Le temps chiffré chez Hérodote : Aspects mathématiques, symboliques et poétiques

Notes

1 F. Jacoby, « Herodotos », RE Suppl. II, 1913, col. 205-520.

2 Ch. W. Fornara, Herodotus. An Interpretative Essay, Oxford, Clarendon Press, 1971.

3 L’existence de lectures publiques est considérée comme assurée et « essentielle pour la compréhension de l’œuvre » par L. Canfora dans son Histoire de la littérature grecque d’Homère à Aristote, trad. fr., Paris, Éditions Desjonquères, 1994, p. 315.

4 Cf. K. Mansour, L’Enquête d’Hérodote. Une poétique du premier prosateur grec, Paris, L’Harmattan, 2014.

5 Cf. J. Herington, « The Poem of Herodotus », Arion s. 3, 1, 1991, p. 5-16.

6 Pour un article de synthèse sur la filiation d’Hérodote à l’égard de l’héritage homérique, cf. D. Boedeker, « Epic Heritage and Mythical Patterns in Herodotus », in E. J. Bakker – I. J. F. de Jong – H. van Wees, Brill’s Companion to Herodotus, Leyde – Boston – Cologne, 2002, p. 97-116.

7 Les textes sont cités d’après l’édition de N. G. Wilson, Herodoti Historiae, Oxford, Oxford University Press, 2015 ; nous traduisons.

8 Nous comprenons le terme en ce sens, attesté notamment par les tragiques ; cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Librairie C. Klincksieck et Cie, 1968, 1999, s. u.

9Logioi dont, du point de vue de la tradition littéraire, Hérodote lui-même est un représentant, au sens cette fois de celui qui « connaît des histoires » : cf. G. Nagy, « Herodotus the Logios », Arethusa 20, 1987, p. 175-184, pour la mise en lumière de cette tradition littéraire parallèle à la tradition aédique.

10 Cf. R. Thomas, Herodotus in Context. Ethnography, Science and the Art of Persuasion, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

11 Cf. P. Chantraine, op. cit., s. u. ὄλβος.

12 Ph.-E. Legrand (éd.), Hérodote. Histoires, Livre I, Paris, Les Belles Lettres, 1932, n. 1, ad loc.

13 Ph.-E. Legrand, op. cit., n. 2, ad loc.

14 A. Barguet (éd.), Hérodote. L’Enquête. Livres I à IV, Paris, Editions Gallimard, 1964, 1985, n. 89, ad loc.

15 Ph.-E. Legrand, op. cit., n. 5, ad loc.

16 « À la mort de Cyrus, la royauté revint à Cambyse, qui était le fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspe, à la mort précoce de laquelle Cyrus avait mené grand deuil lui-même, et avait aussi enjoint à tous ses sujets de porter le deuil. » La phrase grecque présente une allitération multiple regroupant les trois ordres d’occlusives, représentés chaque fois par la sourde (et, de façon complémentaire, l’aspirée) : labiale π (et φ), dentale τ (et θ), tectale κ (et χ), qui s’entrelacent au long de la phrase.

17 Pour une perception d’un Hérodote « entre epos et logos », voir notamment I. J. F. de Jong, « Aspects narratologiques des Histoires d’Hérodote », Lalies 19, 1999, p. 217-275.

18 Cf. Homère, Odyssée, chant I, v. 23-24 : Αἰθιόπας, τοὶ διχθὰ δεδαίαται, ἔσχατοι ἀνδρῶν, / οἱ μὲν δυσομένου Ὑπερίονος, οἱ δ’ ἀνιόντος « les Éthiopiens, qui sont répartis en deux, aux confins du monde, / les uns au Soleil couchant, les autres au levant ».

19 Le manuscrit A (Laurentianus LXX), datant du xie siècle, est considéré depuis les travaux fondamentaux menés par Gronovius au xviiie siècle comme le meilleur, en ceci que le plus fidèle à l’archétype. Cf. B. Hemmerdinger, Les Manuscrits d’Hérodote et la critique verbale, Gênes, Istituto di filologia classica e medievale, 1981.

20 Pour les questions d’imitation, transposition et émulation créatrice, ainsi que pour la « Poétique des sons et des ryhmes », cf. K. Mansour, op. cit.

21 A. Barguet, op. cit., n. 186, ad loc.

22 Rappelons qu’Hérodote eut pour oncle probable le poète Panyassis d’Halicarnasse, dernier grand représentant de la poésie épique d’époque archaïque. Pour l’héritage poétique d’Hérodote en général, cf. J. Marincola, « Herodotus and the Poetry of the Past », in C. Dewald – J. Marincola, The Cambridge Companion to Herodotus, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, p. 13-28.

Cet article inédit constitue la version remaniée d’une conférence Journée d’études sur le temps, organisée le 30 mars 2018 par Johana Augier, professeur de CPGE au lycée Louis Barthou (Pau, France)

Ouvrage fondateur de l’historiographie grecque consacré dans son noyau historique au récit des guerres médiques, l’Enquête d’Hérodote excède cependant cette composante par une appréhension plus large, à teneur géo- et ethnographique, des divers peuples et contrées impliqués dans l’expansion de la puissance perse. Si l’on a coutume, sur le plan de l’œuvre composée et fixée par la tradition, de distinguer ainsi une première partie (livres I à IV) riche en excursus portant sur les données géo-historiques et culturelles de la Lydie et de la Perse (livre I), de l’Égypte (tout le livre II), de la Scythie et de la Libye (livre IV) ou d’autres régions encore de l’oikouménê, d’une seconde moitié (livres V à IX) qui se focalise quant à elle sur le récit des guerres médiques proprement dites, il convient d’éclairer cette bipartition apparente par une approche génétique permettant de se représenter le processus de composition de l’œuvre. En 1913, dans son article fondateur des études hérodotéennes modernes, F. Jacoby a soutenu à cet égard la thèse « développementale » d’une composition de l’œuvre par étapes successives1, thèse reprise en 1971 par Ch. Fornara dans son essai interprétatif, au titre d’un « mûrissement » par Hérodote de son projet d’écriture au fil de sa composition2. En suivant cette perspective, on peut affirmer qu’Hérodote a, dans un premier temps, composé des comptes rendus de ses recherches géographiques et ethnographiques sous la forme de logoi à l’origine indépendants, dont il a donné lecture publique lorsqu’il s’est fixé à Athènes, dans l’entourage de Périclès3. C’est ensuite seulement qu’il a conçu le projet, plus vaste et de nature différente, d’une histoire des guerres médiques – autour de laquelle pourraient en l’occurrence s’agréger ces discours, qu’il est parvenu à « assembler » selon un principe rhapsodique en prenant pour fil conducteur le processus d’expansion de la puissance perse menant au conflit avec la Grèce. L’œuvre qui résulte de ce puissant effort de synthèse, sous la forme où nous la connaissons, porte dans son écriture les marques linguistiques et littéraires d’une telle évolution, comme on peut le percevoir au moyen d’une analyse poétique4 ; mais cette synthèse est cependant assez profonde pour assurer l’unité poématique de l’œuvre et la constituer en tant qu’objet doté d’une cohérence propre5.

Or, l’appartenance générique globale de l’Enquête – son statut d’œuvre « historiographique » – explique assez naturellement la présence en elle d’un nombre important d’indications chronologiques : qu’il s’agisse de l’enquêteur lui-même ou de certains personnages auxquels celui-ci délègue la parole, l’expression du temps historique reçoit souvent une forme numérique indiquant le nombre des jours, des mois ou des années – selon le principe de la chronologie relative et non de la datation absolue, mais en tout cas d’une manière arithmétique qui permet de parler déjà, en un premier sens, d’un temps « chiffré » chez Hérodote. Il peut dès lors paraître intéressant d’étudier les modalités et la signification de ce compte du temps dans l’Enquête ; de comprendre à quels principes, différents selon les cas, il obéit ; et de voir quels domaines et quels aspects de la pensée humaine il met en jeu.

Notre corpus sera constitué de textes représentatifs extraits des quatre premiers livres de l’Enquête, présentant à cet égard une plus grande variété de perspectives que celle – plus simplement historique et événementielle – de la seconde moitié de l’œuvre. Nous verrons que l’étude des diverses formes significatives prises par le temps chiffré chez Hérodote peut être conduite en trois temps. Tantôt en effet l’expression du temps procède d’un calcul mathématique relevant d’un discours rationnel (logos) qui ancre l’historiographie dans le domaine de l’enquête scientifique ; tantôt intervient une dimension symbolique qui n’est pas sans rapport avec une perception mythique du nombre ; tantôt enfin le « chiffrage » du temps repose sur une nécessité poétique inhérente à la composition littéraire de l’œuvre, qui se situe à cet égard dans le prolongement des poèmes homériques6.

1. Le temps chiffré selon un calcul mathématique procédant d’un discours rationnel

Ce premier aspect du temps chiffré émerge notamment de deux passages mettant en scène des personnages qui « comptent », aux sens propre et figuré du terme. Dans le premier extrait, il s’agit de Solon, le poète-législateur athénien qui faisait figure de sage, rendant ici visite au roi lydien Crésus, à la richesse proverbiale. Celui-ci, se croyant le plus heureux des hommes, a fait admirer à son hôte toutes ses richesses, et lui a demandé s’il avait jamais vu un homme qui fût le plus heureux du monde. Solon lui a répondu en lui donnant deux exemples d’hommes qui furent les plus heureux. Crésus, déçu dans son espoir de se voir attribuer ce titre, se récrie vivement en demandant à Solon s’il ne fait aucun cas de son bonheur à lui, suscitant alors le discours suivant du sage (1.32)7 :

 

Ὦ Κροῖσε, ἐπιστάμενόν με τὸ θεῖον πᾶν ἐὸν φθονερόν τε καὶ ταραχῶδες ἐπειρωτᾷς ἀνθρωπηίων πρηγμάτων πέρι. Ἐν γὰρ τῷ μακρῷ χρόνῳ πολλὰ μὲν ἔστι ἰδεῖν τὰ μή τις ἐθέλει, πολλὰ δὲ καὶ παθεῖν. Ἐς γὰρ ἑβδομήκοντα ἔτεα οὖρον τῆς ζοῆς ἀνθρώπῳ προτίθημι. Οὗτοι ἐόντες ἐνιαυτοὶ ἑβδομήκοντα παρέχονται ἡμέρας διηκοσίας καὶ πεντακισχιλίας καὶ δισμυρίας, ἐμβολίμου μηνὸς μὴ γινομένου · εἰ δὲ δὴ ἐθελήσει τοὔτερον τῶν ἐτέων μηνὶ μακρότερον γίνεσθαι, ἵνα δὴ αἱ ὧραι συμβαίνωσι παραγινόμεναι ἐς τὸ δέον, μῆνες μὲν παρὰ τὰ ἑβδομήκοντα ἔτεα οἱ ἐμβόλιμοι γίνονται τριήκοντα πέντε, ἡμέραι δὲ ἐκ τῶν μηνῶν τούτων χίλιαι πεντήκοντα. Τουτέων τῶν ἁπασέων ἡμερέων τῶν ἐς τὰ ἑβδομήκοντα ἔτεα, ἐουσέων πεντήκοντα καὶ διηκοσιέων καὶ ἑξακισχιλιέων καὶ δισμυριέων, ἡ ἑτέρη αὐτέων τῇ ἑτέρῃ ἡμέρῃ τὸ παράπαν οὐδὲν ὁμοῖον προσάγει πρῆγμα. Οὕτω ὦν, ὦ Κροῖσε, πᾶσά ἐστι ἄνθρωπος συμφορή. Ἐμοὶ δὲ σὺ καὶ πλουτέειν μέγα φαίνεαι καὶ βασιλεὺς πολλῶν εἶναι ἀνθρώπων · ἐκεῖνο δὲ τὸ εἴρεό με οὐ κώ σε ἐγὼ λέγω, πρὶν τελευτήσαντα καλῶς τὸν αἰῶνα πύθωμαι.

« Crésus, moi qui sais que la divinité est toute jalousie et turbulence, tu m’interroges au sujet d’affaires humaines. Au cours de la longueur du temps (χρόνος), il est possible de voir beaucoup de choses que l’on ne voudrait pas, possible aussi d’en subir beaucoup. Je fixe en effet à soixante-dix (70) ans la limite de la vie humaine. Cette période de soixante-dix années donne deux-cents-et-cinq-mille-et-vingt-mille (= vingt-cinq mille deux cents : 25200) jours, en n’ajoutant pas de mois intercalaire ; et s’il faut en allonger d’un mois une sur deux, afin que les saisons coïncident en se réglant sur ce qu’il faut, les mois intercalaires au long des soixante-dix ans sont au nombre de trente-cinq (35), et les jours issus de ces mois, de mille cinquante (1050). De tous ces jours qui forment les soixante-dix ans, et qui sont au nombre de cinquante-et-deux-cents-et-six-mille-et-vingt-mille (= vingt-six mille deux cent cinquante : 26250), l’un n’amène jamais la même chose que l’autre. Ainsi donc, Crésus, l’homme est tout accident. Toi, tu me parais être fort riche et roi de nombreux hommes ; mais pour ce que tu m’as demandé, je ne dis pas encore que tu le sois, avant d’avoir appris que tu as terminé le temps-de-ta-vie (αἰών) de belle manière. »

Le second texte, extrait du livre II consacré à l’Égypte, présente la généalogie des prêtres égyptiens, eux aussi investis d’une fonction d’autorité et d’un statut de sages, délivrant un discours rationnel. Leur « généalogie » (au sens étymologique d’un « compte des générations ») est mise en opposition avec celle que prétend exposer Hécatée, l’historien prédécesseur d’Hérodote : un logopoios, « faiseur de discours » dont on ne sait trop si ce sont des « discours historiques » ou plutôt – comme Ésope qui se verra lui aussi qualifier de ce nom – des « histoires », des « fables » : il semble en effet qu’Hérodote joue ici d’une ambiguïté notionnelle qui, par contraste, contribue à faire de la parole des prêtres un discours véridique. Voici le texte (2.142-143) :

Ἐς μὲν τοσόνδε τοῦ λόγου Αἰγύπτιοί τε καὶ οἱ ἱρέες ἔλεγον, ἀποδεικνύντες ἀπὸ τοῦ πρώτου βασιλέος ἐς τοῦ Ἡφαίστου τὸν ἱρέα τοῦτον τὸν τελευταῖον βασιλεύσαντα μίαν τε καὶ τεσσεράκοντα καὶ τριηκοσίας ἀνθρώπων γενεὰς γενομένας καὶ ἐν ταύτῃσι ἀρχιερέας καὶ βασιλέας ἑκατέρους τοσούτους γενομένους. Καίτοι τριηκόσιαι μὲν ἀνδρῶν γενεαὶ δυνέαται μύρια ἔτεα · γενεαὶ γὰρ τρεῖς ἀνδρῶν ἑκατὸν ἔτεά ἐστι. Μιῆς δὲ καὶ τεσσεράκοντα ἔτι τῶν ἐπιλοίπων γενεέων, αἳ ἐπῆσαν τῇσι τριηκοσίῃσι, ἐστὶ τεσσεράκοντα καὶ τριηκόσια καὶ χίλια ἔτεα. Οὕτως ἐν μυρίοισί τε ἔτεσι καὶ χιλίοισι καὶ πρὸς τριηκοσίοισί τε καὶ τεσσεράκοντα ἔλεγον θεὸν ἀνθρωποειδέα οὐδένα γενέσθαι […].

Πρότερον δὲ Ἑκαταίῳ τῷ λογοποιῷ ἐν Θήβῃσι γενεηλογήσαντι ἑωυτὸν ἀναδήσαντί τε τὴν πατριὴν ἐς ἑκκαιδέκατον θεὸν ἐποίησαν οἱ ἱρέες τοῦ Διὸς οἷόν τι καὶ ἐμοὶ οὐ γενεηλγήσαντι ἐμεωυτόν · ἐσαγαγόντες ἐς τὸ μέγαρον ἔσω ἐὸν μέγα ἐξηρίθμεον δεικνύντες κολοσσοὺς ξυλίνους τοσούτους ὅσους περ εἶπον · ἀρχιερεὺς γὰρ ἕκαστος αὐτόθι ἱστᾷ ἐπὶ τῆς ἑωυτοῦ ζοῆς εἰκόνα ἑωυτοῦ · ἀριθμέοντες ὦν καὶ δεικνύντες οἱ ἱρέες ἐμοὶ ἀπεδείκνυσαν παῖσα πατρὸς ἑωυτῶν ἕκαστον ἐόντα, ἐκ τοῦ ἄγχιστα ἀποθανόντος τῆς εἰκόνος διεξιόντες διὰ πασέων, ἐς οὗ ἀπέδεξαν ἁπάσας αὐτάς. Ἑκαταίῳ δὲ γενεηλογήσαντι ἑωυτὸν καὶ ἀναδήσαντι ἐς ἑκκαιδέκατον θεὸν ἀντεγενεηλόγησαν ἐπὶ τῇ ἀριθμήσι, οὐ δεκόμενοι παρ’ αὐτοῦ ἀπὸ θεοῦ γενέσθαι ἄνθρωπον · ἀντεγενεηλόγησαν δὲ ὧδε, φάμενοι ἕκαστον τῶν κολοσσῶν πίρωμιν ἐκ πιρώμιος γεγονέναι, ἐς ὃ τοὺς πέντε καὶ τεσσεράκοντα καὶ τριηκοσίους ἀπέδεξαν κολοσσούς, καὶ οὔτε ἐς θεὸν οὔτε ἐς ἥρωα ἀνέδησαν αὐτούς.

Jusqu’à ce point de mon logos, ce sont les Égyptiens et les prêtres qui parlaient, montrant que depuis le premier roi jusqu’à ce prêtre d’Héphaïstos qui avait régné en dernier, il y avait eu une-et-quarante-et-trois-cents (= trois cent quarante et une : 341) générations d’hommes – et que, parmi celles-ci, il y avait eu autant de grands-prêtres que de rois. Or, trois cents (300) générations d’hommes équivalent à dix mille (10000) ans ; car trois (3) générations d’hommes font cent (100) ans. Et des une-et-quarante (= quarante et une : 41) générations restantes qui s’ajoutaient aux trois cents (300), il y a quarante-et-trois-cents-et-mille (= mille trois cent quarante : 1340) ans. Ainsi, dans les dix-mille-et-mille-et-en-outre-trois-cents-et-quarante (= onze mille trois cent quarante : 11340) ans, ils disaient qu’il n’y avait eu aucun dieu de forme humaine. […]

Auparavant, à Hécatée l’historien (logopoios) qui avait, à Thèbes, exposé sa généalogie et rattaché son ascendance paternelle en seizième (16) à un dieu, les prêtres de Zeus firent ce qu’ils m’ont fait à moi aussi qui n’ai pas exposé la mienne… Ils m’ont fait entrer à l’intérieur d’un grand mégaron et ont fait le compte (ἐξ-αριθμέω) en montrant des colosses de bois aussi nombreux que j’ai dit : en effet, chaque grand-prêtre érige là de son vivant une statue de lui. Donc, en comptant (ἀριθμέοντες) et en montrant, les prêtres m’ont fait voir que chacun était l’enfant de son père, passant en revue toutes les statues en partant de celle du mort le plus récent, jusqu’à ce qu’ils les eussent toutes montrées. À Hécatée qui avait exposé sa généalogie et qui l’avait rattachée en seizième (16) à un dieu, ils opposèrent une généalogie fondée sur le compte numérique (ἀρίθμησις), n’acceptant pas son propos qu’un homme soit né d’un dieu ; ils opposèrent leur généalogie de la façon suivante, en disant que chacun des colosses était un pirômis né d’un pirômis, jusqu’à ce qu’ils eussent montré cinq-et-quarante-et-trois-cents (= trois cent quarante-cinq : 345) colosses, sans les rattacher ni à un dieu ni à un héros.

On peut voir, dans les deux cas de figure, comment se déploie une parole savante où le calcul mathématique fonde à son tour un discours de sagesse : le compte de Solon débouche sur un jugement philosophique sur le « temps de la vie humaine » (αἰών)8, tandis que la généalogie des prêtres égyptiens aboutit à la notion de pirômis qui correspond à celle, grecque, du kalos kagathos – c’est-à-dire au type d’homme répondant aux idéaux de mesure et de morale classiques –, la longue chaîne de ces pirômis définissant l’antiquité des prêtres égyptiens, qui renforce par contrecoup leur statut d’autorité. Ainsi, Solon tout comme les prêtres égyptiens sont bien des σοφοί dans la pleine acception du terme, mettant en jeu aussi bien la connaissance technique de leur discipline que les qualités de sagesse morale. Mais on peut également les qualifier d’un terme grec qu’emploie Hérodote pour désigner les « érudits », les « savants » : celui de logioi, formé comme il l’est sur le nom logos au sens du « discours rationnel »9. Ce sont bien des figures douées au plus haut point de la faculté de raisonner, illustrée en l’occurrence dans son versant logico-mathématique – où le terme de « logique » est lui aussi dérivé de logos, comme étant ce qui le caractérise : un logos conçu dans son opposition aux plaisantes « histoires » (des contes, des mensonges) du logopoios Hécatée, à l’égard duquel Hérodote formule en plusieurs endroits de l’Enquête un jugement critique. En cela, et à travers la relation qu’il fait de ces « comptes » (au sens mathématique), Hérodote se place bien dans le mouvement de rationalisation qui caractérise l’historiê ionienne du ve siècle avant J.-C : activité de recherche fondée sur les pouvoirs de la raison s’affranchissant du mythe10. C’est, de la même manière, à l’épreuve critique de la science et de la sagesse de Solon que se trouve soumise la richesse proverbiale dont s’enorgueillit Crésus : alors que celui-ci tend à confondre son opulence avec le bonheur, à la faveur de l’adjectif grec olbios qui signifie « heureux, fortuné » dans le sens d’une prospérité matérielle11, Solon répond par un discours sur les aléas de la fortune (au sens de « destinée humaine »), discours qui invite philosophiquement à « considérer le terme de toute chose » et qui relève d’une raison critique à l’issue déceptive, en ceci qu’elle est porteuse de désillusion : Crésus croyait en son « bonheur » comme en un mythe que le logos rationnel de Solon vient démentir en s’appuyant tout à la fois sur une pensée mathématique et philosophique du temps.

La question se pose à présent de savoir si, à nos yeux, les comptes de Solon et des prêtres égyptiens sont exacts, et sur quelles bases mathématiques ils reposent. Pour le premier, il convient d’observer que le compte qui sert de base au calcul repose sur une année de 360 jours, qui, multipliés par 70, donnent bien un premier total de 25 200 jours pour la durée théorique de la vie humaine. Solon introduit alors un ajustement en intercalant, une année sur deux, un mois supplémentaire de trente jours : dès lors, deux ans comptent selon lui 750 jours, ce qui représente cette fois une approximation par excès, donnant bien le compte total de 26 250 jours pour une période de 70 ans, au lieu des 25 567.5 jours que nous attendrions sur la base de nos 365 jours ¼. Le calcul mathématique proprement dit de Solon est donc exact, mais il repose sur un principe de schématisation numérique auquel n’est pas étrangère, nous semble-t-il, la notion de dimension symbolique du nombre. En effet, les 360 jours pris comme première approximation sont le produit de la multiplication de 30*12, deux nombres ronds et potentiellement symboliques, tandis que l’ajustement repose sur un principe d’alternance entre année paire et année impaire, avec l’introduction d’un mois de 30 jours où reparaît le nombre 30, multiple de 3 et de 10. Le compte de Solon, qui se veut le plus juste possible, révèle donc selon toute vraisemblance l’influence du symbolique dans la perception arithmétique du temps chez les Grecs – nous permettant dès lors de nous interroger sur d’autres exemples figurant dans l’œuvre qui sont susceptibles de présenter une telle dimension.

2. Le temps chiffré dans sa dimension symbolique fondée sur un nombre mythique

Trois textes au moins dans les quatre premiers livres de l’Enquête présentent de façon significative un chiffrage symbolique du temps, prenant le pas sur ce qui serait une vérité positive du compte, au profit de la résonance mythique d’un nombre évoquant un imaginaire arithmétique. Le premier d’entre eux nous fait revenir au personnage de Crésus, qui, conformément aux mises en garde de Solon, connut par la suite des malheurs personnels, avant d’entreprendre de combattre la puissance perse naissante en la personne de Cyrus. Le conflit, comme on sait, tourna à l’avantage du Perse, qui fit le siège de Sardes, la capitale lydienne, et l’emporta, mettant ainsi fin au règne de Crésus. Or, voici comment est formulée l’issue de son règne (1.86) :

Οἱ δὲ Πέρσαι τάς τε δὴ Σάρδις ἔσχον καὶ αὐτὸν Κροῖσον ἐζώγρησαν, ἄρξαντα ἔτεα τεσσερεσκαίδεκα καὶ τεσσερεσκαίδεκα ἡμέρας πολιορκηθέντα, κατὰ τὸ χρηστήριόν τε καταπαύσαντα τὴν ἑωυτοῦ μεγάλην ἀρχήν. Λαβόντες δὲ αὐτὸν οἱ Πέρσαι ἤγαγον παρὰ Κῦρον. Ὁ δὲ συννήσας πυρὴν μεγάλην ἀνεβίβασε ἐπ’ αὐτὴν τὸν Κροῖσόν τε ἐν πέδῃσι δεδεμένον καὶ δὶς ἑπτὰ Λυδῶν παρ’ αὐτὸν παῖδας, ἐν νόῳ ἔχων εἴτε δὴ ἀκροθίνια ταῦτα καταγιεῖν θεῶν ὅτεῳ δή, εἴτε καὶ εὐχὴν ἐπιτελέσαι θέλων, εἴτε καὶ πυθόμενος τὸν Κροῖσον εἶναι θεοσεβέα τοῦδε εἵνεκεν ἀνεβίβασε ἐπὶ τὴν πυρήν, βουλόμενος εἰδέναι εἴ τις μιν δαιμόνων ῥύσεται τοῦ μὴ ζῶντα κατακαυθῆναι. Τὸν μὲν δὴ ποιέειν ταῦτα, τῷ δὲ Κροίσῳ ἑστεῶτι ἐπὶ τῆς πυρῆς ἐσελθεῖν, καίπερ ἐν κακῷ ἐόντι τοσούτῳ, τὸ τοῦ Σόλωνος, ὥς οἱ εἴη σὺν θεῷ εἰρημένον, τὸ μηδένα εἶναι τῶν ζωόντων ὄλβιον. Ὡς δὲ ἄρα μιν προσστῆναι τοῦτο, ἀνενεικάμενόν τε καὶ ἀναστενάξαντα ἐκ πολλῆς ἡσυχίης ἐς τρὶς ὀνομάσαι « Σόλων ».

Les Perses s’emparèrent donc de Sardes et prirent Crésus vivant ; il avait régné quatorze années et soutenu un siège de quatorze jours, et conformément à l’oracle, il avait mis fin à un grand empire – le sien. Les Perses s’emparèrent de lui et le conduisirent auprès de Cyrus. Celui-ci fit assembler un grand bûcher et y fit monter Crésus, lié de chaînes, ainsi que deux fois sept enfants lydiens auprès de lui, dans l’intention, soit d’immoler ces victimes en guise de prémices à un dieu, soit d’accomplir un vœu – ou encore, ayant appris que Crésus était pieux, il le fit monter sur le bûcher dans le désir de savoir si quelque divinité lui épargnerait d’être brûlé vif. Lui, fit donc cela. Quant à Crésus qui se tenait sur le bûcher, il lui revint à l’esprit, malgré le grand malheur dans lequel il se trouvait, le mot de Solon – qui lui paraissait avoir été prononcé sous l’effet du dieu – selon lequel « nul vivant n’est fortuné ». Aussi, quand cette pensée se fut présentée à lui, il soupira et gémit, et après un long silence il prononça trois fois le nom de Solon.

Au sujet des quatorze années du règne de Crésus et des quatorze jours du siège de la ville, Ph.-E. Legrand, l’éditeur d’Hérodote dans la Collection des Universités de France, écrivait en 1932 le commentaire suivant : « J. Africanus et Eusèbe disent quinze ans. La répétition du même nombre quatorze pour les années du règne de Crésus et les jours du siège de Sardes n’est pas de nature à inspirer confiance »12. Fidèle en effet à l’esprit positiviste qui anime l’ensemble de son édition, Legrand se faisait fort de débusquer les déficiences historiques d’Hérodote. Dans sa note suivante cependant, commentant le nombre des enfants lydiens menés auprès de Crésus sur le bûcher, il précise que sa traduction par « quatorze » recouvre en réalité l’expression « deux fois sept » que nous avons rendue littéralement, avant d’ajouter : « ce nombre doit avoir une importance rituelle »13. Force nous est en vérité de mettre en relation le nombre des années, des jours et des enfants lydiens, les deux premiers exprimés en grec sous la forme du numéral 14, le dernier par l’expression analytique 2*7 qui décompose le premier nombre en ses dénominateurs, pour faire apparaître le nombre éminemment mythique de « sept ». Comme l’indique en effet Andrée Barguet en note de sa traduction, « sept est un chiffre sacré, d’origine mésopotamienne ; c’est en particulier le nombre des planètes, et son multiple, quatorze, est donné comme le nombre des années de règne de Crésus et des jours de siège de Sardes »14. Il convient donc d’inverser ici le point de vue sceptique de Legrand, sur la base d’un même constat : s’il peut paraître surprenant qu’Hérodote donne le même compte pour les années du règne et les jours du siège, cela ne relève pas d’une malencontreuse erreur historique, mais plutôt d’une intention manifeste de signifier autre chose, sur le plan du symbolique, comme le confirme la signature que représente l’expression « deux fois sept » explicitant la formulation de ce nombre. En d’autres termes, Hérodote est ici moins soucieux de vérité positive qu’il n’est intéressé par la résonance mythique du nombre exprimé. Ce n’est peut-être pas un hasard si, à la fin de l’extrait, Crésus prononce par trois fois le nom de Solon, « 3 » étant également un nombre investi de telles connotations mythiques. Tout le passage se trouve ainsi placé sous le signe du symbole, particulièrement approprié pour cet épisode d’une haute intensité dramatique.

C’est sans doute selon la même perspective qu’il convient d’aborder les deux passages dans lesquels Hérodote livre une indication chiffrée sur la durée de la domination des Scythes sur l’Asie. Le premier d’entre eux figure au début du logos de Cyrus constituant la seconde partie du livre I ; le second ouvre le livre IV, consacré en tant que tel à l’expédition de Darius contre les Scythes. Voici ce que disent les textes (1.106 et 4.1) :

Ἐπὶ μέν νυν ὀκτὼ καὶ εἴκοσι ἔτεα ἦρχον τῆς Ἀσίης οἱ Σκύθαι, καὶ τὰ πάντα σφι ὑπό τε ὕβριος καὶ ὀλιγωρίης ἀνάστατα ἦν. Χωρὶς μὲν γὰρ φόρον ἔπρησσον παρ’ ἑκάστων τὸ ἑκάστοισι ἐπέβαλλον, χωρὶς δὲ τοῦ φόρου ἥρπαζον περιελαύνοντες τοῦτο ὅ τι ἔχοιεν ἕκαστοι. Καὶ τούτων μὲν τοὺς πλεῦνας Κυαξάρης τε καὶ Μῆδοι ξεινίσαντες καὶ καταμεθύσαντες κατέφονευσαν, καὶ οὕτω ἀνεσώσαντο τὴν ἀρχὴν Μῆδοι καὶ ἐπεκράτεον τῶν περ καὶ πρότερον, καὶ τήν τε Νίνον εἷλον (ὡς δὲ εἷλον, ἐν ἑτέροισι λόγοισι δηλώσω) καὶ τοὺς Ἀσσυρίους ὑποχειρίους ἐποιήσαντο πλὴν τῆς Βαβυλωνίης μοίρης. Μετὰ δὲ ταῦτα Κυαξάρης μὲν βασιλεύσας τεσσεράκοντα ἔτεα σὺν τοῖσι Σκύθαι ἦρξαν τελευτᾷ.

Or donc, pendant huit-et-vingt (= vingt-huit : 28) ans, les Scythes dominèrent l’Asie – et tout fut bouleversé sous l’effet de leur violence et de leur négligence. Car ils percevaient déjà de la part de chaque peuple un tribut qu’ils lui imposaient ; mais en plus du tribut, ils pillaient au cours de leurs chevauchées toutes les possessions de chacun. Mais Cyaxare et les Mèdes invitèrent la plupart d’entre eux, les enivrèrent et les assassinèrent, – et c’est ainsi que les Mèdes recouvrèrent le pouvoir et régnèrent sur leurs sujets d’autrefois. Ils détruisirent Ninive (comment ils la détruisirent, je le révélerai dans d’autres discours) et soumirent les Assyriens, à l’exception de la région de Babylone… Après quoi Cyaxare, qui avait régné quarante (40) ans en incluant la domination des Scythes, mourut.

Τῆς γὰρ ἄνω Ἀσίης ἦρξαν, ὡς καὶ πρότερόν μοι εἴρηται, Σκύθαι ἔτεα δυῶν δέοντα τριήκοντα, καταπαύσαντες τῆς ἀρχῆς Μήδους · οὗτοι γὰρ πρὶν ἢ Σκύθας ἀπικέσθαι ἦρχον τῆς Ἀσίης. Τοὺς δὲ Σκύθας ἀποδημήσαντας ὀκτὼ καὶ εἴκοσι ἔτεα καὶ διὰ χρόνου τοσούτου κατιόντας ἐς τὴν σφετέρην ἐξεδέξατο οὐκ ἐλάσσων πόνος τοῦ Μηδικοῦ […]

En effet, comme je l’ai déjà dit, les Scythes dominèrent l’Asie supérieure pendant trente ans manquant de deux (= 28 ans), en ayant mis un terme à l’empire des Mèdes (car ceux-ci dominaient l’Asie avant l’arrivée des Scythes). Les Scythes, ayant été absents pendant huit-et-vingt (= 28) ans et revenant après un si long temps dans leur pays, eurent à affronter une épreuve aussi grande que celle des Mèdes […].

Bien qu’il ne semble pas y avoir ici d’indice connexe d’une intention symbolique, on ne peut manquer d’être frappé par la répétition insistante de cette mention du nombre de « 28 années » – exprimée tantôt sous la forme « huit-et-vingt », tantôt sous la forme idiomatique en grec de « trente moins deux ». « 28 » est en effet le double de 14, et peut aussi bien se décomposer en 4*7, permettant de retrouver le nombre mythique déjà évoqué. Ajoutons à cela que le Mède Cyaxare aura régné « 40 ans en incluant la domination des Scythes » : ce nombre rond de « 40 » repose sur l’addition des 28 années de leur domination et de 12 autres, implicites, où Cyaxare régnait vraiment – « 12 » étant lui aussi un nombre chargé d’une forte résonance symbolique, en provenance également de la numération mésopotamienne.

Enfin, l’épisode du siège de Babylone sous le règne de Darius, au livre III, mettant en scène le Perse Zopyre livrant au roi son plan d’action pour s’emparer de la ville, est lui aussi construit sur un compte du temps à valeur symbolique. Zopyre tient en effet le discours suivant (3.155) :

Σὺ δέ, ἀπ’ ἧς ἂν ἡμέρης ἐγὼ ἐσέλθω ἐς τὸ τεῖχος, ἀπὸ ταύτης ἐς δεκάτην ἡμέρην τῆς σεωυτοῦ στρατιῆς <…>, τῆς οὐδεμία ἔσται ὤρη ἀπολλυμένης, ταύτης χιλίους τάξον κατὰ τὰς Σεμιράμιος καλεομένας πύλας · μετὰ δὲ αὖτις ἀπὸ τῆς δεκάτης ἐς ἑβδόμην ἄλλους μοι τάξον δισχιλίους κατὰ τὰς Νινίων καλεομένας πύλας · ἀπὸ δὲ τῆς ἑβδόμης διαλείπειν εἴκοσι ἡμέρας καὶ ἔπειτα ἄλλους κάτισον ἀγαγὼν κατὰ τὰς Χαλδαίων καλεομένας πύλας τετρακισ-χιλίους. Ἐχόντων δὲ μήτε οἱ πρότεροι μηδὲν τῶν ἀμυνεύντων μήτε οὗτοι, πλὴν ἐγχειριδίων · τοῦτο δὲ ἐᾶν ἔχειν. Μετὰ δὲ τὴν εἰκοστὴν ἡμέρην ἰθέως τὴν μὲν ἄλλην στρατιὴν κελεύειν πέριξ προσβάλλειν πρὸς τὸ τεῖχος. Πέρσας δέ μοι τάξον κατά τε τὰς Βηλίδας καλεομένας καὶ Κισσίας πύλας · ὡς γὰρ ἐγὼ δοκέω, ἐμέο μεγάλα ἔργα ἀποδεξαμένου τά τε ἄλλα ἐπιτράψονται ἐμοὶ Βαβυλώνιοι καὶ δὴ καὶ τῶν πυλέων τὰς βαλανάγρας · τὸ δὲ ἐνθεῦτεν ἐμοί τε καὶ Πέρσῃσι μελήσει τὰ δεῖ ποιέειν.

« Toi, à partir du jour où je me serai introduit dans le rempart, à compter de là jusqu’au dixième (10) jour, du contingent de ton armée dont il n’y a aucun souci qu’il périsse, place mille (1000) hommes face aux portes dites de Sémiramis ; puis, de nouveau à partir du dixième jusqu’au septième (7), place-m’en deux mille (2000) autres face aux portes dites des Ninivites ; et à partir du septième jour laisse passer vingt (20) jours, et ensuite disposes-en d’autres que tu auras amenés face aux portes dites des Chaldéens – quatre mille (4000). Qu’ils n’aient, ni les précédents ni ceux-là, aucune arme pour se défendre, sauf des dagues : laisse-leur cela. Et aussitôt après le vingtième jour, ordonne au reste de l’armée de se porter en cercle contre le rempart. Place-moi des Perses face aux portes dites de Bélos et de Cissie ; car, à ce que je pense, comme j’aurai accompli de grands exploits, les Babyloniens me confieront tout et en particulier les clefs des portes. À partir de là, moi et les Perses nous occuperons de ce qu’il faut faire. »

Comme on le voit, ce plan d’action s’organise en quatre temps, scandés par la mention des jours qui passent et par le nombre de soldats à envoyer à chaque fois. Ce nombre des soldats augmente en effet sur le principe d’une duplication constante : 1 000 la première fois, puis 2 000, et 4 000, avant qu’il soit question d’envoyer tout le reste de l’armée. Quant aux jours indiqués comme ceux des assauts, il s’agit d’abord du 10e (un nombre rond comme 1 000) ; puis du 7e après celui-ci (nombre dont on a vu la portée symbolique) ; et enfin du 20e (soit le double de dix et encore un nombre rond), avant que l’assaut final ne soit donné le lendemain, qui permettra la victoire de Darius. Ce n’est pas tout, et l’on peut risquer quelques calculs qui ont toute chance d’être intentionnels de la part d’Hérodote dans la composition de ce passage. En effet, la somme des contingents évoqués se monte à 1 000 + 2 000 + 4 000, soit 7 000 hommes – où l’on retrouve le nombre 7. Quant au compte des jours, il s’agit de 10 + 7 + 20, soit 27 ou 3*3*3 ; or, c’est le lendemain de ce jour-là que sera donné l’assaut final – c’est-à-dire le 28e jour, impliquant comme nous l’avons vu précédemment, sous la forme 4*7, le fameux nombre symbolique sur lequel reposent en définitive nombre de comptes arithmétiquement chiffrés. Étant donné, ici encore, l’intensité dramatique du passage, une telle perspective symbolique paraît plus que probable.

Ces divers exemples tendent à montrer que le compte du temps chez Hérodote n’est donc pas seulement dicté par le souci d’exactitude historique que l’on pourrait attendre d’un historien scientifique, mais que s’y mêlent aussi des considérations relevant plutôt d’une perception mythique du nombre, et plus largement peut-être d’une esthétique qui fonde sur un autre plan la motivation des chiffres avancés. L’historiographie hérodotéenne n’est pas une science positive, mais une composition artistique où s’entrelacent plusieurs perspectives déterminant de diverses façons le contenu de son propos. Il nous reste dès lors à voir comment, sur le plan cette fois strictement littéraire, le chiffrage du temps peut aussi relever d’une authentique nécessité poétique impliquant les modalités formelles de l’écriture.

3. Le temps chiffré suivant une nécessité poétique inhérente à la composition littéraire

Situé à l’ouverture de l’œuvre, le logos de Crésus remplit à plusieurs égards une fonction archétypale. Il peut nous permettre ici de définir ce que représente le conditionnement du temps chiffré par un principe poétique. Avant de centrer son propos sur le personnage éponyme, Hérodote, remontant le temps, commence par retracer l’histoire de la dynastie lydienne qui a précédé celle de Crésus, jusqu’au point de basculement qui fera l’objet d’un récit circonstancié. Voici donc ce qu’il écrit au sujet des Héraclides (1.7) :

Ἡ δε ἡγεμονίη οὕτω περιῆλθε, ἐοῦσα Ἡρακλειδέων, ἐς τὸ γένος τὸ Κροίσου, καλεομένους δὲ Μερμνάδας. Ἦν Κανδαύλης, τὸν οἱ Ἕλληνες Μυρσίλον ὀνομάζουσι, τύραννος Σαρδίων, ἀπόγονος δὲ Ἀλκαίου τοῦ Ἡρακλέος. Ἄγρων μὲν γὰρ ὁ Νίνου τοῦ Βήλου τοῦ Ἀλκαίου πρῶτος Ἡρακλειδέων βασιλεὺς ἐγένετο Σαρδίων, Κανδαύλης δὲ ὁ Μύρσου ὕστατος. Οἱ δὲ πρότερον Ἄγρωνος βασιλεύσαντες ταύτης τῆς χώρης ἦσαν ἀπόγονοι Λυδοῦ τοῦ Ἄτυος, ἀπ’ ὅτευ ὁ δῆμος Λύδιος ἐκλήθη ὁ πᾶς οὗτος, πρότερον Μηίων καλεόμενος. Παρὰ τούτων δὲ Ἡρακλεῖδαι ἐπιτραφθέντες ἔσχον τὴν ἀρχὴν ἐκ θεοπροπίου, ἐκ Δούλης τε τῆς Ἰαρδάνου γεγονότες καὶ Ἡρακλέος, ἄρξαντες ἐπὶ δύο τε καὶ εἴκοσι γενεὰς ἀνδρῶν, ἔτεα πέντε τε καὶ πεντακόσια, παῖς παρὰ πατρὸς ἐκδεκόμενος τὴν ἀρχήν, μέχρι Κανδαύλεω τοῦ Μύρσου.

Le pouvoir avait passé ainsi, qui était aux mains des Héraclides, à la famille de Crésus, dite des Mermnades : Candaule, que les Grecs nomment Myrsilos, était tyran de Sardes, descendant d’Alcée, fils d’Héraclès. En effet, Agron, fils de Ninos, fils de Bélos, fils d’Alcée, fut le premier des Héraclides à être roi de Sardes, et Candaule, fils de Myrsos, le dernier. Ceux qui avaient régné avant Agron sur ce pays étaient des descendants de Lydos, fils d’Atys, du nom de qui l’ensemble de ce peuple fut appelé lydien, alors qu’il s’appelait auparavant méonien. Chargés par ceux-ci du pouvoir, les Héraclides l’exercèrent en vertu d’un oracle, issus comme ils l’étaient de Doulè, fille d’Iardanos, et d’Héraclès ; ils régnèrent durant deux-et-vingt (= vingt-deux : 22) générations d’hommes, soit cinq-et-cinq-cents (= cinq cent cinq : 505) ans, le fils recevant le pouvoir du père, jusqu’à Candaule, fils de Myrsos.

Ce compte de 22 générations s’étendant sur 505 ans suscite, ici encore, une note critique de Legrand : « La génération en ligne masculine n’a donc pas eu à beaucoup près, dans la famille des Sandonides, la durée moyenne de trente-trois ans, qu’Hérodote prend ailleurs pour base de ses calculs chronologiques (II, 142) »15. En effet, 22 générations en 505 ans représentent une moyenne de 23 ans par génération, loin du compte invoqué par Legrand à l’appui de sa critique. Mais, ici encore, Hérodote prétend-il vraiment à l’exactitude historique ? Ne faudrait-il pas plutôt, dans ce passage où il est question de filiation dynastique et de perpétuation du pouvoir, tirer argument de la forme même du discours ? En l’occurrence, un phénomène par ailleurs largement attesté dans la prose d’Hérodote trouve ici un exemple manifeste : celui de l’allitération intensive, qui implique au long de l’Enquête une série de consonnes parmi lesquelles la principale est le π. Pour en donner un exemple remarquable, le logos égyptien du livre II s’ouvre sur cette phrase grecque : Τελευτήσαντος δὲ Κύρου παρέλαβε τὴν βασιληίην Καμβύσης, Κύρου ἐὼν παῖς καὶ Κασσανδάνης τῆς Φαρνάσπεω θυγατρός, τῆς προαποθανούσης Κῦρος αὐτός τε μέγα πένθος ἐποιήσατο καὶ τοῖσι ἄλλοισι προεῖπε πᾶσι τῶν ἦρχε πένθος ποιέεσθαι16. Le contexte est précisément celui du passage du pouvoir du père à son fils, comme dans notre extrait où l’on peut lire : ἔτεα πέντε τε καὶ πεντακόσια, παῖς παρὰ πατρὸς ἐκδεκόμενος τὴν ἀρχήν « pendant 505 ans, le fils recevant le pouvoir du père », présentant la même allitération en π dans laquelle on peut voir le symbole phonétique de la perpétuation du pouvoir, de concert avec la répétition lexicale du chiffre « 5 ». On peut donc risquer l’hypothèse que, pour l’expression numérique de la durée de la dynastie, Hérodote est essentiellement guidé par le souci d’une continuité phonique mimant sur le plan du signifiant la perpétuation du signifié : il fait, en cela, œuvre de poète, rivalisant dès l’ouverture de son œuvre avec la diction des poèmes homériques, en regard desquels il se situe pour composer sa propre « épopée » historique17.

Un second exemple – le dernier de notre étude – emprunte lui aussi à des questions d’oralité poétique : non plus seulement sous la forme des sons, mais aussi sous celle des rythmes caractéristiques de l’épopée que sont les rythmes dactyliques. Cet exemple nécessite que l’on s’intéresse de près au texte grec et à ses variantes, en menant une enquête philologique ; il s’agit de l’épisode dans lequel une délégation de Perses envoyée par Cambyse rencontre le roi des Éthiopiens, qui s’entretient avec eux (3.22-23) :

Ὡς δὲ ἐς τὸν οἶνον ἀπίκετο καὶ ἐπύθετο αὐτοῦ τὴν ποίησιν, ὑπερησθεὶς τῷ πόματι ἐπείρετο ὅ τι τε σιτέεται ὁ βασιλεὺς καὶ χρόνον ὁκόσον μακρότατον ἀνὴρ Πέρσης ζώει. Οἱ δὲ σιτέεσθαι μὲν τὸν ἄρτον εἶπον, ἐξηγησάμενοι τῶν πυρῶν τὴν φύσιν, ὀγδώκοντα δὲ ἔτεα ζόης πλήρωμα ἀνδρὶ <Πέρσῃ> μακρότατον προκεῖσθαι. Πρὸς ταῦτα ὁ Αἰθίοψ ἔφη οὐδὲν θωμάζειν εἰ σιτεόμενοι κόπρον ἔτεα ὀλίγα ζώουσι · οὐδὲ γὰρ ἂν τοσαῦτα δύνασθαι ζώειν σφεας, εἰ μὴ τῷ πόματι ἀνέφερον, φράζων τὸν οἶνον · τούτῳ γὰρ ἑωυτοὺς ὑπὸ Περσέων ἑσσοῦσθαι.

Ἀντειρομένων δὲ τὸν βασιλέα τῶν Ἰχθυοφάγων τῆς ζόης καὶ διαίτης πέρι, ἔτεα μὲν <φάναι> ἐς εἴκοσί τε καὶ ἑκατὸν τοὺς πολλοὺς αὐτῶν ἀπικνέεσθαι, ὑπερβάλλειν δέ τινας καὶ ταῦτα, σίτησιν δὲ εἶναι κρέα ἑφθὰ καὶ πόμα γάλα. Θῶμα δὲ ποιευμένων τῶν κατασκόπων περὶ τῶν ἐτέων ἐπὶ κρήνην τινά σφισιν ἡγήσασθαι, ἀπ’ ἧς <οἱ> λουόμενοι λιπαρώτεροι ἐγίνοντο <ἢ> κατά περ εἰ ἐλαίου εἴη · ὄζειν δὲ ἀπ’ αὐτῆς ὡς εἰ ἴων. Ἀσθενὲς δὲ τὸ ὕδωρ τῆς κρήνης ταύτης οὕτω δή τι ἔλεγον εἶναι οἱ κατάσκοποι ὥστε μηδὲν οἷόν τ’ εἶναι ἐπ’ αὐτοῦ ἐπιπλέειν, μήτε ξύλον μήτε <τι> τῶν ὅσα ξύλου ἐστὶ ἐλαφρότερα, ἀλλὰ πάντα σφεα χωρέειν ἐς βυσσόν. Τὸ δὲ ὕδωρ τοῦτο εἴ σφί ἐστι ἀληθέως οἷόν τι λέγεται, διὰ τοῦτο ἂν εἶεν, τούτῳ τὰ πάντα χρεώμενοι, μακρόβιοι.

Lorsqu’il (sc. le roi d’Éthiopie) en arriva au vin et qu’il se renseigna sur sa fabrication, ravi de la boisson il demanda de quoi se nourrissait le roi et combien de temps au plus long vivait un Perse. Eux, répondirent qu’il se nourrissait de pain, expliquant la nature du blé, et dirent que la mesure la plus longue de vie pour un Perse était de quatre-vingts (80) ans. À cela, l’Ethiopien répondit qu’il ne s’étonnait pas si, en se nourrissant de fumier, ils vivaient peu d’années ; car ils ne pourraient même pas vivre autant, s’ils ne s’en remettaient à la boisson – désignant par là le vin : sur ce point, les Ethiopiens étaient inférieurs aux Perses.

Comme les Ichthyophages interrogeaient à leur tour le roi sur la vie et le régime alimentaire, il affirma que la plupart d’entre eux atteignaient vingt-et-cent (= cent vingt : 120) ans, et que certains dépassaient même cela ; et que leur nourriture était de la viande bouillie et leur boisson du lait. Comme les espions s’étonnaient du nombre d’années, il les conduisit vers une source où ceux qui se lavaient devenaient plus brillants que si elle eût été d’huile ; et il s’en exhalait comme une odeur de violettes. L’eau de cette source était si peu dense, disaient les espions, que rien ne pouvait y flotter, ni bout de bois ni rien de ce qui est plus léger que le bois : tout plongeait au fond. Si cette eau est vraiment telle qu’on le dit, ce pourrait être pour cela que, s’en servant pour toute chose, ils aient une longue vie (μακρόβιοι).

La notation quelque peu merveilleuse de l’âge de « 120 ans » est ici en accord avec la situation topologique du peuple éthiopien, placé aux confins du monde connu par les Grecs, dans un rapport d’altérité mythique18. Le choix du nombre « 120 » peut paraître motivé arithmétiquement par sa position symétrique à l’égard du nombre « 80 » qui mesure l’âge limite des Perses, de part et d’autre du seuil symbolique des « 100 » ans. Comme 80 aussi, c’est un multiple de 20, un nombre rond en quelque sorte. Mais il est possible de se demander également s’il n’existe pas une motivation plus profonde, qui tiendrait à la formulation même de ce nombre en grec.

Remarquons tout d’abord que l’expression ἐς εἴκοσί τε καὶ ἑκατόν, telle qu’elle figure dans l’édition Oxford qui sert de base à notre texte, présente une allitération vocalique en ε à l’initiale – une sorte de tautogramme couvrant la préposition ἐς, le nombre εἴκοσι « vingt » et le nombre ἑκατόν « cent », soit l’intégralité de la séquence numérique : premier élément possible de motivation poétique, en accord avec la longueur continue de la vie éthiopienne.

Si l’on s’intéresse à présent aux variantes transmises par les manuscrits, entre lesquelles toute édition doit trancher, on découvre que, en lieu et place de la séquence ἐς εἴκοσί τε présente dans un groupe de manuscrits, le manuscrit A – celui réputé dans l’ensemble le meilleur pour la tradition du texte d’Hérodote19 – présente la forme ἐείκοσι, qui est la forme proprement homérique du nombre « vingt ». Or, si l’on recompose le syntagme, on obtient avec cette leçon l’expression ἐείκοσι καὶ ἑκατόν qui, par sa structure métrique, se coule tout naturellement dans le moule de l’hexamètre dactylique (schéma : « υ – υ υ – υ υ – »). Une telle variante est séduisante car l’emploi d’une structure homérique s’accorderait parfaitement avec le caractère mythique de la notation de l’âge éthiopien. Faut-il pour autant la retenir ? Ne s’agit-il pas d’une hypercorrection due à un copiste ou à un grammairien antique familier de l’homérisme d’Hérodote ? C’est possible et indémontrable. Nous risquerons pour notre part l’hypothèse que la leçon la plus pertinente se trouve à mi-chemin des deux variantes mentionnées, dans ce passage philologiquement difficile : ni le prosaïque ἐς εἴκοσί τε καὶ ἑκατόν adopté par Nigel Wilson, qui rompt avec l’archétype dactylique, ni le trop homérique ἐείκοσι καὶ ἑκατόν du manuscrit A présentant une forme « voyante » et trop simplement mimétique – mais plutôt : ἐς εἴκοσι καὶ ἑκατόν, présentant à la fois le tour prépositionnel (sans la forme typiquement homérique) et le caractère dactylique d’une expression qui ferait signe, en orientant (mais sans l’imiter platement) vers l’horizon du modèle épique. Avec cet amendement minimal (réduit à la suppression de la particule τε) du texte de l’édition Oxford, l’expression recevrait une motivation poétique de l’ordre des sons et des rythmes, non sans lien avec le merveilleux qui la caractérise20.

Qu’il nous soit permis pour finir de revenir sur celui de nos deux premiers exemples qui nécessitait un complément d’enquête : la généalogie des prêtres égyptiens, tout imprégnée de science mathématique, contient à vrai dire une erreur de calcul. En effet, un calcul correct des 41 générations sur le principe de trois générations en 100 ans donne 1 366.66 ans (et non 1 340) : d’où un total de 11 366.66 ans (et non 11 340). Andrée Barguet donne à ce fait une explication culturelle plausible, en écrivant que « l’erreur d’Hérodote vient de sa maladresse à manier les jetons de la table à calcul, l’abaque »21. Mais il pourrait s’agir, selon nous, non pas d’une erreur mais plutôt d’une licence poétique intentionnelle : si l’on prête attention à la formulation du total en langue originale, on se rend compte que le nombre de 11 340 ainsi formé compose une série de micro-séquences dactyliques : Οὕτως ἐν μυρίοισί τε (~ 3 da) | ἔτεσι | καὶ χιλίοισι (~ 2 da) | καὶ πρὸς τριηκοσίοισί τε (~ 3 da) | καὶ τεσσεράκοντα (~ 2 da) – où le dernier terme, mathématiquement anomal (« 40 »), fait précisément fonction de clausule dactylique, signant ainsi l’intention homérique. Ici comme dans les exemples précédents, le temps est « chiffré » dans une formule poétique nécessitant une clef de lecture propre à l’interprétation des œuvres littéraires fonctionnant comme horizon de l’Enquête : les poèmes fondateurs que sont les épopées d’Homère22.

Du logos à l’epos en passant par le mythe, la question du temps chiffré chez Hérodote est donc révélatrice de la place charnière qu’occupe l’historiographie hérodotéenne dans l’histoire des idées et des formes. Le compte du temps obéit selon les cas à des critères différents, en fonction du contexte et de l’intention souhaités par l’auteur ; même, il n’est pas rare que ces différentes perspectives s’entrelacent au sein d’un même passage pour composer une pluralité concomitante de niveaux de lecture, correspondant à des modalités spécifiques de perception intellectuelle. Ainsi, le regard porté par Hérodote sur le temps ne s’inscrit pas dans une visée « positive » à laquelle il serait par trop réducteur de le restreindre : son enquête historiographique s’apparente plutôt à une plongée dans l’épaisseur des strates qui composent la pensée humaine. Hérodote opère à ce titre une synthèse des modes de pensée, anciens et modernes – de la même manière qu’il convoque, au sein d’une prose littéraire originale, un fonds de réminiscences poétiques donnant à son discours une profondeur de champ mémorielle. La vision kaléidoscopique qui en résulte, sur la question du temps comme sur d’autres, participe d’une esthétique de la « bigarrure » qui se manifeste dans les formes en même temps que dans le contenu réflexif de l’Enquête.

Karim Mansour (CPGE, Lycée Louis Barthou)

 

Cet article inédit constitue la version remaniée d’une conférence

Journée d’études sur le temps, organisée le 30 mars 2018 par Johana Augier, professeur de CPGE au lycée Louis Barthou (Pau, France)

Notes

1 F. Jacoby, « Herodotos », RE Suppl. II, 1913, col. 205-520.

2 Ch. W. Fornara, Herodotus. An Interpretative Essay, Oxford, Clarendon Press, 1971.

3 L’existence de lectures publiques est considérée comme assurée et « essentielle pour la compréhension de l’œuvre » par L. Canfora dans son Histoire de la littérature grecque d’Homère à Aristote, trad. fr., Paris, Éditions Desjonquères, 1994, p. 315.

4 Cf. K. Mansour, L’Enquête d’Hérodote. Une poétique du premier prosateur grec, Paris, L’Harmattan, 2014.

5 Cf. J. Herington, « The Poem of Herodotus », Arion s. 3, 1, 1991, p. 5-16.

6 Pour un article de synthèse sur la filiation d’Hérodote à l’égard de l’héritage homérique, cf. D. Boedeker, « Epic Heritage and Mythical Patterns in Herodotus », in E. J. Bakker – I. J. F. de Jong – H. van Wees, Brill’s Companion to Herodotus, Leyde – Boston – Cologne, 2002, p. 97-116.

7 Les textes sont cités d’après l’édition de N. G. Wilson, Herodoti Historiae, Oxford, Oxford University Press, 2015 ; nous traduisons.

8 Nous comprenons le terme en ce sens, attesté notamment par les tragiques ; cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Librairie C. Klincksieck et Cie, 1968, 1999, s. u.

9Logioi dont, du point de vue de la tradition littéraire, Hérodote lui-même est un représentant, au sens cette fois de celui qui « connaît des histoires » : cf. G. Nagy, « Herodotus the Logios », Arethusa 20, 1987, p. 175-184, pour la mise en lumière de cette tradition littéraire parallèle à la tradition aédique.

10 Cf. R. Thomas, Herodotus in Context. Ethnography, Science and the Art of Persuasion, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

11 Cf. P. Chantraine, op. cit., s. u. ὄλβος.

12 Ph.-E. Legrand (éd.), Hérodote. Histoires, Livre I, Paris, Les Belles Lettres, 1932, n. 1, ad loc.

13 Ph.-E. Legrand, op. cit., n. 2, ad loc.

14 A. Barguet (éd.), Hérodote. L’Enquête. Livres I à IV, Paris, Editions Gallimard, 1964, 1985, n. 89, ad loc.

15 Ph.-E. Legrand, op. cit., n. 5, ad loc.

16 « À la mort de Cyrus, la royauté revint à Cambyse, qui était le fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspe, à la mort précoce de laquelle Cyrus avait mené grand deuil lui-même, et avait aussi enjoint à tous ses sujets de porter le deuil. » La phrase grecque présente une allitération multiple regroupant les trois ordres d’occlusives, représentés chaque fois par la sourde (et, de façon complémentaire, l’aspirée) : labiale π (et φ), dentale τ (et θ), tectale κ (et χ), qui s’entrelacent au long de la phrase.

17 Pour une perception d’un Hérodote « entre epos et logos », voir notamment I. J. F. de Jong, « Aspects narratologiques des Histoires d’Hérodote », Lalies 19, 1999, p. 217-275.

18 Cf. Homère, Odyssée, chant I, v. 23-24 : Αἰθιόπας, τοὶ διχθὰ δεδαίαται, ἔσχατοι ἀνδρῶν, / οἱ μὲν δυσομένου Ὑπερίονος, οἱ δ’ ἀνιόντος « les Éthiopiens, qui sont répartis en deux, aux confins du monde, / les uns au Soleil couchant, les autres au levant ».

19 Le manuscrit A (Laurentianus LXX), datant du xie siècle, est considéré depuis les travaux fondamentaux menés par Gronovius au xviiie siècle comme le meilleur, en ceci que le plus fidèle à l’archétype. Cf. B. Hemmerdinger, Les Manuscrits d’Hérodote et la critique verbale, Gênes, Istituto di filologia classica e medievale, 1981.

20 Pour les questions d’imitation, transposition et émulation créatrice, ainsi que pour la « Poétique des sons et des ryhmes », cf. K. Mansour, op. cit.

21 A. Barguet, op. cit., n. 186, ad loc.

22 Rappelons qu’Hérodote eut pour oncle probable le poète Panyassis d’Halicarnasse, dernier grand représentant de la poésie épique d’époque archaïque. Pour l’héritage poétique d’Hérodote en général, cf. J. Marincola, « Herodotus and the Poetry of the Past », in C. Dewald – J. Marincola, The Cambridge Companion to Herodotus, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, p. 13-28.

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