La fable, parangon de la poésie morale ? L’exemple paradoxal de La Fontaine

Au banquet des noces de Morale et Poésie, La Fontaine a bien sûr couvert mis, portes ouvertes et tapis rouge. Il faut dire que son cadeau de mariage, c’est la fable : cela vaut bien un hommage, sans doute. Car la fable, par sa définition même, est un mets obligé au festin de l’esprit que constitue un colloque sur le « po-éthique » : une fable, après tout, qu’est-ce d’autre que de la morale mise en vers ? À quoi on nous objectera peut-être, d’emblée, que les fables dites d’Esope sont en prose : morales, sans doute, mais poétiques, nullement. La po-éthique vaudrait-elle donc pour le fabuliste français lui seul, mais non pour le genre en général ? Voire.

Partons du commencement. On tient aujourd’hui pour prototype de la fable le propos ramassé d’une tablette sumérienne – les tablettes n’invitent pas à la prolixité – destinée sans doute à enseigner la langue de Babylone et accessoirement la morale du pays aux étudiants akkadiens1. Il s’agit des Instructions de Shuruppak datables ca. 2500-2000 av. J.-C. : 

En saisissant le cou d'un énorme bœuf, tu peux traverser la rivière. En marchant (?) aux côtés des hommes puissants de ta cité, mon fils, tu t’élèveras sans aucun doute2.

Comparer la vie à une rivière à traverser, sinon à la mer à boire, et traiter de bœufs les puissants, voilà bien l’embryon d’une idée de fabuliste. Et c’est, dans son principe, une idée de poète. En effet, puisqu’il est question de rivière, rappelons cette définition abrupte de la poésie par Cesare Pavese, dans Le Métier de vivre (1935) :

La poésie commence quand un imbécile dit de la mer : «  On dirait de l’huile ». Ce n’est en rien une description plus exacte de la bonace, mais le plaisir d’avoir découvert une ressemblance, l’excitation d’un mystérieux rapport, le besoin de crier aux quatre vents qu’on l’a noté3.

Les poètes sont de grands parleurs… La poésie, comme la fable, commence donc par un déplacement. Sur le dos d’un bœuf ou sur les ailes de l’image. Pour qui entend le grec, déplacement se traduit : métaphore. Or la fable est une métaphore ; donc poétique par accointance.

Sauf qu’au lieu de déplacer une réalité dans une image, de transmuer la mer en huile, le fabuliste déplace de la sagesse en image, et la fable de l’image en sagesse. Le lien qui s’opère entre le récit et la moralité d’une fable, c’est celui d’une image avec son sens décrypté. La fable commence lorsqu’un imbécile dit en regardant la mer : « On se sent peu de chose ». Ou quand un fabuliste dit à propos des chiens qui voulurent la boire (je traduis Phèdre) : « Un sot projet non seulement capote, mais à leur perte invite aussi les hommes4 ». Et La Fontaine, plus imagé, dans la moralité des Deux chiens et l‘âne mort :

Si j'arrondissais mes États !
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire !
    Tout cela, c'est la mer à boire ;
     Mais rien à l'homme ne suffit.5

Autrement dit, la fable illustre et accomplit le mécanisme de la poésie au service de l’éthique. Elle mime le processus par lequel la poésie déclenche l’émotion et l’intellection esthétiques : sauf que, dans la fable, le déplacement métaphorique déclenche l’intellection éthique. Parasitaire, elle vit aux dépens du poème, qu’elle soit en vers ou non. Certains spécialistes du genre forment d’ailleurs l’hypothèse qu’elle oscille entre vers et prose : les secs résumés d’apologues qui nous parvenus sous le nom d’Esope et sous forme de condensés destinés à une expansion rhétorique, pédagogique ou poétique, laisseraient deviner des traces de vers rémanents dans leur prose réduite aux acquêts6. Laissons les hellénistes en débattre et revenons à notre hypothèse.

La fable, donc, parasite le poème au service de la morale. Pourtant, pour que lève vraiment cette pâte-là, il faut plus que le lait de l’image et la farine de la moralité. Il y faut un ferment, un levain. Ce levain, c’est l’anecdote. L’image de fable doit cristalliser en anecdote pour que le décryptage moral fonctionne. Il faut donc, pour réaliser une fable, 1. une image poétique, 2. un référent moral et 3. une anecdote narrative : c’est la narration qui met à même la morale de surgir de l’image. Il faut un minimum de récit – et c’est d’ailleurs un récit minimum – pour que la poésie puisse se précipiter en morale. Avec cela, nous tenons à peu près le principe de la po-éthique de l’apologue. Et La Fontaine avait raison (et n’avait aucune raison de s’en excuser7) : c’est la restitution par lui de la fable à son statut poétique par le décalage dans l’image – animalière le plus souvent –, qui permet à celle-ci de pleinement accomplir son rôle éthique. Ce qu’il appelle, dans la préface des siennes, son « effet8», résultat de « l’impression9» qu’elle produit. L’éthique est donc bien l’effet de la poésie incarnée dans la narration imagée et circonstanciée.

    Cela déduit, s’agit-il vraiment d’une éthique ? La moralité de fable a-t-elle la portée d’une éthique ? Que rien ne serve de courir, qu’il faille partir à point, est-ce à hauteur d’éthique ? Il faut ici distinguer, et dégager peut-être La Fontaine de la cohorte des fabulistes ordinaires. Partons d’un exemple, le plus simple, la première fable de toutes, La Cigale et la Fourmi, fable dépourvue, justement, de moralité explicitée10. Le fabuliste nous avait prévenus : il ne s’est pas fait loi de conserver la moralité là où elle ne pouvait entrer avec grâce et où il serait aisé au lecteur de la suppléer11. En l’occurrence, en tête d’un recueil destiné aux enfants, singulièrement au premier d’entre eux, le jeune Dauphin de France, c’est une leçon de prudence qui est délivrée, sur le bon usage du temps et la nécessaire prise en compte de l’avenir incertain au sein d’un présent heureux. Les enfants sont naturellement étourdis, faute de cette conscience de la durée que doit leur inculquer par expérience l’apprentissage de la vie. Ou, à défaut, l’enseignement de leurs maîtres. Le fabuliste est du nombre. Et l’ironie du « Dansez maintenant » de la Fourmi le dispense de moraliser davantage.

D’ailleurs, ce qu’il ne dit pas explicitement en moraliste, il le suggère délicatement en poète : si le vers « Tout l’été » (« La Cigale ayant chanté/Tout l’été ») suffit à faire passer trois mois de belle saison à raison d’un par syllabe, par contraste la longueur et la tonalité de « Quand la bise fut venue » disent la lenteur et la longueur d’écoulement des jours mauvais. La durée intérieure n’est pas le temps des horloges ; bien avant Bergson, c’est un poète qui nous l’enseigne et c’est la poésie qui nous le suggère, par ses effets de rythme. Cette poésie a une morale : c’est que le plaisir trompe et que l’étourderie se paie de la vie. Dans cette fable plaisante, la mort rôdait. D’où l’on peut tirer deux enseignements, qui ne sont pas tout à fait superposables : 1. que prudence est mère de sûreté, instruction utile et formulable en maxime ; 2. que la vie est une maladie incurable et fatale, dont le travail est le remède palliatif. Ce n’est pas tout à fait le même enseignement. L’un est d’action et l’autre de méditation. J’ai proposé jadis12 d’appeler l’un la morale de la fable et l’autre sa leçon. La première est prescriptive, l’autre plus descriptive. D’un côté, voici une morale de l’action concrète ; de l’autre, voilà une éthique de la contemplation détachée. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : l’élévation d’esprit qu’autorise le retrait de la méditation n’ôte pas toute valeur aux conseils pratiques sur la nécessité de l’action. L’éthique de la fable  lafontainienne tient les deux bouts, celui du détachement et celui de l’implication.

Et de fait, à l’autre bout du recueil, bien loin de La Cigale et la Fourmi où la morale prudente et prescriptive cache subtilement une méditation sur les fins dernières de la vie, l’ultime fable du recueil s’élève aux sommets de la poésie et de la sagesse : Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire13 est un poème philosophique où la question de l’action, de l’implication dans l’action, figurée par les déboires et les amertumes du dévouement à la société, se résout dans la sagesse contemplative du retrait. Il n’est pas question ici de la mer, la fable requiert de moindres dimensions, mais la source pure auprès de laquelle médite le Solitaire en prend par image de plus grandes encore quand elle se fait métaphore de la paix intérieure :

      Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez celle-ci. – Comment nous verrions-nous ?
      La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer.
Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
     Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
     Ainsi parla le Solitaire.
Il fut cru, l'on suivit ce conseil salutaire14.

Sagesse de l’ataraxie au cœur d’un paysage dans le goût de Poussin, et devant une mer intérieure qu’on dirait d’huile, dans le goût de l’antique. Nul fabuliste avant La Fontaine n’avait pu, n’avait même songé à faire monter si haut la morale d’une fable. Sa poésie non plus d’ailleurs, et ceci explique cela. On songe, plutôt qu’à Esope ou Phèdre, aux vers d’un autre poète non moins penseur, au bord d’une mer non moins sereine : « Ô récompense après une pensée,/Qu’un long regard sur le calme des dieux15 ».

Cela dit et goûté, c’est assurément vrai, c’est assurément beau, mais enfin c’est une éthique pour anachorètes. Eclipse-t-elle la plus humble morale de l’action immédiate ? En apparence oui, et l’on crédite volontiers la poésie de La Fontaine d’avoir élevé la  leçon de ses fables au-dessus de leur morale. On voudrait pourtant ici revaloriser celle-ci en mettant au jour sa plus exacte portée.

Certes, de prime abord, la morale immédiate des Fables est frappée du double péché d’indigence et d’incohérence. Les moralités explicites délivrent des conseils ou des préceptes pour la plupart dépourvus d’élévation et bien souvent aussi d’imagination. La banalité et le conformisme y côtoient généralement la médiocrité d’âme et la résignation : c’est le carrefour de la platitude. Dans le Livre premier, l’ensemble des fables déclinent en parallèle et en association l’éloge de la prudence et le péril de la présomption : les humbles et les petits doivent prendre la mesure de leur faiblesse et s’y conformer, la raison des plus forts étant toujours la meilleure. C’est peut-être une leçon morale à la portée et à la hauteur de l’enfance, mais elle n’amène guère les enfants à croître en confiance et en audace. De surcroît, chemin faisant, de livre en livre, au lieu de se fortifier et de s’unifier, cette doctrine ne s’embarrasse ni de suivi ni de cohérence : elle se perd en contradictions. On a parfois comparé le recueil de La Fontaine à un labyrinthe ou un jardin : si c’est un jardin, les sentiers bien souvent y bifurquent ; si c’est un labyrinthe, aucune Ariane ne nous a offert le fil pour en débrouiller l’embarras incertain. Il arrive même au fabuliste de ne savoir quelle moralité choisir pour le récit qu’il vient de dérouler, d’en proposer plusieurs, de contredire celles de la tradition ésopique dont il s’inspire ou de se contredire lui-même d’une fable à l’autre selon les circonstances et les applications de ses conseils. C’est choisir sa morale à la devinette.  S’en moquerait-il donc, comme on le suppose parfois ? Le souci de la poésie dont il enveloppe ses récits absorberait-il les moralités dans le jeu miroitant des apparences, des circonstances, de l’inconstance et finalement de l’inconsistance ? La poésie jouerait-elle contre l’éthique ?

Ce n’est pas si sûr. Certes, on l’a rappelé, il supprime les moralités là où il n’a pu les faire entrer avec grâce dans la facture poétique de ses fables. Mais il ajoute que c’est aussi là où le lecteur peut aisément les déduire seul. Pour le reste, examinons successivement les deux reproches : inconsistance et inconstance. On peut y opposer deux modèles intellectuels, contemporains de son époque, qui dédouanent peut-être La Fontaine de l’un et de l’autre reproche, en éclairant d’un jour nouveau la morale de ses moralités de fables. Le premier de ces modèles, c’est la morale par provision, énoncée dans la troisième partie du Discours de la méthode de Descartes. Non que l’on suppose La Fontaine s’être consciemment conformé à cette doctrine ; mais répondant au même souci que le sien, elle puisait presque nécessairement aux mêmes sources ; et donc leur superposition presque exacte peut étonner sans qu’elle doive surprendre. De fait, on retrouve entre cette morale « provisionnelle » et la morale « rationnelle » espérée par Descartes au terme, un jour, de son cheminement de pensée, un rapport assez analogue à celui que nous avons tenté de poser entre la morale médiocre des Fables de La Fontaine et leurs leçons de plus haute et profonde sagesse. Vivre, en effet, c’est agir sans délai ; or l’édification d’une morale globale, rationnelle et ordonnée requiert un loisir qui manqua à Descartes et que La Fontaine, de destin plus heureux, élabora peut-être lentement jusqu’à la leçon de « culture de soi » qui illumine son ultime fable, mais sans que cet idéal réponde de toute façon à l’impératif de l’action. Il leur fallut donc à tous deux se provisionner d’une morale de substitution. De cette fonction, cette morale a tiré le caractère nécessairement conventionnel et conformiste que l’on reproche volontiers aux moralités des Fables.

Et de fait, les trois maximes qui définissent la morale par provision de Descartes circonscrivent parfaitement les contours et l’esprit de la morale lafontainienne.

La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. […] mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle16.

Conformisme raisonné et modération de la voie médiane, c’est la règle de prudence et de méfiance envers la présomption dogmatique qui guide aussi La Fontaine moraliste, jusqu’à la prise en compte de la diversité et de l’instabilité de ses propres jugements, justifiant la contradiction éventuelle entre ses directives morales de fable en fable, au fur et à mesure des progrès de sa réflexion éthique.

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées ; […] Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques-unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle17.

Après la prudence et la méfiance, voici la constance et la persistance. Nulle contradiction avec la diversité de jugement et de conduite prise en compte par la première maxime : changer de conviction n’empêche pas de porter à leur extrême contention de volonté celles que l’on adopte successivement. Dans les Fables de La Fontaine, cela s’exprime par la fermeté formelle des maximes qui peuvent envelopper des idées et des règles différentes, parfois contradictoires des unes aux autres, mais soutenues chacune avec la même détermination et la même résolution.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible18.

Après la prudence et la persistance, on reconnaît ici le troisième principe sur lequel repose aussi la morale des Fables : la résilience devant les coups du sort et face à la toute-puissance de la Fortune, dont il est vain de vouloir changer le cours et donc sage de s’adapter du mieux que l’on peut à ses foucades, en prenant sur soi et en s’exerçant à les prévoir. Certes pas de manière aussi stoïcienne que la maxime de Descartes ne le professe, mais de façon tantôt stoïque, tantôt résignée, tantôt même indignée, d’une indignation qui sait se contraindre à « parler de loin ou bien se taire19 ».

Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure ; […] d'autant que, notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'être content20.

Bien juger, voilà le fond de tout et peut-être ce à quoi pourvoit la diversité des fables et de leurs maximes : chaque anecdote offre un cas différent, le jugement qu’elle requiert et qu’elle suscite constitue un exercice de raison critique qui n’atteint peut-être pas au vrai et au bien, mais qui nous rend plus experts dans l’art d’en approcher.

Et c’est par là que l’on peut répondre à la seconde objection soulevée : celle de la contradiction qui règne au sein de la doctrine morale des Fables. C’est qu’en réalité la doctrine morale n’est pas ce qui intéresse la fable lafontainienne. Les idées, les valeurs, les principes en sont si connus, si ressassés, que La Fontaine ne ferait rien s’il ne les renouvelait par quelque trait qui en relevât le goût. Pour comprendre comment, un autre modèle s’offre à nous : celui du théâtre, singulièrement celui de la comédie.  Le premier recueil des Fables paraît en 1668, entre l’interdiction de Tartuffe en 1665 et sa recréation en 1669. En 1667, un an avant, la tentative avortée de la version intitulée L’Imposteur a suscité une Lettre sur la comédie de l’lmposteur où Molière est défendu d’avoir blasphémé en profanant les tours de style de la vraie foi quand il les mettait dans la bouche de Panulphe harcelant Elmire. C’est que, comme argumente l’auteur de cette Lettre apologétique,  le ridicule attaché à cette contrefaçon bouffonne du vrai par le faux attachera désormais dans l’imagination des spectateurs, spontanément et comme par réflexe, une défiance moqueuse semblable envers la même falsification dans d’autres occasions, réelles celles-là, qui lui seraient offertes :

Cela est si vrai, et telle est la force de la prévention, que je croirais prouver suffisamment ce que je prétends, en vous faisant simplement remarquer que les raisonnements de Panulphe, qui sont les moyens qu’il emploie pour venir à son but, étant imprimés dans l’esprit de quiconque a vu cette pièce, comme ridicules, ainsi que je l’ai prouvé, et par conséquent comme mauvais moyens : naturellement parlant, toute femme près de qui on voudra les employer après cela, les rendra inutiles, en y résistant par la seule prévention où cette pièce l’aura mise qu’ils sont inutiles en eux-mêmes21.

Nous abrégeons ce long raisonnement de plusieurs pages qui tâche d’anticiper les interrogations des sciences cognitives d’aujourd’hui. Ce que théorise l’auteur, c’est ce pouvoir du spectacle que nous dirions aujourd’hui « performatif », ce pouvoir de l’intelligence des choses et du bon gouvernement des conduites que le théâtre imprime sans médiation dans les âmes par l’effet spontané que produit le sentiment intime du ridicule . Comme l’avait écrit d’Aubignac, au théâtre, « parler, c’est agir22 ». Dans la fable, la « représentation en miniature » que constitue l’anecdote produit le même effet, à plus forte raison lorsque la poésie lui confère son magnétisme, comme chez La Fontaine où elle multiplie l’impact émotionnel du récit sur l’imagination.

Reste à évaluer avec exactitude quelle leçon imprime dans les esprits et les âmes le ridicule dont chaque comédie de Molière marque nos défauts. Il s’agit certes d’une charge vive contre la somme innombrable des travers humains, la tyrannie des hommes, l’affectation des femmes, la fatuité des jeunes ou la méchanceté des vieux. Mais cela rappelé, la trilogie de l’imposture formée par Tartuffe, Dom Juan et Le Misanthrope semble avoir subtilement décalé cet enseignement : lequel, au lieu de porter sur les défauts, porte sur les qualités et sur la manière de les tourner en défauts en les appliquant à mauvais escient : Molière n’est rien moins qu’ennemi de l’amour et du plaisir, mais Dom Juan a une façon de s’y prêter qui les rend odieux ; Molière prétend n’avoir rien contre la religion, mais Orgon a une manière excessive et aveugle de la pratiquer qui le précipite dans l’erreur diabolique ; Molière enfin n’a rien certes contre la sincérité et la vérité, tout au contraire, mais Alceste a une façon de les outrer à contre-emploi qui le dessert et qui les défigure. La visée de la comédie, dès lors, ce n’est plus seulement de mettre au grand jour du ridicule les défauts des hommes ; c’est de nous exercer à ajuster les directives de haute morale au contexte et aux situations où il ne suffit pas de les connaître pour bien les pratiquer. La comédie devient un exercice de bonne pratique des valeurs par l’exemple inverse, celui de leur mauvaise appropriation. Par rapport à l’intention immémoriale de la fable ésopique, il nous paraît que c’est aussi l’exercice auquel La Fontaine voue les siennes.

Nous croyons en trouver l’indice dans l’intrusion du « moi » du conteur au sein du « on » de la moralité. Ses intrusions qui, le temps passant, se font de plus en plus subtiles, virtuoses et complices, autour de la question de savoir quelle moralité tirer de tel ou tel récit de fable, semblent guider l’apprentissage qu’il attend de nous, lecteurs, sur l’art de dégager le meilleur principe de conduite d’une situation singulière, sur l’art de dégager la leçon générale d’une histoire singulière dont la singularité appelle une adaptation spécifique des valeurs universelles, au risque même de la contradiction entre  les fables : de situation en situation, le même corps de valeurs et de règles peut conduire à l’application justifiée de préceptes contradictoires. En somme, tout comme le théâtre chez Molière devient expérimental, de même la fable de La Fontaine.  L’ostentation du moi du fabuliste constitue un système d’accréditation fictionnel de l’art d’approprier une morale à un contexte, exercice auquel la fable propose à son lecteur de s’exercer. Lire une fable de La Fontaine, c’est apprendre à s’approprier son art raffiné d’adapter les valeurs et les règles universelles de la morale la plus canonique aux circonstances et aux contextes particuliers et changeants de la vie. C’est un exercice expérimental de casuistique laïque. Il s’agit en somme, pour le lecteur de fable, d’adapter à sa vie le mécanisme à double échappement de l’apologue : assortir au particulier des situations l’universalité des valeurs ; et s’approprier cet ajustement, cet art subtil de l’ajustement. La fable devient alors une école d’apprentissage de l’appropriation des valeurs morales aux circonstances. Et le « moi » fictionnel du fabuliste se fait exemple, modèle et truchement de cette expérience. Au ressassement des valeurs se substitue l’apprentissage de leur juste application. C’est désormais cela, la morale.

Et par là, son rôle performatif se trouve à la fois renforcé et déplacé. Traditionnellement, la fable était supposée éduquer l’âme à la morale pratique en substituant au ressassement mécanique des lois de bonne ou de juste conduite leur surgissement régénérateur au terme d’une anecdote qui les vivifiait. Avec La Fontaine, cet exercice de rafraîchissement circonstanciel du sens s’accompagne d’une expérience par procuration de la malléabilité des lois et de la jurisprudence de leur appropriation à des situations toute différentes, voire de leur appropriation différente à des situations semblables. Prenons l’exemple de la moralité paradoxale tirée de la fable Le Cochon, la Chèvre et le Mouton23. Tous trois, « montés sur même char s’en allaient à la foire », mais seul des trois le Cochon pousse « une clameur à rendre les gens sourds », car encore, raisonne-t-il, on peut y mener le Mouton pour sa laine et la Chèvre pour son lait ; mais quant à lui, assuré de n’être bon qu’à manger, il hurle sa détresse. Moralité :

Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage :
Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin ;
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage24.

Après nous avoir seriné moult variations sur la prévoyance et la prudence, cette moralité paradoxale les déconseille. Parce qu’elles ne sont pas ici de saison. C’est l’art d’approprier les valeurs aux situations. Et voilà comment cette méditation sur la mort par salaison glisse de la lucidité stoïcienne à l’éloge de l’inscience montaignienne. Le ton sur lequel s’opère ce glissement vaut pour signature : la morale est habitée par le poète qui fait ce choix imprévu et nous invite ainsi à en faire autant, à son exemple, sur chaque anecdote toujours singulière que propose chaque fable.

La déduction morale de celle-ci empile trois décryptages. Le premier, celui de la tradition ésopique, nous exhorte sans discernement à la lucidité sur la brièveté de la vie. Le second, celui de la moralité lafontainienne, nous invite sagement à ne pas gâcher notre vie par la crainte de la perdre. Il en est enfin une troisième, qui tient dans le passage du particulier (« Mais que lui servait-il ? » – lui, c’est le Cochon) au général et à l’universel (« Quand le mal est certain » – c’est le mal universel, celui qui répand la terreur et nous frappera tous). Cette généralisation nous invite alors à voir rétrospectivement dans ce char partant pour la foire la caravane humaine partant pour l’abattoir, et dans le  « Charton » qui la mène une figure de Charron, le nocher des enfers. C’est la leçon du poème, qui nous suggère entre les lignes que la mort étant la condition de la vie – pour qu’il y ait début, il faut bien qu’il y ait fin – le mal est dans le bien. Je peux voir chaque instant de ma vie qui s’écoule comme un pas de plus vers la mort dont il me rapproche et me menace – tout instant est critique, depuis le tout premier. Point de vue du Cochon. Je peux le voir comme un « allongeail » de la vie : avec ceux qui le précédèrent et ceux qui le suivront, le moment présent contribue à composer une chaîne ininterrompue de pensées, de paroles, d'actions et d'échanges. C’est le point de vue du Charton, de la Chèvre et du Mouton, qui ne voient dans cette cavalcade que le cycle des échanges qui entretiennent la vie — foire, vente, tonte et mulsion. Le Cochon, lui, ne voit plus que sa fin. Aucun d’eux n’a tort, et ce relativisme fait une morale de plus haute volée.

Eh quoi, dira-t-on, trois morales pour le prix d’une ? Non, une seule, mais saisie de trois points de vue différents et convergents, qui lui confèrent une épaisseur hologrammatique. Le premier point de vue, c’est celui de la morale par provision, la morale ésopique – d’ailleurs, elle est lucide et stoïcienne, comme chez Descartes : c’est la sagesse d’évidence, conformiste mais raisonnée et raisonnable. Le second point de vue, c’est celui de la morale négociée, de l’exercice moral ; c’est l’apprentissage expérimental de l’appropriation des principes généraux et immuables aux circonstances singulières : une façon de gymnastique morale. Le troisième enfin, c’est l’angle de la méditation, sans implication directe dans l’action, sinon l’action de la pensée agitée par l’image, par la métaphore que constitue le récit, et se hissant par ce biais à l’intuition de la pure sagesse. En jouant avec des concepts qui nous dépassent, nous dirions peut-être, pour faire savant et par image : 1. la faculté de juger, 2. la raison pratique et 3. la raison pure. Mais après avoir cartésianisé le pauvre La Fontaine qui croyait en l’âme des bêtes, n’allons tout de même pas le kantifier !   

« La fable, parangon de la poésie morale ? L’exemple paradoxal de La Fontaine », Revue d’Histoire littéraire de la France, décembre 2019, n°4, « Poésie et éthique (XVIe-XXIe s.). Actes du colloque de Société d’Histoire littéraire de la France (22-23 novembre 2018), p. 789-800.

Notes 

  1. Hypothèse de R. S. Falkowitz, « Discrimination and Condensation of Sacred Categories : the Fable in Ealry Mesopotamian Literature », [in] Francisco Rodriguez Adrados (dir.), La Fable. Huit exposés suivis de discussions, Genève, Fondation Hardt, 1984, p. 1‑32. L’akkadien est une langue sémitique née en Mésopotamie au milieu du iiie millénaire avant notre ère. Les versions dialectales successives furent pratiquées pendant près de 2500 ans. Le sumérien est l’une des plus anciennes langues connues : on n’est parvenu à la rattacher à aucune famille linguistique connue. Voir sur ces questions notre contribution co-signée avec Antoine Biscéré au catalogue de l’exposition Les Routes de la traduction (2017) : « La fable ou la traduction permanente », en collaboration avec Antoine Biscéré, [in] Les Routes de la traduction. Babel à Genève, ss la dir. de Barbara Dassin et Nicolas Ducimètière, Paris, Gallimard, 2017, p. 125-133. Merci à Antoine Biscéré pour ces informations savantes sur l’histoire du genre antérieurement à La Fontaine. On consultera à ce propos, outre ses nombreuses publications, sa thèse de Sorbonne : Jean de La Fontaine et la fable ésopique : genèse et généalogie d’une filiation ambiguë, Paris, Faculté des Lettres de Sorbonne Université, 2018.
  2. Trad. française d’après une trad. anglaise : « By grasping the neck of a huge ox, you can cross the river. By moving along (?) at the side of the mighty men of your city, my son, you will certainly ascend ». Voir Bendt Alster (éd.), The Instructions of Suruppak. A Sumerian Proverb Collection, Copenhague, Akademisk Forlag, « Mesopotamia. Copenhagen Studies in Assyriology (2) », 1974 .
  3. «  Comincia la poesia quando uno sciocco dice del mare « Sembra olio». Non è affatto una più esatta descrizione della bonaccia, ma il piacere di avere scoperto la somiglianza, il solletico di un misterioso rapporto, il bisogno di gridare ai quattro venti che si è notato. » Cesare Pavese, l Mestiere di vivere, 28 octobre 1935. Milan, Einaudi, 1952 (publ. posthume par  Massimo Mila, Italo Calvino et Natalia Ginzburg), p. 15.
  4. « Stultum consilium non modo effectu caret, / Sed ad perniciem quoque mortales devocat. » Phèdre, « Canes familici [Les chiens affamés] », I, xx, v. 1-2.
  5. Jean de La Fontaine, « Les Deux Chiens et l‘Âne mort », VIII, xxv, v. 35-39.
  6. F. R Adrados, Historia de la fabula greco-latina, Madrid, Universidad Complutense, 1979-1987, 2 tomes en 4 vol. Voir le tome I, vol. 2, p. 509-727. Du même, « La tradición fabulistica griega y sus modelos métricos », Emerita, n° 37, 1969, p. 235-315 et n° 38, 1970, p. 1-52. Et « Les collections de fables à l’époque hellénistique et romaine », [in] La Fable. Huit exposés suivis de discussions, op . cit., p. 137-186.
  7. « L’indulgence que l’on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne lieu d’espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n’est pas qu’un des maîtres de notre éloquence n’ait désapprouvé le dessein de les mettre en vers : il a cru que leur principal ornement est de n’en avoir aucun ; que, d’ailleurs, la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre langue, m’embarrasserait en beaucoup d’endroits, et bannirait de la plupart de ces récits la brièveté, qu’on peut fort bien appeler l’âme du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu’il languisse. Cette opinion ne saurait partir que d’un homme d’excellent goût ; je demanderais seulement qu’il en relâchât quelque peu, et qu’il crût que les grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses françaises, que l’on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie. » Jean de La Fontaine, Fables choisies mises en vers (1668), « Préface », Jean-Pierre Collinet (éd.), Œuvres complètes. I. Fables, contes et nouvelles, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 5.
  8. « …nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles, et la parabole est-elle autre chose que l’apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet qu’il est plus commun et plus familier ? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse nous fournirait un sujet d’excuse : il n’y en a point quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu’on nous demande. » Op. cit., p. 7-8.
  9. « Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s’engagea dans leur pays sans considérer comme il en sortirait ; que cela le fit périr, lui et son armée, quelque effort qu’il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d’un puits pour y éteindre leur soif ; que le renard en sortit, s’étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d’une échelle : au contraire, le bouc y demeura pour n’avoir pas eu tant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin ; je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d’impression sur cet enfant. » Op. cit., p. 8.
  10. La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi », I, i.
  11. « Que s’il m’est arrivé de le faire, ce n’a été que dans les endroits où elle n’a pu entrer avec grâce, et où il a été aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c’est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule. Je n’ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort. […] [Horace] ne veut pas qu’un écrivain s’opiniâtre contre l’incapacité de son esprit ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu’il prétend un homme qui veut réussir n’en vient jusque-là ; il abandonne les choses dont il voit qu’il ne saurait rien faire de bon : Et quæ / Desperat tractata nitescere posse, relinquit.  C’est ce que j’ai fait à l’égard de quelques moralités du succès desquelles je n’ai pas bien espéré. » La Fontaine, Fables, op. cit., p.  9-10.
  12. Patrick Dandrey, La Fabrique des Fables (1991), nlle éd. Suivie de Pour comprendre (enfin ?) « La Cigale et la Fourmi», Paris, Klincksieck, 2010, Première partie.
  13. La Fontaine, « Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire », XX, xxix.
  14. Op. cit., v. 44-52.
  15. Paul Valéry, « Le cimetière marin », Charmes (1922), v. 5-6. 
  16. René Descartes, Discours de la méthode, (1637). Texte et commentaire par Etienne Gilson, Paris, Vrin, 1925, 4e éd., 1967. Troisième partie, p. 22-23.
  17. Op. cit, p.  24-25
  18. Op. cit, p. 25.
  19. La Fontaine, « L’Homme et la Couleuvre », X, i, v. 90.
  20. Descartes, Discours de la méthode, op. cit., p. 27-28.
  21. *** Lettre sur la comédie de l’Imposteur, 1667, p. 106-107. Edited by Robert Mc Bride, Universty of Durham, 1994, p. 100 (texte attribué à La Mothe Le Vayer).
  22. François Hédelin d'Aubignac, La Pratique du théâtre (1657), éd. Pierre Martino (1927), Genève, Slatkine, 1996, p. 282-283.
  23. La Fontaine, « Le Cochon, la Chèvre et le Mouton », VIII, xii.
  24. Op. cit., v. 29-32. Plus haut, v. 2 et 9.
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