Introduction à la lecture des mosaïques

Il n’est pas déplacé de dire que chaque exégète, séparément, a tort, mais qu’à eux tous ils ont raison.

 

Plutarque (Sur Isis et Osiris)

 Restitution sans lacune 

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Restitution synthétique de la mosaïque dite "d'Orion", découverte à Pompéi en 2018 dans la Maison de Jupiter. Tous droits réservés © morgane-design.com 

 

Restitution avec lacunes 

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Restitution synthétique de la mosaïque dite "d'Orion", découverte à Pompéi en 2018 dans la Maison de Jupiter. Tous droits réservés © morgane-design.com

Les images sont des témoins à part, et nous sommes, sans doute, pédagogues comme élèves, encore aujourd’hui moins bien armés pour les lire et les interpréter que les textes. Ce constat, posé par un grand spécialiste des images médiévales (Jean Wirth) est encore plus vrai pour les productions culturelles des mondes lointains — comme le monde gréco-romain, si loin, si proche. Convaincus qu’il est indispensable de faire prendre conscience aux élèves de la pluralité des lectures interprétatives possibles des images antiques, redécouvertes sous leur forme juvénile à chaque lecture et à chaque époque, il nous a semblé important de proposer dans le cadre de l’enseignement des Langues et Cultures de l’Antiquité un exemple concret de lectures plurielles — voire discordantes — portant sur deux mosaïques antiques découvertes récemment à Pompéi.

Nous constituons, par nos expériences et nos connaissances, les filtres que nous glissons sur les lunettes, toujours modernes, qui nous donnent accès aux autres cultures. La composition singulière de ces lentilles, formantes et déformantes, conditionne notre regard et notre perception, à la fois des objets et scènes représentées, et du sens que nous leur donnons. Partager ces visions et enrichir ces filtres sont une des missions des pédagogues du monde antique. Le dossier présenté ici est un effort réfléchi pour illustrer cette démarche qui tient compte de l’objet, dans son contexte, mais aussi de notre capacité à retrouver, à deux millénaires de distance et “avec les moyens du bord”, les fils de la trame qui le compose. Il propose une lecture “augmentée” et une interprétation coopérative de deux mosaïques exceptionnelles, qui ont fait l’an dernier une entrée fracassante dans notre patrimoine visuel et culturel. Cette lecture repose sur la conviction que le travail interprétatif doit être une dynamique d’enquête tenant compte, le plus largement possible, du contexte culturel de l’œuvre, mais aussi de l’existence de trois acteurs impliqués dans le processus de signification : la sémiotique contemporaine, qui s’inspire de la théorie de la réception, distingue, en effet, dans le sens constitutif d’une œuvre, l’intention de l’auteur, l’intention de l’œuvre et l’intention du lecteur. L’œuvre et son potentiel de significations se situe entre un projet de sens de l’auteur, souvent inaccessible (sauf commentaires ou témoignages le concernant), et la réception par le spectateur, dont l’interprétation, même extravagante, est d’une certaine façon produite par l’œuvre, et à ce titre fait partie à la fois de son potentiel sémiologique et de son action.

Les images de Pompéi et ses cycles de représentations domestiques ont déjà donné lieu à des lectures diverses et contrastées. Citons par exemple les interprétations radicalement différentes proposées en 1998 de la grande fresque du triclinium de la Villa dite “des Mystères”.

villa des mystères

Les dix scènes de la villa des Mystères à Pompéi © Wikimedia Commons 

 

villa des mystères détail

 

Scène rituelle de la villa des Mystères (détail) © Wikimedia Commons 

 

D’un côté, Gilles Sauron (La grande fresque de la villa des Mystères à Pompéi, Mémoires d’une dévote de Dionysos, Paris, Picard) reprend l’interprétation la plus répandue par la tradition pour la redéfinir avec des arguments nouveaux : un rite d’initiation aux mystères du culte dionysiaque. De l’autre, Paul Veyne (Les Mystères du gynécée, Paris Gallimard), dont l’analyse délaisse la dimension “mystique” de l’œuvre pour mettre en lumière un jeu artistique sur le quotidien d’une jeune femme devenant épouse et mère, ce que résume le terme latin de matrona (matrone). Dans cette dernière “traduction” des images, P. Veyne prend le parti de la démystification et du bas sens et non du “plus hault sens”, comme eût dit Rabelais. Il n’y a pas de mystère(s) : destinée à orner une chambre conjugale dans une belle maison « bourgeoise », la fresque représente « la vision radieuse d’un matin de noces à Pompéi ».

Pour une bonne part, il en va des études des images comme des mises en scène de théâtre à l’égard du texte : les sens s’y mêlent et s’y répondent de manière nouvelle à chaque représentation. Le mystère de l’œuvre n’est jamais totalement épuisé ou élucidé. Chaque mise en scène de théâtre est différente et c’est bien de la même œuvre qu’il s’agit. La multiplicité des interprétations n’est pas un défaut de compréhension, mais une chance, et le témoignage d’une réalité générale : il n’y a jamais fusion totale des intentions d’un auteur, de son action, et de sa réception ; ou pour le dire autrement : il n’existe aucune production culturelle ou pratique qui soit univoque et manifeste une fonction ou un sens unique. L’expérience quotidienne, qu’elle soit créatrice ou non, manifeste pour tous de manière sensible la complexité et la plurivocité de nos entreprises. Adopter ce principe dans notre approche de la culture antique revient à poser non pas une indécidabilité fondamentale du sens, non pas non plus une équivalence paresseuse des interprétations, mais simplement ceci : en chaque œuvre coexistent des intentions de sens multiples que l’interprète doit déceler et éclairer, sans rechercher à traduire doctrinalement et systématiquement son sens. Plutarque exprime magistralement cette idée en ces termes, dans son traité d’anthropologie culturelle (Sur Isis et Osiris) : « Il n’est pas déplacé de dire que chaque exégète, séparément, a tort, mais qu’à eux tous ils ont raison ».

Les œuvres iconographiques demeurent à des degrés divers des rébus qui, comme les énigmes des savants byzantins, peuvent admettre plusieurs solutions, et qui stimulent notre regard sans l’arrêter. Le sens s’y propage en ondes concentriques, avec des éclaircissements et des obscurités qu’il convient de faire appréhender par les élèves. Certes, toute interprétation n’est pas équivalente, et il convient que l’étude soit argumentée à partir d’une analyse descriptive de l’image la plus précise et la plus complète possible : il s’agit bien là de « voir et faire voir ». Mais pour cela, il faut à la fois la loupe et le télescope. Il s’agit de ne pas manquer les détails de figuration et de réalisation ; et il faut également que le contexte culturel et historique soit connu, de manière à tenter sinon de comprendre l’environnement et le cheminement de l’artiste, du moins de se poser les bonnes questions, car toute œuvre est objet d’interrogation. L’enjeu d’une leçon sur les images est d’aider les élèves à progresser dans la perception des niveaux de l’œuvre, depuis la reconnaissance des formes, parfois complexe, jusqu’à l’interprétation d’ensemble, tout en comprenant que ces deux opérations (pas plus que “le sens” et “la forme”, dans les études littéraires de jadis…) ne peuvent être entièrement dissociées. Cette dimension socratique, à la fois dialectique et progressive du travail interprétatif est particulièrement sollicitée par les deux magnifiques mosaïques mises au jour à Pompéi par l’équipe de Massimo Osanna dans la maison dite “de Jupiter” et rebaptisée “d’Orion”, ici revisitées en profondeur par Sydney H. Aufrère avec la collaboration d’Arnaud Zucker et de moi-même.

Ayant longuement travaillé avec les regrettés Jean-Pierre Brunet, astrophysicien et Robert Nadal, astronome, sur la mythologie des constellations1 et le phénomène des catastérisations (représenter sous forme d’une constellation un être vivant, un objet, voire un fleuve ou un pays), qui est l’occasion d’un déploiement de récits étiologiques multiples, nous nous sommes en effet demandé si d’autres interprétations n’étaient pas possibles pour ces mosaïques que celle d’une identification à la catastérisation d’Orion, dans le premier cas, et à une scène de chasse, associée à ce même héros, dans le second. Une interprétation acceptable doit être capable de rendre compte de manière relativement homogène, et concordante avec les témoignages de la tradition, d’un maximum d’éléments d’une œuvre, sans escamoter les difficultés. La synthèse qui en résulte ne doit pas nécessairement être intégralement conforme à un autre témoignage, car ce serait alors adopter une conception pauvre et « illustrative » de l’œuvre, mais pouvoir rendre compte, jusque dans ses tensions, d’une unité dans laquelle chaque élément contribue, sur un plan littéral ou allégorique, à une impression d’ensemble. En effet, chaque œuvre manifeste son importance par le fait, précisément, qu’elle n’est pas réductible à celles qui l’ont précédée et que son originalité la signale et fait de la résistance. L’interprète, armé de ses connaissances et de ses repères, doit échapper au reproche lapidaire décoché par Cocteau : “Le critique compare toujours. L'incomparable lui échappe.”

En reconsidérant scrupuleusement et à la lumière des Anciens les deux mosaïques pompéiennes, il est apparu nécessaire de prendre davantage en compte l’influence alexandrine, c’est-à-dire gréco-égyptienne, sur ces productions en contexte « romain », et seul un égyptologue chevronné, comme Sydney H. Aufrère, auteur talentueux d'une enquête qui se veut ouverte à la critique, était à même d’appréhender cette dimension. En effet, toutes les cultures antiques, y compris celle de la Grèce classique, sont multiples et foncièrement multiculturelles. Ceci est vrai, tout particulièrement de l’art dit “romain”, éminemment syncrétique, qui exclut toute approche cloisonnée ou “puriste” d’une identité contractée. Certes, ces deux mosaïques, que l’on peut dater de la fin du IIe siècle avant J.-C., sont bien antérieures à Apulée et à son conte “Psychè et Cupidon” qui se trouve à l’intérieur de ses Métamorphoses et date du deuxième siècle après J.-C. Néanmoins on ne peut qu’être frappé par la permanence dans la statuaire comme dans les images d’un grand courant pré-apuléen concernant Psychè et Cupidon, qui remonte  peut-être jusqu’au IVe siècle av. J.-C. La première étude publiée ci-dessous porte sur la mosaïque dite “d’Orion”, et est divisée en trois temps méthodologiques : 1) le contexte historique ; 2) la description de la mosaïque ; 3) les interprétations. La seconde étude, qui sera publiée à la fin septembre, portera sur la seconde mosaïque, dite scène “de chasse”… Toutes deux permettent de relire un dossier brûlant, dont les pièces n’appartiennent pas toutes au même puzzle conceptuel, mais qui s’intègrent toutes dans le même patchwork de notre héritage… et de celui déjà, bien avant nous, du mosaïste lui-même. Car il ne faut pas seulement percevoir notre “retard” sur le temps de production de l’œuvre comme un handicap pour s’en approcher. Si nous ne pouvons la découvrir à peine éclose en compagnie du commanditaire ou du maître antique des lieux, nous avons l’avantage considérable du regard éloigné et du concours de tous les curieux, voyageurs, archéologues et érudits qui se sont penchés sur la culture antique pour développer et faire fructifier ses lumières et enrichir sa connaissance et sa compréhension.

La lecture de ces deux mosaïques de Pompéi, qui constituent une des plus étonnantes trouvailles artistiques antiques de ces dernières décades, et sont d’une extrême complexité et sophistication, est donc donnée ici comme exemple pour les enseignants et les élèves, de l’inventivité du regard et du conflit des interprétations2. La  “traduction” forte de Massimo Osanna, qui a eu le mérite de les révéler, peut se lire dans son ouvrage Les nouvelles heures de Pompéi (Flammarion, 2020) ; celle de Sydney H. Aufrère (avec la collaboration pour l’une d’elle d’Arnaud Zucker) se lira donc sur Odysseum et leurs conclusions seront reprises en 2022 dans un ouvrage à paraître sur Pompéi3.

Pour découvrir la mosaïque originale : 

Sur les circonstances de la découverte, voir ce documentaire proposé par la chaîne Grand Palais.

Notes 

  1. Pascal Charvet, Arnaud  Zucker, Jean Pierre Brunet et Robert Nadal, Le ciel. Mythes et histoire des constellations, Nil Edition, 1998. Et l’Encyclopédie du ciel sous la direction d’Arnaud Zucker, Bouquins-Laffont, 2016.
  2. Qu’il nous soit permis de remercier l’équipe du Grand Palais qui accueille une superbe exposition sur Pompéi, Et d’inviter élèves et professeurs …..à s’y rendre durant le mois de septembre. https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/pompei
  3. Ed.  Bouquins-Laffont.
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