La maison du Poète tragique décrite par Ernest Breton Pompeia, 1870 (pp. 258 - 263)

Notes de l’auteur :
1. Dans son beau roman intitulé Les Derniers Jours de Pompéi, Bulwer a fait de cette maison l'habitation de son héros, l'Athénien Glaucus.
2. “À gauche de l'entrée, près de la loge du portier, était peint sur le mur un énorme dogue enchaîné, et au-dessous on avait écrit : Gare, gare le chien ! Cave, cave canem ! “ (Pétrone, Satiricon, XXIX).
Les Romains avaient emprunté cet usage aux Grecs, chez lesquels il remontait jusqu'aux temps homériques : “Aux portes du palais on aperçoit des chiens d'or et d'argent, qu'avait forgés Vulcain avec un art merveilleux, pour garder la demeure du magnanime Alcinoüs.” (Homère, Odyssée, VII).
Quelquefois, chez les Romains la simple inscription cave canem tenait lieu du chien lui-même ou de son image. “Comme, ce jour-là, c'était mon tour de donner à dîner, j'ordonne d'écrire sur ma porte : Prenez garde au chien.” (Varron, Apud Nonnium, verbo Praebitio).
3. TRANION : “Attendez, je vous prie, que je voie si le chien...
THEUROPIDE : Oui, prends garde.
SIMON : N'ayez pas peur, entrez, il est tranquille comme l'eau qui dort.”
TRANION : Mane, sis ; videam ne canis...
THEUROPIDE : Agedum, vide.
SIMON : Nil pericli est, age ;
Tam placida'st quam est aqua, ire intro audacter licet
. (Plaute, Mostellaria, III, 2).
4. “L'Iphigénie de Timanthe a été célébrée par les éloges des orateurs (Cicéron, L’Orateur, XXII). L'ayant représentée debout près de l'autel où elle va périr, l'artiste peignit la tristesse sur le visage de tous les assistants et surtout de Ménélas, puis, ayant épuisé tous les caractères de la douleur, il voila le visage du père, ne trouvant plus possible de lui donner l'expression convenable.” (Pline, Histoire naturelle, XXXV, 39).

L'habitation désignée sous ce nom1 et quelquefois aussi sous celui de Maison d'Homère à cause des peintures tirées de l'Iliade qui la décoraient, est située sur la rue des Thermes, en face de cet établissement et à l'angle de la rue de la Fullonica, qui la sépare de l'habitation de Pansa ; elle fut déblayée de 1824 à 1826. Il est probable que, malgré sa dénomination moderne, elle ne fut autre chose que la demeure d'un riche joaillier ; en effet, les deux boutiques (1 et 2) qui se trouvent à la façade communiquent avec le prothyrum (3) au lieu d'être indépendantes, et dans ces boutiques on a trouvé un grand nombre de bijoux, entre autres deux colliers d'or, une corde d'or tressée sans soie, quatre bracelets imitant des serpents, dont l'un ne pesait pas moins de deux cent vingt grammes, quatre boucles d'oreilles ornées chacune de deux perles, plusieurs anneaux d'or très pesants, dont l'un avait un large chaton recouvert d'une lame de cristal de roche, et destiné à recevoir des cheveux ou un portrait, etc.
On y a recueilli en outre une foule de coins et d'instruments en bronze et en fer qui durent servir à la fabrication de ces joyaux, des poteries, un petit poêle portatif d'une forme bizarre, et une lampe magnifique. On y trouva aussi plusieurs squelettes.

Plan Maison Poète tragique

L'emplacement qu'occupe cette maison est un peu irrégulier, mais l'architecte a su rendre ce défaut insensible à l'intérieur.
La porte était, comme à l'ordinaire, flanquée de deux piliers ; sur celui de gauche on voyait écrit en lettres rouges aujourd'hui effacées :
M. HOLCONIVM AED.
C. GAVINIVM...

Cette inscription, qui devait être une invocation semblable à celle que nous avons vue à la même place à la porte de Pansa, était malheureusement incomplète, et ne nous apprend rien sur le propriétaire de cette belle habitation.

La porte à deux vantaux tournait sur pivots dans deux crapaudines de bronze fixées dans le marbre. Le seuil en mosaïque trouvé le 2 mars 1825 représentait un chien enchaîné avec ces mots : CAVE CANEM, prenez garde au chien2, précaution moins fâcheuse pour les visiteurs que la présence de l'énorme molosse qui souvent accompagnait le portier3. Cette mosaïque forme aujourd'hui le seuil de la salle des objets précieux au musée de Naples.

Cave canem

 

Après avoir franchi le prothyrum (3), on trouve un atrium toscan (A), pavé en mosaïque, et qu'ornaient de nombreuses peintures dont presque tous les sujets sont tirés des poésies d'Homère ; on y voyait les Adieux d'Achille et de Briséis, une des plus jolies peintures antiques qu'on connaisse ; Chryséis rendue à son père, que quelques antiquaires croient être Hélène réunie à Ménélas ; la Chute d'Icare ; Oreste, Pylade et Électre, Junon cherchant à détacher Jupiter de la cause des Troyens, enfin une Vénus nue avec des cercles d'or aux jambes, que William Gell ne craint pas de comparer à la Vénus de Médicis pour la pose, à la Vénus du Titien pour le coloris ; à ses pieds est une colombe tenant dans son bec une branche de myrte. De toutes ces peintures, la plupart au musée, il ne reste en place qu'un petit génie ailé bien conservé, et le fragment inférieur d'un tableau avec un Triton dont le torse est admirablement dessiné et qui devait conduire un char, et un Amour tenant un trident.
Au centre de l'atrium est le compluvium avec un joli puteal de marbre. À droite en entrant on trouve la loge du portier (9), puis une chambre (8), qui ne conserve plus des peintures qui la décoraient que des panneaux jaunes avec un soubassement rouge et quelques arabesques. La première chambre à gauche (6) avait une porte et une fenêtre, disposition assez rare, et un renfoncement creusé dans le mur pour le dossier du lit ; sa décoration était simple et du même genre que celle de la chambre précédente. La chambre suivante (5) était beaucoup plus riche ; pavée en mosaïque, elle présente sur ses parois des panneaux alternativement jaunes et rouges, séparés par des architectures ; au centre des panneaux rouges étaient de petits Amours dont il ne reste qu'un seul ; les panneaux jaunes contenaient trois sujets : à gauche l'Enlèvement d'Europe tout à fait effacé, au fond Phryxus et Hellé où l'on ne voit plus que la tête de Phryxus, et à droite une composition très détériorée, Apollon et Daphné, sujet souvent reproduit à Pompéi. Au-dessus règne une frise sur fond blanc représentant des Amazones debout sur des chars combattant des ennemis à pied. Dans les panneaux également jaunes et rouges de la chambre (4) sont peints des oiseaux. En face de cette pièce, de l'autre côté de l'atrium, est une ala (7) pavée en mosaïque noire et blanche ; ses parois n'avaient que de simples ornements en architecture peinte, au-dessus d'un soubassement présentant des plantes sur fond noir.
Au fond de l'atrium est le tablinum (B) où se trouvait à droite une peinture médiocre, mais l'une des plus intéressantes par le sujet ; elle est aujourd'hui au musée. On y voit un poète assis en costume d'esclave, et dans lequel on croit reconnaître Térence lisant ses vers devant six personnages, parmi lesquels Apollon et Minerve qui semblent l'applaudir. Le pavé de cette salle est en mosaïque ; au centre était une composition trouvée le 2 mars 1825, qui a été enlevée et portée au musée ; elle est placée à juste titre au nombre des plus curieuses découvertes faites à Pompéi ; c'est une répétition théâtrale, c'est l'intérieur des coulisses, le choragium, d'un théâtre antique. On y voit le choragus, le régisseur, entouré de masques scéniques et de ces objets divers que les modernes nomment accessoires, faisant répéter leurs rôles à deux acteurs costumés en satyres ; un troisième, aidé d'un habilleur, s'efforce de passer une tunique qui paraît être trop étroite.
À gauche du tablinum et par exception communiquant avec lui est une petite salle carrée (11), un tabularium, qui dut servir à contenir les archives ; sa décoration est simple ; ses panneaux offrent seulement au centre des oiseaux, une panthère, et des masques scéniques sur fond blanc. Cette pièce était éclairée sur la rue de la Fullonica par une fenêtre de 0,61 m sur 0,91 m, placée à 2,28 m du sol, élevé lui-même de 0,60 m au-dessus du pavé de la rue.
La salle (C) fut probablement une bibliothèque. Après avoir franchi le corridor (D), on se trouve dans le péristyle (E), décoré de grands panneaux rouges et entouré de portiques de trois côtés seulement ; sur le quatrième se trouve dans l'angle, et adossé à la muraille, un laraire (10), petite niche très élégante, où l'on a trouvé une statuette de Faune. Dans le petit jardin qu'enferment les portiques, on a recueilli la carapace d'une tortue et plusieurs gouttières de terre cuite en forme de crapauds. À gauche du péristyle sont deux chambres à coucher, cubicula (12 et 13), ayant, comme le tabularium, de petites fenêtres sur la rue de la Fullonica ; dans la première on voit Vénus et l'Amour pêchant à la ligne, Ariane abandonnée et Narcisse se mirant dans la fontaine ; ce dernier sujet est presque effacé. Aux autres panneaux sont des guirlandes et des Amours dont deux très bien conservés ; l'un tient un coffret, l'autre un thyrse. La seconde chambre offre trois petits paysages dont un effacé, deux cerfs, deux panthères et une chèvre.
À côté de ces chambres existe une sortie dérobée, un posticum (14). Dans l'angle de ce passage, près du laraire, on trouva le 30 janvier 1825 une très belle statuette de marbre représentant un Faune.
À droite du péristyle sont deux salles : la plus petite (F) fut la cuisine ; on y voit encore le fourneau, et dans l'angle à droite les latrines ; la plus grande (G) dut être le triclinium. Cette pièce, longue de 5,95 m sur 5,60 m, et que protège un toit moderne, était richement décorée et offrait plusieurs peintures très remarquables ; on y voit au milieu d'élégantes arabesques, quatre charmantes danseuses, quatre héros, dont un est détruit, Léda présentant à Tyndare Castor, Pollux et Hélène dans un nid, Vénus, Adonis et l'Amour, composition dont la partie supérieure est très endommagée, et Thésée abandonnant Ariane, une des belles peintures de Pompéi ; Ariane est endormie, Thésée monte sur son vaisseau aidé par un de ses matelots, tandis que deux autres hâlent sur des cordages ; Minerve du haut du ciel semble applaudir à la résolution du héros. Les mosaïques du pavé blanc et noir représentent des poissons, des cygnes et d'élégantes arabesques. Enfin sous le péristyle, auprès de la porte du triclinium, se trouvait une peinture bien précieuse, si, comme tout semble l'annoncer, elle est une copie du fameux Sacrifice d'Iphigénie de Timanthe, ce tableau si vanté par Pline et par Cicéron4. Cette belle composition, très bien conservée et d'assez grande proportion, a été portée au musée.
Cette habitation avait un second étage ; on distingua dans les premières fouilles, parmi les fragments du pavé en mosaïque qui étaient tombés au rez-de-chaussée, une tête de Bacchus et quelques autres figures. Sur le mur occidental de cette maison, à l'entrée de la rue de la Fullonica, on voit encore quelques restes de cette inscription : NUMERII POEMATA ACCIPIES, "tu recevras les poèmes de Numerius".

Mosaïque tablinum complète

Reproduction de la mosaïque décorant le sol du tablinum de la maison du Poète tragique à Pompéi (Ier siècle), F. Niccolini, 1896, Bibliothèque du Musée des Arts décoratifs, Paris.

 

Conçu comme un emblema au centre de la mosaïque qui couvrait le sol du tablinum, ce petit tableau a inspiré le nom donné à la maison : il montre la préparation des acteurs d’un chœur théâtral et leur matériel de scène, avant la représentation d'un drame dit "satyrique", comme on peut le déduire des pagnes en peau de chèvre que portent les deux acteurs debout à gauche. Ceux-ci semblent esquisser un pas de danse. Au centre, un choreute, couronné de lierre et déjà masqué, joue de la double flûte : c’est l’aulète, le musicien chargé de l’accompagnement musical de la pièce. Sur la droite, le régisseur (le "chorège" ou chef de chœur), assis sur un escabeau, donne ses consignes. Au second plan, un serviteur, coiffé du pileus, aide un acteur à enfiler sa tunique de Silène.
La scène qui se déroule devant un portique orné de boucliers et de guirlandes, surmonté de vases dorés et d'Hermès, commémore peut-être une victoire dans un concours de théâtre, clairement signalé par la présence des masques.
On peut voir aujourd’hui cet embléma au Musée archéologique de Naples : il a été découpé au sol du tablinum et transporté au Musée au XIXe siècle.
Un motif géométrique régulier, dans la tradition de la fameuse frise "à la grecque" (ornement extrêmement répandu dans l’art gréco-romain), constituait la base de la mosaïque autour de l’emblema, enchâssé comme un véritable petit tableau peint. L’effet produit est proprement "labyrinthique" : on peut se croire emporté dans une sorte de "tourbillon" qui suscite une forme de vertige, amenant le regard vers le tableau central, qui le "focalise" et le stabilise.
Ce double effet étonnant, qui associe art géométrique abstrait et art figuratif concret, manifeste la virtuosité exceptionnelle de l’artisan / artiste mosaïste.

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Notes de l’auteur :
1. Dans son beau roman intitulé Les Derniers Jours de Pompéi, Bulwer a fait de cette maison l'habitation de son héros, l'Athénien Glaucus.
2. “À gauche de l'entrée, près de la loge du portier, était peint sur le mur un énorme dogue enchaîné, et au-dessous on avait écrit : Gare, gare le chien ! Cave, cave canem ! “ (Pétrone, Satiricon, XXIX).
Les Romains avaient emprunté cet usage aux Grecs, chez lesquels il remontait jusqu'aux temps homériques : “Aux portes du palais on aperçoit des chiens d'or et d'argent, qu'avait forgés Vulcain avec un art merveilleux, pour garder la demeure du magnanime Alcinoüs.” (Homère, Odyssée, VII).
Quelquefois, chez les Romains la simple inscription cave canem tenait lieu du chien lui-même ou de son image. “Comme, ce jour-là, c'était mon tour de donner à dîner, j'ordonne d'écrire sur ma porte : Prenez garde au chien.” (Varron, Apud Nonnium, verbo Praebitio).
3. TRANION : “Attendez, je vous prie, que je voie si le chien...
THEUROPIDE : Oui, prends garde.
SIMON : N'ayez pas peur, entrez, il est tranquille comme l'eau qui dort.”
TRANION : Mane, sis ; videam ne canis...
THEUROPIDE : Agedum, vide.
SIMON : Nil pericli est, age ;
Tam placida'st quam est aqua, ire intro audacter licet
. (Plaute, Mostellaria, III, 2).
4. “L'Iphigénie de Timanthe a été célébrée par les éloges des orateurs (Cicéron, L’Orateur, XXII). L'ayant représentée debout près de l'autel où elle va périr, l'artiste peignit la tristesse sur le visage de tous les assistants et surtout de Ménélas, puis, ayant épuisé tous les caractères de la douleur, il voila le visage du père, ne trouvant plus possible de lui donner l'expression convenable.” (Pline, Histoire naturelle, XXXV, 39).

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