, s’y sont juxtaposées. De nombreux exemples de ce phénomène de métissage culturel existent dans les pays du pourtour méditerranéen, notamment au Liban, en Égypte, au Maghreb. Nous en retiendrons deux à titre d’illustration : la plus grande île de la Méditerranée, la Sicile, et une région au cœur des échanges entre l’Orient et l’Occident, l’Andalousie.

La Sicile, en raison de sa situation géographique au centre de la Méditerranée, a été un enjeu stratégique majeur pour le contrôle de la circulation maritime, ce qui lui a valu de passer d’un occupant à l’autre au cours de son histoire mouvementée – chacun laissant des traces de son passage dans les paysages et les monuments de l’île. Ces vestiges successifs ont généré une identité sicilienne spécifique que Maupassant a été l’un des premiers voyageurs à caractériser et que l’on pourrait qualifier, de nos jours, de multiculturelle :

« On sait combien est fertile et mouvementée cette terre, qui fut appelée le grenier de l’Italie, que tous les peuples envahirent et possédèrent l’un après l’autre, tant fut violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant d’hommes, comme une belle fille ardemment désirée. [...]

La Sicile a eu le bonheur d'être possédée, tour à tour, par des peuples féconds, venus tantôt du nord et tantôt du sud, qui ont couvert son territoire d'œuvres infiniment diverses, où se mêlent, d'une façon inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l'influence arabe, au milieu des souvenirs grecs et même égyptiens, où les sévérités du style gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science admirable de l'ornementation et de la décoration byzantines.

Et c'est un bonheur délicieux de rechercher dans ces exquis monuments la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu d'Egypte, comme l'ogive lancéolée qu'apportèrent les Arabes, les voûtes en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises gothiques qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant à des époques et à des genres différents, un même caractère, une même nature, on peut dire qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais siciliens, on peut affirmer qu'il existe un art sicilien et un style sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d'imagination de tous les styles d'architecture. »

Guy de Maupassant, En Sicile, 1886

Autre exemple de creuset culturel, l’Andalousie constitue à la fois l’extrémité occidentale de la Méditerranée et le point de passage des pays européens vers l’Afrique du nord par le détroit de Gibraltar. Cette articulation stratégique lui a valu de connaître, elle aussi, des vagues d’occupation successives : Phéniciens, Grecs, Romains1, Vandales s’y sont succédé jusqu’à la période arabe (qui a duré sept siècles, de 711 à 1492) avec la création du califat d’Al-Andalus dont la capitale était Cordoue. Au cœur de cette période, entre le Xe et le XIe siècle, ont coexisté en Andalousie les trois grandes religions monothéistes et l’on cite encore, peut-être dans une vision quelque peu idéalisée, « l’esprit de Cordoue » comme un exemple de communication pacifiée entre les trois communautés. La reconquête par les Rois catholiques a engendré une nouvelle stratification, visible dans les plus célèbres monuments de la région où s’ajoutent les éléments chrétiens aux traces arabes, comme à l’Alhambra de Grenade, à l’Alcazar de Séville ou dans la grande mosquée de Cordoue, à l’intérieur de laquelle Charles-Quint, après la Reconquête, a fait construire une cathédrale… La symbolique de l’architecture, décrite par Théophile Gautier, s’impose au voyageur lorsqu’il découvre Cordoue :

« La mosquée-cathédrale s’élevait au-dessus de l’enceinte et des toits de la ville plutôt comme une citadelle que comme un temple, avec ses hautes murailles denticulées de créneaux arabes, et le lourd dôme catholique accroupi sur sa plate-forme orientale. »

Th. Gautier, Voyage en Espagne, 1843

Imbrication des religions donc, mais aussi imbrication des cultures, en particulier sur le plan musical avec les répertoires judéo-espagnols et arabo-andalous dont le poète Garcia Lorca disait :

« De même que se retrouvent dans la siguiriya et sa descendance de vieux éléments orientaux, de même dans de nombreux poèmes du cante jondo on observe l’affinité avec des chants orientaux plus anciens. »

Federico Garcia Lorca, Conférence présentée à Grenade, 19 février 1922

  • Les Méditerranées : échanges entre l’Orient et l’Occident

L’Orient et l’Occident constituent donc deux pôles géographiques et culturels qui ont diffusé peuples, langues et religions autour de la Méditerranée au gré des époques dans des va-et-vient complexes, « dans tous les sens ».

D’un point de vue géographique, il existe deux Méditerranées, l’une occidentale, l’autre orientale, la partition se faisant par une ligne géologique allant de la Sicile à la Tunisie. Cette division maritime verticale entre l’est et l’ouest a brièvement correspondu, à la fin du IVe siècle après Jésus-Christ, au partage politique et territorial de l’empire romain en deux entités, l’Empire romain d’Orient (qui durera jusqu’au XVe siècle) et l’Empire romain d’Occident (disparu au Ve siècle). Mais les flux de population, les mouvements de conquête, c’est-à-dire l’histoire des hommes, ont brouillé ce partage vertical avec des zones d’influence qui se sont exercées de part et d’autre d’un axe plutôt horizontal, correspondant – schématiquement – à une influence latine au nord et à une influence arabe au sud. Ici, l’étude des langues permet de repérer et d’éclairer cette complexité grâce aux travaux du linguiste Louis-Jean Calvet :

« On parle aujourd’hui sur la rive sud des langues sémitiques, l’arabe, l’amazighe [berbère] et l’hébreu, et sur la rive nord des langues indo-européennes (langues romanes et grec) et une langue altaïque [de l’Altaï, langues parlées en Eurasie, comme le mongol], le turc. Cette grande division, ou cette opposition, évidente si l’on consulte une carte linguistique, est une donnée essentielle de la situation actuelle. »

Louis-Jean Calvet, La Méditerranée, mer de nos langues, 2016

Cette clarification est essentielle pour mieux comprendre les relations inter-méditerranéennes entre l’Orient et l’Occident, mais elle ne doit pas conduire à une schématisation simpliste de leurs rapports ni, surtout, à gommer les interactions qui ont toujours existé entre les différentes Méditerranées – interactions qui, elles-mêmes, ont pris des formes très diverses et contradictoires comme le souligne Edgar Morin :

« De fait, pour concevoir la Méditerranée, il faut concevoir à la fois l’unité, la diversité et les oppositions ; il faut une pensée qui ne soit pas linéaire, qui saisisse à la fois complémentarités et antagonismes. Oui, la Méditerranée est la mer de la communication et du conflit, la mer des polythéismes et des monothéismes, la mer du fanatisme et de la tolérance, et, ô merveille, la mer où le conflit, enfin policé, dans la petite Athènes du Ve siècle, est devenu débat démocratique et débat philosophique. »

 E. Morin, « Penser la Méditerranée et méditerranéiser la pensée », Confluences, n°28, 1999

Le voyage des mots

Quelles traces la littérature et les langues nous ont-elles laissées à la fois de cette communication et de ces conflits ?

Depuis l’Antiquité, et en dépit des dominations politiques successives (les « thalassocraties » phénicienne, crétoise, grecque, romaine, puis l’empire byzantin et la conquête arabe, etc.), la Méditerranée a permis d’importants et incessants échanges commerciaux entre les pays riverains, entre l’Orient et l’Occident. L’archéologie a livré beaucoup d’informations sur ces circulations marchandes par la mer et par les terres. Par contre, peu de traces littéraires, à l’exception de récits de voyage, comme le Livre des Merveilles de Marco Polo (fin XIIIe siècle), qui cependant décrit l’Asie beaucoup plus que le Bassin méditerranéen, et surtout les Voyages d’Ibn Battuta (XIVe siècle) qui, lui aussi, est allé jusqu’en Chine mais évoque longuement plusieurs pays méditerranéens (Égypte, Syrie, Palestine, Maroc, Espagne).

En revanche, ici encore, les langues offrent de précieux indices : les mots voyagent avec les hommes et, en examinant leur étymologie et leurs transformations, on peut repérer leurs parcours. En français, la liste est fort longue de mots venus d’Orient, principalement de l’arabe et du persan, soit directement, soit par l’intermédiaire de l’espagnol et de l’italien2. Pour un bref survol, on peut citer les domaines associés aux échanges commerciaux où ces apports sont les plus notables :

  • la gestion elle-même du commerce : « magasin, tarif, douane » ;

  • les vêtements et tissus : « caban, jupe, gilet, satin, percale, taffetas, » etc. ;

  • certains instruments de musique : « guitare, luth » ;

  • le domaine des parfums : « ambre, benjoin, musc » qu’évoquera plus tard Baudelaire, dont on connaît la fascination pour l’exotisme :

« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens. »

Charles Baudelaire, Correspondances, 1857 ( extrait)

Le domaine botanique est, lui aussi, riche de mots d’origine orientale, avec la découverte des plantes utilisées comme épices ou herbes aromatiques, « safran, cumin, badiane, muscade, estragon », entre autres, mais aussi des légumes, « artichaut, coton, épinard », des fleurs, « jasmin, lilas, tulipe », des fruits, « orange, pêche, abricot ». Le parcours de ce dernier est particulièrement significatif des échanges et des interactions linguistiques dans le Bassin méditerranéen : venu d’Asie, ce fruit que les Grecs appelaient « prune d’Arménie » a été transmis aux Latins qui lui ont donné le nom de praecoquum (« fruit précoce »), revenu en grec tardif sous la forme praikokion, que les Arabes ont adapté en al barquq lorsqu’ils en ont développé la culture, notamment en Andalousie sous le nom d’albaricoque, devenu en remontant vers le nord albercoc en catalan et « abricot » en français.

Histoire, langage et savoirs

Les circulations maritimes ou terrestres des marchands et des voyageurs ont joué un grand rôle dans ces enrichissements linguistiques, mais deux autres facteurs, d’ordre historique, y ont fortement contribué également.

D’une part, le vaste mouvement des conquêtes arabes et de l’expansion de l’islam, à partir du VIIIe siècle. Dans sa partie méditerranéenne, ce mouvement s’établit d’est en ouest, principalement par le sud3, depuis la Syrie en passant par la Palestine, l’Égypte, le Maghreb jusqu’à l’Espagne, point d’entrée en Europe. L’influence arabe s’exercera en Espagne jusqu’à la fin du XVe siècle, à la date de la reconquête de Grenade en 1492 par les Rois catholiques. Cette longue période a connu son apogée du VIIIe au XIIe siècle, avec un développement considérable des connaissances scientifiques, de la pensée philosophique et des arts, ce que l’on a appelé « l’âge d’or islamique ». Là encore, les interactions sont surprenantes : ce sont les savants arabes qui, en traduisant dans leur langue les œuvres scientifiques et philosophiques grecques, persanes, indiennes, ont « redécouvert » la pensée antique et l’ont réintroduite dans les universités de l’Europe occidentale ! Deux figures majeures ont joué ce rôle d’intercesseur : Avicenne, médecin, mathématicien, philosophe (de langue arabe mais ayant vécu en Perse), et surtout Averroès, lui aussi philosophe, mathématicien et médecin, né à Cordoue (XIIe siècle), surnommé « le Commentateur » pour ses travaux sur Aristote.

Les idées et les savoirs voyagent aussi autour du Bassin méditerranéen, comme en atteste le grand nombre de mots arabes ou persans relevant du domaine scientifique introduits dans les langues romanes. Citons, par exemple, les termes commençant par le préfixe al- (article défini « le, la ») : « algèbre, alchimie, algorithme, almanach, alcool (au sens chimique, produit de distillation), alambic », mais aussi « chiffre, zéro, zénith », etc.

L’autre facteur intervenu dans le voyage des mots, ce sont les Croisades, sur une période qui va de la fin du XIe siècle à la fin du XIIIe siècle. Période extrêmement troublée, marquée par les guerres et les massacres entre chrétiens et musulmans, par les successions de victoires et de défaites dans chaque camp et par une violence qui a laissé des traces durables. Dans le domaine littéraire, on doit probablement aux Croisades la plus connue des chansons de geste en ancien français, La Chanson de Roland, composée au XIe siècle (époque de la première croisade), qui relate, trois siècles après l’événement, le combat de l’armée de Charlemagne contre les Sarrasins (terme générique pour désigner les musulmans). Les historiens s’accordent sur le fait que les ennemis de Roland étaient en réalité des Vascons et non des Sarrasins, mais il est fort probable que la Chanson ait été composée au moment des Croisades pour célébrer les valeurs de la chrétienté et justifier la guerre sainte contre les musulmans :

[Préparatifs de combat]

« D’autre part voici l’archevêque Turpin. Il éperonne et monte sur un tertre dénudé. Il appelle les Français et les sermonne : « Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici : pour notre roi nous devons bien mourir. Aidez à soutenir la chrétienté ! Vous aurez une bataille, vous en êtes bien sûrs, car de vos yeux vous voyez les Sarrasins. Battez votre coulpe, demandez à Dieu merci ; je vous absoudrai pour guérir vos âmes. Si vous mourez, vous serez de saints martyrs, vous aurez des sièges au plus haut Paradis. » Les Français descendent de cheval, se prosternent contre terre, et l’archevêque, au nom de Dieu, les a bénis. Pour pénitence, il leur ordonne de frapper. »

La Chanson de Roland (laisse LXXXIX, v. 1124-1135), Traduction Joseph Bédier

En Occident, nous connaissons la version chrétienne des Croisades, mais c’est un académicien français d’origine libanaise, Amin Maalouf, qui nous dévoile Les croisades vues par les Arabes, ouvrage sous-titré La barbarie franque en Terre sainte. Au-delà du décentrage intellectuel que le livre fournit (nous retrouvons la question du point de vue), et qui permet de mieux comprendre le poids de cet héritage historique sur les rapports entre l’Occident et le monde arabe, Amin Maalouf souligne le décalage des apports respectifs entre les opposants :

« Tout au long des croisades, les Arabes ont refusé de s’ouvrir aux idées venues d’Occident. Et c’est là, probablement, l’effet le plus désastreux des agressions dont ils ont été les victimes. Pour l’envahisseur, apprendre la langue du peuple conquis est une habileté ; pour ce dernier, apprendre la langue du conquérant est une compromission, voire une trahison. De fait, les Franj [terme générique pour désigner les Occidentaux] ont été nombreux à apprendre l’arabe alors que les habitants du pays, à l’exception de quelques chrétiens, sont demeurés imperméables aux langues des Occidentaux. On pourrait multiplier les exemples car, dans tous les domaines, les Franj se sont mis à l’école arabe, aussi bien en Syrie qu’en Espagne ou en Sicile. Et ce qu’ils ont appris était indispensable à leur expansion ultérieure. »

Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes (1983)

Confirmation de ces propos : lors du Concile de Vienne en 1312, il est décidé que seraient créées des chaires de langues orientales (hébreu, arabe, grec, syriaque) dans les grandes universités européennes de l’époque, à Bologne, à Paris, à Salamanque et à Oxford. Elles étaient destinées à former les missionnaires chargés de convertir les Infidèles.

Ce parcours en Méditerranée nous montre comment, d’Ulysse aux Croisés, une intense circumnavigation a brassé les peuples riverains, autant par l’échange des connaissances et le commerce que par les guerres. Avec la consolidation des États-nations en Europe occidentale, parallèlement au recul de l’influence arabe dans ces pays, les relations entre l’Orient et l’Occident méditerranéen vont connaître une nouvelle phase au tournant de la Renaissance.

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Méditerranée :  conflits,  influences et échanges

 

Notes

1. Sénèque est né à Cordoue et les empereurs Trajan et Hadrien à Italica, à côté de Séville.

2. Voir : Alain Rey, Le voyage des mots, De l’Orient arabe et persan vers la langue française, éd. Trédaniel, 2013.

3. Voir : Louis-Jean Calvet, op. cit.

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