La rhétorique antique (1) : histoire de l'art oratoire ἡ τῆς ῥητορικῆς τέχνης ἱστορία / de artis oratoriae historia

La rhétorique (du grec ῥήτωρ, le rhéteur, qui enseigne l’art oratoire) est définie dans le dictionnaire Littré comme « l'art de bien dire ou l'art de parler de manière à persuader » : c’est-à-dire l’ensemble des procédés et techniques à suivre pour bien composer des discours et les mettre en œuvre. Elle est une science qui s’apprend, tandis que l’éloquence désigne davantage un talent naturel.

Dans l’Antiquité, la culture orale est valorisée, d’autant que l’écrit n’était  pas  largement diffusé comme aujourd’hui. Sur l’agora d’Athènes ou le forum romain, au tribunal ou dans la Curie, les occasions de prendre la parole en public sont nombreuses dans les démocraties naissantes et les orateurs défendent leurs idées avec éloquence ! La rhétorique devient alors un art majeur, au cœur de la vie politique. Née en Grèce, elle est portée au sommet et codifiée à Rome.

Les origines grecques de la rhétorique

Selon une tradition grecque – mais dont la vérité historique n’est pas sûre – la rhétorique serait née en Sicile au Vè siècle avant J.-C., lorsqu’un mouvement démocratique chassa du pouvoir successivement les deux tyrans Hieron et Gelon. Les citoyens qui avaient été dépossédés de leurs propriétés voulaient retrouver leurs terres : il s’ensuivit des procès judiciaires plaidés devant des jurys populaires. Le rhéteur Corax et son élève Tisias auraient été les premiers à noter et enseigner les procédés qui permettaient d’obtenir la victoire.

La rhétorique gagna ensuite le continent et devint un métier avec les « sophistes », comme les célèbres Protagoras (env 490-420 avant J.-C.) et Gorgias (environs 480-375 avant J.-C.) : contre un salaire, ces penseurs et professeurs itinérants enseignaient leur connaissances et l’art de la parole aux jeunes Athéniens. Très rapidement cependant, la figure du sophiste s’opposa à celle du philosophe et fut connotée péjorativement. Dans les Dialogues de Platon par exemple, Socrate s’oppose aux sophistes et les dénonce comme des imposteurs qui cherchent à manipuler leurs interlocuteurs par leurs discours, au lieu de les amener à chercher la vérité et la sagesse. Protagoras, dit-on, se vantait de pouvoir défendre une thèse et la thèse adverse sur un même sujet ! Aujourd’hui encore, le mot « sophisme » désigne un raisonnement séduisant mais trompeur et fallacieux. Les sophistes, méprisés par Platon, sont toutefois largement réhabilités aujourd’hui.

C’est le philosophe Aristote (384-322 avant J.-C.) qui opéra une sorte de consensus et reconnut à l’art oratoire sa spécificité : il est le premier à en exposer les grands principes dans un traité intitulé La Rhétorique (et dont Cicéron reprendra le vocabulaire par exemple).

Plusieurs grands orateurs marquèrent les derniers siècles de la démocratie athénienne, avant la conquête de la Grèce par Philippe de Macédoine puis son fils Alexandre le Grand : Antiphon, Lysias et le limpide Isocrate pour la période de 460 à 410 environ, Hypéride, Eschine et son adversaire Démosthène pour la période de 380 à 320 environ. Le métier d’avocat n’existait pas à Athènes, car un plaignant devait se défendre lui-même au tribunal. On pouvait cependant louer les services d’un logographe, qui écrivait le discours à prononcer. Isocrate, Lysias et Hypéride par exemple furent de grands logographes. Eschine, Démosthène mirent leur patriotisme et leur ferveur au service de la politique : ainsi Démosthène lutta jusqu’à la fin de sa vie pour défendre la liberté de son pays face à l’expansion macédonienne. Il s’empoisonna en 322 avant J.-C.

La rhétorique fleurit à Rome

L’éloquence doit être l’une des qualités foncières d’un Romain (avec la piété, la virtus, la tempérance…). Elle constitue même l’essentiel des « études universitaires », dont le but est de former des avocats et hommes politiques. Pas de faculté de médecine ou d’école d’ingénieurs dans les choix d’étude ! A partir de seize ans, après avoir suivi l’enseignement du magister puis celui du grammaticus, les jeunes gens vont à l’école du rhéteur pour apprendre à déclamer. Si la fortune familiale le permettait, ils pouvaient même compléter leur formation par un séjour en Grèce auprès d’un philosophe ou orateur célèbre.

Parmi les premiers grands orateurs connus, on peut citer Caton l’Ancien (234-149 avant J.-C.) ou les frères Grecques (Tiberius et Caius Gracchus, au IIè siècle avant J.-C.), tous deux capables de passionner et soulever la foule. Au Ier siècle avant J.-C., les troubles politiques donnèrent l’occasion à de nouveaux orateurs de s’exprimer. Le plus célèbre fut sans aucun doute Cicéron (Marcus Tullius Cicero, 106-43 avant J.-C.) : homme d’Etat, orateur et philosophe, il plaida lors de procès qui mettaient en cause des personnalités célèbres et passionnèrent l’opinion publique ! En 63 avant J.-C., il déjoua l’ « affaire Catilina » en dénonçant devant l’assemblée des sénateurs le complot que ce jeune homme fomentait contre la République. Ses plaidoiries (Pro Murena, Pro Milone ou à l’inverse In Verrem, contre Verrès) furent considérées comme des chefs-d’œuvre. Son style impressionne par l’équilibre de ses « périodes oratoires », longues phrases rythmées riches en figures et clôturées avec force. La rhétorique devint alors un art très puissant et réglé : Cicéron lui-même en élabora la technique dans des œuvres comme le De Oratore, De Inventione, ou les Topiques.

Presque un siècle plus tard, Quintilien (30-96 après J.-C.), fils de rhéteur et lui-même avocat, ouvrit une école de rhétorique très réputée : Pline le jeune figura ainsi au nombre de ses élèves. Sous le règne de l’empereur Vespasien, Quintilien reçut une pension de l’Etat, et l’empereur Domitien lui confia l’éducation de ses neveux. Il fut l’auteur de plusieurs traités sur l’art de la rhétorique : le De institutione oratoria (Sur la formation de l'orateur) est parvenu jusqu’à nous.

Sous l’Empire toutefois, comme le pouvoir était essentiellement entre les mains du conseil de l’Empereur, la grande éloquence politique n’avait plus lieu d’être. Les orateurs quittent le forum républicain pour les salles de déclamation ou de récitation : Il ne s’agit plus d’emporter la conviction de l’assemblée, mais les applaudissements du public par des discours virtuoses. D’après Sénèque le Père, Mécène et Auguste en personne assistaient à ces performances. A l’école, les élèves montrent leurs talents sur des sujets fantaisistes, dans des exercices qui n’ont plus de rapport avec le réel : ce sont les suasoires (suasoriae) et les controverses (controuersiae). Sénèque le Père nous en a laissé un florilège : par exemple, le rescapé d’un naufrage peut-il garder possession des biens restés sur le bateau ? Un jeune homme capturé par des pirates et ayant épousé la fille du capitaine pour prix de sa libération peut-il la désormais la renier ? Agamemnon doit-il sacrifier sa fille Iphigénie ?

Ainsi – pour reprendre les termes de Roland Barthes1 –  la rhétorique, qui fut tout à la fois un « art », une « pratique sociale », une « science », un « enseignement » et une « morale », devint aussi une « pratique ludique ». … Et si nous mettions en pratique cet enseignement de manière ludique dans les classes  aujourd’hui ?

(1) BARTHES Roland, 1970, « L’ancienne Rhétorique, Aide-mémoire », Communications 16, Paris, p. 172-229

Ce qu'écrit Plutarque : 

 

Λαβὼν δὲ τῆς πολιτείας καλὴν ὑπόθεσιν τὴν πρὸς Φίλιππον ὑπὲρ τῶν Ἑλλήνων δικαιολογίαν, καὶ πρὸς ταύτην ἀγωνιζόμενος ἀξίως, ταχὺ δόξαν ἔσχε καὶ περίβλεπτος ὑπὸ τῶν λόγων ἤρθη καὶ τῆς παρρησίας, ὥστε θαυμάζεσθαι μὲν ἐν τῇ Ἑλλάδι, θεραπεύεσθαι δ´ ὑπὸ τοῦ μεγάλου βασιλέως, πλεῖστον δ´ αὐτοῦ λόγον εἶναι παρὰ τῷ Φιλίππῳ τῶν δημαγωγούντων, ὁμολογεῖν δὲ καὶ τοὺς ἀπεχθανομένους, ὅτι πρὸς ἔνδοξον αὐτοῖς ἄνθρωπον ὁ ἀγών ἐστι. 

 

Il signala d’une manière brillante son début dans la carrière politique, en soutenant, contre Philippe, la liberté de la Grèce : il la défendit avec courage ; et, en peu de temps, il conquit un glorieux renom, et se mit, par son éloquence et la hardiesse de son langage, au premier rang des orateurs. On l’admirait dans toute la Grèce ; le grand roi lui fit donner des témoignages de son estime ; Philippe lui-même tenait plus de compte de Démosthène que de tous les autres orateurs ; et les propres ennemis de Démosthène étaient contraints d’avouer qu’ils avaient en lui un adversaire redoutable. 

 

Plutarque, Les Vies des Hommes illustres, tome IV Démosthène, XIV. Traduction française Aleix Pierron, Paris, Charpentier, 1854

  • Démosthène (384-322 avant J.-C.) fut l’un des plus grands orateurs d’Athènes. Pour y parvenir, il se serait entraîné quotidiennement « dans un cabinet souterrain » ou devant un miroir. Il aurait corrigé son bégaiement en parlant avec de petits cailloux dans la bouche (l’expression « cailloux de Démosthène » est encore utilisée en orthophonie), et aurait fortifié sa voix en récitant des vers tout en courant sur des sentiers de montagne. (Plutarque, Vie de Démosthène, VIII et XII)
  • Caton l'Ancien avait participé en tant que soldat à la deuxième guerre punique. Devenu homme politique, il finissait tous ses discours - quel qu’en soit le sujet ! - par la célèbre formule « Delenda est Carthago » (« Il faut détruire Carthage ») !
  • Le consul Cicéron dénonça en 63 avant J.-C. un complot mené par Catilina dans un discours mémorable : la formule « O tempora ! o mores ! » (ô temps ! ô mœurs !) est restée célèbre. Le grand orateur, qui avait reçu du Sénat le titre de Pater patriae (père de la patrie) après cette victoire, connut pourtant une fin tragique vingt ans plus tard : il fut assassiné sur ordre de Marc-Antoine. Sa tête et ses mains furent accrochées aux Rostres, la tribune des orateurs à Rome.
  • « La langue est la meilleure et la pire des choses » : est la morale d’une amusante fable attribuée à Esope (Grèce, VII-VIè siècle avant J.-C.). C’est en effet le plat unique que l’esclave aurait servi à son maître à deux banquets successifs. Le débat passionne encore les classes de philosophie !
  • Quand les mots manquent : Phryné, courtisane à Athènes au IVè siècle avant J.-C., était accusée d’impiété. Lors du procès, son avocat Hypéride qui était sur le point de perdre aurait soudain retiré le peplos dont elle était revêtue, dévoilant aux juges la splendeur de son corps. Phryné fut acquittée !

    Pistes de recherche 

    • L’éducation et l’école
    • Sophistes et philosophes
    • Aristote
    • Les Gracques
    • Caton l’Ancien
    • Cicéron et l’affaire Catilina

    En deux livres :

    • La rhétorique antique : l’art de persuader, Françoise Desbordes, Paris, Hachette supérieur, 1996
    • La rhétorique, M. Meyer, Que sais-je, 2020
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