L’âme d’Orion ou celle d’Isis ou Sothis-Sirius ?

M1

Restitution synthétique de la mosaïque dite "d'Orion", découverte à Pompéi en 2018 dans la Maison de Jupiter. Tous droits réservés © morgane-design.com 

Pour découvrir la mosaïque originale, voir le documentaire présent en un clic - ICI.

 

[89] Il me semble justifié de conclure cette étude en reposant la question du titre de cet article : « Et si ce n’était pas l’âme d’Orion, mais “l’âme d’Isis”, l’étoile Sirius-Sothis ? » Au terme de ce voyage dans le temps et l’espace, on a observé que le fait de distinguer dans M1 un catastérisme de la « psyché d’Orion », personnage incarnant une hybris punie successivement par la cécité ou la mort par piqûre de scorpion, est astucieuse mais apparemment fondée sur une illusion issue du caractère énigmatique de ces deux mosaïques dont une lacunaire. En se persuadant de voir dans M1 et M2 deux instants du mythe de ce chasseur géant, on excluait d’emblée d’autres possibilités. Si Orion, dans M2, peut éventuellement être confondu avec un autre héros chasseur aux prises avec un animal aux étranges protomès, on voit difficilement percer, dans M1, sous la morbidesse d’une étrange femme-scorpion, émergeant, à demi-nue, d’un himation retenu sur la saignée du bras, les traits d’un chasseur rompu à la vie au grand air. Il faut dès lors admettre que la théorie d’Orion et du Scorpion, appliquée à une œuvre qui respecte la tradition, entraîne trop de dissonances iconographiques et de difficultés d’interprétation là où s’affirme une cohérence entre les deux programmes iconographiques énigmatiques, manifestement soutenus par un discours poétique et littéraire. D’ailleurs, l’étude de M2 permettra de corroborer le fait qu’il ne peut en aucun cas, là aussi, s’agir d’Orion, même si ce dernier peut être rapproché d’un autre héros : Héraclès266.

[90] Au vu de l’influence alexandrine que l’on discerne sur M1 et M2, influence favorisée à l’extérieur de l’Égypte par une fluidité entre mythes d’origine égyptienne et grecque, il semblait donc raisonnable de chercher une autre explication et de substituer à la théorie catastériste de l’Orion homérique et hésiodique une théorie tant catastériste que pertinente aux yeux des acteurs économiques au cours de cette période où le commerce avec l’Égypte fait florès dans les ports méditerranéens. Celle-ci revêt la forme iconographique, non pas d’une Isis-Psyché, mais d’une Sothis-Sirius-Psyché considérée dans ce mouvement ascendant où la douleur du deuil, matérialisée par Isis-Hededet sous la forme d’un scorpion solaire, se prolonge sous la forme du lever héliaque de Sirius dans le ciel méridional. C’est au moyen du principe d’une double lecture que l’on peut percer ce mystère. Sothis-Sirius égyptienne, « âme d’Isis » hellénisée, associe son lever héliaque et son catastérisme à l’éveil de la Psyché grecque. L’âme d’Isis, bienveillante, et dont le culte est exalté auprès des Grecs par les prêtres égyptiens dès le IIIe siècle av. J.-C. avec les arétalogies d’Isis267, ose désormais se montrer aux Grecs sous les traits gracieux d’une Psyché renaissant à l’appel d’Éros-Thanatos. Leurs deux destins se rejoignent, puisqu’âme d’Isis, la Psyché égyptienne, serait alors appelée, comme Héraclès, son double masculin, vers l’Olympe, sous les traits d’une Psyché grecque, de la même façon que Io268 aurait convergé vers l’Isis memphite célébrée dans l’Iseum de Pompéi269 ,immortalisée dans la fresque de l’ecclesiasterion de l’Iseum de Pompéi.

Io et Isis

Io et Isis, fresque de Pompéi © Wikimedia Commons 

L’âme d’Isis, en un mot, se métamorphose en Psyché sous les traits de Sirius-Sothis, et s’approprie, pour ce faire, le cycle de la métamorphose d’Aglais io. Le corps du scorpion égyptien pourrait d'ailleurs préfigurer  la chrysalide épineuse de forme curieuse 270 et présentant des analogies formelles avec l’arachnide, d’où sort enfin l’imago de Psyché.

Il y a dans cette interprétation une richesse que l’on croirait empruntée aux Métamorphoses d’Ovide avant la lettre. D’ailleurs Ovide, associant dans une séquence poétique les métamorphoses du crabe en scorpion et des chenilles en papillons, rappelle que ces derniers ont une connotation funèbre :

Si sur une plage vous arrachez à un crabe ses pinces recourbées, et si vous enterrez le reste de son corps, de la partie enfouie sortira un scorpion, qui vous menacera de sa queue crochue. Et à la campagne – les paysans ont observé ce fait –, les chenilles qui tissent entre les feuilles des réseaux de fils blanchâtres, changent d’apparence et se muent en papillons funèbres (trad. A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2009)271.

[91] Naturellement, une telle convergence scorpion-papillon ne résulte peut-être pas d’un simple hasard littéraire272. Au vu de la nature énigmatique de M1 et M2 et de leur richesse mythologique sous-jacente, il se peut que leur commanditaire ait pu rendre un hommage discret aux divinités sous l'égide desquelles, tant du côté de la Campanie que celui de l’Égypte,se plaçait l'activité économique, car il y a de grandes chances que celui-ci eût fait partie, à la fin du IIe siècle avant notre ère, de ces commerçants campaniens négociant avec l’Alexandrie des Ptolémées. S’il se peut que cette commande eût été spécifique et réduite à ces deux seules mosaïques, celles-ci, sans doute nées de l’esprit d’un pictor imaginarius alexandrin installé en Campanie, auraient aussi pu être conçues pour un programme complet reproduisant un cycle de Psyché et d’Éros dans une version dont certains détails témoignent d’analogies avec celle d’Apulée, à moins qu’elles eussent constitué en elles-même un tout. Le texte du conte de Psyché, formant deux des onze livres du Madaurien et dont il n’existe aucune version antérieure et que d’aucuns pensent être d’origine africaine273, peut être vu, ainsi que le rappelle Marie-Martine Bonavero, « comme un creuset d’influences en même temps que comme un récit linéaire destiné à un public populaire »274  dans lequel ont sédimenté différentes versions qui se situent « à l’intersection des Arts et des Lettres, au point où la philosophie rencontre la religion, au confluent du passé et de l’avenir ». Ainsi, M1 peut être inspirée d’une version alexandrine  du mythe de Psyché dont on n’aurait  pas d’équivalent, dans une ville où les scènes de genre impliquant Psyché et Éros, étaient communes. L’iconographie de Psyché paraît en effet s’adapter au contexte socio-culturel où elle voyage, à en croire une œuvre hellénistique (IIIe-IIe siècle av. J.-C.) conservée au musée du Louvre 275  et provenant, cette fois, d’Alexandrie en Troade, au débouché d’une piste caravanière comme l’indique le sujet. Elle représente une jeune fille à ailes de papillon, portant la main à la bouche, et conduisant un chameau à l’aide d’une bride.

Psyché assise sur un chameau

Psyché assis sur un chameau © Wikimedia Commons 

Il n’est pas interdit d’y voir une Psyché nomade montant un chameau psychopompe, où la jeune femme, figeant le geste d’Harpocrate, et sans doute impliquée dans un des quatre travaux auxquels elle est condamnée, indiquerait le secret qu’elle s’empêche de divulguer276.

[92] En admettant l’idée que le mythe de Psyché dans le roman d’Apulée eût traduit en raccourci et de façon allégorique la renaissance de Lucius sous l’effet de l’initiation aux mystère d’Isis, on en aurait ici une sorte de préfiguration, dans la mesure où l’une des formes d’Isis sous l’aspect dolent de la femme-scorpion, la plus accomplie, Sothis-Sirius, au moment de son lever héliaque, annonçant l’inondation du Nil d’où découle l’abondance en Méditerranée, viendrait se superposer à Psyché au moment de son apothéose céleste pour rejoindre Éros, lequel serait un autre  nom d’Osiris selon Plutarque277. Sothis-Sirius et Psyché ont en commun la caractéristique d’endurer des épreuves, du fait de l’amour fusionnel. Il y aurait alors une perspective platonicienne commune entre la Psyché embrasée par Éros pour assouvir la vengeance de sa mère Aphrodite dans M1, comme si elle eût été le phare d’Alexandrie, et l’étoile Sirius, phare du ciel méridional, Sirius menant la tête des trente-six décans, saluant Orion de loin – non pas l’Orion grec, mais l’Orion égyptien – lequel quitte la scène céleste au moment où Sirius-Sothis arrive sur les lieux278. On conclura que s’il ne reste plus grand chose d’une théorie de l’âme d’Orion dans ces mosaïques, il faut reconnaître qu’il fallait bien être juché sur les épaules de ce chasseur géant pour regarder dans une nouvelle direction. Dans les conditions, au vu des perspectives ici tracées, cette domus, si on acceptait de lui donner un nouveau nom, ne serait-elle pas alors une « maison de Psyché » ou une « maison de Sirius-Psyché » ?

Telles sont les conclusions de cette enquête, désormais à disposition de la critique et qui ne demandent qu’à être enrichies en alimentant les échanges d’un « banquet » contemporain.

 

Sommaire du dossier

Les nouvelles mosaïques de Pompéi

Pour découvrir la mosaïque originale : 

Sur les circonstances de la découverte, voici un documentaire à consulter.

Notes 

 266. Sur des rapprochements antiques entre la constellation d’Héraclès et la constellation d’Orion, voir Wolfgang HÜBNER, « Herakles-Orion ? », Würzburger Jahrbücher für due Altertumswissenshaft, 22 | 1998, p. 141-145.

267. Il existe une bibliographie importante sur les arétalogies isiaques. On renverra à France Le Corsu, Isis, mythe et mystères, Paris : Les Belles Lettres, 1977, p. 105-117. Voir récemment : Philippe MATTHEY, « Retour sur l’hymne “arétalogique” de Karpocrate à Chalcis », Archiv für Religionsgeschichte, 9 | 2007, p. 191-222.

268. DESAUTELS, Dieux et mythes de la Grèce ancienne, p. 225-227.

269. Voir BRICAULT, Les cultes isiaques, p. 29, 59, 482-483.

270.  http://aramel.free.fr/INSECTES13-61.shtml

271. Ovide, Métémorphoses 15, 369-374 : concaua litoreo si demas bracchia cancro, cetera supponas terrae, de parte sepulta scorpius exibit caudaque minabitur unca. Quaeque solent canis frondes intexere filis agrestes tineae (res obseruata colonis) ferali mutant cum papilione figuram.

 272. On a d’autres exemples de rencontres entre le crabe et le papillon : W. DEONNA, « The Crab and the Butterfly: A Study in Animal Symbolism »,  Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 17/1-2 | 1954, p. 47-86 : p. 62-64.

273. Nedjima PLANTADE & Emmanuel PLANTADE, «  Du conte berbère au mythe grec : le cas d’Éros et Psyché », Revue des Études Berbères, 9 | 2013, p. 433-563.

274. Marie-Martine BONAVERO, « Le Conte de Psyché dans les Métamorphoses d’Apulée : Les mémoires d'un âne ou la mémoire des mythes », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 2 | 2004, p. 156-177 : p. 159.

  HYPERLINK "https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Psyche_sur_un_dromadaire_(Louvre,_LL_85).jpg"

275. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Psyche_sur_un_dromadaire_(Louvre,_LL_85).jpg.  Cet objet n’a pas échappé à Franz CUMONT, « La double fortune des Sémites et des processions à dos de chameau », Revue de l’Histoire des Religions, 69 |1914, p. 1-11.

276. Harpocrate également est parfois représenté sur un chameau : CUMONT, « La double fortune des Sémites et des processions à dos de chameau », p. 3.

277. Plutarque, Is. Os. 57, 374C (p. 229 Froidefond).

278. Anne-Sophie VON BOMHARD, « Ciels d’Égypte. Le “ciel du sud” et le “ciel du nord” », Égypte nilotique et méditerranéenne, 5 | 2012, p. 73-102 : p. 76-78.

 

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