Héraclès, Psyché (l’âme) et Cerbère ou comment triompher de la mort à Pompéi ?

D’Alcide ai-je oublié l’audace téméraire,

Qui, sous l’œil de Pluton, s’empara de Cerbère,

L’arracha tout tremblant du palais des enfers,

Dompta sa triple tête, et le chargea de fers ?

 

(Virgile, L’Enéide, VI, v. 396-399, trad. Delille.)

Ainsi, lorsque, cédant enfin à la force cachée dans ses entrailles, le Vésuve vomit jusqu’aux astres les feux qu’il a nourris pendant des siècles, et répand l’incendie sur la terre et sur les mers, les Sères qui habitent aux portes de l’Aurore voient, ô prodige ! les cendres de ce volcan d’Italie blanchir leurs bocages chargés de flocons de soie.

 

(Silius italicus, livre XVII. v. 592-596)

[93] C’est avec alacrité qu’on reprend ici la plume avec ce titre, qui pourrait paraître étrange à première vue. La livraison précédente consacrée à la première mosaïque (M1), intitulée « Et si ce n’était pas l’âme d’Orion, mais “l’âme d’Isis”, l’étoile Sirius-Sothis ? », a permis de montrer que le sujet de cette dernière, absolument unique dans l’histoire de la mosaïque, était probablement à rechercher, non dans le mythe d’Orion, mais dans une thématique parallèle faisant sens dans un monde antique ayant subi l’impact de la littérature et de l’art alexandrins, à un moment où les lueurs du crépuscule de l’Alexandrie des Ptolémées, ravagée par les luttes dynastiques, atteignent d’autres rivages prospères. Cette synthèse culturelle, où les symboles sont réduits à l’état d’indices plaidant pour une égyptianité discrète, est exprimée selon les principes délicats d’un esthétisme alexandrin où les figures, se détachant sur un fond sombre, sont néanmoins soumises à un jeu de lumière qui leur confère une autonomie propre. Quoiqu’à un échelon moindre que le propriétaire de la Maison du Faune, d’un luxe musival inouï, un de ceux de Maison « d’Orion », membre de l’élite samnite préromaine à la fin du IIe siècle avant notre ère, a voulu s’approprier les leçons d’une culture partagée, depuis les mouvements de colonisation grecque en Grande Grèce (Italie du Sud et Sicile3) , par les Étrusques, les Osco-Samnites – lesquels ont soumis de nombreuses cités italiotes – et les Romains, qui pourraient transparaître dans une œuvre comme M2, sans doute due à une main différente de celle qui a travaillé à la composition de M1. Les merveilleux échos des phrases de Victor Bérard, qui permettent de planter le décor de la colonisation grecque en Campanie au VIIIe-VIIe siècle, élue pour ses plaines fertiles, nous accompagneront jusqu’au bout de cette enquête. 

Contrairement à ce qui paraîtrait le plus vraisemblable, la région d’Italie où les Grecs disaient avoir fondé leurs plus anciens établissements n'était ni la côte adriatique, ni le rivage du golfe de Tarente, ni même la Sicile, mais la Campanie ; et Cumes, qui de toutes les cités italiotes4 et siciliotes était la plus distante de la métropole, en était tenue pour la doyenne.

Les pionniers de la colonisation qui jetèrent leur dévolu sur la Campanie étaient des Eubéens : Chalcis et Érétrie étaient alors à l’apogée de leur puissance maritime. Ils commencèrent par occuper l’île de Pithécusses au large du cap Misène ; puis ils plantèrent leur ville sur la colline de Cumes, à l’orée de la grande plaine campanienne, se contentant de s’assurer un simple poste d’escale à Zancle sur le détroit de Messine ; et bientôt ils étendirent leur domination sur la partie méridionale de la plaine et sur les coteaux volcaniques des Champs Phlégréens, où furent fondées par la suite Parthénopè, Dicéarchie, et enfin Naples, la Nouvelle Ville5.

Car si curieux que cela puisse paraître et en dépit de sa taille modeste, M2 pourrait bien se faire l’écho d’une longue histoire culturelle où les influences s’entremêlent depuis le temps où les marins phéniciens sillonnent les deux bassins de la Méditerranée, bientôt relayés par les Grecs, quels que soient les noms qu’on leur donne. Autant la première mosaïque (M1) permettait de retracer des liens subtils entre la pensée alexandrine, héritière du passé égyptien, et la région de Pompéi, autant celle-ci permet de s’arrimer encore davantage au terreau campanien, jusqu’aux Champs Phlégréens et au Vésuve qui semblent jouer un rôle important dans cet imaginaire collectif prompt à interpréter l’univers des signes à travers l’emprunt à des mythes lointains et en concevant cet animal inouï dont la beauté tératologique laisse rêveur et enthousiaste à l’idée d’en percer les mystères.

Champs Phlégréens

Golfe de Pouzzoles et champs phlégréens © Wikimedia Commons 

 

vue aérienne du Vésuve

Vue aérienne du Vésuve © Wikimedia Commons 

 

L’Érudition classique a largement contribué à paver la voie qui permet de retracer cette histoire, et on ne peut qu’être reconnaissant à l’égard des travaux qui ont contribué aux résultat de cette enquête et de la précédente. En raison de l’aspect lacunaire d’un des protagonistes de la scène, cette recherche mérite peut-être encore plus que la précédente le nom d’« enquête » qui a pour objet de découvrir, non pas l’identité d’un quelconque coupable, mais la raison culturelle qui dicte cette association de personnages formidables et l’enjeu mythologique qui se détache en arrière-plan. Devant l’étude d’une composition aussi atypique, on prendra le parti de s’interroger sur la façon dont pourraient s’articuler les possibles du point de vue de l’Histoire Naturelle, des composantes régionales, et de la mythologie campanienne, compte tenu de la date d’exécution. Car, même s’il serait prétentieux de vouloir se mettre à la place de l’artiste, chercher l’idée d’une logique globale peut s’avérer une démarche raisonnable qui ne congédie pas pour autant la fantaisie, l’humour même, en contribuant à étendre les perspectives. Le mystère étant d’identifier, grâce aux indices qui y sont semés, les protagonistes de la scène, le fil directeur général sera donné le suivant : et si ce n’était pas, comme on l’a cru, le chasseur Orion aux prises avec des animaux sauvages et domestiques, mais un Héraclès triomphant avec l’aide de Psyché d’un Cerbère atypique créé par la superposition iconographique de Chimère et d’un assemblage de figures animales inspirées du dieu égyptien, Totoès ?

[94] Pour cette œuvre qui plonge d’emblée le lecteur dans le saisissement puis dans un abîme de perplexité, trouver le meilleur angle d’approche des personnages recélant des potentialités labyrinthiques, a constitué l’obstacle majeur après de multiples tâtonnements pour saisir l’insaisissable. La lumière n’a pu lentement émerger qu’une fois le problème posé et les éléments présentés de façon critique. Ayant défini une voie herméneutique en tissant un fil d’Ariane, il a été plus facile de repérer, dans ce labyrinthe d’incertitudes, les apories et résoudre les dissonances. En effet, l’approche de cette iconographie polyphonique d’où émerge une floraison d’idées, obligeait à progresser en se conformant à une méthodologie contraignante propre à lever au cas par cas les équivoques mythologiques balisant le chemin, notamment en décrivant scrupuleusement tous les détails puis en les soumettant à une analyse aussi rationnelle que possible, compte tenu de l’état des connaissances, et ce sans mêler les registres d’approche. Du fait des difficultés de lecture de cette œuvre musivale, accentuées par son aspect lacunaire, bien des réécritures ont été nécessaires pour aboutir à la présente version. Deux d’entre elles ont pu bénéficier de lectures croisées et critiques, de confrontations disciplinaires – égyptologie / études classiques – indispensables. Arnaud Zucker, ayant bien voulu apporter la fraîcheur d’une relecture acérée, interrogative et vigilante, s’est montré un allié déconstructif des plus précieux en attirant mon attention sur les problèmes pouvant susciter de l’incompréhension dans l’esprit du lecteur non spécialisé afin de rendre l’argumentation plus fluide. Le meilleur parti a pu être tiré de cette discussion, en particulier au sujet de l’effet humoristique (→ 128 bis) qui découle de l’étrange rapport entre les protagonistes de la scène, et qui confère à cette mosaïque une tonalité différente de M1. Pascal Charvet avec qui j’ai partagé découvertes et doutes pendant toute la durée de ce travail, fut une vigie arbitrale critique, aussi attentive qu’amicale tant par son suivi, sa relecture infatigable que son questionnement avisé et distancié, favorable à une émulation mutuelle. Ne les ayant jamais sollicités en vain, je n’ai que gratitude à leur égard, en précisant qu’il s’agit d’une enquête qui, au-delà de la seule érudition, indispensable compagne de la recherche, constituait, avec celle ayant porté sur M1, un moment exceptionnel, un défi dans lequel il convenait de s’engager sans légèreté. Il fallait, en effet, la convergence d’un triple regard spécialisé pour endiguer les risques de débordements herméneutiques. Dernier aspect et non le moindre, l’observation et la démarche technique ayant abouti à un dessin vectorisé et à une restitution, dus aux talents conjugués de graphiste et d’investigatrice de Morgane Aufrère, ont été déterminantes pour réussir à conférer à la figure lacunaire un aspect plausible au vu du contexte.

 

Sydney Aufrère1 avec la collaboration d’Arnaud Zucker2

 

Pour découvrir la mosaïque originale

Voir le documentaire.

Notes : 

  1.  Centre Paul-Albert Février, CNRS/Aix-Marseille Université ; Académie des Sciences et Lettres de Montpellier.
  2.  CEPAM (Cultures – Environnements. Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge)-UMR 7264 du CNRS, Université Côte d’Azur.
  3. Jean Bérard, « La colonisation grecque de l’Italie méridionale et de la Sicile dans l'histoire et dans la légende. Aperçu du problème », Revue des Études Grecques, 54, fasc. 256-258 | juillet-décembre 1941, p. 198-217.
  4. Franco Sartori, Problemi di storia costituzionale italiota. Rome : Bretschneider, 1953, d’après le CR de René Van Compernolle, « Franco Sartori, Problemi di storia costituzionale italiota », L’antiquité classique, 23/ 1 |1954, p. 235-237.
  5. I.e. Nea Polis. Bérard, art. cit., p. 202.
  6. Golfe de Pouzzoles et champs phlégréens
  7. Vue aérienne du Vésuve 
Besoin d'aide ?
sur