Éros et Psyché, le pouvoir magique de la pierre et du mot L'épée de Dardanos, les intailles magiques dans l'Égypte gréco-romaine

1. De l’usage des pierres magiques dans l’Antiquité

Les Grecs comme les Égyptiens, les Phéniciens, les Étrusques et les Romains ont utilisé des pierres amulettes d’abord sans inscription, de manière continue depuis l’époque archaïque tardive1. Ces pierres sont censées dès l’époque archaïque posséder un pouvoir inné, sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter images ou textes. Les Égyptiens prêtaient ainsi aux pierres des qualités d’inspiration. Lorsque le grand juge avait à étudier une cause, « il portait au cou, accrochée à une chaîne en or, une figurine de pierres précieuses qu'ils nommaient la vérité... » (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, I, 75, 5). Chez les Égyptiens, les minéraux, tels que le lapis-lazuli, la turquoise, les jaspes et la cornaline sont considérés comme des gages d'immortalité : ils manifestent la similitude entre le dieu et l'homme qui porte la pierre. Celui qui détient la pierre précieuse, s’il prononce les formules magiques adaptées, donne vie et pouvoir à cette pierre. Aussi, les pierres précieuses dans les croyances égyptiennes sont-elles tenues pour avoir un effet sur le destin de l’homme.

Au début de l’époque hellénistique, on commença à ajouter des images aux pierres. Ces intailles ont une provenance et une datation à peu près similaires : l’Égypte gréco-romaine entre le IIe siècle avant J.-C. et le Ve siècle après J.-C. Alexandrie, ville cosmopolite, est considérée comme le principal centre de production de ces objets, inscriptions et textes qui révèlent un mélange d’influences grecques, égyptiennes et sémitiques. Elles présentent beaucoup de formules indéchiffrables, qui étaient censées augmenter leur puissance magique comme Bôrphorbabarphorbabarphorbabarborbaiè, syllabes ici associées à Hécate / Sélèné (voir « Hymne à Hécate », Papyrus Grec Magique, IV, 2348-2353). À l’époque romaine, les magiciens et lapidaires ont ajouté des inscriptions souvent élaborées, attestant ainsi que la pratique des amulettes s’est développée, avec une part de plus en plus grande accordée au pouvoir des formules magiques. Les amulettes se sont ainsi "scribalisées" selon l’expression de Christopher Faraone (note 1). Il était bien naturel qu’à Pompéi, ville où l’influence de la culture gréco-égyptienne était particulièrement sensible, ces pratiques aient largement existé.
Outre leurs propriétés naturelles, les gemmes ou pierres précieuses sont aussi très prisées pour les dessins et les caractères qui viennent les décorer, augmentant ainsi leur pouvoir. Ce sont des intailles, qui peuvent servir de sceau ou de cachet, gravées en creux selon un symbolisme très codifié : les pierres sont associées aux divinités, aux planètes, aux animaux, aux plantes, aux lettres de l’alphabet, aux nombres... Par exemple, un Poséidon-Neptune sur une topaze protègera des dangers de la mer et assurera des gains considérables dans le commerce ; une Aphrodite-Vénus sur une magnétite (pierre aimantée), dont la force d’attraction est universellement reconnue, sera une aide particulièrement efficace dans les affaires de cœur ; une Gorgone Méduse sur du corail préservera de tout risque de mauvais œil.
Les liens entre les formules magiques telles qu’on les trouve dans les Papyri Graecae Magicae (Papyri grecs magiques)2 et les pierres utilisées dans les rituels sont multiples.
En effet, les Papyri font fréquemment allusion au pouvoir des pierres et certaines de leurs prescriptions concernent précisément la gravure des gemmes afin d’assurer l’effet recherché : succès en amour, dans les courses du cirque, victoire en général, voire contraception.

Voici quelques exemples de ces incitations à graver des formules sur des gemmes :
PGM V. 447-58, traduction P. C.
« Sur un jaspe semblable à une agathe, grave Sarapis assis, de face, tenant un sceptre royal égyptien et sur ce sceptre grave un ibis et sur le dos de la pierre, le nom magique de Sarapis et garde le enfermé. »

PGM V. 240-244, trad. P. C.
« Grave un scarabée sur une émeraude de grand prix et après l’avoir percée, fais passer un fil d’or au travers. À l’envers du scarabée grave la sainte Isis. Quand tu l’auras consacrée, comme cela t’a été prescrit, sers t’en. »

PGM XII, 201-209, trad. P. C.
« Prends un jaspe limpide comme l’air et grave sur lui un serpent dans un cercle, ayant la queue dans sa bouche et grave également au milieu du cercle que forme le serpent, Séléné avec deux étoiles sur ses deux cornes et au-dessus d’elle Hélios auprès duquel sera gravé ABRASAX3. Et sur le côté de la pierre opposé à l’inscription, grave le même nom ABRASAX. Sur le bord tu écriras le grand, saint et tout puissant nom IAO SABAOTH. Après avoir consacré la pierre, porte la sur un anneau d’or chaque fois que tu en auras besoin, et si tu es pur à ce moment-là, tu obtiendras tout ce que tu désires. »

Intaille Anubis Abraxas

Intaille, jaspe vert, entre les Ier et IIIe siècles, conservée au Cabinet des Médailles et Antiques, BnF, Paris.
Anubis debout, vêtu en soldat, tenant le caducée de la main gauche et une bourse de la droite. En bas, serpent ouroboros ("qui se mord la queue"). Au revers, l’inscription ABPACAΞ (Abrasax).
© BnF, Médailles et antiques.

Si bien souvent les liens entre la formule magique et la pierre sont assez souples et que les formules ne concordent pas exactement avec les gravures retrouvées par les archéologues sur les pierres, c’est que les pratiques des magiciens se sont multipliées et diversifiées à l’époque impériale. Il y a pourtant quelques exemples d’une adéquation précise entre les pierres retrouvées et la formule magique. Paolo Vitellozzi4 cite à cet égard une pierre qui se trouve au Musée archéologique national d’Ombrie à Pérouse et dont les gravures correspondent point par point à ce qui est prescrit par les formules du rituel amoureux de" L’épée de Dardanos."

2. L’épée de Dardanos (PGM- IV, 1716-1870)5 : Aphrodite, Éros et Psyché au service des amants

 

Épée de Dardanos

Gemme en magnétite avec Aphrodite, Éros et Psyché, qui correspond exactement au rituel nommé "L’épée de Dardanos", Musée archéologique national de l’Ombrie, Pérouse (Italie).
© Creative Commons, photo Paolo Vitellozzi, Museo Archeologico Nazionale dell'Umbria.

Le mot épée (xiphos en grec) désigne métaphoriquement un type de formule contraignante en magie. L’épée au sens propre n’apparaîtra qu’au milieu du rituel, gravée sur une feuille d’or. Le texte fait d’abord intervenir un aimant : les Anciens considéraient la pierre magnétique comme un être respirant. Sa capacité d’attraction en fait un symbole de l’amour.
Le choix des figures représentées sur la pierre, Aphrodite et Éros, s’explique par le fait qu’il s’agit d’un charme d’amour. Éros lui-même devra à la fin du rituel, sous la forme d’un assistant (une sorte de poupée de bois), obéir aux ordres du magicien. Le cœur et la psychè sont les hôtes privilégiés de l’amour. Aussi, ailleurs dans les PGM, lors de la demande formulée à la Myrrhe personnifiée (PGM IV, 1496-1595), le cœur et la psyché deviennent-ils agent et trajet à la fois de la magie amoureuse : "N’entre pas en elle par ses yeux, ni par ses flancs, ni par ses ongles, ni par son nombril, ni par ses membres, mais par sa psyché, et reste dans son cœur…"
Dans "L’épée de Dardanos", la présence de Psyché est multiple et porte une charge symbolique renforcée : elle introduit dans la situation tout ce que le mot porte en lui de sens et, à travers les images sensibles qu’il évoque, des significations ou connotations annexes. Le mot psychè désigne tout à la fois la vie, l’esprit détaché du corps (depuis Homère), l’âme et l’amante d’Éros ; mais il a aussi le sens concret de papillon et cette signification, riche en idées associées (vie souvent nocturne et brève, vol erratique, relation à la lumière, fragilité, etc.), est inséparable des contextes magiques, dans lesquels, presque par définition, toutes les significations du mot sont appelées à coopérer pour donner force matérielle et efficacité à la profération et au rituel. Le personnage de Psyché s’est également doté dans la littérature de l’époque, et en particulier chez Apulée, d’une signification spirituelle forte : image de l’âme égarée par la curiosité, mais atteignant l’immortalité au terme d’épreuves initiatiques - Voir l’article "Psyché, l'âme papillon : une histoire d’ailes".
Ici c’est bien de la soumission de la femme et de son âme, dont il est question, grâce à l’opération magique.
Le charme de contrainte amoureuse met en évidence le lien existant entre les parties constitutives de la cérémonie magique, la praxis et le logos (la prière) :
1) d’abord la praxis fondée ici sur l’opération qui consiste à graver la pierre magnétique  afin qu’elle exprime tous ses pouvoirs lorsque les mots l’animeront :


« Opération magique qui est appelée "épée", car rien ne l’égale en efficacité. Elle fait plier sur-le-champ la psyché de qui tu veux, quand tu dis le charme et les mots suivants : « Je plie la psyché d’Un tel ».
Prends une pierre magnétique qui respire et grave dessus Aphrodite chevauchant Psyché, la dominant de la main gauche, avec ses boucles liées, et au-dessus de sa tête écris : achmagé rharpepséi ; sous Aphrodite et Psyché, grave Éros debout sur le ciel, brandissant une torche enflammée et brûlant Psyché ; sous Éros écris les mots suivants : achapa Adonaïe basma charako Iacob Iao ê pharpharêi ; de l’autre côté de la pierre grave Psyché et Éros enlacés ; sous les pieds d’Éros grave s s s s s s s s ; sous Psyché ê ê ê ê ê ê ê ê ». 
Trad. P.C.


Une fois ce premier temps de la praxis accompli, commence un autre élément fort du rituel: il s’agit de la prière qui est un logos s’inspirant du vieux fonds lexical des hymnes religieux. Ce logos témoigne des pouvoirs du magicien, qui se fait l’interprète des signes et des structures cachés de l’univers qui porteraient la trace d’une langue originelle disparue. Lui seul se veut à même de la retrouver et de la traduire.
C’est pourquoi cette prière est composée comme une litanie à partir d’une même structure que l’on transforme ensuite en l’altérant légèrement. À la différence de l’hymne religieux qui vise à "fatiguer les dieux" , le but est ici de contraindre violemment la psychè à venir vers soi. Outre la foule d’épithètes métaphoriques en expansion et en explosion qui condensent ensemble plusieurs images parfois antithétiques, cette prière contient des voyelles aériennes et des mots barbares truffés d’assonances et d’allitérations.
Ces échos obsédants dramatisent la prière jusqu’à la transe, tentant d’enfermer la divinité dans un univers de l’analogie où le magicien, maître des métaphores, tisse sa toile. Ces noms, comme ces épithètes multiples, visent aussi à approcher l’autre nom de la divinité, son nom secret, tenu pour plus vrai et plus puissant que celui de la religion courante. Le prononcer permettra de contraindre la psychè.
La prière adopte dès le départ la forme de l’hymne religieux, en créant par les répétions un rythme soutenu du souffle. Le magicien psalmodie sa prière en contrôlant sa respiration ainsi que les vibrations de sa voix. Il sait que, pour que ses formules soient efficaces, elles doivent être dites d’une voix juste et vraie selon l’expression égyptienne.


« La pierre une fois gravée et consacrée, sers-t’en de la manière suivante, tourne-toi vers ce que tu désires avoir et dis la formule suivante :
Je t’invoque, toi, auteur de toute création, toi qui déploies tes ailes sur l’univers tout entier, toi l’inaccessible et l’incommensurable, qui souffles dans toutes les âmes le raisonnement fécondant, toi qui as harmonisé toutes choses à ta propre puissance, premier né,  fondateur du tout, toi aux ailes d’or, lumière noire, enfouisseur des sages raisonnements, toi qui exhales une folie sombre et furieuse, toi le clandestin qui en secret habites toutes les psychés. Tu engendres le feu invisible, et emportes tout être animé sans te lasser de le tourmenter, avec plaisir, par une jouissance douloureuse, depuis que le monde a été assemblé. Tu apportes la peine, toi qui es parfois sage et parfois irrationnel, toi à cause de qui les hommes osent plus que ce qui convient, se réfugiant vers ta clarté noire. Toi le plus jeune, insoumis à la loi, implacable, inexorable, invisible, incorporel, générateur de folie, toi l’archer, le porteur de torches, toi qui de toutes les sensations vivantes et de tout ce qui est caché le prince dispensateur de l’oubli, père du silence, toi par qui et vers qui avance la lumière, toi pareil à l’enfant quand dans un cœur tu as été engendré, mais le plus vénérable quand tu as triomphé, je t’invoque toi, l’inflexible, par ton grand nom, azarachtharaza  latha iathal ; y y y lathai ; athallalaph ; ioioio ; aiai, ai ; ai ouerieu ; oiailégéta ; ramai aua ratagel ; brillant le premier, brillant dans la nuit, gracieux dans la nuit, engendrant la nuit, toi qui écoutes, érékisithphê, araracharara, êphtisikêrè Iabbésébuth, io, toi qui es dans l’abîme : bériambô bériambébô ; toi qui es dans la mer ; mermergou ; toi le caché et le vénérable achapa Adonaïe ; basma ; charakô ; Iacôb ; Iaô ; Charouêr ; Arouêr ; Laïlam ; Sémésilam ; soumaria ; marba ; karba ; ménaboth ; êiia ; tourne la psyché d’Une telle vers moi, Un tel, pour qu’elle m’aime, afin qu’elle soit folle de désir pour moi, afin qu’elle me donne ce qui est en son pouvoir. Qu’elle me dise ce qu’elle a dans sa psyché, car je t’invoque par ton grand nom ».
Trad. P.C.
 
La prière une fois prononcée, la cérémonie magique reprend avec la praxis :


Puis, sur une feuille en or, inscris l’épée suivante : « Toi, l’un, Thouriel, Michael, Gabriel, Ouriel, Misaël, Irrael, israel, qu’il y ait un jour propice pour ce nom-là, et pour moi qui le connais et m’en revêts. J’invoque l’immortelle et infaillible force du dieu, accorde-moi la soumission de toute Psyché que je te demanderai. » Ensuite fais avaler la feuille à une perdrix, puis égorge la perdrix et reprends la feuille, porte-la autour du cou, en ayant placé sur la lamelle la plante appelée « amour des enfants ». Trad. P.C.


Vient alors le moment des offrandes à brûler, autre temps essentiel de la praxis magique : 


L’offrande à brûler, qui anime Éros et toute l’opération est la suivante : grains d’encens, quatre drachmes, styrax, quatre drachmes, opium, quatre drachmes, myrrhe, quatre drachmes, encens safran, bdellium, une demi-drachme de chaque. Mélange avec cela une belle figue sèche, et répartis tous ces ingrédients à parts égales avec du vin parfumé et sers-t’en pour cet usage ; quand tu en uses, fais, en premier lieu, brûler les aromates, après quoi utilise-le.Trad. P.C.


Un rituel annexe propose ensuite la création d’un parédros (parèdre), à savoir un assistant sous la forme d’une figurine d’Éros sculptée dans le bois et animée par le magicien. Ce parédros devient une créature intermédiaire, dotée de pouvoirs surnaturels, mais docile à qui la maîtrise.


« Le charme comporte aussi une opération pour obtenir un assistant à partir du bois d’un mûrier. On obtient un Éros ailé ayant une chlamyde et lançant en avant le pied droit ; il a le dos creux : dans ce creux, jette une feuille d’or, après avoir écrit avec un stylet de cuivre forgé à froid le nom d’Un tel et : « Marsaboutarthe sois mon assistant, mon auxiliaire, celui qui conduit mes songes. »
Va tard le soir à la maison de la femme que tu désires, heurte sa porte avec l’Éros et dis : « Voici, Une telle demeure ici ; tiens-toi près d’elle et dis-lui ce que je projette, après t’être rendu semblable au dieu ou au démon qu’elle vénère. » Ensuite va dans ta maison, prépare la table, étends un tissu de lin pur et des fleurs de la saison et place la figurine d’Éros dessus. Puis, fais brûler une offrande pour lui, dis le charme d’invocation sans t’arrêter et envoie-le : il agira infailliblement. Et chaque fois que tu plieras cette femme à toi avec la pierre, cette nuit-là il enverra des songes, car une autre nuit il sera retenu par d’autres. »
Trad. P.C.

Noces Éros et Psyché

Intaille, cornaline, époque romaine impériale. Les noces d’Éros et Psyché : sous un velum tendu entre les branches d’un arbre, Psyché voilée, reconnaissable à ses ailes de papillon, est accueillie par Éros ; à droite, deux Érotes : l’un est aulète (il joue de la double flûte) et l’autre dadophore (porteur de torche) dansant.
© BnF, Médailles et antiques.

NOTES :


1. The Transformation of Greek Amulets in Roman Imperial Times, Christopher A. Faraone, University of Pennsylvania Press, 2018, https://www.upenn.edu/pennpress/book/15774.html
2. Les papyri grecs magiques (PGM) furent retrouvés en Égypte au XIXe siècle : ils ont été rédigés entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ve siècle de notre ère. Mais le fond commun des formules et des prières existait avant la date de leur rédaction.
3. La transcription numérique du nom A-B-R-A-S-A-X (1 + 2 + 100 + 200 + 1+ 60) donne 365, chiffre qui représente le nombre de jours de l’année solaire. ABRASAX est donc un nom qui peut tout embrasser, le temps et l’univers.
4. Paolo Vitellozzi, Relations between magical texts and  magical gems, pages 187 et suivantes, in Bild und Schrift auf magischen‘ Artefakten, sous la direction  de Sarah Kivarand, Christoffer Theis, et Laura Willer, De Gruyter, 2018.
5. Ce petit article reprend pour une partie des éléments contenus dans l’ouvrage réalisé avec Anne-Marie Ozanam, La Magie, Nil Éditions, Paris, 1994.

 

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