I- LA PYRAMIDE DE KHÉOPS

– Et moi, cria Khéops, je suis l'éternité.
Et je vis, à travers le crépuscule humide,
Apparaître la haute et sombre pyramide. 
Victor Hugo

Si l'histoire véritable des pyramides est courte,
leur histoire légendaire est longue. 
Jean-Jacques Ampère

Les auteurs antiques se contentent, quand ils donnent une brève liste des merveilles du monde antique, de parler de « pyramides », au pluriel, et d'évoquer en quelques mots soit leur taille gigantesque – ce sont des « montagnes » –, soit le dur labeur que représenta leur édification. Mais les auteurs grecs les plus explicites citent les pyramides de Gizeh : Diodore de Sicile évoque les « trois pyramides, mises au nombre des sept merveilles du monde » ; Strabon n'en retient que deux : « Trois de ces pyramides sont particulièrement remarquables. Il y en a même deux, sur les trois, qui sont rangées au nombre des sept Merveilles du monde ».
Les descriptions sont souvent centrées sur la plus haute, la pyramide de Khéops, dite aussi la Grande Pyramide. C'est en tout cas cette dernière que les listes modernes retiennent fréquemment.

La seule des sept merveilles à avoir traversé le temps

La Grande Pyramide présente la particularité d'être la seule des Merveilles à avoir traversé les siècles ; nombreux sont d'ailleurs les visiteurs qui, frappés par son antiquité, par son gigantisme, la voient comme un symbole d'immuabilité, voire d'éternité. L'intérêt porté à la prouesse technique de sa construction et à l'aventure humaine qu'elle représente ne faiblit pas ; cette pyramide reste un symbole des « mystères » que renferme l'Égypte ancienne et nombreux sont ceux qui, au cours des siècles, ont voulu y voir autre chose qu'une énorme sépulture.

Une merveille « à part »

Les pyramides présentent la double particularité d'être des bâtiments beaucoup plus anciens que les autres merveilles, et de ne pas appartenir au monde grec, ce qui souligne le caractère exceptionnel de ces bâtiments. Depuis Alexandre le Grand, l'Égypte est en effet pour le monde grec source de fascination.

Lieu 

Les trois grandes pyramides sont situées en Égypte, sur le plateau de Gizeh (ou Guizeh), à proximité de la métropole moderne du Caire, qui s'étend désormais  quasiment à leurs pieds, et non loin du Nil. La nature du terrain, un plateau rocheux, facilite la construction, et la proximité du Nil rend possible le transport des pierres de revêtement, et du corps du défunt pharaon lors de son dernier voyage.

Photographie des pyramides de Gizeh
Les Pyramides de Gizeh (Egypte), 19 June 2006, All Gizah Pyramids, Ricardo Liberato 

 

Les trois pyramides portent les noms des pharaons qui ordonnèrent leur édification : Khéops (Khoufou), Khéphren (Khafré), et Mykérinos (Menkaourê).

pyramides de Gizeh vues du haut
The Giza-pyramids and Giza Necropolis, Egypt, seen from above. Photo taken on 12 December 2008. 

 

Contexte et fonction

Les bâtisseurs de pyramides : Saqqarah et Dahchour

Les pyramides de Gizeh s'inscrivent dans une tradition d'architecture funéraire. Vers 3000 av. J.-C. furent construits des édifices appelés mastabas ; de base rectangulaire, ils abritaient une chapelle funéraire et surplombaient un caveau destiné à la sépulture du roi ou du notable. C'est à partir de cette forme de construction trapézoïdale - les murs sont légèrement inclinés vers l'intérieur - que Djéser, roi de la IIIe dynastie, fit édifier vers 2600 av. J.-C. à Saqqarah, dans la région de Memphis, une pyramide qui était en fait la superposition de plusieurs mastabas de plus en plus petits. Elle était constituée de six gradins, ce qui lui vaut, comme à celles qui furent construites ultérieurement de la même façon, le nom de "pyramide à degrés". Sous le règne de Snéfrou, fondateur de la IVe dynastie, la forme de la
pyramide évolue. À Dahchour, à une quinzaine de kilomètres de Saqqarah, le souverain fit construire trois pyramides à pentes plus régulières et présentant des faces lisses ; l'inclinaison de l'une d'entre elles, dite "rhomboïdale", n'est pas constante : elle passe, à cause de problèmes de stabilité, de 54°30' à 43°22'.

pyramide
"Saqqara, Egypt - Home of the Step Pyramid of Djoser, October 2009" by David Berkowitz is licensed under CC BY 2.0 
Pyramide Saqqara
Pyramide rhomboïdale Saqqara, Égypte, photo personnelle de Gérard Ducher, Wikimedia Commons.

Les trois pyramides de Gizeh

Les trois pyramides de Gizeh sont l'oeuvre de pharaons de la IVe dynastie, Khéops, Khéphren et Mykérinos, qui régnèrent entre 2 650 et 2 450 av. J.-C. C'est Khéops qui fit bâtir la "Grande Pyramide", la plus haute, et lui fit donner la taille et la forme géométrique qui ont frappé les imaginations. Khéops est le nom grec donné par l'historien Manéthon à Khoufou, fils de Snéfrou et second pharaon de la IVe dynastie. Même si le monument colossal bâti à sa mémoire a défié le temps, son règne est fort mal connu. Bien plus, nous n'avons pour toute représentation du souverain qu'une seule statuette d'ivoire de 7,5 cm de hauteur. Hérodote le décrit comme un
souverain tyrannique, mais il écrit plus de deux mille ans après le règne de Khéops et se fonde sur des légendes postérieures de plus de mille ans à son règne .La taille de la Grande Pyramide incitait à penser que le souverain qui l'avait fait construire avait dû contraindre ses sujets à un pénible travail forcé ! Deux autres souverains feront à leur tour bâtir une pyramide sur le même site : Khéphren, un de ses fils, puis Mykérinos, son petit-fils.

Fonction de la pyramide

La construction des pyramides est intimement liée aux conceptions religieuses des Égyptiens. Ces derniers croient en effet à une survie après la mort, survie indissociable de la préservation de la dépouille mortelle. Le corps matériel, le djet, est un support indispensable à la survie du ka, un des principes spirituels qui constitue la personne humaine. La pyramide offre, par sa masse même et par les systèmes mis en place pour éviter toute intrusion, une protection au cadavre du défunt roi. C'est dans un but similaire que les Égyptiens ont mis au point des techniques de plus en plus élaborées de momification. Mais pour que cette survie soit effective, la conservation du corps doit être accompagnée de rituels nombreux et précis, juste après la mort, puis par la suite, ce qui explique que les pyramides sont entourées de plusieurs bâtiments indispensables à la cérémonie funéraire ou au culte que viendront rendre les prêtres, en particulier par le don d'offrandes qui assureront la seconde existence du défunt. Toutefois, la Grande Pyramide ayant été pillée dans des temps forts anciens, nous ignorons tout des objets symboliques qui accompagnaient en ce cas précis le défunt. Seule la barque funèbre, enfouie dans le sol sur un des côtés de la pyramide, a été retrouvée. Des textes plus tardifs, les "Textes des pyramides", datant de la fin de la Ve dynastie et de la VIe dynastie, apportent des informations supplémentaires sur le sens de la construction des pyramides : le pharaon défunt, fils du dieu Rê, le Soleil, prend place auprès de son père dans sa barque céleste, et la pyramide pointant vers le ciel permet de faire le lien avec la puissance cosmique de Rê.

 

Description

Un vaste ensemble de constructions funéraires

Les trois grandes pyramides de Gizeh, Khéops, Khéphren et Mykérinos sont d'autant plus remarquables qu'elles s'élèvent au sein d'un impressionnant ensemble de constructions funéraires. Dès la IIIe dynastie, les pyramides sont en effet entourées d'autres monuments, qui sont liés à la cérémonie funèbre :

– le temple de la vallée, où arrive, sur un navire, le corps du pharaon et où ont lieu l'embaumement et les rituels funéraires ;
– une chaussée monumentale qui permet de conduire le corps, dans son cercueil, vers la pyramide ;
– un temple bâti au pied de la pyramide ; là ont lieu les derniers rituels avant que la dépouille ne pénètre, escortée de prêtres et de serviteurs, dans la pyramide, afin d'être installée dans le sarcophage de la chambre funéraire. C'est dans ce temple que sera célébré le culte du roi défunt.

La pyramide de Khéops

Mesures

Longtemps restée le plus grand édifice connu (quoiqu'elle ne soit guère plus haute que celle de Khéphren, la différence étant de 3 mètres), la Grande Pyramide a fait l'objet de nombreuses comparaisons : avec les temples grecs, la basilique Saint-Pierre à Rome, la cathédrale Saint-Paul à Londres, ou encore la Tour Eiffel, même si l'architecture de ces monuments n'a que bien peu de points communs avec celle de la pyramide : ces rapprochements sont un " véritable non-sens architectural qui accroît encore le surdimensionnement de ce mausolée colossal " (J.-P. Adam).  Les dimensions de la Grande Pyramide ont longtemps focalisé l'attention et fait l'objet de nombreuses conjectures, d'autant plus que sa base est restée longtemps ensablée. Thalès est le premier à en avoir mesuré la hauteur. Elle mesure 230 m de côté environ, ses faces ont une pente de 51°50', son volume avoisine les 2 600 000 mètres cubes. Sa hauteur actuelle est d'à peu près 137 m. Le monument devait
atteindre un peu plus de 146 m, quand existait encore le revêtement de calcaire poli, aujourd'hui disparu, qui recouvrait sa surface.

Extérieur de la pyramide

La façade où s'ouvre, à 16 m au-dessus du niveau du sol, l'entrée de la construction, est orientée au nord avec une très grande précision. L'accès actuel, situé sous la véritable entrée, se fait par une percée bien postérieure, plus proche du sol. Si la rampe d'accès et le temple haut ont été mis au jour et fouillés, le temple bas est toujours enfoui. Mais deux grandes barques solaires ont été découvertes en 1954 dans des fosses, sur son côté au sud.

Pyramide de Kheops
Picture of the Great Pyramid (Kheops pyramid). April 2005

 

Reconstitution d'une barque solaire
Solar bark of Kheops. General view. Image taken by Alex Lbh in April 2005. 8 May 2005

Intérieur de la pyramide

Le volume "en creux" est dérisoire si on le rapporte au volume total de la pyramide ; il est constitué d'un réseau de galeries aboutissant à trois chambres, ainsi que de quatre conduits d'aération.

coupe de la pyramide de Kheops
Coupe et distribution interne de la grande pyramide de Khéops à Gizeh

 

La chambre funéraire souterraine, desservie par un couloir descendant de dimensions modestes (1,20 m de haut sur 1,05 m de large), est creusée dans le socle rocheux, au centre de la pyramide, à 30 m de profondeur, et prolongée par une galerie. Cet ouvrage, inachevé, aurait pu recevoir les restes du roi s'il était mort avant que la pyramide ne soit terminée.

Une galerie ascendante part de ce couloir et s'élargit considérablement à partir d'un "carrefour", d'où partent deux autre galeries, pour devenir la grande galerie, au plafond en encorbellement, d'une hauteur de 8,50 m pour une longueur 47,8 m, et d'une largeur d'un peu plus de 2 m, qui mène à la "chambre du Roi". Une fois le pharaon conduit à sa dernière demeure, des blocs de granit, préalablement immobilisés par des traverses, étaient libérés par des ouvriers et venaient boucher l'entrée de la galerie.

La "chambre du Roi", précédée par une antichambre destinée à la protéger grâce à des herses de granit, est faite de pierres de granit poli. Longue de 10,50 m, large de 5,2 m, et haute de 5,8 m, elle contient un sarcophage de granit noir ; dans cette pièce partent deux conduits d'aération. Le plafond plat est surmonté d'autres pièces placées en hauteur, destinées à équilibrer les forces et surdimensionnées par rapport au rôle qu'elles sont censées remplir. Dans l'une d'elles se trouve une inscription en hiéroglyphes portant le nom de Khéops.

Une autre chambre funéraire inachevée, appelée à tort chambre de la Reine, est desservie par une galerie horizontale partant du "carrefour". Un couloir d'échappement permettait aux ouvriers qui venaient de boucher la grande galerie de quitter la pyramide. Il descend du "carrefour" vers la chambre souterraine.

Les deux autres pyramides et le sphinx

Outre les deux autres pyramides de grande taille, celle de Khéphren et celle de Mykérinos, la Grande Pyramide est entourée de trois pyramides de taille plus modeste destinées aux reines, ainsi que de nombreuses sépultures, des mastabas qui accueillaient les restes de la famille royale ou de dignitaires.

La pyramide de Khépren offre la particularité d'avoir conservé, dans sa partie haute, son revêtement de pierres polies et semble donc aujourd'hui plus grande que celle de Khéops : elle mesure en effet 143,5 m et le côté de sa base est de 215,3 m. Elle est plus pentue : 53° 7'. Le plan intérieur est plus simple et la chambre funéraire est creusée dans le sol. Le temple bas, dégagé, est relié par une rampe au temple haut.

Mais c'est la statue du sphinx qui borde ce temple qui fait la notoriété du lieu. Le sphinx, gigantesque statue de 20 m de haut et de 72 m de long dotée d'une tête humaine et d'un corps de lion taillés dans le calcaire, a stupéfié les visiteurs, au point que les Arabes l'avaient nommé "le Père de la terreur". Tous les voyageurs ne l'ont cependant pas vu dans son intégralité : il a en effet été ensablé et désensablé à plusieurs reprises. Construit suivant les égyptologues vers 2 500 av. J.-C. – quoique cette date soit elle aussi contestée – , il représenterait Khéphren, auquel on l'a longtemps identifié, ou Khéops.

Pyramide de Khepren
Pyramide de Khéphren, 3 February 2008
Pyramide d  Khafre
Pyramide de Khéphren et le Sphinx de Gizeh. 25 mai 2007.

La pyramide de Mykérinos, de dimensions plus modestes puisqu'elle devait atteindre une hauteur de 65,5 m pour une base de 105 m de côté, attirera moins l'attention des voyageurs et des curieux.

 

Techniques de construction

La taille colossale de la construction a de tout temps – d'Hérodote aux archéologues modernes – posé le problème du mode de construction dans un monde antique aux technologies encore rudimentaires, puisque le palan et la poulie sont encore inconnus. La durée de la construction a pu être évaluée grâce à une inscription gravée dans une des chambres de décharge ; le monument aurait été terminé en 25 ans, avant la mort de Khéops.

Déroulement du chantier

Le chantier de constructions impliqua nombre de tâches :
- creuser ce que l'on suppose être une "maquette" à taille réelle des galeries (située à proximité de la pyramide et découverte par l'archéologue anglais F. Petrie) ;
– déterminer l'orientation de la pyramide et en faire le tracé en l'orientant ;
– niveler le sol rocheux et creuser la chambre souterraine ;
– se procurer les matériaux : calcaire local pour la masse de la construction, granit d'Assouan acheminé par le Nil pour la chambre du roi, calcaire blanc provenant des carrières de Tura (ou Thoura,dans la région du Caire) pour le revêtement ;
– élever la pyramide et revêtir la masse des pierres de Tura, polies au préalable. Ces blocs ont aujourd'hui disparu, réemployés dans des constructions postérieures.


Connaissances mathématiques et techniques


Avec quelles connaissances scientifiques les Égyptiens ont-ils pu édifier les pyramides ? La bataille fait rage. Il est sûr par exemple que la pyramide a été orientée au nord avec une remarquable précision ; et beaucoup ont voulu voir dans les mesures de la Grande Pyramide les traces de connaissances mathématiques avancées, s'appuyant en cela sur la tradition arabe de pyramides "réceptacles des sciences et des préceptes de sagesse", ainsi que sur les théories élaborées par Piazzi-Smith au XIXe siècle qui tentent de prouver que les Égyptiens connaissaient la valeur de pi. Or rien, dans les divers documents parvenus jusqu'à nous – papyrus, peinture, bas-relief, etc – ne permet d'attester de telles notions mathématiques dans l'Égypte antique, et plusieurs archéologues ont au contraire démontré que, si le savoir-faire technique est remarquable, des calculs géométriques simples suffisent pour édifier le monument. Ce qui est certain, c'est que la colossale entreprise d'édification
du monument a supposé un chantier remarquable d'efficacité. Quelles étaient donc les techniques employées pour monter si haut des blocs extrêmement pesants ? Là aussi, égyptologues et amateurs d'antiquité ont émis de nombreuses hypothèses : élévation d'une rampe d'accès, soit autour du bâtiment en spirale, soit unique et rectiligne. Ces solutions posent des problèmes techniques : pour l'une, le trajet est trop long, et pose des difficultés aux angles ; pour l'autre, la rampe unique aurait dû être très longue pour avoir une pente qui permette de monter des blocs de pierre de plusieurs tonnes, et aurait exigé des travaux de terrassement énormes pour arriver au niveau du sommet de la pyramide. Ces deux systèmes auraient également pu être combinés. La dernière hypothèse en date, celle de Jean-Pierre Houdin, privilégie la solution d'une rampe intérieure, une sorte de couloir en creux ménagé dans la structure même ; montage par degrés, chaque degré servant d'appui pour
hisser les pierres à l'aide d'un système de leviers ; cette théorie, émise par Peter Hodge, reprend les écrits d'Hérodote (Histoire, II, 125) ; pierres reconstituées : les pierres n'auraient pas été taillées puis hissées, mais coulées sur place, comme une sorte de béton moulé. La question continue à faire couler beaucoup d'encre, et des titres frappants, annonçant que la solution imminente du "mystère" va être dévoilée, apparaissent régulièrement dans la presse, voire à la télévision. Il n'en reste pas moins que les recherches scientifiques se poursuivent, utilisant les techniques les plus modernes (microgravimétrie, exploration par des robots, échos radars). Certains résultats ouvrent une nouvelle possibilité – elle aussi contestée : une chambre jusqu'alors inconnue pourrait se trouver au centre de la pyramide. Elle pourrait contenir la sépulture de Khéops, la "chambre du roi" ayant été précocement abandonnée à la suite de brisures apparues dans les poutres des chambres de décharge qui la surplombent.

Mythes et croyances

Dès l'Antiquité, l'Égypte est considérée par les Grecs comme une source de science ésotérique. De plus, les sépultures royales égyptiennes étant soigneusement dissimulées pour échapper aux pillards, l'écriture hiéroglyphique étant longtemps restée impénétrable, les techniques de construction des monuments posant problème, le terrain est propice aux spéculations les plus diverses. Nombre d'archéologues rivalisent d'appellatifs peu amènes pour qualifier les théories les plus diverses qui ont fleuri, pour la plupart au XIXe siècle, sur les "mystères" des pyramides : "sottises", idées "farfelues", "élucubrations proclamées périodiquement par des ignorants et des marchands d'illusions". La pyramide recèlerait ainsi dans ses dimensions – parfois relevées de manière fantaisiste – des secrets, un message ésotérique renvoyant pour certains à un savoir perdu et crypté ; pour d'autres, elle serait à l'origine un observatoire astronomique ; pour d'autres encore, ne pouvant être l'oeuvre de connaissances humaines, la Grande Pyramide serait le fruit d'une révélation divine et contiendrait, dans ses données chiffrées, des révélations prophétiques qui feraient écho aux révélations bibliques. Peut-être faut-il chercher, en partie, l'origine de certaines théories dans les particularités mathématiques de ces constructions. L'utilisation du "triangle égyptien" est rapprochée des calculs pythagoriciens, utilisés par les sectes ésotériques. La pyramide devient alors un symbole ésotérique courant, que l'on retrouve aussi parmi les symboles francs-maçons et... sur le billet américain d'un dollar. Pour certains enfin, la pyramide recèlerait encore des trésors considérables cachés dans son énorme masse et des passages secrets resteraient à trouver... Le rêve de la découverte est toujours bien vivant !

Vision antique

L'étymologie du mot pyramide

L'origine du mot pyramide fait l'objet de plusieurs hypothèses. Dès l'Antiquité, le terme est utilisé à la fois pour désigner le monument et la forme géométrique. La racine serait grecque et se rattacherait au mot pur, "le feu". Platon, rapprochant les figures géométriques des éléments, affirme dans le Timée (56) : "Le solide qui a pris la forme de la pyramide est l'élément et le germe du feu." Plutarque trouve une similitude entre la forme pyramidale et le feu : "La pyramide, par ses arêtes, qui sont grêles et prolongées, et par ses angles aigus, représente l'activité du feu et le mouvement" (Sur les sanctuaires dont les oracles ont cessé, 34). On retrouve cette même idée, au IVe siècle après J.-C., chez l'auteur latin Ammien Marcellin : "Cette figure porte chez les géomètres le nom de pyramide parce qu'elle se termine en cône, imitant en cela le feu que nous nommons pur". Plus tard, quand en Orient on identifiera les pyramides comme les greniers de Joseph, le mot sera rattaché au mot puros, "le blé, le froment" : c'est cette hypothèse qui prévaut au XIIe siècle, dans l'Etymologicum magnum. Une hypothèse moderne donnerait plutôt pour origine le puramis, un gâteau de miel et de farine, de forme que l'on suppose, sans en avoir la certitude... pyramidale. Est évoqué bien plus tard, au XIXe siècle, un emprunt à l'égyptien ; le mot, hellénisé, aurait été formé à partir de la racine pr-m-us, terme de géométrie signifiant hauteur ou arête.

Une histoire reconstituée

Témoins et compilateurs

Comme pour plusieurs autres merveilles, quatre auteurs sont nos sources principales. Il s'agit, dans l'ordre chronologique, d'Hérodote, de Diodore de Sicile, de Strabon et de Pline l'Ancien. Tous quatre ont pour caractéristique commune leur curiosité pour le monde qui les entoure. Hérodote a mené son Enquête en visitant l'est du bassin méditerranéen, et en particulier l'Égypte : "Je vais raconter maintenant ce qui s'est passé en Égypte, de l'aveu unanime des Égyptiens et des autres peuples ; et j'y joindrai des choses dont j'ai été témoin oculaire" (II,147). Diodore de Sicile, qui a fondé une partie des informations qu'il livre dans sa Bibliothèque historique sur des voyages, connaît, lui aussi, l'Égypte. Il en va de même, à la fin du premier siècle avant Jésus-Christ, pour Strabon, qui décrit les lieux dans un des volumes de sa Géographie. Si Pline l'Ancien ne connaît pas les lieux, il a une connaissance approfondie des auteurs grecs et latins qui l'ont précédé (XXVI, 77-
80). Sa soif de connaissance est quasi universelle : il traite, dans son ouvrage, l'Histoire naturelle, de la nature sous toutes ses formes, ainsi que des oeuvre humaines faites de pierre, de bronze, etc. C'est dans ce cadre qu'il parlera, au livre XXXVI, des pyramides. Les auteurs latins ne les citent qu'en passant : ainsi Tacite, quand il raconte la visite de Germanicus en Égypte, ou Pomponius Mela.


Des connaissances fondées ?

Trois des auteurs sont donc vraisemblablement des témoins visuels. Quand Hérodote décrit le mode de construction, précise le nombre d'ouvriers, il se réfère explicitement à des propos recueillis dans son enquête sur place auprès de prêtres. Mais ces derniers rapportent des faits vieux de plus de deux mille ans. On peut
supposer qu'ils répondaient aux questions en fonction de leurs propres connaissances, qui déformaient peut-être un passé si lointain. Hérodote, un Grec visitant l'Égypte, n'était pas à l'abri non plus d'erreurs de compréhension ou d'interprétation. De fait, sa description, quoiqu'exacte sur nombre de points, contient plusieurs
erreurs. Mais il existe aussi des évocations plus fantaisistes. Ainsi Philon de Byzance, auteur des Sept merveilles du monde, décrit une pyramide revêtue de pierres polies et brillantes de pas moins de sept couleurs différentes, formant une "broderie": on peut douter qu'il ait été, comme il l'affirme, un témoin oculaire...

Visions médiévales

Des connaissances perdues

Dès l'Antiquité tardive, les connaissances sur les pyramides commencent à se perdre en Occident ; cette tendance s'accentue au Moyen Âge. La liste des sept merveilles attribuée à Bède le Vénérable, moine anglo-saxon du VIe siècle après J.-C., ne comporte plus les pyramides. Le nom des constructeurs, la fonction de l'édifice, et le mot pyramide lui-même disparaissent des textes, comme en atteste le texte de Buchard de Strasbourg au XIIe siècle. Ces monuments sombrent dans
l'oubli. On aurait pu penser que les croisades, qui ont lieu du début du XIe siècle à la fin du XIIe, auraient suscité un nouvel intérêt, d'autant plus que par deux fois, lors de la cinquième et la septième croisade, les croisés tentèrent de conquérir l'Égypte. De même, la vogue des pèlerinages en Terre Sainte conduit certains européens jusqu'à Alexandrie ou au Caire. Mais les pèlerins partis pour Jérusalem qui ont témoigné de l'existence des pyramides – celles de Gizeh, les voyageurs ne s'aventurent pas plus loin – sont peu nombreux. Et ils ne s'intéressent aux lieux qu'à travers le prisme de leurs convictions religieuses, ne signalant les momuments que s'ils renvoient à l'univers biblique... ce qui pour eux est le cas des pyramides !


Les greniers de Joseph

 Selon une tradition qui apparait dès le IVe siècle après J.-C., les pyramides sont considérées comme les greniers de Joseph, fils de Jacob, en référence à un texte de la Genèse. Grégoire de Tours s'en fait l'écho au VIe siècle, comme Isidore de Séville au VIIe siècle ; on retrouve cette tradition au fil des siècles, dans les ouvrages des auteurs médiévaux, peu nombreux, qui ont parlé des pyramides ; parmi eux : Bernard du Mont Saint-Michel au VIIIe siècle, Symon Simeonis, un moine irlandais, au XIVe siècle. Un témoignage iconographique renvoie à cette attribution : une mosaïque d'une des coupoles de la basilique Saint-Marc, à Venise, représente les "greniers" dans lesquels des ouvriers apportent des gerbes.

Jean de Mandeville, dont on ne sait s'il visita réellement l'Égypte, affirme dans son Livre sur les merveilles du monde (1356), un ouvrage très célèbre en son temps : " Certains disent que ce sont des sépultures des grands seigneurs du temps jadis, mais ce n'est pas vrai, car il est notoire dans tout le pays, proche et lointain, que ce sont les greniers de Joseph ; c'est ce qui est écrit dans leurs chroniques." (traduction Ch. Deluz, Les Belles Lettres). Même ceux qui ont manifestement vu de leurs
propres yeux les pyramides, à l'évidence peu adaptées à l'usage de remise à grains qu'on leur attribue, ne remettent pas en cause cette légende. Les voix contraires du patriarche d'Antioche, Denys de Tell, au IXe siècle, puis de Guillaume de Boldensele, chevalier allemand, restent bien solitaires ; ce dernier affirme clairement, dans l'Itinerarium sive Hodoeporicon ad Terram Sanctam, vers 1340 : "Dicunt simplices haec maxima monumenta fuisse granaria pharaonis", "Ce sont les esprits naïfs qui affirment que ces immenses constructions ont été les greniers du pharaon".

Quelques informations sur l'histoire des pyramides nous parviennent cependant à travers les récits médiévaux occidentaux. Ainsi, le seigneur Ogier d'Anglure, qui visite le site en 1395, décrit les lieux avec précision et constate que des maçons sont en train de démonter le revêtement extérieur de la Grande Pyramide, aujourd'hui totalement disparu ; il voit en effet "certains ouvriers massons qui a force desmuroient les grosses pierres taillées qui font la couverture desdits greniers, et les laissoient devaller a val. D'icelles pierres sont faitz la plus grant partie des beaux ouvrages que l'en fait au Caire et en Babiloine." (Babylone : il s'agit ici du Vieux Caire).

Visions modernes

À partir du XVe siècle renaît l'intérêt pour les pyramides, qui ne faiblira plus : les descriptions des voyageurs – ou de ceux qui ont entendu parler de ces monuments – se succèdent en grand nombre. La pyramide reste mentionnée comme merveille dans nombre de textes, ce qui montre l'admiration des auteurs, mais suscite peu de commentaires.

La Renaissance : une redécouverte

Une fonction retrouvée

Dès le XVe siècle, le mythe des greniers de Joseph a vécu, et les pyramides sont à nouveau prises pour ce qu'elles sont, des tombeaux : elles sont bien la sépulture de rois. Dans le récit du voyage que fit en Égypte, en 1482-1483, Joos van Ghistele, chevalier flamand, il est précisé : "D'aucuns en font les greniers où Joseph rassembla le blé au temps où sévissait la famine [...]. Mais cela n'est pas vrai. [...] On raconte dans la région que ces édifices sont d'anciennes sépultures des rois d'Égypte, comme en témoigne Diodore de Sicile dans le deuxième livre de ses histoires". De plus, la pyramide est à nouveau reconnue comme merveille : "Parmi tous les édifices que l'on nomme pyramides, l'une d'elles était jadis une des sept merveilles du monde, ainsi que d'aucuns racontent. Elle était si grande, si  somptueuse et s'élevait si haut qu'on ne pouvait trouver sa pareille." (traductions R. Bauwens-Préaux, IFAO) À la suite de missions diplomatiques en Égypte et de la redécouverte des textes grecs et latins, les voyageurs reviennent aux affirmations antiques. Jehan Thenaud, envoyé en mission par le roi de France et la République de Venise auprès du Sultan en 1512, Pierre Belon du Mans, qui fait partie de la suite d'un ambassadeur du roi de France Henri II auprès du Grand Turc en 1547, puis André Thevet, dans sa Cosmographie du Levant en 1554, y font référence.

Les voyages se multiplient

Les voyageurs pénètrent dans l'intérieur de la pyramide, que leurs prédécesseurs n'avaient pas vu : les gravats qui bouchaient l'entrée, la crainte d'y faire la rencontre d'animaux dangereux, l'insécurité des lieux les en avaient empêchés. 

Les XVIIe et XVIIIe siècles

À la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, les voyages – et donc les récits et les dessins qui s'ensuivent – se font plus nombreux. Les connaissances progressent
et apparaissent des descriptions qui se veulent plus objectives et raisonnées ( par exemple La Pyramidographia, or a Description of the Pyramids in Aegypt, John Greaves, 1643).

Si au XVIIe siècle, Bossuet salue une réussite esthétique en vantant le "bon goût" des Égyptiens "qui n'ont aimé qu'une hardiesse réglée", le XVIIIe siècle, tout en constatant la prouesse technique, se montre plus réservé. On voit resurgir ici et là, dans un contexte idéologique fort différent, le propos d'Hérodote qui présente Khéops comme un tyran oppresseur d'un peuple réduit en esclavage. L'article "Pyramide" de l'Encyclopédie commence par ces mots : "En effet, quoique ce soit un ouvrage prodigieux d'architecture, c'est le plus inutile que les hommes ayent jamais exécuté."

aucune, la construction des pyramides : "Elles ne prouvent autre chose que l'orgueil et le mauvais goût des princes d'Égypte, ainsi que l'esclavage d'un peuple imbécile, employant ses bras, qui étaient son seul bien, à satisfaire la grossière ostentation de ses maîtres." Un avis que partage Volney, ou Vivant Denon : "'Il n'y
avait que des gouvernements sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever, et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur exécution." (Voyage dans la Basse et Haute-Égypte pendant les campagnes pendant les campagnes de Bonaparte, en 1798 et 1799, 1802)

Le Siècle des Lumières

Volney, dans son Voyage en Syrie et en Égypte, pendant les années 1783, 1784, 1785, veut présenter une analyse aussi exhaustive et objective que possible de la situation de ces pays. Il se penche sur le cas des pyramides, et tente de faire le point des connaissances sur le sujet, avec un net souci de relativisme : "On juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les [les Égyptiens anciens] ont animés peuvent nous paraître extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces." Son esprit rationnel et critique le porte aussi à mettre en doute les affirmations des anciens, en particulier Hérodote, sur le mode de construction des pyramides. Son ouvrage aura, dit-on, une certaine influence sur le jeune Napoléon Bonaparte.

musagora

Références et liens

LIENS

     Textes et iconographie

 

 

 

  •  Description de l'Égyptemise en ligne des volumes de planches et de textes publiés à la suite de l'expédition de Bonaparte en Égypte.

 

     Savoirs encyclopédiques, recherches et théories archéologiques


 

 

 

     Articles en ligne
 

 

BIBLIOGRAPHIE

Les sept merveilles du monde, Les dossiers d'Archéologie, 1995.
- Ouvrage collectif : L'Égypte dans la bande dessinée, sous la direction de Thierry Groensteen, CRDP de Poitou-Charentes, 1998.
- Adam Jean-Pierre, Blanc Nicole, Les Sept Merveilles du monde : hommage à Henri-Paul Eydoux, Perrin, Paris, 1992.
- Chareyron, Nicole, Les Pèlerins de Jérusalem au Moyen Age, Éditions imago, 2000, chapitre XIII, p. 222 à 230.
- Clayton, Peter A. Les Sept Merveilles du monde : essais rassemblés par Peter A. Clayton et Martin J. Price, Le Promeneur, Paris, 1993.
- Corteggiani, Jean-Pierre, Les Grandes Pyramides, chroniques d'un mythe, Décourvertes Gallimard n° 501, Gallimard, 2006.
- Lacarrière Jacques, En cheminant avec Hérodote, Seghers, 1981.
- Lauer Jean-Philippe, Histoire monumentale des pyramides d'Égypte, I, Les pyramides à degrés (IIIe dynastie), n°39, BdE, IFAO, Le Caire, 1962.
  Lauer Jean-Philippe, Le Mystère des pyramides, Presse de la cité, Paris, 1974.

 

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