Hypnos et Thanatos emportant Sarpédon Une image, une histoire

De nombreuses scènes illustrées par la céramique grecque font référence à des épisodes célèbres de la guerre de Troie, tels que les a chantés l’aède Homère dans l’Iliade.

Une histoire de gloire et de mort au combat

Selon Homère (VIIIe siècle av. J.-C.), Sarpédon, fils de Zeus et de Laodamie, elle-même fille de Bellérophon, est l’un des plus braves héros de la guerre de Troie, tous avides de gloire et tous prêts à mourir en combattant : « égal aux dieux, casqué de bronze » (Iliade, chant VI, vers 199), il commande le contingent des Lyciens, alliés des Troyens. Il est abattu par Patrocle d’un coup de pique en plein cœur (Iliade, XVI, vers 481). Avant de mourir, il demande à son ami Glaucos de ne pas laisser sa dépouille aux mains des Achéens. Cependant les Troyens sont repoussés et le corps de Sarpédon dépouillé de ses armes. Rempli de chagrin, le souverain de l’Olympe, ordonne à Apollon de préserver le cadavre de son fils et de le remettre aux jumeaux Hypnos et Thanatos (Sommeil et Trépas) pour qu’ils le ramènent dans son pays, où il recevra les honneurs funèbres (Iliade, XVI, vers 667-675).

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Cratère d'Euphronios
Cratère en calice attique à figures rouges (H. 47, 5 cm ; diamètre 55,1 cm), env. 515 avant J.-C. Musée archéologique national, Cerveteri (Italie). © Wikimedia Commons.

 

Considéré comme l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de la céramique grecque, ce vase a toute une histoire : réalisé dans un atelier de la région d’Athènes vers 515 avant J.-C., il est signé par deux célèbres artistes, le potier Euxithéos et le peintre Euphronios. Retrouvé intact (ce qui est très rare) dans une tombe étrusque de la nécropole Greppe di Sant’Angelo près de Cerveteri (à 35 km au nord-ouest de Rome), il fut volé en 1971 et vendu au Metropolitan Museum de New York l’année suivante. Celui-ci l’a restitué à l’Italie en 2008. Après avoir été exposé au Musée étrusque de la Villa Giulia à Rome, il a rejoint en 2014 la cité de Cerveteri, près de laquelle il fut trouvé et où il est désormais conservé, au Musée archéologique national.

Dans l’Antiquité, les Grecs étaient les experts de l’art de la céramique et ils exportaient leur production partout en Méditerranée : de très nombreux vases grecs ont été découverts en Italie dans des tombes étrusques.
Les ateliers produisaient des objets usuels (de la vaisselle), mais aussi funéraires : on offrait des vases aux défunts pour l’accompagner dans son dernier voyage.
Les plus belles pièces sont signées du potier, qui les façonne au tour et les cuit au four, et du peintre, qui peint le décor. On peut ainsi constater que le vase « parle » : ici, le nom du peintre se lit derrière le casque ailé d’Hermès : Euphronios m’egrapsen (« Euphronios m’a dessiné ») ; celui du potier dans le dos d’Hypnos : Euxithéos m’epoiesen (« Euxithéos m’a fabriqué »).

La scène de la face A représente le moment où le corps du héros Sarpédon est emporté du champ de bataille par Hypnos et Thanatos sous le regard du dieu Hermès.
Sur la face B, des jeunes gens sont en train de s’armer avant la bataille.

Le corps de Sarpédon

 

Cratère Euphronios corps de Sarpédon

 

Dépouillé de ses armes, le héros, dont on lit les lettres du nom le long du bras gauche (ΣAPΠEΔON), est traité par le peintre d’une manière éminemment suggestive et dramatique : nu, portant seulement ses cnémides (jambières), les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, il est saisi au moment même où il est soulevé du sol par les jumeaux ailés. Son corps vigoureux et musclé porte la trace des coups qu’il a reçus : trois blessures d’où s’échappe le sang (peint en rehauts de rouge), dont celle au cœur, transpercé par la pique de Patrocle. On constate que Sarpédon, malgré les outrages subis, a gardé toute sa beauté de jeune guerrier athlétique, grâce à l’intervention d’Apollon.
Le célèbre helléniste Jean-Pierre Vernant résume ainsi l’épisode :
« Quand Sarpédon est tombé sous la pique de Patrocle, c’est sa valeur et son audace qui poussent les Achéens à se saisir de lui pour outrager son corps. Dans la mêlée qui suit, Sarpédon couvert de sang et de poussière de la tête aux pieds n’est déjà plus reconnaissable. Zeus envoie Apollon avec mission d’effacer sur lui le sang noir, de le laver dans l’eau courante d’un fleuve, de l’oindre d’ambroisie, de le couvrir de vêtements divins, de le remettre à Sommeil et Trépas pour qu’ils le déposent en Lycie où ses frères et parents l’enterreront dans un tombeau, sous une stèle, "car telle est la part d’honneur due aux morts" (Iliade, XVI, 675). » (« La belle mort et le cadavre outragé », dans La mort, les morts dans les sociétés anciennes, sous la direction de Gherardo Gnoli et Jean-Pierre Vernant, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990).

Les jumeaux ailés

Euphronios Hypnos et ThanatosFils de la Nuit, présentés comme jumeaux (didumoi) par Homère (Iliade, XVI, 672), Hypnos (à gauche) et Thanatos (à droite) sont la personnification du sommeil et de la mort : leur nom est inscrit devant leur visage, HYΠNOΣ et ΘANATOΣ (en écriture inversée). Traités de manière très symétrique, ils ont l’apparence de guerriers puissants, barbus, dotés de grandes ailes aux plumes finement travaillées. D’un même geste, ils soulèvent le corps de Sarpédon qu’ils vont transporter rapidement par les airs jusqu’en Lycie.

Le dieu Hermès

Euphronios Hermès

 

Placé au centre de la scène, derrière le cadavre de Sarpédon, Hermès lève la main droite comme pour accompagner du geste Hypnos et Thanatos en train de soulever le corps du héros : on lit son nom dans son dos, HEPMEΣ. Doté de ses attributs traditionnels (caducée dans la main gauche, chapeau et bottines ailés), il est le dieu « psychopompe » : celui qui conduit les âmes aux Enfers.
Cet épisode rappelle que les rites d’ensevelissement sont fondamentaux pour assurer la paix de l’âme des défunts : en effet, la grande crainte des guerriers était que leurs corps soient abandonnés sur le champ de bataille, livrés aux animaux.
Les soins accordés à Sarpédon (Apollon lui conserve toute sa beauté par tout un rituel de purification) montrent comment l’hommage est rendu à ses qualités héroïques exceptionnelles (il en sera de même pour Hector, dont le corps est préservé par Apollon alors qu’Achille le traîne derrière son char), mais c’est aussi la mise en scène d’une réflexion sur le statut de demi-dieu.
Fils de Zeus, Sarpédon pourrait en effet prétendre à l’immortalité, mais il doit à sa part de mortalité, héritée de sa mère, d’être soumis à « la mort cruelle », comme tous les hommes. Même son père ne peut l’empêcher : « Ô ma tristesse ! Quand Sarpédon, qui m’est le plus chéri des hommes, / a pour destin d’être vaincu par Patrocle, fils de Ménécée. » (Iliade, XVI, 433-434). Le roi des dieux peut seulement intervenir pour préserver l’intégrité de son fils après sa mort.

Lire des textes

• Homère

οὐδ᾽ ἂν ἔτι φράδμων περ ἀνὴρ Σαρπηδόνα δῖον
ἔγνω, ἐπεὶ βελέεσσι καὶ αἵματι καὶ κονίῃσιν
ἐκ κεφαλῆς εἴλυτο διαμπερὲς ἐς πόδας ἄκρους.
Un homme de réflexion ne reconnaîtrait plus l’éclatant Sarpédon,
car de traits, de sang et de poussière
il était tout entier enveloppé, de la tête jusqu’au bout des pieds.

Ils [les Achéens] se serraient toujours près du cadavre, comme quand les mouches grondent dans l’étable près des seaux à lait qui sont pleins, à la saison du printemps, quand les vases sont inondés de lait.
De même, ils se serraient près du cadavre. [...] Des épaules de Sarpédon les Achéens enlevèrent les armes de bronze, luisantes. Pour qu'ils les portent vers les bateaux creux, le vaillant fils de Ménécée [Patrocle] les donna à ses compagnons. À ce moment, Zeus qui rassemble les nuages dit à Apollon : « Va maintenant, Phoibos bien-aimé, purifie Sarpédon de la nuée noire de son sang en te rendant loin des traits, puis tu le porteras très à l'écart, le laveras dans les flots d’un fleuve, l'oindras d’ambroisie et le vêtiras de vêtements immortels. Accompagne-le de compagnons rapides qui l’emporteront, les jumeaux Sommeil et Mort ; vite, ils le déposeront dans le gras pays de Lycie. Là, frères et parents l'immortaliseront par une tombe et une stèle, car c’est l’honneur des morts. » Il dit cela et Apollon s’abstint de ne pas entendre son père. Dévalant des monts de l’Ida, il alla vers l’affreuse mêlée. Tout de suite, il emmena le divin Sarpédon loin des traits. L’ayant porté très à l’écart, il le lava dans les eaux d’un fleuve, l’oignit d'ambroisie et le vêtit de vêtements immortels. Il le fit accompagner de compagnons rapides, pour qu’ils l’emportent, les jumeaux Sommeil et Mort, qui, vite, le déposèrent dans le gras pays de Lycie.
Iliade, chant XVI, vers 638-683 (traduction Pierre Judet de la Combe, Albin Michel/Les Belles Lettres, 2019).

• Jean-Pierre Vernant

La mort de Sarpédon, qui est au cœur du chant XVI de l’Iliade, est la première des grandes morts héroïques - « la belle mort », selon les mots mêmes de Jean-Pierre Vernant - racontées par Homère : d’une certaine manière, elle préfigure celle de Patrocle et plus encore celle d’Hector, point culminant et fin de l’épopée, mais aussi celle d’Achille qui sera traitée par la tradition épique posthomérique.

« Fils de Zeus, comme Achille est fils de Thétis, Sarpédon est dans le camp troyen un de ces guerriers que sa qualité de vaillance, son comportement au combat assimilent à un lion, quand le fauve, pour assouvir la faim qui le tenaille, ne connaît plus rien que la proie convoitée. Peu lui importe que le troupeau soit à l’abri d’une bergerie bien close, défendue par des bergers, armés d’épieux et assistés de chiens. Si son cœur le pousse à l’attaque, rien ne le fera renoncer. De deux choses l’une alors : ou bien il s’empare de sa proie, envers et contre tous, ou bien il tombe frappé d’une javeline. [...]
Cette attitude - sans parler de l’affection dont l’entoure Zeus et du traitement privilégié que les dieux réservent à sa dépouille - rapproche Sarpédon d’Achille ; ils se rattachent l’un et l’autre à la même sphère d’existence héroïque et partagent une conception radicale de l’honneur. [...]
Tomber sur le champ de bataille détourne du guerrier cet inexorable déclin, cette détérioration de toutes les valeurs qui composent l’aretê virile. La mort héroïque saisit le combattant quand il est à son faîte, son akmê, homme accompli déjà (anêr), parfaitement intact, dans l’intégrité d’une puissance vitale pure encore de toute décrépitude. Aux yeux des hommes à venir dont il hantera la mémoire, il se trouve, par le trépas, fixé dans l’éclat d’une jeunesse définitive. [...]
Comment le corps du héros pourrait-il avoir été outragé, son souvenir extirpé ? Sa mémoire est toujours vivante : elle inspire cette vision directe du passé qui est le privilège de l’aède. Rien ne peut atteindre la belle mort : son éclat se prolonge et se fond dans le rayonnement de la parole poétique qui, en disant la gloire, la rend à tout jamais réelle. La beauté du kalos thanatos n’est pas différente de celle du chant, un chant qui, lorsqu’il la célèbre, se fait lui-même, dans la chaîne continue des générations, mémoire immortelle.
« La belle mort et le cadavre outragé », dans La mort, les morts dans les sociétés anciennes, sous la direction de Gherardo Gnoli et Jean-Pierre Vernant, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990.

Mots clés

Hypnos, Thanatos, Sarpédon, sommeil, mort, Troie, Homère, Iliade

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Hypnos Thanatos Sarpédon Metropolitan Museum
Petite amphore attique à col (H.18,3 cm), attribuée au peintre de Diosphos, env. 500 av. J.-C. Metropolitan Museum, New York. © Metropolitan Museum.

 

À peu près contemporaine du cratère d’Euphronios, cette petite amphore représente la même scène : Hypnos et Thanatos emportant le corps de Sarpédon. Ici, Hermès le dieu psychopompe est absent ; en revanche, on peut observer l’âme du héros sous la forme d’un guerrier miniature, tout armé, s’envolant au-dessus de sa poitrine, selon les conventions iconographiques de l’époque (voir le vase représentant Achille et Hector).

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