La guerre de Corinthe IV : L’affaire de Platées et la fin de l’hégémonie lacédémonienne

Sparte reprend les hostilités

 

373-371. Cependant le traité est à nouveau rompu, par Sparte, sans doute, et, selon Xénophon, à cause de l’attitude de Timothée qui, rappelé à Athènes – la paix vient d’être faite –, débarque, sur le chemin du retour, les bannis de Zacynthe dans leur pays. Il s’agit de proathéniens. Mnasippos est placé à la tête d’une flotte d’une soixantaine de navires. Sa mission est de surveiller l’Ionie. Il cinglera bientôt vers Corcyre.

Par ailleurs, la puissance de Thèbes inquiète Sparte, mais aussi Athènes. Les Thébains sont maîtres de la Béotie : Thespies et Platées sont tombées. Les Platéens chassés de Béotie, viennent se réfugier à Athènes, alors que les gens de Thespies demandent de l’aide. Platées a été prise par surprise et détruite en 374-373 selon Diodore1, en 373 selon Pausanias2. Pour Xénophon et Plutarque3 l’événement a eu lieu avant 371. Après le rapprochement entre Thèbes et Athènes pendant la guerre de Corinthe, les Lacédémoniens, au nom de la paix du Roi, relevèrent Platées, en 387. Les Platéens, par la force des choses, se trouvèrent alors les « alliés » des Lacédémoniens, comme le montra leur attitude pendant la libération de Thèbes en 379, lorsqu’ils tentèrent de secourir la garnison lacédémonienne de la Cadmée… En tout cas les Platéens étaient les alliés fidèles d’Athènes depuis la fin du VIe siècle. Ils avaient été les seuls à combattre avec les Athéniens à Marathon. C’est au nom de cette fidélité qu’Isocrate4 demande plus que l’accueil des réfugiés en situation de détresse. Il fait remarquer que la cité a été détruite en pleine paix – l’orateur adopte donc la chronologie de Diodore. En effet, si la paix entre Sparte et Thèbes dura jusqu’en 371, l’affrontement entre Sparte et Athènes a repris, on l’a vu, dès le printemps 373.

[4] ἅμα δὲ τούτοις πραττομένοις κατὰ τὴν Βοιωτίαν Πλαταιεῖς ἀντεχόμενοι τῆς Ἀθηναίων συμμαχίας μετεπέμποντο στρατιώτας, κεκρικότες τοῖς Ἀθηναίοις παραδοῦναι τὴν πόλιν. ἐπὶ δὲ τούτοις οἱ βοιωτάρχαι χαλεπῶς διατεθέντες πρὸς τοὺς Πλαταιεῖς, καὶ σπεύδοντες φθάσαι τὴν παρὰ τῶν Ἀθηναίων συμμαχίαν, εὐθὺς ἐπ᾽ αὐτοὺς δύναμιν ἀξιόλογον ἦγον. [5] παραγενόμενοι δὲ πλησίον τῆς τῶν Πλαταιέων πόλεως, ἀπροσδοκήτου τῆς ἐπιθέσεως γενομένης, οἱ πλεῖστοι μὲν τῶν Πλαταιέων ἐπὶ τῆς χώρας καταληφθέντες ὑπὸ τῶν ἱππέων συνηρπάγησαν, οἱ δὲ λοιποὶ καταφυγόντες εἰς τὴν πόλιν, καὶ συμμάχων ὄντες ἔρημοι, συνηναγκάσθησαν ὁμολογίας συνθέσθαι τοῖς πολεμίοις εὐαρέστους : ἔδει γὰρ αὐτοὺς τὰ ἔπιπλα λαβόντας ἀπελθεῖν ἐκ τῆς πόλεως καὶ μηκέτι τῆς Βοιωτίας ἐπιβαίνειν. [6] μετὰ δὲ ταῦτα οἱ μὲν Θηβαῖοι τὰς Πλαταιὰς κατασκάψαντες καὶ Θεσπιὰς ἀλλοτρίως πρὸς αὐτοὺς διακειμένας ἐξεπόρθησαν, οἱ δὲ Πλαταιεῖς εἰς Ἀθήνας μετὰ τέκνων καὶ γυναικῶν φυγόντες τῆς ἰσοπολιτείας ἔτυχον διὰ τὴν χρηστότητα τοῦ δήμου. καὶ τὰ μὲν κατὰ Βοιωτίαν ἐν τούτοις ἦν.

[4] Dans cet intervalle5, ceux de Platées en Béotie qui cherchaient à le donner aux Athéniens, leur envoyèrent demander une garnison. Les chefs de la Béotie indignés de cette bassesse, se hâtèrent de prévenir les troupes d’Athènes ; ils allèrent au-devant d’elles avec des forces considérables et les attaquèrent inopinément auprès des murs de Platées. [5] Les citoyens qui étaient sortis pour venir au-devant de la garnison qu’ils attendaient, se trouvèrent enveloppés dans un combat de surprise, où ils furent presque tous faits prisonniers de guerre par les cavaliers Thébains. Les autres réduits à rentrer dans leur ville seuls et sans ceux qu’ils avaient appelés à leur défense furent bientôt obligés de se rendre aux conditions qu’il plût au vainqueur de leur prescrire. Il fallut qu’emportant leurs meubles, ils sortissent de la ville à condition encore de ne mettre jamais le pied dans la Béotie. [6] Les Thébains rasèrent ensuite Platées et assiégèrent Thespies autre ville qui leur était contraire. Cependant ceux de Platées se réfugièrent à Athènes avec leurs femmes et leurs enfants. L’humanité et la politesse du peuple Athénien leur y fit trouver toutes les douceurs de la société civile et d’une habitation commune. C’est là qu’en étaient les affaires de la Béotie.

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XV, 46, 4-6, trad. abbé Jean Terrasson

[10] […] εἰ δὲ τὰς συνθήκας ἀξιοῦσιν εἶναι κυρίας, ὅπερ ἐστὶ δίκαιον, πῶς οὐχ ὁμολογήσουσιν ἀδικεῖν καὶ παραβαίνειν αὐτάς; Ὁμοίως γὰρ τάς τε μικρὰς τῶν πόλεων καὶ τὰς μεγάλας αὐτονόμους εἶναι κελεύουσιν. [11] Οἶμαι δὲ περὶ μὲν τούτων οὐ τολμήσειν αὐτοὺς ἀναισχυντεῖν, ἐπ’ ἐκεῖνον δὲ τρέψεσθαι τὸν λόγον, ὡς μετὰ Λακεδαιμονίων ἐπολεμοῦμεν, καὶ πάσῃ τῇ συμμαχίᾳ διαφθείραντες ἡμᾶς τὰ συμφέροντα πεποιήκασιν. [12] Ἐγὼ δ’ ἡγοῦμαι μὲν χρῆναι μηδεμίαν μήτ’ αἰτίαν μήτε κατηγορίαν μεῖζον δύνασθαι τῶν ὅρκων καὶ τῶν συνθηκῶν· οὐ μὴν ἀλλ’ εἰ δεῖ τινὰς κακῶς παθεῖν διὰ τὴν Λακεδαιμονίων συμμαχίαν, οὐκ ἂν Πλαταιεῖς ἐξ ἁπάντων τῶν Ἑλλήνων προὐκρίθησαν δικαίως· οὐ γὰρ ἑκόντες, ἀλλ’ ἀναγκασθέντες αὐτοῖς ἐδουλεύομεν. [13] Τίς γὰρ ἂν πιστεύσειεν εἰς τοῦθ’ ἡμᾶς ἀνοίας ἐλθεῖν ὥστε περὶ πλείονος ποιήσασθαι τοὺς ἐξανδραποδισαμένους ἡμῶν τὴν πατρίδα μᾶλλον ἢ τοὺς τῆς πόλεως τῆς αὑτῶν μεταδόντας; Ἀλλὰ γάρ, οἶμαι, χαλεπὸν ἦν νεωτερίζειν αὐτοὺς μὲν μικρὰν πόλιν οἰκοῦντας, ἐκείνων δ’ οὕτω μεγάλην δύναμιν κεκτημένων, ἔτι δὲ πρὸς τούτοις ἁρμοστοῦ καθεστῶτος καὶ φρουρᾶς ἐνούσης καὶ τηλικούτου στρατεύματος ὄντος Θεσπιᾶσιν, [14] ὑφ’ ὧν οὐ μόνον ἂν θᾶττον ἢ Θηβαίων διεφθάρημεν, ἀλλὰ καὶ δικαιότερον· τούτους μὲν γὰρ εἰρήνης οὔσης οὐ προσῆκε μνησικακεῖν περὶ τῶν τότε γεγενημένων, ἐκεῖνοι δ’ ἐν τῷ πολέμῳ προδοθέντες εἰκότως ἂν παρ’ ἡμῶν τὴν μεγίστην δίκην ἐλάμβανον.

[10] […] et s’ils croient que les traités doivent prononcer souverainement, ce qui est la justice, comment ne reconnaîtraient-ils pas qu’ils les transgressent et les violent, puisque les traités décident que les petites villes, comme les grandes, auront le droit de se gouverner par leurs lois ? [11] Je crois6 qu’ils ne pousseront pas l’impudence jusqu’à contester ces faits ; ils allégueront plutôt que nous avons fait la guerre de concert avec les Lacédémoniens, et qu’en détruisant notre ville, ils ont agi dans l’intérêt de la confédération entière7. [12] Mais d’abord aucun sujet de plainte ne doit, ce me semble, avoir plus de puissance que les serments et les traités : et si d’ailleurs il se trouvait des peuples qui dussent être punis à cause de leur alliance avec Lacédémone, il ne serait pas juste de choisir les Platéens entre tous les Grecs, car ce n’est pas de notre propre mouvement, mais contraints par la force, que nous avons servi les intérêts de Lacédémone. [13] Qui pourrait nous supposer assez insensés pour avoir préféré ceux qui avaient réduit notre patrie en esclavage, à ceux qui nous avaient admis chez eux aux droits de citoyens ? Et de plus, il eût été difficile, je crois, pour les habitants d’une faible ville, d’introduire un changement de situation en présence d’un peuple aussi puissant que les Lacédémoniens, lorsque surtout un harmoste était établi dans notre ville, qu’une garnison l’occupait, et qu’une armée campait à Thespies, [14] assez, forte pour nous détruire, non seulement avec plus de facilité, mais avec plus de justice que ne l’ont fait les Thébains. Ces derniers ne pouvaient convenablement reproduire au sein de la paix des souvenirs de colère pour d’anciennes offenses, tandis que les Lacédémoniens, trahis par nous dans la guerre, auraient eu le droit de nous infliger les plus sévères châtiments.

Isocrate, Plataïque, 10-14, trad. Le Duc de Clermont-Tonnerre.

Le siège de Corcyre

 

Les Lacédémoniens, après la révolte de leurs partisans contre le régime démocratique, décident de s’emparer de la cité. Ils envoient donc Mnasippos (373). Ils ont, par ailleurs, dépêché des ambassadeurs auprès de Denys de Syracuse pour « lui signaler que lui aussi avait intérêt à ce que Corcyre ne fût pas sous l’influence d’Athènes »8. Les Corcyréens, de leur côté demandent des secours aux Athéniens9. Athènes, au moment de l’affaire de Platées, décide, par décret, d’envoyer Timothée à Corcyre. L’importance de l’île pour l’empire de la mer est signalée par Diodore (XV, 46, 1) et Xénophon (Helléniques, VI, 2, 9). Cependant Timothée tarde à se rendre à Corcyre ce qui lui coûte sa charge de stratège. Les Corcyréens, qui se trouvent dans une situation difficile, font une sortie au cours de laquelle Mnasippos est tué. En effet, le stratège spartiate, se croyant déjà maître de la ville, avait licencié un certain nombre de mercenaires (Helléniques, VI, 2, 16). Les assiégés voyant, du haut des remparts, des postes moins gardés qu’auparavant ont tenté leur chance. Les assiégeants découragés lèvent le siège. Iphicrate, après avoir soumis les cités de Céphallénie, arrive enfin à Corcyre. Avec les habitants, il convint des signaux à faire pour annoncer l’approche ou le mouillage de la flotte ennemie. Si Mélanippos de Rhodes put échapper à Iphicrate ce ne fut pas le cas des vaisseaux syracusains qui furent tous pris avec leur équipage.

[7] τοῦ δὲ περὶ τὴν Κόρκυραν πολέμου σχεδὸν ἤδη τέλος ἔχοντος κατέπλευσεν ὁ στόλος τῶν Ἀθηναίων εἰς τὴν Κόρκυραν, ἔχων στρατηγοὺς Τιμόθεον καὶ Ἰφικράτην. οὗτοι δὲ τῶν καιρῶν ὑστερηκότες ἄλλο μὲν οὐδὲν ἔπραξαν μνήμης ἄξιον, τριήρεσι δὲ Σικελικαῖς περιτυχόντες, ἃς Διονύσιος ἦν ἀπεσταλκὼς Λακεδαιμονίοις ἐπὶ συμμαχίαν, ὧν ἡγοῦντο Κισσίδης καὶ Κρίνιππος, αὐτάνδρους εἷλαν, οὔσας ἐννέα : τοὺς δ᾽ ἁλόντας λαφυροπωλήσαντες, καὶ πλείω τῶν ἑξήκοντα ταλάντων ἀθροίσαντες, ἐμισθοδότησαν τὴν δύναμιν.

[7] La guerre de Corcyre était presque terminée, lorsque la flotte entière d’Athènes arriva sous le commandement de Timothée10 et d’Iphicrate. Ainsi ces deux généraux ne trouvèrent presque rien à faire : si ce n’est que tombant sur neuf galères siciliennes que Denys envoyait aux Lacédémoniens en signe d’alliance, sous la conduite de Cissidès et de Crinippos, ils les prirent avec tous les hommes qui étaient dedans. Et ayant fait plus de soixante talents de la vente de ces prisonniers, ils en payèrent leur équipage.

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XV, 47, 7, trad. abbé Jean Terrasson

Voici l’approche d’Iphicrate racontée par Xénophon. Le récit de l’historien est précieux, non seulement pour les manœuvres savantes et techniques du stratège athénien, mais aussi, comme le précise l’édition Budé, parce que sont indiquées, la première fois, à côté des grands voiles, des akateia istia, sans doute des « focs » ou des voiles de misaine.

[27] ὁ δὲ Ἰφικράτης ἐπεὶ ἤρξατο τοῦ περίπλου, ἅμα μὲν ἔπλει, ἅμα δὲ πάντα ὅσα εἰς ναυμαχίαν παρεσκευάζετο : εὐθὺς μὲν γὰρ τὰ μεγάλα ἱστία αὐτοῦ κατέλιπεν, ὡς ἐπὶ ναυμαχίαν πλέων : καὶ τοῖς ἀκατίοις δέ, καὶ εἰ φορὸν πνεῦμα εἴη, ὀλίγα ἐχρῆτο : τῇ δὲ κώπῃ τὸν πλοῦν ποιούμενος ἄμεινόν τε τὰ σώματα ἔχειν τοὺς ἄνδρας καὶ ἄμεινον τὰς ναῦς πλεῖν ἐποίει. [28] πολλάκις δὲ καὶ ὅπῃ μέλλοι ἀριστοποιεῖσθαι τὸ στράτευμα ἢ δειπνοποιεῖσθαι, ἐπανήγαγεν ἂν τὸ κέρας ἀπὸ τῆς γῆς κατὰ ταῦτα τὰ χωρία : ἐπεὶ δ᾽ ἐπιστρέψας ἂν καὶ ἀντιπρῴρους καταστήσας τὰς τριήρεις ἀπὸ σημείου ἀφίει ἀνθαμιλλᾶσθαι εἰς τὴν γῆν, μέγα δὴ νικητήριον ἦν τὸ πρώτους καὶ ὕδωρ λαβεῖν καὶ εἴ του ἄλλου ἐδέοντο, καὶ πρώτους ἀριστῆσαι : τοῖς δ᾽ ὑστάτοις ἀφικομένοις μεγάλη ζημία ἦν τό τε ἐλαττοῦσθαι πᾶσι τούτοις καὶ ὅτι ἀνάγεσθαι ἅμα ἔδει, ἐπεὶ σημήνειε : συνέβαινε γὰρ τοῖς μὲν πρώτοις ἀφικνουμένοις καθ᾽ ἡσυχίαν ἅπαντα ποιεῖν, τοῖς δὲ τελευταίοις διὰ σπουδῆς. [29] φυλακάς γε μήν, εἰ τύχοι ἐν τῇ πολεμίᾳ ἀριστοποιούμενος, τὰς μὲν ἐν τῇ γῇ, ὥσπερ προσήκει, καθίστη, ἐν δὲ ταῖς ναυσὶν αἰρόμενος αὖ τοὺς ἱστοὺς ἀπὸ τούτων ἐσκοπεῖτο. πολὺ οὖν ἐπὶ πλέον οὗτοι καθεώρων ἢ οἱ ἐκ τοῦ ὁμαλοῦ, ἀφ᾽ ὑψηλοτέρου καθορῶντες. ὅπου δὲ δειπνοποιοῖτο καὶ καθεύδοι, ἐν μὲν τῷ στρατοπέδῳ νύκτωρ πῦρ οὐκ ἔκαε, πρὸ δὲ τοῦ στρατεύματος φῶς ἐποίει, ἵνα μηδεὶς λάθῃ προσιών. πολλάκις δέ, εἰ εὐδία εἴη, εὐθὺς δειπνήσας ἀνήγετο : καὶ εἰ μὲν αὔρα φέροι, θέοντες ἅμα ἀνεπαύοντο : εἰ δὲ ἐλαύνειν δέοι, κατὰ μέρος τοὺς ναύτας ἀνέπαυεν. [30] ἐν δὲ τοῖς μεθ᾽ ἡμέραν πλοῖς ἀπὸ σημείων τοτὲ μὲν ἐπὶ κέρως ἦγε, τοτὲ δ᾽ ἐπὶ φάλαγγος : ὥστε ἅμα μὲν ἔπλεον, ἅμα δὲ πάντα ὅσα εἰς ναυμαχίαν καὶ ἠσκηκότες καὶ ἐπιστάμενοι εἰς τὴν ὑπὸ τῶν πολεμίων, ὡς ᾤοντο, κατεχομένην θάλατταν ἀφικνοῦντο.

[27] Iphicrate, une fois en route pour doubler le Péloponnèse, faisait, tout en avançant, les préparatifs nécessaires pour un combat naval. Il commence par laisser les grandes voiles sur terre, comme s’il marchait au combat, et ne se sert que peu des voiles hautes, même avec un bon vent ; mais, en faisant faire le trajet à la rame, il augmente la vigueur de ses gens et accélère la marche de ses vaisseaux. Souvent aussi, quand son armée devait prendre quelque part le repas du matin ou celui du soir, il mettait ses vaisseaux à la file les uns des autres et les conduisait au large, puis il opérait une conversion, de manière à ce qu’ils eussent la proue vers la terre, et les faisait partir, à un signal donné, à qui arriverait le premier. C’était un grand prix de la victoire que de pouvoir les premiers faire la provision d’eau et de tout ce dont on pouvait avoir besoin, et de prendre les premiers leur repas. Les derniers arrivés, au contraire, subissaient un grand châtiment, puisqu’ils avaient à faire tout cela après les autres, et qu’ils devaient cependant repartir en même temps quand on donnait le signal. Les premiers arrivés pouvaient faire toute leur besogne à loisir, les autres devaient la faire en toute hâte. [29] Quand on se trouvait en pays ennemi, pour prendre un repas, Iphicrate établissait des sentinelles sur terre, comme il est d’usage ; mais, en outre, il faisait dresser les mâts des navires, et plaçait au haut des vigies, qui, postées ainsi sur un endroit plus élevé, avaient une vue beaucoup plus étendue que les sentinelles de la plaine. Quand il soupait ou dormait quelque part, il n’allumait point de feux durant la nuit, mais il en faisait en avant de l’armée, afin que personne ne pût arriver inaperçu. Souvent, lorsque le temps était beau, il se remettait en mer aussitôt après avoir soupé, et, quand la brise était favorable, ils avançaient tout en se reposant ; mais, dès qu’il fallait user de la rame, il faisait reposer ses soldats à tour de rôle. [30] Durant le jour, il conduisait sa flotte par des signaux, et la disposait tantôt par file, tantôt en phalange. De cette manière, tout en avançant, ses troupes s’étaient exercées dans toutes les manœuvres d’un combat naval, et arrivaient, parfaitement instruites, dans les mers que l’on croyait occupées par les ennemis.

Xénophon, Helléniques, VI, 2, 27-30, trad. Eugène Talbot, 1859

La figure d’Iphicrate : la définition du véritable stratège

 

Iphicrate est, pour Xénophon, un connaisseur en la matière, un véritable stratège, c’est-à-dire, au IVe siècle, époque de la professionnalisation militaire, un homme de guerre.

[39] ἐγὼ μὲν δὴ ταύτην τὴν στρατηγίαν τῶν Ἰφικράτους οὐχ ἥκιστα ἐπαινῶ, ἔπειτα καὶ τὸ προσελέσθαι κελεῦσαι ἑαυτῷ Καλλίστρατόν τε τὸν δημηγόρον, οὐ μάλα ἐπιτήδειον ὄντα, καὶ Χαβρίαν, μάλα στρατηγὸν νομιζόμενον. εἴτε γὰρ φρονίμους αὐτοὺς ἡγούμενος εἶναι συμβούλους λαβεῖν ἐβούλετο, σῶφρόν μοι δοκεῖ διαπράξασθαι, εἴτε ἀντιπάλους νομίζων, οὕτω θρασέως μήτε καταρᾳθυμῶν μήτε καταμελῶν μηδὲν φαίνεσθαι, μεγαλοφρονοῦντος ἐφ᾽ ἑαυτῷ τοῦτό μοι δοκεῖ ἀνδρὸς εἶναι.

[39] Je ne puis refuser de grands éloges à cette expédition d’Iphicrate, ainsi qu’à la demande qu’il avait faite qu’on lui donnât pour collègues l’orateur Callistratos, qu’il n’aimait point, et Chabrias, qui passait pour un général des plus habiles. En effet, s’il voulait s’adjoindre comme conseillers des hommes dont il connaissait l’habileté, il me paraît avoir agi en homme sage ; et, s’il voyait en eux des rivaux, je regarde comme le fait d’un homme qui a une haute conscience de lui-même, de ne pas craindre qu’on n’ait jamais à le convaincre de mollesse ou d’insouciance.

Xénophon, Helléniques, VI, 2, 39, trad. Eugène Talbot, 1859

Mais revenons à l’affaire de Platées. Isocrate veut l’intervention d’Athènes pour le rétablissement de Platées, au nom de la justice et des secours qu’Athènes a déjà accordés à la cité11, mais aussi parce que les Thébains, qu’il déteste, sont dangereux pour Athènes. Ils sont aussi l’obstacle à la réalisation de la paix12. Ils ont été les ennemis acharnés d’Athènes pendant la guerre du Péloponnèse et surtout ils ont combattu aux côtés des Perses en 480. Si le discours est fictif et acte de propagande pour l’hégémonie athénienne, il traduit bien l’ambiance politique et diplomatique, le problème du choix d’alliance, éternel jeu de bascule13 caractéristique des cités grecques et de leurs divisions. L’orateur Callistratos partage les idées d’Isocrate. À cette époque, l’opinion, à Athènes, est divisée. Trois tendances s’opposent : les laconophiles, le parti thébain et celui des modérés, partisans de la paix conduits par Callistratos. Ces tendances se retrouvent représentées dans l’ambassade qui se rend à Sparte pour les négociations de paix en 371. Les discours de Callias, d’Autoclès et de Callistratos sont, dans les Helléniques, œuvres de fiction ou de recomposition. Ils traduisent bien cependant les arguments et les solutions politiques qui s’opposent. Pour Callistratos, il faut aller au-delà des violences lacédémoniennes : l’alliance entre Sparte et Athènes est le seul moyen de sauver la paix et de garantir l’autonomie des cités. Pour beaucoup d’Athéniens l’impudence des Thébains devient inacceptable.

 [19] ὅτι τὴν Καδμείαν κατέλαβον καὶ φρουρὰς εἰς τὰς πόλεις καθίστασαν, αὐτοὶ δ’ οὐ φύλακας εἰσπέμποντες, ἀλλὰ τῶν μὲν τὰ τείχη κατασκάπτοντες, τοὺς δ’ ἄρδην ἀπολλύοντες οὐδὲν οἴονται δεινὸν ποιεῖν, ἀλλ’ εἰς τοῦτ’ ἀναισχυντίας ἐληλύθασιν, ὥστε τῆς μὲν αὑτῶν σωτηρίας τοὺς συμμάχους ἅπαντας ἀξιοῦσιν ἐπιμελεῖσθαι, τῆς δὲ τῶν ἄλλων δουλείας αὑτοὺς κυρίους καθιστᾶσιν. [20] Καίτοι τίς οὐκ ἂν μισήσειε τὴν τούτων πλεονεξίαν, οἳ τῶν μὲν ἀσθενεστέρων ἄρχειν ζητοῦσι, τοῖς δὲ κρείττοσιν ἴσον ἔχειν οἴονται δεῖν, καὶ τῇ μὲν ὑμετέρᾳ πόλει τῆς γῆς τῆς ὑπ’ Ὠρωπίων δεδομένης φθονοῦσιν, αὐτοὶ δὲ βία τὴν ἀλλοτρίαν χώραν κατανέμονται ;

[19] Ils [les Thébains] accusaient les Lacédémoniens d’avoir surpris la Cadmée et de placer des garnisons dans les villes grecques, et eux, parce qu’ils n’envoient pas de garnisons dans les villes, croient ne rien faire d’extraordinaire lorsqu’ils renversent les murailles des unes, détruisent les autres de fond en comble, et poussent l’impudence jusqu’à imposer à tous leurs alliés le soin de garantir leur propre sûreté, s’attribuant en même temps le droit d’imposer aux autres peuples le joug de la servitude. [20] Comment leur ambitieuse cupidité ne serait-elle pas un objet de haine ? D’une part, ils cherchent à établir leur domination sur les plus faibles, de l’autre, ils prétendent jouir des mêmes droits que les plus puissants ; ils envient à votre ville elle-même la terre qui lui a été donnée par les Oropiens, et en même temps ils partagent entre eux une contrée étrangère dont ils se sont emparés par la violence.

Isocrate, Plataïque, 19-20, trad. Le Duc de Clermont-Tonnerre

Le renversement des alliances grecques et la nouvelle paix

 

Le discours de Callistratos fut décisif pour la signature de la paix avec les Lacédémoniens. Le renversement d’alliance est déjà décidé.

[14] ἵνα δὲ καὶ τοῦ συμφόρου ἔτι ἐπιμνησθῶ, εἰσὶ μὲν δήπου πασῶν τῶν πόλεων αἱ μὲν τὰ ὑμέτερα, αἱ δὲ τὰ ἡμέτερα φρονοῦσαι, καὶ ἐν ἑκάστῃ πόλει οἱ μὲν λακωνίζουσιν, οἱ δὲ ἀττικίζουσιν. εἰ οὖν ἡμεῖς φίλοι γενοίμεθα, πόθεν ἂν εἰκότως χαλεπόν τι προσδοκήσαιμεν; καὶ γὰρ δὴ κατὰ γῆν μὲν τίς ἂν ὑμῶν φίλων ὄντων ἱκανὸς γένοιτο ἡμᾶς λυπῆσαι; κατὰ θάλαττάν γε μὴν τίς ἂν ὑμᾶς βλάψαι τι ἡμῶν ὑμῖν ἐπιτηδείων ὄντων ;

[14] Pour aborder aussi la question d’intérêt, je vous rappellerai que toutes les villes sont les unes de votre parti, les autres du nôtre, et que, dans chaque État, les uns sont pour les Lacédémoniens, les autres pour les Athéniens. Si donc nous étions amis, de quel côté pourrions-nous raisonnablement redouter quelque danger ? Sur terre, vous étant nos amis, qui serait en état de nous inquiéter ? Et sur mer, qui pourrait vous nuire, nous étant vos alliés intimes ?

Xénophon, Helléniques, VI, 3, 14, trad. Eugène Talbot, 1859.

371. Nouvelle paix que l’on peut qualifier de commune, si l’on suit l’interprétation de Xénophon14. En tout cas cette paix est caractérisée, pour la première fois, par une clause de garantie, même si elle ne lie pas tous les signataires. L’ « autonomie » des cités qui appartiennent aux sphères d’influence athéniennes et lacédémoniennes est affirmée. En réalité l’hégémonie des Lacédémoniens, sur terre, et des Athéniens, sur mer, est reconnue. La domination est partagée. La paix du Roi – toujours prise comme référence – a maintenant deux défenseurs. En revanche, les Thébains, qui avaient participé aux négociations et qui étaient encore, avant la fin des pourparlers, les alliés officiels des Athéniens, ne s’y rallient pas. Ils avaient voulu, le lendemain, faire figurer sur la charte de paix, à la place des « Thébains », le mot « Béotiens ». Devant le refus des autres représentants, les Thébains, qui ne voient pas reconnue leur hégémonie sur le koinon béotien, s’excluent eux-mêmes des négociations de paix. Les Lacédémoniens signent au nom des cités confédérées, et les Athéniens avec leurs alliés s’engagèrent cité par cité. Les Thébains sont à l’origine de la guerre : il s’agit pour eux de chasser de Béotie les garnisons lacédémoniennes, puis de porter la guerre dans la zone d’influence de Sparte.

La défaite de Leuctres : la fin de l’hégémonie spartiate

 

Cléombrote est alors maintenu en Béotie. Les deux armées sont bientôt face à face, à Leuctres.

[18] δοξάντων δὲ τούτων καλῶς εἰπεῖν, ἐψηφίσαντο καὶ οἱ Λακεδαιμόνιοι δέχεσθαι τὴν εἰρήνην, ἐφ᾽ ᾧ τούς τε ἁρμοστὰς ἐκ τῶν πόλεων ἐξάγειν, τά τε στρατόπεδα διαλύειν καὶ τὰ ναυτικὰ καὶ τὰ πεζικά, τάς τε πόλεις αὐτονόμους ἐᾶν. εἰ δέ τις παρὰ ταῦτα ποιοίη, τὸν μὲν βουλόμενον βοηθεῖν ταῖς ἀδικουμέναις πόλεσι, τῷ δὲ μὴ βουλομένῳ μὴ εἶναι ἔνορκον συμμαχεῖν τοῖς ἀδικουμένοις.

[18] Cet orateur [Callistratos] ayant paru parler avec sagesse, les Lacédémoniens décrètent d’accepter la paix, aux conditions de relever les harmostes des cités, de licencier leurs armées de terre et de mer, et de reconnaître l’indépendance des villes. Il est établi que, dans le cas où un État contreviendrait à ces clauses, ceux qui le voudraient secourraient les villes opprimées, et que ceux qui ne le voudraient pas ne seraient point tenus parleur serment de venir en aide à l’État lésé.

Xénophon, Helléniques, VI, 3, 18, trad. Eugène Talbot, 1859

[10] ἔπειτα δέ, ἅτε καὶ πεδίου ὄντος τοῦ μεταξύ, προετάξαντο μὲν τῆς ἑαυτῶν φάλαγγος οἱ Λακεδαιμόνιοι τοὺς ἱππέας, ἀντετάξαντο δ᾽ αὐτοῖς καὶ οἱ Θηβαῖοι τοὺς ἑαυτῶν. ἦν δὲ τὸ μὲν τῶν Θηβαίων ἱππικὸν μεμελετηκὸς διά τε τὸν πρὸς Ὀρχομενίους πόλεμον καὶ διὰ τὸν πρὸς Θεσπιᾶς, τοῖς δὲ Λακεδαιμονίοις κατ᾽ ἐκεῖνον τὸν χρόνον πονηρότατον ἦν τὸ ἱππικόν. [11] ἔτρεφον μὲν γὰρ τοὺς ἵππους οἱ πλουσιώτατοι : ἐπεὶ δὲ φρουρὰ φανθείη, τότε ἧκεν ὁ συντεταγμένος : λαβὼν δ᾽ ἂν τὸν ἵππον καὶ ὅπλα ὁποῖα δοθείη αὐτῷ ἐκ τοῦ παραχρῆμα ἂν ἐστρατεύετο : τῶν δ᾽ αὖ στρατιωτῶν οἱ τοῖς σώμασιν ἀδυνατώτατοι καὶ ἥκιστα φιλότιμοι ἐπὶ τῶν ἵππων ἦσαν. [12] τοιοῦτον μὲν οὖν τὸ ἱππικὸν ἑκατέρων ἦν. τῆς δὲ φάλαγγος τοὺς μὲν Λακεδαιμονίους ἔφασαν εἰς τρεῖς τὴν ἐνωμοτίαν ἄγειν : τοῦτο δὲ συμβαίνειν αὐτοῖς οὐ πλέον ἢ εἰς δώδεκα τὸ βάθος. οἱ δὲ Θηβαῖοι οὐκ ἔλαττον ἢ ἐπὶ πεντήκοντα ἀσπίδων συνεστραμμένοι ἦσαν, λογιζόμενοι ὡς εἰ νικήσειαν τὸ περὶ τὸν βασιλέα, τὸ ἄλλο πᾶν εὐχείρωτον ἔσοιτο. [13] ἐπεὶ δὲ ἤρξατο ἄγειν ὁ Κλεόμβροτος πρὸς τοὺς πολεμίους, πρῶτον μὲν πρὶν καὶ αἰσθέσθαι τὸ μετ᾽ αὐτοῦ στράτευμα ὅτι ἡγοῖτο, καὶ δὴ καὶ οἱ ἱππεῖς συνεβεβλήκεσαν καὶ ταχὺ ἥττηντο οἱ τῶν Λακεδαιμονίων : φεύγοντες δὲ ἐνεπεπτώκεσαν τοῖς ἑαυτῶν ὁπλίταις, ἔτι δὲ ἐνέβαλλον οἱ τῶν Θηβαίων λόχοι. ὅμως δὲ ὡς οἱ μὲν περὶ τὸν Κλεόμβροτον τὸ πρῶτον ἐκράτουν τῇ μάχῃ σαφεῖ τούτῳ τεκμηρίῳ γνοίη τις ἄν : οὐ γὰρ ἂν ἐδύναντο αὐτὸν ἀνελέσθαι καὶ ζῶντα ἀπενεγκεῖν, εἰ μὴ οἱ πρὸ αὐτοῦ μαχόμενοι ἐπεκράτουν ἐν ἐκείνῳ τῷ χρόνῳ. [14] ἐπεὶ μέντοι ἀπέθανε Δείνων τε ὁ πολέμαρχος καὶ Σφοδρίας τῶν περὶ δαμοσίαν καὶ Κλεώνυμος ὁ υἱὸς αὐτοῦ, καὶ οἱ †μὲν ἵπποι καὶ οἱ συμφορεῖς τοῦ πολεμάρχου καλούμενοι οἵ τε ἄλλοι ὑπὸ τοῦ ὄχλου ὠθούμενοι ἀνεχώρουν, οἱ δὲ τοῦ εὐωνύμου ὄντες τῶν Λακεδαιμονίων ὡς ἑώρων τὸ δεξιὸν ὠθούμενον, ἐνέκλιναν : ὅμως δὲ πολλῶν τεθνεώτων καὶ ἡττημένοι ἐπεὶ διέβησαν τὴν τάφρον ἣ πρὸ τοῦ στρατοπέδου ἔτυχεν οὖσα αὐτοῖς, ἔθεντο τὰ ὅπλα κατὰ χώραν ἔνθεν ὥρμηντο. ἦν μέντοι οὐ πάνυ ἐν ἐπιπέδῳ, ἀλλὰ πρὸς ὀρθίῳ μᾶλλόν τι τὸ στρατόπεδον. ἐκ δὲ τούτου ἦσαν μέν τινες τῶν Λακεδαιμονίων οἳ ἀφόρητον τὴν συμφορὰν ἡγούμενοι τό τε τροπαῖον ἔφασαν χρῆναι κωλύειν ἱστάναι τοὺς πολεμίους, τούς τε νεκροὺς μὴ ὑποσπόνδους, ἀλλὰ διὰ μάχης πειρᾶσθαι ἀναιρεῖσθαι. [15] οἱ δὲ πολέμαρχοι, ὁρῶντες μὲν τῶν συμπάντων Λακεδαιμονίων τεθνεῶτας ἐγγὺς χιλίους, ὁρῶντες δ᾽ αὐτῶν Σπαρτιατῶν, ὄντων τῶν ἐκεῖ ὡς ἑπτακοσίων, τεθνηκότας περὶ τετρακοσίους, αἰσθανόμενοι δὲ τοὺς συμμάχους πάντας μὲν ἀθύμως ἔχοντας πρὸς τὸ μάχεσθαι, ἔστι δὲ οὓς αὐτῶν οὐδὲ ἀχθομένους τῷ γεγενημένῳ, συλλέξαντες τοὺς ἐπικαιριωτάτους ἐβουλεύοντο τί χρὴ ποιεῖν. ἐπεὶ δὲ πᾶσιν ἐδόκει ὑποσπόνδους τοὺς νεκροὺς ἀναιρεῖσθαι, οὕτω δὴ ἔπεμψαν κήρυκα περὶ σπονδῶν. οἱ μέντοι Θηβαῖοι μετὰ ταῦτα καὶ τροπαῖον ἐστήσαντο καὶ τοὺς νεκροὺς ὑποσπόνδους ἀπέδοσαν.

[10] Ensuite, comme c’était une plaine qui s’étendait entre les deux partis, les Lacédémoniens établissent leur cavalerie en avant de leur phalange, et les Thébains déploient la leur en face. Mais la cavalerie des Thébains était une troupe exercée par la guerre avec les Orchoméniens et par celle avec les Thespiens, tandis qu’à cette époque les Lacédémoniens avaient une cavalerie détestable. [11] C’étaient, en effet, les plus riches citoyens qui élevaient les chevaux ; et, quand on annonçait une campagne, chaque homme désigné arrivait, prenant le cheval et les armes qu’on lui donnait, et partait immédiatement. En outre, c’étaient les soldats les plus faibles de corps et les moins désireux de s’illustrer qui se trouvaient à cheval. [12] Telle était la cavalerie des deux côtés. Quant aux corps d’armée, on dit que les Lacédémoniens mirent les énomoties15 sur trois files, de sorte que cela ne leur faisait pas plus de douze hommes de hauteur16. Les Thébains, au contraire, étaient agglomérés sur une profondeur de cinquante boucliers, calculant que, s’ils battaient le corps du roi, ils seraient facilement maîtres de tout le reste. [13] Lorsque Cléombrote commença le premier mouvement contre les ennemis, avant même que son armée se fût aperçue qu’on marchait en avant, la cavalerie des deux partis en était déjà aux mains, et celle des Lacédémoniens avait été promptement mise en déroute ; en fuyant, les cavaliers tombent sur leurs propres hoplites, chargés en outre par les loches des Thébains. Cependant la supériorité que le corps de Cléombrote commença par avoir au début de la bataille, est prouvée par un témoignage positif : c’est qu’on n’aurait pas pu le relever et l’emporter vivant, si ceux qui combattaient autour de lui n’avaient pas eu l’avantage dans le moment. [14] Mais lorsque le polémarque Deinon eut été tué, ainsi que Sphodrias, un des commensaux du roi, et son fils Cléonymos, la cavalerie, et ceux qu’on nomme symphores du polémarque, aussi bien que tous les autres, ne purent plus tenir contre le nombre et commencèrent à céder : les troupes lacédémoniennes de l’aile gauche, voyant la droite enfermée, plièrent aussi. Malgré le nombre des morts et leur défaite, les Lacédémoniens, après avoir passé le fossé qui se trouvait en avant de leur camp, viennent se placer sous les armes à l’endroit d’où ils sont partis ; le camp n’était pas complétement en plaine, mais s’élevait quelque peu en montant. Il y eut alors quelques Lacédémoniens qui, croyant qu’on ne pouvait supporter un tel revers, dirent qu’il fallait empêcher l’ennemi d’ériger un trophée, et essayer d’enlever les morts par la force des armes, sans recourir à une trêve. [15] Mais les polémarques, voyant que près de mille Lacédémoniens ont déjà succombé, et que les Spartiates eux-mêmes, qui se trouvaient à l’armée au nombre de sept cents, avaient perdu environ quatre cents hommes17, sentant d’ailleurs que tous les alliés étaient sans courage pour combattre, et que quelques-uns même n’étaient point fâchés de la tournure des événements, rassemblent les principaux chefs pour délibérer sur ce qu’il faut faire. Tous ayant été d’avis de réclamer une trêve pour relever les morts, ils envoient un héraut la demander. Les Thébains dressent ensuite un trophée et accordent une trêve pour relever les morts.

Xénophon, Helléniques, VI, 4, 10-15, trad. Eugène Talbot, 1859

L’oligarchie et la démographie comme cause de la fin de l’hégémonie spartiate

 

Pour Aristote, Leuctres n’est pas la seule raison de la fin de l’hégémonie lacédémonienne. C’est l’oliganthropie liée à son système politique et économique. Comme le domaine se transmet selon la loi de primogéniture, les Spartiates, pour ne pas le morceler, s’efforcent de n’avoir qu’un seul fils. Le déclin démographique spartiate commence dès le Ve siècle. Le problème semble se poser dès le VIIIe siècle. Selon la tradition, les Spartiates combattant en Messénie depuis dix ans décidèrent de renvoyer en Laconie les hoplites appartenant aux plus jeunes classes pour assurer la natalité. Il est intéressant de suivre l’évolution du nombre des Spartiates en âge de combattre depuis le temps des premiers rois18, jusqu’en 241 à l’époque d’Agis IV19, en passant par l’époque de la deuxième guerre médique (en 480-479)20, la bataille de Mantinée en 41821 et Leuctres en 37122. La cité-État de Sparte se limitait autrefois à la vallée de l’Eurotas. Depuis la conquête de la Laconie et de la plus grande partie de la Messénie, au VIIe siècle, les Spartiates, les seuls à bénéficier de la citoyenneté, conscients de leur infériorité numérique et pour éviter une révolte23, vivent en territoire conquis comme le ferait une véritable armée d’occupation permanente. Les anciens propriétaires fonciers devenus des hilotes sont astreints au travail sur des terres divisées en lots d’égales dimensions par les nouveaux maîtres qui se consacrent en principe exclusivement à la guerre. Le reste du territoire, en échange d’un tribut, du renoncement à toute indépendance politique et de l’obligation de fournir des contingents aux expéditions militaires des Spartiates, est propriété des périèques, hommes libres habitant à la périphérie du territoire lacédémonien. Plus tard, sans doute au début de la guerre du Péloponnèse, pour pallier l’oliganthropie, devenue une grave menace pour leur politique étrangère et l’existence même de la cité, les Spartiates pénalisèrent les célibataires, accordèrent des avantages aux pères de trois fils et forcèrent les vieux maris à « prêter » leurs jeunes femmes à des hommes jeunes et plus vigoureux et sans enfants24. Quant au partage des femmes entre frères, une forme de polyandrie, seul Polybe en parle. Sans doute, lorsque des familles étaient ruinées par la concentration des fortunes, des frères, ne pouvant fonder un foyer et se contentaient d’une épouse pour deux.

[8] παρὰ μὲν γὰρ τοῖς Λακεδαιμονίοις καὶ πάτριον ἦν καὶ σύνηθες τρεῖς ἄνδρας ἔχειν τὴν γυναῖκα καὶ τέτταρας, τοτὲ δὲ καὶ πλείους ἀδελφοὺς ὄντας, καὶ τὰ τέκνα τούτων εἶναι κοινά, καὶ γεννήσαντα παῖδας ἱκανοὺς ἐκδόσθαι γυναῖκά τινι τῶν φίλων καλὸν καὶ σύνηθες.

À Lacédémone, les mœurs et les institutions autorisent trois ou quatre hommes, et même davantage lorsqu’ils sont frères, à avoir une seule femme, dont les enfants leur appartiennent en commun ; là, il est également beau et ordinaire qu’un homme qui a un nombre suffisant d’enfants cède sa femme à un de ses amis.

Polybe, XII, 6b, 8, trad. Don Thuillier

La démographie de Sparte en question

 

La réaction des Spartiates à l’annonce de la défaite de Leuctres est révélatrice de cette situation démographique. Les éphores, selon Xénophon, durent la mobilisation générale pour les deux mores25 qui restaient jusqu’à la quarantième classe qui correspond à celle des hommes de soixante ans. L’envoi d’Archidamos, le fils d’Agésilas, en Béotie est sans doute une opération destinée surtout à faire croire que le potentiel militaire de Sparte n’est pas atteint.

[2,1270a] Τοιγαροῦν δυναμένης τῆς χώρας χιλίους ἱππεῖς τρέφειν καὶ πεντακοσίους, καὶ ὁπλίτας τρισμυρίους, οὐδὲ χίλιοι τὸ πλῆθος ἦσαν. § 12. Γέγονε δὲ διὰ τῶν ἔργων αὐτῶν δῆλον ὅτι φαύλως αὐτοῖς εἶχε τὰ περὶ τὴν τάξιν ταύτην· μίαν γὰρ πληγὴν οὐχ ὑπήνεγκεν ἡ πόλις, ἀλλ’ ἀπώλετο διὰ τὴν ὀλιγανθρωπίαν.

[2,1270a] Il en résulte qu’un pays qui est capable de fournir quinze cents cavaliers et trente mille hoplites, compte à peine un millier de combattants. Les faits eux-mêmes ont bien démontré le vice de la loi sous ce rapport ; l’État n’a pu supporter un revers unique, et c’est la disette d’hommes qui l’a tué.

Aristote, Politique, 1270a, 11-12 [16], trad., J. Barthélemy-Saint-Hilaire, Paris, Ladrange, 1874.

Épigramme en distiques élégiaques sur une base (statue ou offrande ?) trouvée dans un faubourg de Thèbes. Elle rappelle qu’Épaminondas n’est pas le seul vainqueur.

« Xénocratès, Théopompos, Mnésilaos. Alors que dominait la lance de Sparte, c’est à Xénocratès qu’il revint par le sort de porter à Zeus les trophées, et il ne craignit pas l’armée venue des bords de l’Eurotas ni le bouclier laconien. “Les Thébains sont vainqueurs dans la guerre”, annoncent à Leuctres les trophées des lances nicéphores, et nous, nous n’avons pas couru moins vite qu’Épaminondas. »

Inscription historique grecque.

 

Notes

  1. Voir infra.
  2. Voir Pausanias, IX, 1, 5-8.
  3. Voir Plutarque, Pélopidas, 25, 7.
  4. Voir infra.
  5. Intervalle pendant laquelle fut prise la décision d’envoyer des secours à Corcyre, voir infra.
  6. Il s’agit d’un discours fictif prononcé par un Platéen devant l’Assemblée des Athéniens.
  7. La seconde Confédération athénienne.
  8. Xénophon, Helléniques, VI, 2, 4.
  9. Entre temps se situent les événements de Platées.
  10. Sans doute une erreur de Diodore puisque Timothée vient de perdre sa charge de stratège. Même si Diodore prétend que le peuple après s’être repenti la lui a rendue, il semble, même s’il est intéressant de comparer les deux récits, qu’il vaut mieux suivre la version de Xénophon (Helléniques, VI, 2, 13-39).
  11. Platées, attaquée par les Thébains en 431, assiégée depuis 429, a capitulé en 427. La population a été massacrée et la ville rasée. Athènes a accueilli ceux qui ont pu fuir dès le début des opérations et leur a octroyé, après une dokimasie, le droit de cité. En 421, ils sont installés en Chalcidique. On peut supposer qu’après Aïgos-Potamos ils retrouvèrent l’Attique.
  12. Il serait intéressant de comparer avec les arguments du Panégyrique dirigés cette fois-ci contre les Lacédémoniens.
  13. Voir infra Polyen, Stratagèmes, II, 3 et l’attitude d’Épaminondas devant Sparte.
  14. Xénophon, Helléniques, VI, 3, 12-18.
  15. Note E. Talbot : Compagnies de 25 hommes.
  16. Voir Diodore, XV, 55 et Xénophon, Helléniques, IV, 2, 14.
  17. Il faut distinguer les Spartiates – les homoioi –, des Lacédémoniens, c’est-à-dire les Spartiates et les périèques. On es­time, en général, le nombre de combattants spartiates aux 2/3 des homoioi.
  18. Voir Aristote, Politique, 1270 a 37.
  19. Voir Plutarque, Vie d’Agis, V, 1.
  20. Voir Hérodote, VII, 234 ; IX, 28.
  21. Voir Thucydide, V, 78.
  22. Voir Aristote, Politique, 1270 a 16.
  23. Surtout que certaines catégories dites intermédiaires, entre les homoioi et les hilotes, étaient armées du fait de leur rôle dans l’armée lacédémonienne.
  24. Voir Xénophon, La République des Lacédémoniens, I, 7-9.
  25. Une more est à la fois une unité tactique et une classe d’âge de recrutement.

 

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