La mode à Rome

Sed neque ramosa numerabis in ilice glandes,
Nec quot apes Hyblae, nec quot in Alpe ferae,
Nec mihi tot positus numero conprendere fas est :
Adicit ornatus proxima quaeque dies.

« On compterait les glands d'un vaste chêne, les abeilles de l'Hybla, les bêtes fauves qui peuplent les Alpes, plutôt que le nombre infini de parures et de modes nouvelles que chaque jour voit éclore. »

 

Ovide, Ars Amatoria, 3, 149-152

Quid ? istae quae vesti quotannis nomina inveniunt nova?

Aussi, chaque année, que de modes nouvelles, que de nouveaux noms !

 

Plaute, Epidicus, 232

Parler de « mode » pour la Rome antique peut paraître anachronique, mais même si le terme ne va pas recouvrir exactement la même réalité qu’aujourd’hui, dès l’Antiquité les femmes et les hommes ont pu afficher par leur apparence leurs goûts ou leur appartenance sociale. De même, même si certains vêtements sont portés pour leur signification politique, il peut demeurer une préférence esthétique qui varie selon les siècles. Ces changements peuvent d’ailleurs être révélateurs des relations que Rome entretient avec le monde extérieur, entre emprunts de vêtements et rejets d’éléments considérés comme barbares.

 

Les vêtements romains

 

Les vêtements des Romains sont rangés en deux catégories par Varron1: il distingue ainsi, pour les hommes comme pour les femmes, les vêtements du dessous (indumentum ou indulus) de ceux du dessus (amictus). Généralement, la tenue des Romains et Romaines est donc constituée de plusieurs couches de vêtements, allant de la chemise portée sous la tunique au manteau d’hiver. Selon Suétone, Auguste combattait ainsi sa frilosité par le port de quatre tuniques sous sa toge2.

Le port de certains vêtements, comme la toge, obéissait à des règles strictes ; mais il était possible de personnaliser ses autres vêtements, en ajoutant des bandes larges (laticlaves) ou étroites (angusticlaves), des broderies, une ceinture ou des agrafes plus ou moins précieuses.

 

La toge romaine

 

La toge est l’habit le plus emblématique de la Rome antique. La comédie romaine, par opposition à la grecque, est d’ailleurs nommée togata, que l’on pourrait traduire par comédie « entogée ». En laine, puis en lin3, la toge, apparemment d’origine étrusque, fut à l’origine portée autant par les hommes que par les femmes4. Elle est ensuite devenue le vêtement porté par l’aristocratie romaine puis le symbole de la citoyenneté. La toge est à la fois sociale et politique : elle est symbolique, du fait qu’elle couvre (tegere) le corps, du contrôle des passions5, et elle est portée dans un cadre politique. Ainsi, lorsqu’on vint chercher Cincinnatus dans son champ pour le conduire au Sénat, la première chose qu’il demanda à sa femme est d’aller lui chercher sa toge, écrit Tite-Live6. Auguste rétablira aussi l’obligation de son port au Forum et au Cirque lorsque la toge sera délaissée par les citoyens romains, réaffirmant ainsi sa signification politique7.

 

Comment porter la toge ?

 

La toge doit d’abord être immaculée, portée sur une tunique et un subligaculum, un ancêtre de nos sous-vêtements. Porter une toge sale a un effet délétère : cela laisse penser que l’on a des difficultés morales ou matérielles. Si un accusé souhaite exprimer ses difficultés lors d’un procès, il est d’ailleurs courant qu’il se présente, ainsi que ses alliés, vêtu d’une toge sale.

 

Il existe plusieurs toges romaines différentes, qui correspondent à l’appartenance générationnelle et politique du citoyen :

  • la toge virile, blanche, est réservée au citoyen adulte. Selon Suétone, Auguste la prit à seize ans8 ;
  • la toge prétexte, bordée d’une bande pourpre, est celle des jeunes enfants et des sénateurs ;
  • la toge palmée, pourpre et brodée d’or, est quant à elle portée par les imperatores triomphants.

 

Enfin, une toge sombre, la toga pulla, peut aussi être portée durant les périodes de deuil par les aristocrates. Mais durant l’empire, elle devient le vêtement du bas peuple, qui la préfère à la blanche trop salissante9.

 

Peut-on alors parler de mode pour la toge ?

 

Il est difficile de parler de « mode » pour la toge, puisque son port obéit à des règles strictes. Néanmoins, même si les dimensions de la toge n’ont pas vraiment changé, la façon de la porter a pu varier selon les époques : au début de la République, aux temps de Caton l’Ancien, elle est portée très près du corps. Puis, petit à petit, on libère le bras droit, puis les deux bras à l’époque de Cicéron, ce qui permet à l’actio de l’orateur de se développer en toute liberté. C’est à cette époque que la toge présentera le sinus, pli caractéristique sous le bras droit.

En matière de toge, il faut user d’un juste équilibre : il est suspect d’attacher trop d’importance à sa mise mais aussi de ne pas assez serrer sa ceinture, signe de mœurs dissolues10. Selon Suétone, c’est fort de cette remarque que Sylla mit ainsi en garde les aristocrates contre César11. Auguste, qui porte la toge avec mesure, de façon ni trop lâche ni trop serré, reçoit quant à lui un jugement positif de Suétone12.

 

toge

Statue d'Auguste, musée national romain © Wikimedia Commons 

 

Les autres vêtements

 

Sous la toge, l’homme romain porte la tunique, voire plusieurs s’il fait froid. La tunique peut aussi se porter seule, et certaines attirent le regard, comme la tunique rouge que porte Trimalcion quand il joue à la balle, qui étonne les héros du Satiricon13. Certaines tuniques étaient ainsi mal vues, comme celles à longues manches, considérées comme un signe de mœurs efféminées14.

Les conquêtes romaines permettront aussi d’introduire à Rome de nouveaux vêtements comme la saie gauloise, manteau simple comprenant un trou pour la tête, ou encore la lacerne, manteau accroché à l’épaule par une agrafe15.

Pour autant, certains postes politiques nécessitent une certaine tenue et ne pas se conformer au costume de rigueur suscite l’indignation, telle que celle de Cicéron contre les habits de Verrès : il lui reproche ainsi d’être seulement vêtu d’une tunique brune et d’un manteau grec malgré son statut16.

lacern

Homme portant la lacerne et une tunique. Image tirée de la Colonne trajane. J. Malliot. © BNF Gallica

 

Les vêtements des femmes

 

Les Romaines ont tout d’abord porté la toge, avant qu’elle ne devienne un vêtement masculin. Puis leurs garde-robes se sont beaucoup diversifiées. Plaute nous donne un aperçu de cette multiplicité17, parlant de tuniques de toutes les couleurs (chamarrée, safranée, rouge de feu, rose, pailletée…), de chemisettes, de bandeaux, de différents types de broderies, de robes à manche, d’éléments pour tenir la gorge (strophiarii), de ceintures pour serrer la taille, de bordures en différents tissus, de chaussures de toutes formes, pour la chambre, pour la marche, pour la table.

En règle générale, la tenue féminine se compose de quatre éléments :

  • une chemise ;
  • une tunique, plus longue que celle des hommes et resserrée à la taille par une ceinture, avec parfois le strophium, un bandeau servant de soutien-gorge, porté sur le dessus ;
  • une stola, longue robe avec des manches, réservée aux femmes mariées et serrée à la taille ;
  • une palla, châle attaché à l’épaule par des fibules et dont les femmes romaines s’enveloppent pour sortir.

La stola et la tunique sont parfois confondues dans les textes au point que l’on peut parfois traduire stola par « tunique ». Au temps d’Auguste, cette robe couvre encore le cou ; elle sera ensuite de plus en plus échancrée. Elle peut comporter des agrafes ou des boutons plus ou moins précieux.

Agrippine l'aînée

Statue d’Agrippine l’Aînée, Musée archéologique régional Antonio Salinas, Palerme. © Wikimedia Commons

 

agrippine la jeune

Agrippine la jeune enveloppée dans sa palla, musée archéologique national, Naples © Wikimedia Commons

 

D’autres auteurs nous permettent d’entrevoir la garde-robe des Romaines. Ovide, au Ier siècle, parle de femmes allant « épaules nues » au théâtre18, et pouvant porter un tissu de Cos ou une gausapa, un manteau égyptien à franges adopté par les Romaines. Dans ses conseils aux femmes, il affirme qu’il importe peu de porter des tissus de laine « deux fois trempés dans la pourpre de Tyr », ce qui est très cher. Selon lui, il vaut mieux qu’elles choisissent la teinte qui convient à leurs cheveux, que ce soit bleu azuré, jaune d’or, rose ou encore vert19. Cela permet de nous donner un aperçu des couleurs des robes de l’époque. Plus tard, Pétrone met aussi les couleurs à l’honneur lorsqu’il décrit la tenue de Fortunata dans le Satiricon : elle porte ainsi une robe avec une ceinture poireau et une tunique cerise20.

 

Maquillage, bijoux

 

Concernant le maquillage, Ovide nous en révèle quelques secrets, et notamment des recettes, qui mêlent entre autres choses orge, ers, œufs, corne de cerf, oignons de narcisse, épeautre ou encore miel21. On sait que les Romaines pouvaient rehausser le rouge de leur teint par le carmin ou accentuer la blancheur de leur peau. D’un autre côté, le maquillage pouvait être mal considéré, notamment par le stoïcien Sénèque, qui félicite les femmes ne se couvrant pas d’artifices22.

 

Si à l’époque de Cicéron les bijoux étaient essentiellement féminins, à l’exception peut-être de la bulla, pendentif porté par les enfants romains libres et retiré lors de l’entrée dans l’âge adulte, ou de l’anneau d’or des chevaliers, cela n’a pas toujours été le cas. Le bracelet nommé armilla, porté en haut du bras droit, a tout d’abord été une récompense militaire masculine avant que le bracelet devienne un attribut des femmes. Cicéron conseille d’ailleurs aux hommes d’éviter tout ornement qui ne serait pas « digne de l’homme »23. Cela n’empêche néanmoins pas certains hommes ou personnages masculins de porter des bijoux : même s’il n’est pas représentatif du commun des mortels, du fait de son comportement excessif, on peut tout de même prendre l’exemple de Trimalcion,  dans le Satiricon, qui possède plusieurs bagues et même un bracelet24.

bracelet

Bracelet en bronze, Musée archéologique Villa Mirabello, Varèse © Wikimedia Commons 

 

Les femmes, quant à elles, semblent avoir porté de nombreux bijoux, souvent trop aux yeux des auteurs latins, prompts à les critiquer. Pline l’Ancien se plaint qu’elles en soient surchargées, aux doigts, aux oreilles, et que les femmes pauvres s’y mettent aussi. Il ajoute que désormais il ne leur suffit pas de porter des perles mais qu’il faut encore qu’elles marchent dessus, critiquant les sandales ornées de perles25. Les bijoux furent même soumis à une loi somptuaire pendant les guerres puniques, la loi Oppia. Cette loi, abrogée vingt ans plus tard, interdisaient aux femmes le port d’atours trop luxueux.

bijoux

 

Bijoux de la Rome antique. J Malliot. © BNF Gallica

 

bijoux

Joaillerie antique, Musée national étrusque de la ville Giulia © Wikimedia Commons 

 

Les chaussures 

 

Les chaussures privilégiées des Romains et Romaines sont souvent les sandales, plus précieusement ornées chez les femmes. Fortunata, dans le Satiricon, présente des « chevilles entortillées de bracelets » et des chaussures blanches brodées d’or, tandis que Trimalcion joue au ballon soleatus, « vêtu de sandales »26. Les personnages distingués et les prêtres préféraient néanmoins les calcei, des chaussures couvrant entièrement le pied et montant de quelques centimètres au dessus de la cheville. Ce sont les chaussures adaptées à la représentation publique. Suétone nous dit d’Auguste qu’il n’allait jamais se coucher sans les avoir près de lui, au cas où il faille faire face à une situation imprévue27. Auguste porte même selon Suétone des chaussures qui lui permettent de rehausser un peu sa taille28. À l’inverse, Néron se permettrait d’apparaître en public sans chaussures, discalciatus, comportement que Suétone juge indécent29.

chaussures

Calceus senatorius, bronze. Musée de Pontevedra © Wikimedia Commons 

 

sandales

Chaussures romaines J Malliot. © BNF Gallica

 

Coiffures féminines

 

Le soin que les femmes apportaient à leur coiffure était important. Une chevelure en désordre, des cheveux détachés pouvaient signifier le deuil – c’était une part importante du rituel- ou la folie. Si l’on détachait les cheveux, l’image des Bacchantes n’était jamais loin. Quand Plaute définit les coiffures des « femmes honnêtes », des matrones,  il parle de cheveux longs coiffés avec des bandelettes30.

coiffures

Coiffures romaines J Malliot. © BNF Gallica

 

Ovide, dans le livre trois de l’Art d’aimer, dresse un portrait des coiffures possibles pour la femme romaine et se fait visagiste avant l’heure31. Il conseille aux femmes différents types de coiffure selon leur morphologie faciale. Que propose-t-il ? Des cheveux simplement séparés sur le front, un nœud léger au sommet de la tête laissant les oreilles découvertes, une coiffure laissant tomber les cheveux sur les deux épaules, des cheveux coiffés par des tresses, des boucles flottantes, ou encore une coiffure plate et serrée sur les tempes. Les Romaines avaient donc le choix.

Livie Drusilla, fammi d'Auguste

Livie Drusilla, femme d'Auguste Ier siècle ap. J-C. © Wikimedia Commons 

femme au diadème

Femme bouclée avec diadème, 100-110 ap. J.-C © Wikimedia Commons 

 

Enfin, Ovide nous informe aussi que certaines femmes teignent leurs cheveux blancs avec « le suc des herbes de Germanie » tandis que certaines arborent des perruques, afin que « les cheveux d’autrui deviennent les [leurs] »32.

 

Barbe et pilosité masculine

 

La barbe

La barbe a connu des significations différentes selon les époques, oscillant entre symbole de sagesse et de barbarie. Elle est très bien représentée lors de la royauté romaine, comme le prouvent les pièces de monnaie portant les visages de Romulus ou de Numa Pompilius. Tite-Live nous dit aussi que Marcus Papirus (dictateur en - 332) portait, « selon l’usage du temps », la barbe très longue33.

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Denier représentant Romulus sous la forme de Quirinus © Wikimedia Commons 

 

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Denier représentant Auguste © Wikimedia Commons 

 

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Denier représentant Trajan © Wikimedia Commons

 

D’après Varron34, c’est à partir de la venue des barbiers siciliens (vers -300) que les romains commencèrent à couper leur barbe et leurs cheveux. Des portraits de Scipion l’Africain le représentent sans barbe et crâne rasé. Aulu-Gelle, au IIe siècle après notre ère, s’en étonnera encore35.

L’arrivée de la barbe sonne le glas de l’enfance pour le jeune homme ; elle est un signe de maturité sexuelle. Le poète Martial se plaint ainsi à Hyllus qu’il lui oppose déjà sa barbe, son âge et ses poils36. Une cérémonie, la depositio barbae, symbolise aussi cette entrée dans la vie adulte. Le jeune homme se rase alors pour la première fois et peut même faire offrande de cette première barbe : Dion Cassius nous raconte que Néron en fit don à Apollon37. Ensuite, Le jeune homme se doit de garder une barbe bien entretenue sans en faire trop. Cicéron critique ainsi les compagnons de Catilina « aux visages sans barbe » ou « à l[a] barbe arrangée avec art »38. De même, Suétone critique le soin trop important que César pouvait apporter à son corps, affirmant que non content de se raser de près, il se faisait même épiler39. Ce qui prime est la mesure : d’après Martial, il faut « fuir les deux excès » pour n’avoir ni l’air d’un accusé ni d’un Mage40.

Se laisser pousser la barbe n’est pas anodin : cela peut être signe de deuil, comme lorsqu’Octavien laissa pousser la sienne après la mort de César ou encore lorsque Caligula le fit après la mort de Drusilla selon Suétone41, de défaite (d’après Suétone, César se laissa pousser la barbe et les cheveux après la défaite de Titurius42) ou de difficultés matérielles, pour faire pitié et montrer sa détention avant les procès.

Certains philosophes, notamment stoïciens, prônent tout de même la barbe comme symbole de la sagesse ancienne. Plutarque sera même obligé de préciser que « la barbe ne fait pas le philosophe ». De son côté, Horace précise qu’il ne suffit pas de porter la barbe, d’être négligé et donc d’avoir l’air fou pour présenter un talent poétique43.

La barbe plus longue ne reviendra à l’honneur que durant le règne d’Hadrien, qui voulait par là cacher une cicatrice.

denier hadrien

Denier représentant Hadrien © Wikimedia Commons 

 

Les coiffures masculines

La coiffure masculine a suivi la tendance de la barbe. Les cheveux se portent longs durant la royauté, puis il y eut une époque où le crâne rasé était à l’honneur, mode lancée par Scipion l’Africain. Enfin les cheveux courts furent portés longtemps pendant la République. D’après Suétone, César vit très péniblement le fait d’être chauve et se réjouit de porter la couronne de laurier pour cacher son état44. Ainsi, il « ramenait habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière » 45. Il aurait d’ailleurs écrit un traité perdu sur la calvitie. De la même manière, plus tard, Othon portera une perruque si bien faite que personne ne remarquera son artificialité46.

Scipion

Représentation en bronze de Scipion l’Africain. Naples, Musée national archéologique © Wikimedia Commons

 

Comme pour la barbe, il s’agit de faire preuve de modération concernant l’entretien de ses cheveux : certains, comme les compagnons de Catilina, seront critiqués pour leurs cheveux trop soyeux47. De même, sous Auguste, Ovide donne le conseil suivant à l’homme qui veut plaire : « Que tes cheveux, mal taillés, ne se hérissent pas sur ta tête ; mais qu’une main savante coupe et ta chevelure et ta barbe ». Pour lui, « Une simplicité sans fard est l’ornement qui convient à un homme » (Forma uiros neglecta decet)48. Il ne faut ni friser les cheveux au fer ni lisser sa peau avec la pierre ponce. Il ajoute que Thésée n’a pas séduit Ariane grâce à sa chevelure coiffée d’une épingle (Minoida Theseus/Abstulit, a nulla tempora comptus acu) ni Hippolyte Phèdre par son apparence soignée (Hippolytum Phaedra, nec erat bene cultus, amauit).

Influencé par la figure d’Apollon, Néron portera quant à lui des cheveux plus longs, laissant tomber ses boucles sur les épaules. Suétone se trouve indigné de ce manque de décence49. Au même moment, Sénèque fustige ceux qui passent de longs moments chez le coiffeur, écrivant que « pour eux, le bouleversement de l’état est moins important que leur chevelure. »50 Dans sa lettre 114 à Lucilius, Sénèque critique de la même manière ceux qui s’épilent jusqu’aux jambes et ceux qui négligent leurs aisselles, nous apprenant ainsi le soin que prenaient les hommes romains à entretenir cette partie du corps.

Sous Domitien, Martial critique le crâne imberbe de Gargilianus, que ce dernier lisse grâce au dropax, un onguent épilatoire51, l’invitant à « cesser de déshonorer ainsi [s]a misérable tête » (Desine […] miseram traducere caluam)52. Il préconise la mesure dans la coiffure, avec des cheveux ni négligés ni artistement rangés.

Il faudra attendre les Antonins pour que les chevelures deviennent plus abondantes, passant du bouclé au frisé, avant que la coupe courte ne revienne.

 

Notes 

  1. Varron, De lingua latina, V, 131.
  2. Suétone, Vie d’Auguste, 2, 82 : Hieme quaternis cum pingui toga
    unicis et subucula et thorace laneo et feminalibus et tibialibus muniebatur. L’hiver il se munissait de quatre tuniques avec sa toge épaisse, ainsi que d’une chemise, d’un pourpoint en laine, de bandes pour envelopper les cuisses et de bas.
  3. Cicéron se moque des compagnons de Catilina, portant des toges d’un tissu léger, selon lui plus proches des « voiles » que des toges : quos pexo capillo nitidos aut inberbis aut bene barbatos uidetos, manicatis et talaribus tunicis uelis amictos, non togis ; Vous voyez ces hommes brillants par leur chevelure peignée ou imberbes ou bien barbus, aux tuniques longues et à manches, enveloppés de voiles, non de toges. Catilinaires, II, X.
  4. Malliot Joseph, Recherche sur les costumes, les mœurs, les usages religieux, civils et militaires des anciens peuples. Volume 1.
  5. Le fait de se couvrir le corps, de faire preuve de décence (uerecundia) fait partie de la dignitas de l’homme romain selon Cicéron. Il s’agit pour lui d’imiter le comédien en protégeant toujours de la vue toutes les parties du corps qu’il serait indécent de montrer. Cicéron, De Officiis, I, 35.
  6. Tite-Live, Ab urbe condita libri, 3, 26, 9 : Togam propere e tugurio proferre uxorem Raciliam iubet. Il ordonne à son épouse Racilia de vite sortir sa toge de la cabane et de la lui apporter.
  7. Suétone, Vie d’Auguste, 2, 40. Etiam habitum vestitumque pristinum reducere studuit, ac visa quondam pro contione pullatorum turba indignabundus et clamitans : « en Romanos, rerum dominos, gentemque togatam ! » negotium aedilibus dedit, ne quem post hac paterentur in Foro circaue nisi positis lacernis togatum consistere. Il s’attacha même à rétablir l’habitude et le vêtement ancien, et après avoir vu un jour une foule d’hommes vêtus de la toge brune se masser à l’assemblée, il s’exclama, indigné : « voilà les Romains, les maîtres du monde, le peuple « entogé » ! » et confia aux édiles le devoir de veiller à ce qu’on n’autorise personne après cela à se tenir au Forum ou au Cirque sans avoir déposé son manteau et revêtu sa toge.
  8. Suétone, Vie d’Auguste, 2, 8.
  9. D’où l’expression turba pullatorum utilisée par Auguste pour désigner le peuple des Romains selon Suétone (2, 40).
  10. Il est aussi intéressant de remarquer que l’adjectif
    discinctus (littéralement « mal ceint ») peut être aussi un qualificatif pour désigner les peuples barbares. Chez Virgile, le bouclier d’Enée présente ainsi des Afri discincti (des « Africains mal ceints »), En. 8, 724. Cicéron se défend aussi d’être discinctus (neque ego discingor, Q. 2, 18). Ce pourrait donc être aussi, pour ces auteurs, un élément constitutif de cette décence romaine que de, finalement, « se serrer la ceinture ».
  11. Suétone, Vie de César, 45.
  12. Suétone, Vie d’Auguste, 2, 73 : Togis neque restrictis neque fusis,
    lauo nec lato nec angusto.
    Sa toge et son laticlave n’étaient ni larges ni étroits.
  13. Pétrone, Satiricon, XXVII. [...] cum subito uidemus senem caluum,
    unica uestitum russea [...].
    …] quand nous apercevons tout d’un coup un vieillard chauve, vêtu d’une tunique rouge […].
  14. Cicéron, Catilinaires, II : les compagnons de Catilina portent des
    uniques manicatae (munies de manches).
  15. C’est le fameux manteau dont devront se débarrasser les citoyens
    omains en entrant en forum ou dans le cirque. (Vie d’Auguste, Suétone, 2, 40).
  16. Cicéron, Contre Verrès, XXV.
  17. Plaute, Epidicus, 232-237. Quid ? istae quae vesti quotannis nomina
    nveniunt nova ?
    unicam rallam, tunicam spissam, linteolum caesicium, indusiatam, patagiatam, caltulam aut crocotulam,
    ubparum, aut subnimium, ricam, basilicum aut exoticum, cumatile aut plumatile, cerinum aut melinum : gerrae maxumae.
    ( Aussi, chaque année, que de modes nouvelles, que de nouveaux noms ! Tunique transparente, tunique épaisse, le linon à franges, la simple chemisette, la chamarrée, la fleur de souci, la safranée, le par-dessous ou bien le sens-dessus-dessous, le bandeau, la royale ou l'étrangère, la vert-de-mer, la pailletée, la jaune-cire, la jaune-miel... et mille autres fadaises…)
  18. Ovide, L’Art d’aimer, 1, 498 : Quod spectes, umeris adferet illa suis.
    Ses épaules nues t’offriront un spectacle charmant).
  19. Ovide, L’Art d’aimer, 3. Quid de veste loquar ? Nec vos, segmena,
    equiro / Nec te, quae Tyrio murice, lana, rubes.
    Que dirai-je des vêtements ? Je ne vous réclame pas, riches bordures, ni toi, laine qui es rouge de la pourpre de Tyr.
  20. Pétrone, Satiricon, LXVII. Venit ergo galbino succincta cingillo, ita ut
    nfra cerasina appareret tunica et periscelides tortae phaecasiaeque
    nauratae. Elle arriva donc, la robe élégamment troussée d’une mignonne ceinture poireau laissant dépasser une tunique cerise, les chevilles entortillées de bracelets, chaussée de babouches blanches brodées d’or. (Traduction d’Olivier Sers).
  21. Ovide, Cosmétiques.
  22. Sénèque, Consolation à Helvie, 16, 4. Non faciem coloribus ac
    enociniis polluisti ; numquam tibi placuit uestis quae nihil amplius nudaret cum poneretur.
    Tu n’as pas souillé ton visage de fards et d’artifices ; jamais il ne t’a plu de porter ces vêtements qui jamais ne rendent plus nus que lorsqu’ils sont portés.
  23. Cicéron, De Officiis, I, 36. Cicéron fait une différence entre la venustas (beauté des femmes qui se trouve dans la grâce) et la dignitas (beauté de l’homme). Or la dignité ne doit pas passer par les ornements.
    « Ergo et a forma removeatur omnis viro non dignus ornatus [...]. »
    Donc que s’éloigne de son genre chaque homme qui porterait es atours non digne de lui.
  24. Pétrone, Satiricon, XXXII.
  25. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 9, 114. Hos digitis suspendere et
    inos ac ternos auribus feminarum gloria est, subeuntque luxuriae eius nomina externa, exquisita perdito nepolatu, si quidem, cum idfecere, crotalia appellant [...] ; cupiuntque iam et pauperes [...] Quinet pedibus, nec crepidarum tantum obstragulis, sed totis socculis addunt, neque enim gestare iam margaritas, nisi calcent ac per uniones etiam ambulent, satis est.
    es femmes mettent leur gloire à en charger leurs doigts, et à en suspendre deux et trois à leurs oreilles. Il y a pour cet objet de luxe des noms et des raffinements inventés par une excessive corruption. Une boucle d'oreille qui porte deux ou trois perles s'appelle grelot, comme si les femmes se plaisaient au bruit et au choc de ces perles. Déjà les moins riches affectent ces joyaux ; elles disent qu'une perle est en public le licteur d'une femme. Bien plus, elles en portent à leurs pieds; elles en ornent non seulement les cordons de leur chaussure, mais encore leur chaussure tout entière; ce n'est plus assez de porter des perles, il faut les fouler et marcher dessus.
  26. Pétrone, Satiricon, XXVII et LXVII.
  27. Suétone, Vie d’Auguste, 2, 73 : Et forensia autem et calceos numquam
    on intra cubiculum habuit ad subitos repentinosque casus parata. Et il ne pénétrait en outre jamais dans sa chambre sans ses vêtements publics et sec chaussures, préparés en cas d’imprévus soudains. Les calcei sont mises ici sur le même plan que les autres vêtements « publics », les forensia.
  28. Suétone, Vie d’Auguste, 2, 73 : Calciamentis altiusculis, ut procerior quam erat videretur. Il avait des chaussures un peu hautes pour paraître plus grand qu’il n’était.
  29. Suétone, Vie de Néron, 51.
  30. Plaute, Miles gloriosus, 792 : « capite comto, crines vittasque habeat ».
    Qu’elle ait une tête bien arrangée, avec des cheveux longs et des bandelettes.
  31. Ovide, Art d’aimer, 3, 137-149.
  32. Ovide, Art d’aimer, 3, 163-166.
  33. Tite-Live, Ab urbe condita libri, V, 41, 9.
  34. Varron, De Agricultura, 2, 11 : Omnino tonsores in Italiam primum
    enisse ex Sicilia dicuntur p. R. c. a. CCCCLIII [...]. Olim tonsores non fuisse adsignificant antiquorum statuae, quod pleraeque habent capillum et barbam magnam. On dit que les barbiers vinrent en Italie en premier lieu vers la 454e année de la fondation de Rome. [...] Les statues des hommes antiques témoignent qu’autrefois il n’y avait pas de barbiers en ce que la plupart ont des longs cheveux et des longues barbes. Varron est repris par Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VII, LIX. Pline ajoute que le premier à avoir pris l’habitude de se raser tous les jours fut Scipion l’Africain, et qu’Auguste s’est toujours rasé.
  35. Aulu-Gelle, Nuits attiques, III, 4. Sed cum in eo tempore Scipionem minorem quadraginta annorum fuisse constaret, quod de barba rasa ita scriptum esset, mirabamur. Comperimus autem ceterosque in
    sdem temporibus nobiles uiros barbam in eiusmodi aetate rasitauisse, idcircoque plerasque imagines ueterum, non admodum senum, sed in medio aetatis, ita factas uidemus.
    r, comme il est constant que, lors de cette accusation, Scipion avait près de quarante ans, je m'étonnai de voir qu'il se rasait la barbe à cet âge : mais depuis il m'a été prouvé qu'à cette époque d'autres personnages illustres du même âge se rasaient la barbe de même : et c'est pour cela qu'on voit beaucoup d'anciens portraits, où des hommes d'un âge mur sont représentés sans barbe.
  36. Martial, Epigrammes, 4, 7. Sed iam causaris barbamque annosque pilosque. Mais déjà tu m’allègues ta barbe, tes années et tes poils.
  37. Dion Cassius, LXI, 19. Néron consacra ses poils à Jupiter Capitolin après les avoir fait enchâsser dans une boîte d’or (Καὶ γὰρ τοῦτο τότε πρῶτον ἐξύρατο, καὶ τάς γε τρίχας ἐς σφαιρίον τι χρυσοῦν ἐμβαλὼν ἀνέθηκε τῷ Διὶ τῷ Καπιτωλίῳ·).
  38. Cicéron, Catilinaires, II, 10.
  39. Suétone, Vie de Jules César, 45 : Circa corporis curam morosior, ut
    on solum tonderetur diligenter ac raderetur, sed uelletur etiam, ut
    uidam exprobauerunt [...] .Il attachait trop d’importance au soin de son corps et, non content de se faire tondre et raser de près, il se faisait encore épiler, comme on le lui reprocha.
  40. Martial, Epigrammes, 2, 36. Nec mitratorum nec sit tibi barba reorum :
    nolo uirum nimium, Pannyche, nolo parum.
    N’aie une barbe ni de mages, ni d’accusés : je ne veux pas que tu sois ni trop viril, ni trop peu.
  41. Suétone, Vie de Caligula, 10.
  42. Suétone, Vie de Jules César, 47.
  43. Horace, Epitre aux Pisons.
  44. Suétone, Vie de Jules César, 45 : caluitii uero deformitatem iniquissime ferret saepe obtrectatorum iocis obnoxiam expertus. Ideoque et deficientem capillum revocare a uertice adsueuerat et ex omnibus decretis sibi a senatu populoque honoribus non aliud aut recepit aut usurpauit libentius quam ius laureae coronae perpetuo gestandae. Il supportait très péniblement le désagrément d'être chauve, qui l'exposa maintes fois aux railleries de ses ennemis. ( Aussi ramenait-il habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de laurier.
  45. Suétone, Vie de Jules César, 45.
  46. Suétone, Vie d’Othon, 12.
  47. Cicéron, Catilinaires, II, 10.
  48. Ovide, Art d’aimer, I, 509.
  49. Suétone, Vie de Néron, 51. Suétone nous explique que Néron laissa retomber ses cheveux derrière sa tête lors de son voyage en Grèce et précise qu’il portait les cheveux « en étages » (in gradus). Le dégradé ne date donc pas d’hier...
  50. Sénèque, Lettres à Lucilius, 114.
  51. Martial, Epigrammes, III, 74. Psilothro faciem leuas et dropace
    aluam : numquid tonsorem, Gargiliane, times ? [...]
    Tu épiles ton visage avec le psilothrum, et ton crâne avec le dropax. Est-ce que tu crains le barbier, Gargilianus ?
  52. Martial ajoute d’ailleurs qu’un tel traitement ne convient qu’au sexe
    éminin (cunno), nous donnant par là quelques informations sur les parties du corps que les femmes épilaient. (III, 74).
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