La Mandragore : texte et traduction d'Hildegarde de Bingen

Hildegarde de Bingen, Physica : Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum

De Plantis : LVI, De Mandragora (éd. J.-P. Migne, Patrologia Latina, t. 197, 1882)

 

De Mandragora

Mandragora calida est et aliquantulum aquosa, et de terra illa, de qua Adam creatus est, dilatata est ; homini aliquantulum assimilatur. Sed tamen herba haec, et propter similitudinem hominis, suggestio diaboli huic plus quam aliis herbis adest et insidiatur. Unde etiam secundum desideria sua homo, sive bona, sive mala sint, per eam suscitatur, sicut etiam olim cum idolis fecit.

Cum autem de terra effoditur, mox in fontem, id est queckbornen, per diem et per noctem unam ponatur, et sic omne malum et contrarius humor qui in ipsa est ejicitur, id est uszgebiszen, ita quod amplius ad magica et ad fantastica non valet. Sed cum de terra eradicatur, si tunc cum terra sibi adhaerente deponitur, ita quod in queckborn non purgatur, ut dictum est, tunc ad multas inutilitates magicorum et fantasmagorias nociva est, velut etiam multa mala cum idolis aliquando facta sunt.

Quod si quis vir aut per magica, aut per ardorem corporis sui incontinens est, accipiat speciem feminae hujus herbae quae in praedicto fonte purgata est, et hoc quod in eadem herba, inter pectus et umbilicum suum per tres dies et per tres noctes ligatum habeat, et postea eumdem fructum in duas partes dividat, atque super utrumque lanckun [ilium ed.] partem unam per tres dies et per tres noctes ligatum teneat. Sed et sinistram [dextram ed.] manum ejusdem imaginis pulverizet, et huic pulveri modicum gamphora addat, et eum ita comedat et curabitur.

Quod si femina eumdem ardorem in corpore suo patitur, speciem masculi ejusdem imaginis inter

pectus et umbilicum recipiat, et, sicut supra dictum est, et ipsa cum ea faciat. Sed et dexteram manum ejus pulverizet et modicum de gamphora addat, et pulverem istum, sicut praefatum est, comedat, et ardor ille in ea exstinguitur.

Sed qui in capite qualicunque infirmitate dolet, de capite ejusdem herbae comedat, quomodocunque velit ; aut si in collo suo dolet, de collo illius comedat ; vel si in dorso, et de dorso illius ; vel si in brachio et de brachio illius, vel si in manu et de manu illius, vel si in genu et de genu illius, vel si in pede et de pede illius comedat ; aut in quocunque membro dolet et de simili membro ejusdem imaginis manducet, et melius habebit.

Species autem masculi ejusdem imaginis ad medicamenta plus valet quam species mulieris, quoniam masculus muliere fortior est.

Et si aliquis homo in natura sua ita dissinnatus est quod semper tristis est et quod in aerumpnis est semper, ita quod defectum et dolorem assidue in corde suo habet, accipiat mandragoram, cum jam de terra eradicatur, et in queckborn, ut praedictum est, per diem et per noctem ponat, et tunc de fonte ablatum in lectum suum juxta se ponet, ita de sudore suo eadem herba incalescat et dicat : « Deus, qui hominem de limo terrae absque dolore fecisti, nunc terram istam, quae nunquam transgressa est, juxta me pono, ut etiam terra mea pacem illam sentiat, sicut eam creasti. »

Quod si mandragoram non habes, accipe inicium, id est primum cespitem de fago [primum erumpentes grossos de fago ed.], quoniam eamdem naturam feliciter in hoc opere habent ; sed ita eos de ramusculis suis abrumpas, ne eos frangas, sed ut integros de ligno auferas, et eos in lectum tuum juxta te pone, ut de te incalescant, et ut sudorem de corpore tuo accipiant, atque eadem verba quae praedicta sunt super eos dic, et laetitiam recipies, el in corde tuo medelam senties. Et idem de cedro et aspin facere potes, et te juvabit.

Hildegarde de Bingen, Physica (Livre des subtilités des créatures divines), livre 1

Les Plantes : LVI, La Mandragore (trad. P. Monat, éd. J. Millon, 2011 [1988])

 

La Mandragore

La mandragore est chaude, et légèrement aqueuse ; elle est née de la terre avec laquelle Adam a été créé ; elle a quelque ressemblance avec l'homme, mais elle reste une plante. À cause de sa ressemblance avec l'homme, la présence et les ruses du diable se font plus sentir en elle que dans les autres. C'est pourquoi, grâce à elle, l'homme obtient l'accomplissement de ses désirs, qu'ils soient bons ou mauvais, comme il l'a fait parfois avec des idoles.

Quand on l'arrache du sol, il faut la mettre aussitôt dans une fontaine, pendant un jour et une nuit : ainsi tout le mal et toutes les humeurs mauvaises qui sont en elle se trouvent évacués, si bien qu'elle n'a plus aucune vertu magique ni fantastique. Mais si, quand on l'arrache, on la pose simplement avec la terre qui s'y attache, sans la purifier dans une fontaine, elle garde alors des vertus dangereuses pour rendre de nombreux services aux magiciens et produire des visions, de même que, parfois, beaucoup de choses mauvaises ont été faites avec des idoles.

Si un homme, soit sous l'effet de pratiques magiques, soit à cause de sa propre ardeur, a perdu toute retenue, qu'il prenne une partie de mandragore en forme de femme, purifiée dans une fontaine, comme je l'ai dit plus haut, qu'il la garde attachée, trois jours et trois nuits, entre la poitrine et le nombril ; puis qu'il divise ce même morceau en deux parties : qu'il en garde une attachée trois jours et trois nuits sur chaque hanche ; mais qu'il réduise en poudre la main gauche de cette silhouette, qu'il ajoute à cette poudre un peu de camphre, qu'il la mange, et il sera guéri.

Si c'est une femme qui éprouve les mêmes ardeurs en son corps, qu'elle prenne entre sa poitrine et son nombril une plante en forme de mâle et qu'elle fasse avec elle ce qui a été indiqué plus haut. Mais qu'elle réduise en poudre la main droite de cette silhouette, qu'elle ajoute un peu de camphre, qu'elle mange de cette poudre, comme il est dit plus haut, et l'ardeur s'éteindra en elle.

Si on souffre de douleurs dans la tête, manger la tête de cette plante, sous la forme qui plaira ; si c'est dans le cou, manger du cou ; si c'est dans le dos, manger du dos ; et de même pour le bras, manger du bras, de la main pour la main, du pied pour le pied. De quelque membre que l'on souffre, manger le membre correspondant de la plante, et on se portera mieux.

La silhouette en forme de mâle donne des médicaments plus énergiques que celle qui a une forme de femelle, car le mâle est plus fort que la femelle.

Et si quelqu'un est, par tempérament, toujours triste et toujours dans le chagrin, et a toujours le cœur dans la peine et la douleur, qu'il recueille de la mandragore quand on l'arrache ; qu'il la mette dans une fontaine comme nous l'avons dit, un jour et une nuit. Une fois qu'elle est sortie de l'eau, qu'il la mette dans son lit à côté de lui, qu'il se réchauffe de la sueur de cette plante et qu'il dise : « Dieu, toi qui as créé l'homme avec le limon de la terre sans mettre en lui de la douleur, voici que je place à côté de moi cette terre, qui n'a jamais péché, pour que la terre dont je suis composé connaisse l'état de paix qui est en elle, et dans laquelle tu l'as créée. »

Et si tu n'as pas de mandragore, prends les premières pousses d'un hêtre, car elles ont les mêmes heureuses vertus dans ce cas. Arrache-les aux branches sans les briser, en les conservant entières ; place-les dans ton lit près de toi pour qu'elles te réchauffent et qu'elles absorbent la sueur de ton corps. Prononce la formule indiquée plus haut : tu trouveras la joie, et, dans ton cœur, tu sentiras l'apaisement. Tu peux faire la même chose avec du cèdre et du tremble, et tu t'en trouveras bien.

Sommaire du dossier

La Mandragore, Hildegarde de Bingen

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Dossier élaboré par :

Cécile Daude

Paulette Garret

Sylvie Pédroaréna

Brigitte Planty

sous la direction de Sylvie David

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