Graecia capta ferum victorem cepit. "Rome et l'hellénisation" «La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur et porté les arts dans l’agreste Latium» Horace, Epîtres II, 1, vers 156-157.

Un « impérialisme inversé » ?

L’hellénisation est une question centrale dans les études sur Rome, et, les historiens, s’appuyant sur la fameuse formule d’Horace citée en exergue, se sont souvent plu à souligner la situation paradoxale de cette Grèce d’époque romaine, qui, dominée sur le plan militaire, réussit pourtant à imposer sa culture au vainqueur. Cette forme originale d’acculturation a d’ailleurs été décrite comme un « impérialisme culturel inversé ». Si les étapes de la conquête par Rome de la Grèce hellénistique sont autant de jalons dans l’influence croissante de l’hellénisme dans la vie des Romains, Rome eut, dès les débuts de son histoire, des contacts étroits et privilégiés avec le monde grec, et ce bien avant la conquête de la Macédoine par Q. Caecilius Metellus en 147-146 av. J.-C et finalement, comme le rappelle P. Grimal dans Le siècle des Scipions, «on ne peut isoler un moment de l’histoire de Rome où l’hellénisme ne soit présent».

Il est d’usage de distinguer deux principales étapes dans l’histoire des contacts entre Rome et le monde grec : tandis que la première vague d’hellénisation, remontant au moins au VIe siècle av. J.-C., s’expliquerait par les contacts établis entre Rome et les populations de Grande Grèce et plus indirectement par le legs étrusque, la seconde phase, au début du second siècle avant notre ère correspond au moment où Rome s’engage en Orient dans une politique interventionniste et même impérialiste, politique qui conduit la cité conquérante à adopter volontairement la culture des vaincus. On peut faire, de cette histoire, une lecture idéologique, comme le fait Paul Veyne notamment : cette « hellénisation seconde », qui seule d’après lui mérite le nom « d’acculturation » serait une hellénisation « consciente » et « sélective », présentée comme la seule solution politique possible pour qui voulait s’imposer dans un monde dominé par la civilisation grecque depuis les conquêtes d’Alexandre. Ce schéma peut aussi se lire en termes sociologiques : à l’hellénisme de la plèbe urbaine de Rome, en contact depuis toujours avec les masses d’étrangers peuplant l’Vrbs, se serait ajouté, au second siècle avant notre ère, l’hellénisme de l’aristocratie, plus élitaire. Au grec de Plaute, qui utilise des recettes grecques sans volonté de s’helléniser, succèderait le grec de Cicéron, érudit et raffiné, signe de distinction sociale et d’affirmation identitaire.

Cette description, très schématique, présente surtout l’inconvénient d’utiliser des termes hellénisation, acculturation, impérialisme, identité – qui restent étrangers à la culture romaine. Pour mesurer quelle fut l’influence réelle de la culture grecque sur le monde romain, apprécier dans quels domaines elle a pu s’exercer, il semble préférable d’aborder la question de « l’hellénisation » par un autre biais, c’est-à-dire en analysant les pratiques culturelles romaines qui s’affirment comme grecques. Quelles furent les manifestations linguistiques, religieuses, artistiques, littéraires, enfin culturelles au sens large, de cette relation à la Grèce ? Par quels processus les Romains se sont-ils approprié la culture grecque pour en faire une composante essentielle de leur identité ?

Utraque lingua

La pratique du bilinguisme gréco-latin est l’une des manifestations les plus évidentes de la présence de l’hellénisme dans la société romaine ; phénomène marquant, durable, il apparaît d’ailleurs souvent aux yeux des historiens comme le principal fondement culturel sur lequel reposa l’unité de l’Empire. L’aspect indissociable et complémentaire du latin et du grec, et leur association face à toutes les autres langues, apparaît dans l’usage, proprement latin, de l’expression utraque lingua (l’une et l’autre des deux langues). Pourtant, à aucun moment le grec des Romains ne s’est confondu avec le grec parlé par les Grecs d’époque romaine : à travers l’élaboration d’une langue de culture, produit de l’éducation des élites « urbanisées » (urbanitas), l’aristocratie romaine a pu concevoir le grec comme une langue identitaire, une langue idéalement rattachée au prestige d’Athènes (atticisme).

Religion romaine et « rite à la grecque »

Le polythéisme romain est connu pour sa capacité d’intégration de nouveaux dieux et cultes. Une manière, simple, de mesurer le degré d’hellénisation de la religion et son évolution, paraît donc d’observer les dates d’introduction, dans la religion romaine officielle, des divinités issues du panthéon grec, et plus largement des dieux issus de la partie orientale de l’empire. Beaucoup plus délicate en revanche est l’appréciation des effets de cet élargissement. Pendant longtemps les historiens de la religion ont parlé de cette transformation progressive de la religion romaine en termes de décadence et stigmatisé l’invasion des cultes dits « orientaux » (Isis, divinité d’origine égyptienne, mais devenue grecque à l’époque hellénistique, honorée au champ de Mars en 43 av. J.C. par exemple, ou Mithra à la fin du Ier siècle de notre ère). Pourtant la chronologie montre que les dieux grecs ont été très précocement introduits dans l’Urbs : temple d’Apollon dès 431 av. J.C., Hercule en 312, Esculape en 293, Dis et Proserpine en 249, accueil de la Grande Mère (Cybèle) en 204 av. J.-C. après la victoire de Scipion contre Hannibal etc. En fait, ces importations sont étroitement liées au salut de Rome : dès que les circonstances l’exigent, les livres sibyllins sont consultés et de nouvelles divinités viennent accroître le nombre des protecteurs de la cité. Cette présence forte des divinités d’origine étrangère dans la religion romaine officielle rend très délicates la notion de cultes « indigènes » et la reconstitution d’une religion traditionnelle « pure », débarrassée de toute influence étrangère. En outre, les Romains ont, pour classer leur cultes, utilisé une typologie complexe : outre les rites dits « romains » et les « peregrina sacra » (cultes étrangers) apparaît en effet, à partir du IIIème siècle av. J.C., la catégorie des cultes dits « de rite grec ». Or, loin de simplement faire référence à l’origine grecque de certains cultes, cette expression permet de marquer comme « grecs » certains cultes de la religion romaine officielle, en-dehors de toute origine ethnique ou géographique. Ainsi, si les cérémonies du culte d’Hercule, d’Apollon ou une partie du culte de Cérès sont bien qualifiés de sacra graeca ou sacra graeco ritu, ni le culte d’Esculape, ni celui des Dioscures, d’Hécate ou de Némésis, dont l’origine grecque ne fait aucun doute, ne sont inclus dans la catégorie du ritus graecus. Inversement le vieux culte italique de Saturne est classé dans cette catégorie par Caton en 217 av. J.-C. En outre, les pratiques rituelles ainsi rangées sous l’étiquette du « rite grec » ne sont pas identifiables à des formes cultuelles grecques : elles procèdent la plupart du temps de l’inversion de pratiques rituelles courantes, comme le fait de sacrifier la tête découverte (capite aperto) et ceinte d’une couronne de laurier, au lieu de revêtir le voile caractéristique du sacrifice selon le rite romain (capite velato). Ces exemples montrent le caractère construit de ces typologies romaines qui utilisent l’adjectif « graecus » tantôt pour isoler une forme d’altérité au sein même des pratiques cultuelles romaines, tantôt pour « helléniser » de manière consciente et volontaire certains vieux cultes, afin de souligner l’ancienneté des liens qui unissent Rome à la Grèce.

Les bains et le banquet : façons romaines de faire le Grec

Tout aussi trompeur, pour l’historien, est l’emploi par les Romains de termes grecs pour désigner quantité de pratiques ou d’objets familiers : xystus, gymnasium, apodyterion... Il est en effet tentant de prendre ces occurrences, très nombreuses dans la littérature de la fin de la République (en particulier chez Cicéron), comme une preuve tangible de la fascination exercée par le modèle grec sur l’aristocratie romaine, les signes indubitables d’une hellénisation de la société. Or la réalité est plus complexe.

L’étude des pratiques que les Romains désignent comme grecques, tout en les établissant comme fondamentalement identitaires, montre que les Romains ont utilisé la langue grecque comme « idiolecte » de l’otium, pour nommer les réalités matérielles de la culture de loisir, sans pour autant impliquer un emprunt des pratiques. L’exemple du banquet est particulièrement éclairant. Selon la vulgate, le banquet romain traditionnel, la cena, se serait progressivement hellénisé : au banquet « purement romain » offrant à boire et à manger se serait progressivement substituée la coutume proprement grecque du symposion, adopté à la fin de la République. Les Romains auraient donc pris l’habitude de faire suivre la cena, où l’on mangeait et buvait, d’un second banquet, « grec », où circulaient le vin, la musique et la poésie. Cette évolution, attestée par un témoignage d’Aulu-Gelle (Nuits Attiques 19.9 ; IIème siècle ap. J.C.), serait corroborée par l’introduction d’un vocabulaire nouveau d’origine grecque, comme les termes comissatio ou compotatio, utilisés dans ce texte pour désigner ce second banquet. Indéniablement, comissatio est à mettre en relation avec kômos, compotatio avec sumposion et propinare avec propinô (boire). Mais ces termes d’origine grecque sont attestés dans les textes pour désigner les réalités du banquet romain depuis l’époque d’Ennius et jusque dans l’Histoire Auguste (IVème siècle ap. J.C). De même, l’emploi du verbe graecari (faire le grec) permet chez Plaute de désigner la conduite des jeunes gens de comédie (adulescentes) « qui font la fête » de manière un peu excessive. Les signes de grécité insérés dans un récit de banquet sont en effet une des façons d’en célébrer le luxe, sans signaler nécessairement une addition étrangère. Les plaisirs (voluptates) à Rome sont toujours susceptibles d’être qualifiés de « grecs ».

L’exemple des bains romains conduit au même type de conclusion. Dans la langue latine, les trois mots principaux qui désignent les installations balnéaires sont identifiables comme des mots grecs. Le plus ancien, balneum, est formé sur le grec balaneion. Thermae est fabriqué à partir de l’adjectif thermos, qui signifie « chaud ». Mais la forme du mot, qui a l’apparence d’un féminin pluriel, employée pour désigner un type d’équipement balnéaire, n’a pas d’équivalent dans le monde hellénistique. L’invention d’un néologisme à forme étrangère permet de désigner une réalité spécifiquement romaine. De même, gymnasium vient directement du grec gumnasion, mais l’emprunt du terme aux Grecs s’accompagna d’un détournement sémantique. Tandis que le cœur du gymnase hellénistique était resté l’espace de plein air voué aux activités gymniques, la palestre, le gymnasium proprement romain est un espace dédié aux bains dont la palaestra désigne une simple cour à ciel ouvert, attenante aux bâtiments couverts. Alors que le gymnase grec, essentiel dans la définition de l’hellénisme, était le centre de la vie éphébique où les jeunes hommes recevaient leur paideia, formation athlétique et intellectuelle, l’activité thermale et gymnique qu’abritent les thermes romains, même publics, relève du domaine de l’otium. Le gymnase à la romaine n’est pas un champ d’exercice où se forge le corps du citoyen-soldat (qui s’exerce sur le campus romain), mais un lieu de délassement. Ainsi, si chronologiquement l’intégration des infrastructures balnéaires au quotidien romain peut être situé dans les dernières décennies du IIIème siècle av. J.C., l’usage d’un lexique grec pour désigner ces équipements et les détournements de sens imposés à ce vocabulaire technique permettent de conserver une référence grecque associée au plaisir, tout en évitant les connotations immorales (liées à la nudité) que ce lexique véhicule. On donc peut dire que le monde romain a produit son propre modèle de gymnase.

Rome et l’art grec

S’il est un domaine où l’hellénisation de Rome semble indiscutable, c’est bien celui de l’art. En effet, derrière toute étude de la sculpture, de la peinture ou des objets d’art romains se profile le récit de l’incorporation progressive de l’art grec en territoire romain, récit qui ne fait d’ailleurs que reproduire celui de Pline l’Ancien dans les livres XXXIV à XXXVI de l’Histoire naturelle. Cette histoire commence avec la série de conquêtes romaines en Sicile et en Méditerranée orientale, du pillage de la cité grecque de Syracuse par Marcellus en 211 av. J.C. jusqu’au sac de Corinthe en 146 av.J.C. par Mummius. Sous forme de butins (spolia), des centaines de peintures et de sculptures sont ramenées à Rome et exhibées lors des cérémonies triomphales. L’intégration de ces trésors artistiques ne fut pas sans difficultés, provoquant des tensions entre les partisans de l’hellénisme et ceux qui résistèrent farouchement à cette invasion, tel Caton (cf. discours en 195 av.J.-C. rapporté par Tite-Live Histoire romaine, XXXIV,4,3-4), mais l’art grec s’enracina fermement dans le paysage culturel romain au point qu’à l’époque augustéenne les formes grecques du langage artistiques avaient été entièrement naturalisées. La correspondance échangée par Cicéron avec Atticus (par exemple Ad Att. I. 10.VI.3, en 67 av.J.-C.) témoigne clairement de l’engouement provoqué par l’art grec chez les aristocrates de la fin du Ier siècle et de la naissance à cette époque d’un véritable « marché de l’art », stimulé par des collectionneurs passionnés et avides d’exhiber dans leurs demeures les objets et les ornements les plus luxueux : statues, bustes d’Hermès, candélabres, colonnes en marbre... Cette vogue stimula les échanges entre la partie orientale et la partie occidentale de l’empire romain, avec l’importation d’une quantité d’objets dont témoigne par exemple la découverte en 1907, au large des côtes tunisiennes, de l’épave de Mahdia, remplie d’objets d’art dit « néo-attiques », mais elle suscita aussi la création, par des artistes grecs ou romains, d’objets inspirés par l’art grec : « copies » romaines d’originaux grecs, images à la manière grecque (reliefs néo-attiques, fresques)... Cette prolifération d’objets de nature et d’origines diverses pose le problème, une fois encore, de la définition de l’art proprement romain. Tout comme dans le domaine de la religion ou des pratiques de loisir, l’hellénisation ne fut pas simplement une affaire d’emprunt, mais un processus d’appropriation. Mais on peut aller encore plus loin en prêtant aux Romains l’invention de l’art comme catégorie culturelle : c’est seulement quand les chefs d’œuvre grecs furent déracinés de leur contexte originel (souvent religieux) et déplacés à Rome qu’ils furent redéfinis comme une catégorie de matériel ayant une valeur propre, essentiellement artistique. Le détournement de reliefs votifs athéniens du IVème siècle pour orner un jardin ou un péristyle les transforment en objets de musée. A ce titre, l’exemple le plus frappant de l’invention par les Romains, de l’art grec est l’histoire, rapportée par Pline, du bronze corinthien (Hist. Nat. XXXIV,6) : ce bronze, recherché entre tous, serait en effet le produit d’un alliage particulier, né par hasard de l’incendie provoqué par le sac de Corinthe, qui fit fondre les œuvres métalliques. Autrement dit, la forme grecque, si prisée par les riches Romains, était en fait le produit de la conquête romaine !

Écrire de la poésie grecque en latin : la fabrication des litterae latinae

La question de l’hellénisation est plus compliquée quand on la transporte sur le terrain de l’histoire littéraire : la littérature du monde romain se situe d’emblée entre la Grèce et Rome et dévoile d’étranges paradoxes. Qui sont les premiers écrivains de langue latine ? Livius Andronicus et Ennius. Des semigraeci, des Grecs ramenés de Tarente et de Messapie, l’un pour traduire en latin l’Odyssée d’Homère (en 272 av.J.C.), l’autre pour écrire en vers un poème épique, les Annales. Quant à la première génération d’historiens romains, ceux qu’on appelle les Annalistes et qui entreprennent de retracer l’histoire de Rome depuis ses origines, le fameux Fabius Pictor par exemple, ils écrivent en grec !

Pour comprendre la citation placée en tête de ces pages, il convient de la compléter par le vers qui suit : « Ainsi s’en est allé le mètre saturnien hirsute, les soins de l’élégance ont chassé l’âcre puanteur ». Ces vers bien connus d’Horace ont contribué à accréditer l’image d’un peuple de paysans et de rudes guerriers, découvrant lors de ses conquêtes une culture beaucoup plus raffinée, et n’ayant de cesse de l’imiter. Mais il faut replacer le passage dans son contexte. La poésie augustéenne montre bien le rôle joué par les modèles grecs dans la fabrication de la littérature latine (litterae latinae). A l’époque d’Horace, au moment de l’avènement de l’Empire, Rome établit dans le domaine poétique un nouveau rapport à la Grèce et l’entreprise que décrit Horace, notamment dans l’Art poétique, témoigne moins de l’hellénisation de la poésie latine, que d’un vrai projet de romanisation des lettres grecques (litterae graecae). La fiction d’une poésie primitive, rustique, dont il resterait des traces tenaces à l’époque augustéenne, lui permet en effet de présenter sa propre poésie comme nouvelle. En façonnant des mètres éoliens en latin, Horace devient comme le double romain des poètes grecs fondateurs, un nouvel Alcée, de même que Properce sera, avec ses Élégies un nouveau Callimaque, Phèdre, avec ses Fables, un nouvel Ésope, Virgile, à travers les Bucoliques, les Géorgiques et l’Énéide, un nouveau Théocrite, un nouvel Hésiode, un nouvel Homère. Pour fonder son autorité littéraire, le poète doit se présenter en créateur d’un genre poétique romain (ego primus...), redoublant le créateur du genre grec. Ce geste instaure à la fois une continuité et une discontinuité avec la tradition grecque : une continuité par l’emploi d’un mètre (numerus) ou d’une matière (materia) grecs, et une discontinuité, par le passage de la langue grecque à la langue latine. Outre le travail métrique, qu’il cherche à exhiber, le poète donne à reconnaître des passages grecs qu’il insère dans son poème. Cette stratégie, sociale et littéraire, permet à la fois au poète de connaître une promotion sociale, et à son œuvre de durer en l’inscrivant parmi les doubles des litterae graecae. Lorsque Quintilien au Ier siècle, puis Aulu-Gelle au IIème siècle, confrontent les monuments grecs à leurs équivalents romains, l’œuvre poétique en latin apparaît comme un double de l’œuvre grecque, Ce processus d’émulation créative (aemulatio) a donné naissance à la littérature latine.


Pour ou contre l’hellénisme ?

Deux personnages, dont l’Histoire a fait des figures antagonistes, symbolisent deux réactions opposées vis-à-vis de l’hellénisme : Caton l’Ancien, représentant l’attitude conservatrice d’une Rome résistant à l’hellénisation forcée, s’oppose à Scipion Émilien et à ceux qui l’entouraient, symboles d’une génération ouverte aux apports culturels grecs. L’opposition est évidemment réductrice : la lecture de l’Histoire romaine de Tite-Live montre que Caton fut en réalité aussi hellénisé que Scipion (il reçut une éducation grecque, enseigna les lettres grecques à son fils etc...) : son refus de l’hellénisme est donc en grande partie un effet de l’historiographie, les historiens modernes relayant et accusant l’image qu’en a donnée Plutarque. Mais l’opposition de ces deux personnages montre bien l’ambivalence des rapports entre Rome et la culture grecque et surtout la possibilité au sein de la civilisation romaine, d’utiliser la référence dans un sens positif ou négatif. On peut, avec les mêmes mots, en utilisant l’adjectif graecus par exemple, stigmatiser en disant l’effémination d’un individu ou valoriser en soulignant sa culture. Cette valeur axiologique réversible du vocabulaire et de la référence grecs montre l’importance du contexte d’énonciation plus que de la période historique. « Je ne peux, Quirites, supporter une Rome grecque ! » (Juvénal, Satires III, 60-61) Cette exclamation témoigne moins de la xénophobie de Juvénal ou d’un afflux d’étrangers à l’époque de Domitien que d’une posture attendue d’un poète satirique. Autant de pièges pour l’histoire de l’hellénisation.

Conclusion

La réalité de la présence de la culture grecque dans la culture romaine est indéniable. Plus discutable en revanche est l’utilisation, pour décrire cette influence, du terme « hellénisation ». L’emploi de cette notion, ou même de celle « d’acculturation » ou de « métissage », implique l’existence de deux identités distinctes entre lesquelles se produisent des échanges ou des mélanges. Or, nous avons vu à quel point il est très difficile d’isoler dans la culture romaine une composante « authentique », dénuée de toute référence à la Grèce. Beaucoup plus riche que la problématique de l’hellénisation semble la réflexion sur les usages, faits par Rome, d’un imaginaire grec original. Par le biais de la mémoire littéraire en particulier, qui articule le passé et le présent, la Grèce héroïque ou classique et la Rome de l’imperium, des allers-et-retours permanents se tissent entre la Grèce et Rome.

Emmanuelle Valette,spécialiste de l’anthropologie de l'écriture, de la lecture et de la littérature latines, Université Paris 7-Denis Diderot).

Mots clés : graecus/graecari, imitatio, aemulatio, otium, gymnasium, thermae/balneum, atticus, litterae latinae, pallium, urbanitas.

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Quelques pistes bibliographiques

S. ALCOCK, Graecia capta. The landscapes of Roman Greece, Cambridge, 1993.

F. DESBORDES, « Latinitas : constitution et évolution d’un modèle de l’identité linguistique », dans S. Saïd (éd.), Hellenismos. Quelques jalons pour une histoire de l’identité grecque. Actes du Colloque de Strasbourg, 25-27 octobre 1989, Leyde, Brill, 1991.

F. DUPONT et E. VALETTE-CAGNAC (dir.), Façons de parler grec à Rome, Paris, Belin, 2005. J.-L. FERRARY, Philhellénisme et impérialisme. Aspects idéologiques de la conquête romainedu monde hellénistique, Rome, BEFAR 271, 1988.

P. GRIMAL, Le siècle des Scipions. Rome et l’hellénisme au temps des guerres puniques, Paris,1975.

V. HUET et E. VALETTE-CAGNAC (dir.), Et si les Romains avaient inventé la Grèce ? dossier de la revue Mètis, Anthropologie des mondes grecs anciens, N.S. 3, 2005.

J. SCHEID, Quand faire c’est croire. Les rites sacrificiels des Romains, Aubier, Paris, 2005 (deuxième partie : « Sacrifices selon le rite grec »).

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