Le médecin par temps de crise : une figure de la «prudence» aristotélicienne ?

Viser le moindre mal

La prudence, « sotte vertu » disait Voltaire, est devenue un des éléments de langage favori des médecins et des décideurs en période de Covid-19. Pour sortir de l’idée qu’être prudent serait être tiède, être un esprit rétrograde qui ne comprendrait pas l’urgence de la situation, un retour vers Aristote est utile. Si l’actualité de ce philosophe est pour notre temps troublante, c’est qu’il vivait par temps de crise. Si sa pensée nous est précieuse, c’est que, toujours entre Charybde et Scylla, il est l’image du penseur qui, selon l’expression de l’Éthique à Nicomaque, doit « sortir les rames » quand il n’est pas possible de se laisser pousser par un vent favorable. Comparé à Platon qui vise l’Idée du Bien, Aristote intéresse les médecins car, sans sombrer dans un empirisme ivre de scepticisme, il propose aux hommes de viser le moindre mal, sans jamais être sûr d’être absolument dans le vrai. Pour parler comme les informaticiens, disons qu’il vit en mode dégradé. Quand sa philosophie ne s’élève pas à ce qui est métaphysique, à ce monde parfait du supralunaire où tout n’est qu’ « ordre et beauté », il sait penser pour notre bas monde et accepte de réfléchir aux pis-aller.
C’est en ce sens qu’Aristote est aujourd’hui indispensable aux soignants et aux scientifiques. Il l’est par son éthique, en gardant la prudence du primum non nocere d’Hippocrate. Il l’est aussi par sa conception épistémologique du savoir qui rappelle les scientifiques à l’humilité intellectuelle en redisant que la médecine est « science humaine », puisqu’elle concerne les hommes, les patients et les soignants.

Toute l’éthique aristotélicienne l’affirme : ce qui touche un domaine aussi fluctuant que l’humain ne peut être enfermé dans la rigueur des nombres auxquels Platon voulait soumettre le réel. Le soin, l’organisation de l’hôpital, ne peuvent être entièrement asservis aux chiffres, ni dans ce qui mesure le normal et le pathologique chez un patient, ni dans l’obligation pour un service de « faire du chiffre ». Le savoir d’un médecin, nous dit Aristote, ne peut avoir le degré de certitude de celui d’un mathématicien, il ne peut en avoir la rigueur et, pourtant, ce savoir humain ne succombe jamais aux sirènes d’un scepticisme qui ferait croire, comme par une sorte de fatalisme intellectuel, que nous ne pouvons absolument rien savoir.

Dans cette tempête que constitue Covid-19, tant pour nos vies que pour notre rapport à la science, Aristote nous dit qu’il y a un juste milieu entre le dogmatisme et le scepticisme. Il y a une sagesse pratique qui, tel Ulysse, sait naviguer entre des écueils contraires, et que cette sagesse n’est pas celle des tièdes. En grec, son nom est phronesis et la traduire en français par prudence lui donne un nom de père tranquille, un relent de centrisme tiédasse qui ne saurait rendre compte de sa force. Cette « prudence » est, dit Aristote, une « vertu », une « excellence » comme l’indique le terme « arèté » qui la désigne : elle est la sagesse pratique, l’intelligence de l’homme d’action.

"Agir dans le savoir explicite de notre non savoir"

Or, ce qu’Aristote nous apprend, est que l’important n’est pas la Prudence, vertu abstraite qui flotterait dans le ciel platonicien des Idées, mais le Prudent, cet humain qui incarne la Prudence et qui, en l’exerçant, en donne à voir les limites et la force. Nous trouvons ici l’actualité d’Aristote par temps de crise. De fait, trois personnages incarnent cette sagesse pratique, ce savoir qui n’existe qu’en se confrontant à l’action, et ce sont ces trois personnes qui actuellement peuplent les médias : l’homme politique, le pilote, le médecin. De cette trilogie les soignants font quotidiennement l’expérience puisque, tant leur éthique du soin que l’avancée de leurs recherches dans les essais thérapeutiques, passent par les décideurs politiques d’une part, les pilotes qui tiennent le gouvernail de l’économie d’autre part. Le médecin est l’une de ces trois figures de la prudence. Il est l’homme d’action perpétuellement amené à la réflexion : en français, l’étymologie le rappelle puisque le mot « médecin » vient du verbe « médomai » qui signifie à la fois « prendre soin » et « méditer ». Tous les soignants le savent et le vivent : au cœur des urgences vitales il leur faut réfléchir, peser la balance bénéfice-risque, se souvenir de tout ce qu’ils ont appris et être capables de l’oublier si le virus auquel ils font face ne ressemble à rien de déjà connu.

Allons plus loin : en raison de décisions tardives des politiques ou d’impératifs drastiques des pilotes de l’économie, les médecins doivent aujourd’hui« réfléchir » pour dire qui, parmi les patients, pourra bénéficier d’une assistance respiratoire puisque ces moyens ne sont pas en nombre suffisant. Leur méditation est là tout sauf abstraite, elle prend la figure de cette vulnérabilité en laquelle Emmanuel Levinas reconnaît l’altérité. Figure double de la souffrance, celle du malade et celle du médecin qui en ce cas n’est plus le « docteur », le docte qui sait ce qu’il convient de faire, mais qui, devant les impératifs économiques, devant les mutations du virus, est celui qui ne sait pas encore et qui doit réfléchir pour trouver le moindre mal.
Comme l’expliquait Jürgen Habermas dans Le Monde du 10 avril, il nous faut « agir dans le savoir explicite de notre non savoir ». Pour cela, médecins et soignants doivent faire preuve de prudence, se garder des généralisations, eux qui sont confrontés à des souffrances si singulières. Les chercheurs doivent être prudents dans leurs recherches, quand ces recherches les amènent vers des terrains inconnus pour des essais thérapeutiques jamais faits sur des humains. Les comités qui doivent valider ces essais doivent être prudents quand ils donnent le feu vert à ces études : ils doivent garder le cap entre la pression médiatique qui les accuse d’être trop lents et une prudence qui devenue excessive serait un frein à la recherche. Tous, en ces temps difficiles, doivent chercher le juste équilibre, notion hippocratique, et la juste mesure, notion aristotélicienne, entre tous ces excès dont les conséquences sont aujourd’hui si périlleuses. Non, vraiment, la prudence au sens d’Aristote, n’est pas une sotte vertu.

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