La Lune dans la magie grecque 

Tout n’est qu’ombre ou lumière pour le magicien des papyri grecs magiques1 découverts au XIXe siècle en Égypte et ramenés pour la plupart en Europe par Jean d’Anastasi, consul général de Suède et de Norvège à Alexandrie. La Lune est la souveraine incontestée de la nuit dans ces papyri qui nous renvoient aux temps originels où Artémis/Sélénè était la maîtresse des étoiles, avant qu’elle ne perde une partie de son pouvoir au profit de Zeus. Non que les pouvoirs de la lune soient annihilés par le lever du soleil, dont elle est d’ailleurs l’épouse dans des mythes plus tardifs2. Car ces pouvoirs restent vivants dans les actes et les formules du magicien, comme dans la secrète végétation du sol et dans le flux des vagues. Certes la périodicité des phases de la Lune, la croissance des plantes et les phénomènes troublants des marées et du cycle féminin ne manquent pas de conférer à la Lune une aura mystérieuse, mais la force d’exultation qu’elle provoque chez ceux qui l’invoquent est profondément attachée à son rôle ambivalent, à la fois puissance nocturne et éclat sacré arraché aux ténèbres. Elle est par excellence la médiatrice, perçue comme féminine par les Anciens, entre le monde des ténèbres et celui de la clarté.

Aussi le magicien choisit-il souvent comme moment de la cérémonie, le coucher du soleil, au moment où Sélénè apparaît et où les puissances souterraines sont libérées. La date est fréquemment celle de la pleine Lune, car au dernier jour de son cycle elle est plus vulnérable et plus aisément soumise à celui qui cherche à la contraindre pour qu’elle accomplisse sa volonté.

Il en va ainsi des sorcières de Thessalie qui asservissent la Lune à leurs désirs en l’attirant sur terre ; comme elles, Médée, prêtresse d’Hécate en Colchide, déclare détenir le pouvoir de la faire venir sur terre : « Et toi, Lune, je te force à descendre jusqu’à moi » (Ovide, Métamorphoses, livre VII, vers 207).

Dans le premier extrait présenté ici, c’est au dernier jour de son cycle que le magicien invoque la Lune. Il la menace d’instaurer, entre l’ancien et le nouveau cycle, une éclipse sans fin ; et tout au long de cette éclipse éternelle, elle ne réfléchira plus qu’une lumière noire jusqu’à devenir elle-même aveugle, car le maître de la cérémonie est tout puissant : il connaît son secret, à savoir son symbole (sa sandale) et détient les clefs du monde souterrain. Il ne fera pas non plus tournoyer le rhombe ni ne frappera les cymbales afin de conjurer les ténèbres de l’éclipse.

Ce charme de contrainte met en évidence le lien existant entre les deux parties constitutives de la cérémonie magique : d’un côté une praxis fondée sur des offrandes faites à la force invoquée, et de l’autre, un logos qui s’inspire du vieux fonds lexical des hymnes religieux. Ce logos témoigne des pouvoirs du magicien, interprète des signes et des structures cachés de l’univers qui porteraient la trace d’une langue originelle disparue. Lui seul se veut à même de la retrouver et de la traduire.

C’est pourquoi ces prières sont le plus souvent composées comme des litanies à partir d’une même structure que l’on transforme ensuite en l’altérant légèrement. Le but est à la différence de l’hymne religieux (voir supra) qui demande à la Lune protection et salut, de la contraindre violemment. Outre la foule d’épithètes métaphoriques en expansion et en explosion qui condensent ensemble plusieurs images parfois antithétiques, ces prières contiennent des voyelles aériennes et des mots barbares truffés d’assonances et d’allitérations. Ces échos obsédants dramatisent la prière jusqu’à la transe, tentant d’enfermer la divinité dans un univers de l’analogie où le magicien, maître des métaphores tisse sa toile funeste. Ces noms, comme ces épithètes multiples accolés à la Lune, visent aussi dans ce théâtre des transmutations, à approcher l’autre nom de la divinité, son nom secret, tenu pour plus vrai et plus puissant que celui de la religion courante. Le prononcer permet de contraindre la Lune.

Plus généralement l’horizon messianique du magicien est, à terme, celui de la possession et de la prononciation du Grand nom, celui du dieu suprême et unique, nom si puissant qu’il reste dissimulé aux profanes, comme dans l’Anneau d’Abrasax XII : Viens à moi, ô toi des quatre vents, dieu tout puissant qui as insufflé aux hommes le souffle de la vie. Souverain de toutes les beautés dans l’univers, écoute-moi, ô maître, dont le nom caché est ineffable.3

Dans l’attente eschatologique de cette révélation du Grand nom, l’incantation du magicien lance ici sur le monde et la Lune un filet d’images et de symboles. La magie parfois y rejoint la poésie dans son énergie créatrice et son désir de faire converger tous les idiomes vers un langage universel orchestré par ce maître de cérémonie, démiurge à la fois dérisoire et flamboyant. À sa manière la prière du magicien mêlant magie, religion, voire philosophie, pourrait témoigner d’une expérience exaltée de l’unité du monde à laquelle la Lune participe ici particulièrement.

 

Tablette adressée à la Lune sur son déclin (PGM, IV, 2241-2350)

 

Salut lumière sacrée du Tartare, toi qui frappes avec ta lumière.
Salut éclat sacré arraché à l’obscurité,
Toi qui par ton errance tout bouleverses.
Je t’invoquerai. Écoute mes paroles sacrées (…)
Écoute : êô Phorba Brimô Sachmi ; Neboutosoualeth.
Car j’ai caché ce symbole magique qui es le tien, ta sandale,
Et je possède ta clef. J’ai ouvert les barres de Cerbère, le gardien du Tartare
Et dans les ténèbres j’ai plongé la nuit prématurée.
Pour toi je ne fais pas tournoyer le rhombe, ni ne touche les cymbales.
Regarde-toi : en te regardant, tu t’étonneras de ton miroir,
Faveur gracieuse de la déesse du Nil,
Jusqu’à ce que tes yeux rejettent une lumière noire.
Ce que tu dois faire pour moi, tu le feras, que tu le veuilles ou non,
Ô jument ô Korè, dragon lampe, éclair, astre, lionne, louve, aêô, êê.
Un crible, un vieil ustensile, est mon symbole. Un morceau de viande,
Un corail, le sang d’une tourterelle, le sabot d’un chameau,
Le poil d’une vache vierge, la semence de Pan, un tussilage4,
Le feu d’un rayon de soleil, un fusain, une acanthe, un arum,
L’œil vert d’un corps de femme aux jambes écartées,*
Le vagin transpercé d’une sphinge noire :
Toutes ces choses sont le symbole de ma puissance.
Le lien de l’entière nécessité sera rompu.
Hélios cachera ta lumière dans les régions du sud (…)
Car à la force fatale de mes mots, il impossible de se soustraire :
Cela doit se faire. Ne t’oblige pas à écouter les symboles à l’endroit
Et à l’envers. Tu feras ce qu’il faut, que tu le veuilles ou non.


Avant qu’une lumière stérile ne soit ton destin, accomplis
Ce que je te demande, ô vierge, maîtresse du Tartare.
J’ai lié ton pôle avec les chaînes de Cronos,
Et avec une force terrifiante je tiens ton pouce5.
Demain ne sera pas, à moins que ma volonté ne soit accomplie.
Tu as promis à Hermès qui commande aux dieux,
De prendre part à cette opération ; je te tiens en mon pouvoir.
Écoute, toi qui observes et es observée :
Je te regarde et tu me regardes : je te dirai le signe :
La sandale de bronze de celle qui règne sur le Tartare,
Son bandeau, sa clef, sa baguette, son rhombe de fer
Et son chien noir, sa porte à trois fermetures,
Son foyer ardent, son obscurité, son abîme, son feu.
Maîtresse du Tartare, toi qui redoutes les Érinyes,
Ces démones prodigieuses, es-tu venue ? Es-tu là ?
Déchaîne ta colère, ô vierge, contre Un tel, l’ennemi des dieux du ciel
Et d’Hélios Osiris et d’Isis qui partage son lit.
Comme je te le demande, lance contre lui ce malheur,
Car je connais ô Korè, tes noms beaux, grands et vénérables,
Par lesquels le ciel s’illumine, la terre boit la rosée et devient grosse.
C’est à partir d’eux que l’univers croît et décline.
Euphorba phorba ; phorboréou, ; phorba phorbor, phorbor, phorbor

 

Dans la prière suivante à Artémis/Sélènè, il s’agit d’accuser une personne devant la déesse par la calomnie (diabolè) en prétendant qu’elle a commis toutes sortes d’actes abominables. Le modèle de la diabolè propose ici une inversion de ce qui constitue ordinairement un sacrifice. Cette magie noire dont on accuse l’adversaire est censée provoquer la colère de la Lune et le châtiment de la personne qui aurait accompli ces actions. Cependant la diabolè se recharge d’ambiguïté car le magicien décrit ces actes terribles avec une forte complaisance et une insistance maléfiques, mêlant invocations saintes et images morbides.

La prière adopte dès le départ la forme de l’hymne religieux, en créant par les répétions un rythme soutenu du souffle. Le magicien psalmodie ces formules en contrôlant sa respiration ainsi que les vibrations de sa voix. Il sait que pour que ses formules soient efficaces elles doivent être dites d’une voix juste et vraie selon l’expression égyptienne. D’une voix apte à dire les variations et la pluralité des dictions avec à chaque fois la réverbération vocale la plus intense : le son vrai du magicien est ainsi à même de dire le nom vrai de la déesse. Et c’est au moment de l’épiclèse lorsqu’il lance son appel à la Lune que sa voix prend toute sa puissance.

 

Diabolè à Artémis/ Sélènè, IV, 2520-2611

 

Je t’offre cet aromate, fille de Zeus, lanceuse de flèches… Sélénè
aux trois voix6, aux trois têtes, aux trois pointes, aux trois visages,
aux trois cous et aux trois chemins, toi qui dans trois corbeilles
tiens le feu infatigable de la flamme, maîtresse des trois routes,
des trois décades, sous une triple forme (…)
Exauce mes prières Séléné très douloureuse, toi qui la nuit te lèves
puis t’enfonces, toi aux trois têtes, aux trois noms, ô toi la terrible
Mènè7 Marzounè, Pensée gracieuse et Persuasion. Ici
Viens à moi, face cornue, porteuse de lumière, à la forme de taureau.
Déesse à la forme de cheval, hurlant comme les chiens, louve,
Viens ici maintenant, sombre, chtonienne, sainte et de noir habillée.
Autour de toi tourne la nature de l’univers habité par les étoiles,
Chaque fois que trop pleinement tu t’accrois.
Tu as établi toutes les choses de l’univers car tu as engendré
Tout ce qui est sur terre et vient de la mer, et tour à tour
Chaque race d’oiseaux cherchant leurs nids, ô mère du Tout,
Toi qui as enfanté Éros et Aphrodite, toi la porteuse de flambeau,
Lumineuse et éclatante Sélèné (…)

 

Pour les offrandes hostiles quand il s’agit de calomnier utilise la stèle suivante, en disant ceci :

 

Une telle sacrifie pour toi, déesse, un encens terrible,
La graisse, le sang et les immondices d’une chèvre tachetée,
L’écoulement menstruel d’une vierge morte,
Le cœur d’un mort prématuré8 ; les restes d’un chien mort
Et un embryon féminin (…)
Et ce qui n’est pas permis : elle les a placés sur ton autel,
Et dans les flammes du feu elle a lancé du bois de genévrier.
Pour toi, elle égorge un faucon qui vole sur la mer, un vautour
Et une musaraigne, ton très grand mystère, ô Déesse.
Elle dit que tu as accompli avec cruauté des actes douloureux.
Elle dit que tu as tué un homme et que tu as bu son sang,
Que sa chair tu as mangée et que ton bandeau sont ses entrailles,
Et que toute sa peau tu as écorchée, que dans ton vagin tu l’as placée ;
Que du sang d’un faucon qui vole sur la mer tu t’es nourrie et d’un scarabée.
Sous tes yeux Pan a fait jaillir sa semence illégitime.
Il naît un chien à tête de singe à chaque purification menstruelle.


Marque la (une telle) de châtiments amers, la sacrilège
Que de nouveau à toi je vais dénoncer en l’attaquant.
Je t’appelle, déesse aux trois visages, Mênê, lumière adorée,
Hermès et Hécate à la fois, enfant mâle et femelle.
Mouphôr ; Phorba, reine Brimô, terrible et légitime,
Dardania, toi qui vois tout, viens ici….

 

Qu’il nous soit permis pour conclure cette trop brève évocation de la Lune dans les Papyri grecs magiques, de quitter le champ troublant de la magie noire, en donnant à entendre un hymne orphique à Sélénè. Tiré du Recueil de Pergame9, il reprend pour une part de nombreuses expressions et métaphores propres au même vieux fonds culturel et religieux gréco égyptien, auxquels s’alimentent les Papyri grecs magiques. Tout en s’efforçant de fatiguer la Lune, (fatigare deos), c’est-à-dire de l’avoir à l’usure à force d’adorations, ce poème nous ramène plus sereinement à une mythologie qui chante nos origines, à un temps d’avant le temps, où la Lune, lueur d’ambre au cœur lourd n’était pas une pure abstraction, mais une divinité agissante : attentive à la vie du monde elle exerçait alors son action bienfaisante, en déployant la clarté de son corps fécond.

 

À la Lune VIII, Parfum à brûler : aromates

 

Entends-moi, déesse souveraine, porte-lumière, divine Sélénè,
Mènè aux cornes de taureau, toi qui cours à travers la nuit,
Passagère de l’air, vierge nocturne, porteuse de torche,
Mènè qui croîs et qui décroîs, qui es mâle et femelle,
Mère du temps, aux chevauchées rayonnantes, toi la féconde !
Lueur d’ambre au cœur lourd, claire dans la nuit,
Tu veilles et scrutes tout, terreau des beaux astres.
Tu te réjouis du repos et des richesses de la nuit.
Splendide, tu donnes la grâce et parfais toute chose,
O parure de la nuit, ô très sage vierge, toi qui à la tête des étoiles,
Le péplos flottant, parcours ton cycle.
Viens sauver tes mystes qui te supplient.10

Sommaire du dossier

Magie et pratiques magiques dans l'Antiquité

À lire aussi sur Odysseum 

Notes 

  1. Les papyri grecs magiques sont un ensemble de textes qui contiennent des instructions de magie, écrites en grec, et parfois en démotique et en copte. Ces textes furent pour la plupart découverts au XIXe siècle en Égypte. Les plus anciens datent du Ier siècle ap. J.-C. mais la grande majorité fut écrite entre le IIe et IIIe siècles ap. J.-C . Cette datation ne doit pas faire illusion, car ils sont vraisemblablement la reprise de copies beaucoup plus anciennes.  Ils furent ramenés en Europe au début du XIXe siècle pour la plupart par Jean d’Anastasi, et pour le papyrus III par le diplomate Jean-François Mimaut. Les deux textes présentés ici sont extraits du papyrus IV, conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France. Ce n’est qu’en 1973-74 que l’édition complète des P.G.M. de Karl Preisendanz parut après la mort de celui-ci, revue par A. Henrichs (Papyrus Graecae Magicae, Stuttgart, 1973-1974)  Voir La Magie, Voix secrètes de l’Antiquité, par Anne-Marie Ozanam et Pascal Charvet, Nil éditions, Paris 1994. Cet article doit beaucoup à cet ouvrage et à Anne-Marie Ozanam également. Voir aussi L'archicube n°27 décembre 2019.
  2. Plutarque dans le De facie quae in orbe lunae apparet montre la Lune fécondée par le Soleil qui l’ensemence des âmes à naître.
  3. L’anneau d’Abrasax, XII, vaut surtout pour les croyances panthéistes qu’il expose et qui pourraient faire référence aux croyances de l’Égypte ancienne et particulièrement de l’époque des Ramessides (XIXe et XXe dynastie).
  4. Plante communément appelée "pas-d’âne", et utilisée contre la toux.
  5. Image habituelle de la contrainte. On peut voit aussi au au Musée national d’Athènes, n° 523, la statuette d’Hécate Sélénè, tenant une épée dressée, et levant son pouce en l’air.
  6. Il s’agit ici de la classique assimilation de Sélénè à Hécate et Artémis.
  7. Epithète de Sélénè.
  8. Sous l’influence de l’astrologie notamment, on croyait que l’âme séparée du corps brutalement gardait un lien avec lui jusqu’à la date normalement prévue par l’horscope. Tout mort prématuré favorisait ainsi le contact avec le monde d’en-bas.
  9. Edition Guilelemus Quandt Berlin, 1941- 1955. Voir La Prière , les Hymnes d’Orphée, P. Charvet, préface de Paul Veyne, Nil Editions, Paris 1995.
  10. Traduction P. Charvet
Besoin d'aide ?
sur