Hécate, déesse aux multiples pouvoirs, protectrice des magiciens Ἑκάτη

Εἰνοδίαν Ἑκάτην κλήιζω, τριοδῖτιν, ἐραννήν,
οὐρανίαν χθονίαν τε καὶ εἰναλίαν, κροκόπεπλον,
τυμβιδίαν, ψυχαῖς νεκύων μέτα βακχεύουσαν,
Περσείαν, φιλέρημον, άγαλλομένην έλάφοισι,
νυκτερίαν, σκυλακῖτιν, ἀµαιµάκετον βασίλειαν,
θηρόβροµον, ἄζωστον, ἀπρόσµαχον εἶδος ἔχουσαν...


"J’invoque Hécate la désirable, la sentinelle des routes et des carrefours,
céleste, terrestre et marine, drapée dans son péplos de safran,
la sépulchrale, bacchante parmi les âmes des morts,
la fille de Persée, la solitaire, réjouie par les cerfs,
l’amie nocturne des chiens, la reine redoutable,
sans ceinture, précédée des cris des bêtes, invincible !..."
Hymne 1, Recueil de Pergame (trad. P.C.)

Hécate est l’une des divinités les plus complexes de la mythologie grecque, du fait de la multiplicité de ses attributs et de l’évolution de son culte au fil du temps. À l’origine, elle est une déesse chtonienne de la fertilité. Elle fait partie des divinités pré-olympiennes (avant l’avènement de Zeus). Fille de Persée et d’Astérie, directement issue des Titans, Hécate, est fréquemment assimilée à Artémis et à Sélènè (La Lune)  et plus tard dans un large syncrétisme au dieu Men (grec Mèn) nommé aussi Mensis en latin, un dieu lunaire d'origine phrygienne. Hécate est décrite par Hésiode comme une déesse bienveillante qui accorde largement son assistance et son secours, et bénéficie d’un "privilège sur la terre, sur le ciel et sur la mer" (Théogonie, vers 411-452). Les faveurs qu’elle accorde concernent en effet tous les domaines, alors que les autres divinités ont des champs plus spécifiques d’intervention. Ainsi elle confère  également la santé, la victoire, et procure la sagesse. Elle est encore  kourotrophos, "celle qui nourrit les jeunes hommes" : cette épithète traditionnelle qu’Hécate partage avec Artémis est déjà présente dans la Théogonie d’Hésiode (vers 452). Hécate porte aussi chance aux marins et aux chasseurs. Elle est encore la déesse populaire associée à Déméter, et  aussi tout particulièrement la déesse des lieux de passage et des routes, la protectrice des portes et des entrées des maisons. 

Peu à peu cette image évolue. On insiste sur son rôle de gardienne des carrefours, qui embrasse de son triple regard les trois directions que peut prendre le voyageur. Hécate préside ainsi à ces chemins croisés que sont les carrefours où figurent un type de sculptures votives nommées hékatéion : des monuments à trois têtes ou constitués de trois femmes se donnant la main, adossées à une colonne, coiffées d’un kalathos (la coiffure en corbeille rituelle). Une œuvre de ce type, due à Alcamène, un sculpteur du Ve siècle avant J.-C., figurait à l’entrée de l’Acropole d’Athènes, sur le bastion où s’élève le temple d’Athéna Nikè. On effectue des offrandes alimentaires à la déesse, les repas d’Hécate, que l’on dépose dans les carrefours, souvent devant sa statue. On peut aussi plus exceptionnellement lui sacrifier un chien toujours dans l’espoir d’obtenir ses faveurs.

Son lien avec le monde d'en bas s'accroît. Dès le Ve siècle av. J.-C., identifiée à Perséphone, elle devient la divinité des Enfers et des morts. Elle rôde dans les cimetières, précédée par les hurlements des chiens et apparaît sous des formes spectrales ou animales comme celles de la chienne, de la louve ou de la jument…. Aussi se manifeste-t-elle, dans les textes magiques, et dans la littérature, comme Hécate la terrible, protectrice des magiciens et des sorciers, celle aux trois formes, aux trois visages. Elle est omniprésente dans les Papyri Grecs Magiques, évoquée avec une torche dans chaque main et sa bouche soufflant le feu.

Dans le manuscrit copte, contenant le livre gnostique Pistis Sophia (chap. 140), les gnostiques chrétiens font d’Hécate l’un des cinq maîtres qui commandent aux 360 démons du Milieu (l’espace situé sous le cercle du Soleil). Mais tous les Anciens n'en restent pas à cette conception des plus sombres. Pour Proclus, Hécate est l’âme du monde, la médiatrice entre le monde humain et le monde divin. Et dans l’Hymne orphique du Recueil de Pergame, dont le début est donné ci-dessus, l’image d’Hécate est plus apaisée.

« Viens Hécate aux trois routes, toi dont les spectres soufflent le feu,
toi qui en partage as reçu les routes terribles et les durs maléfices.
Je t’appelle, Hécate, avec ceux qui avant l’heure ont péri,
les héros morts sans femme et sans enfants,
sifflant sauvagement et rongeant leur cœur dans leur poitrine.
Placez-vous sur la tête d’Une telle, et arrachez lui le doux sommeil [...]
Que l’épuise le souci de moi qui la fera veiller.
Si elle est couchée serrant un autre homme contre ses seins,
Qu’elle le repousse et qu’elle me place dans son cœur !

Papyri Grecs Magiques, « À Hécate », IV, 2720-2730 (trad. P.C.)

 

Pour en savoir plus :

A. Zografou, Chemins d’Hécate. Portes, routes, carrefours et autres figures de l'entre-deux, Liège, 2010

Besoin d'aide ?
sur