Épisode 2 : Le combat contre le monstre Les aventures de Bellérophon racontées par Nathaniel Hawthorne et lues par Lucas Wolfersberger

Nathaniel Hawthorne,
Le Livre des merveilles, contes pour les enfants tirés de la mythologie, volume 1,
traduit de l'anglais par Léonce Rabillon, 1858 (revu A. C.), histoire 6, "La Chimère"

Nathaniel Hawthorne (1804 - 1864) est un célèbre écrivain américain, auteur de nouvelles et de romans.

En 1851, il publie A Wonder-Book for Girls and Boys ( "Un livre-merveille pour filles et garçons" ) : une collection de six courtes histoires inspirées de grands mythes grecs.

Un nouveau livre, paru en 1853 sous le titre Tanglewood Tales for Boys and Girls, another wonder-book, comporte six nouveaux récits mythologiques. L’ensemble est traduit en français sous le titre de "premier" et "second" Livres des Merveilles.

Quel bond fit Pégase quand, pour la première fois, il sentit ses flancs pressés par un mortel ! Quel bond immense !...

Avant d’avoir pu respirer, Bellérophon se trouve à deux cent mètres dans l’espace, montant, montant toujours, pendant que Pégase étouffe de dépit et de colère. L’ascension continue ainsi jusqu’au moment où ils pénètrent au milieu d’un nuage épais : quelques instants auparavant, notre jeune aventurier pensait que c’était un endroit délicieux. Voici que du milieu de ce nuage, Pégase fond de nouveau avec la promptitude de la foudre et se précipite comme s’il avait voulu se briser sur les rochers avec son cavalier. Enfin il exécute plus de mille cabrioles, les plus extravagantes qu’aient jamais faites un cheval et un oiseau.

Il m’est impossible de vous décrire cette course effrénée au milieu des nuages : Pégase glissait dans l’espace, à droite, à gauche, en arrière. Il se tenait debout, les jambes de devant sur une couronne de vapeurs, celles de derrière sans aucun point d’appui. Il lançait des ruades terribles et mettait ses naseaux entre ses pieds, tout en déployant ses ailes. À une lieue environ au-dessus de la terre, il se renverse en se cabrant de telle manière que Bellérophon a les talons où il devait avoir la tête et voit le ciel en bas au lieu de le voir en haut. Puis le coursier se penche de côté pour regarder l’audacieux en face, avec des yeux remplis d’éclairs : il tente un suprême et vain effort pour le mordre ; il agite ses ailes avec tant de violence et de fureur, qu’une de ses plumes d’argent s’arrache et vient tomber dans un champ où notre petit garçon la ramasse. Je peux vous dire qu’il la garda toute sa vie, en mémoire de Pégase et de Bellérophon.

Notre héros était le meilleur écuyer qui ait jamais vécu : il guettait le moment le plus opportun pour introduire le mors en or dans la bouche du coursier. Il y réussit, et, à l’instant même, Pégase devient aussi soumis que s’il avait reçu toute sa vie sa nourriture de la main de son vainqueur. Je ne vous cacherai pas mon émotion : je me sens presque triste en voyant un être aussi sauvage s’apprivoiser ainsi tout à coup. Pégase parut éprouver la même impression. Il dirigea vers Bellérophon des regards non plus enflammés et furieux, mais voilés de larmes, sans perdre leur beauté. Celui-ci lui fit une petite caresse sur le front et lui adressa quelques paroles d’autorité, mais douces et bienveillantes. Aussitôt une impression différente succéda à la première, car Pégase se réjouissait au fond de son cœur d’avoir rencontré, après tant de siècles de solitude, un compagnon et un maître. Il en est toujours ainsi avec les coursiers ailés et avec les créatures farouches et isolées. Si vous parvenez à les saisir une fois et à les dompter, c’est le plus sûr moyen de gagner leur amour.

Tandis que Pégase faisait tous ses efforts pour renverser Bellérophon, il avait fui a une distance infinie. Il était en vue d’une haute montagne au moment où le mors avait été introduit dans sa bouche. Le cavalier reconnut l’Hélicon, dont le sommet était ordinairement le séjour du cheval ailé. Après un coup d’œil plein de douceur, comme pour en demander la permission, Pégase se dirige de ce côté et se pose sur le sol, attendant patiemment que Bellérophon décide de mettre pied à terre. Le jeune homme descend vivement de sa monture, tenant toujours la bride dans sa main. À la vue de sa conquête, enthousiasmé par sa beauté, il réfléchit à la liberté dont cette créature avait joui jusque-là et il ne peut supporter plus longtemps de la garder prisonnière.

Cédant à cette généreuse impression, il ôte la bride qu’il avait mise à l’animal.

- Sois libre ! lui dit-il. Va-t’en, Pégase, ou reste par amour.

À ces mots, le coursier ouvre de nouveau les ailes, prend son essor et disparaît aussitôt dans les nuages. Longtemps après le coucher du soleil, le crépuscule voilait le haut de la montagne et les ténèbres ensevelissaient tout le pays environnant. Mais Pégase s’était élevé à une hauteur si prodigieuse qu’il retrouvait les rayons de l’astre éteints pour la terre. Un trait lumineux ne cessait de le frapper et, d’en bas, le faisait briller comme une étoile. Bientôt ce point lumineux finit par ne plus être visible. Bellérophon avait bien peur de ne plus le revoir. Pendant qu’il se lamentait de sa folle initiative, le point éclatant reparaît dans le ciel, grandit et vient atteindre la ligne que n’éclairaient plus les reflets du couchant. Et voilà Pégase revenu ! Après cette épreuve, notre héros n’eut plus de crainte de le voir tenter de s’échapper. Tous deux s’aimaient. Un même lien de confiance et d’amour les avait réunis.

Cette nuit-là, ils dormirent l’un à côté de l’autre, Bellérophon le bras autour du cou de Pégase, non par précaution, mais par un mouvement d’affection. À l’aurore, ils s’éveillèrent et se souhaitèrent le bonjour chacun dans leur langage. Tous deux passèrent plusieurs jours de cette façon à se témoigner les plus tendres sentiments. Ils entreprenaient des voyages aériens et s’élevaient quelquefois à une hauteur si prodigieuse que notre planète ne leur paraissait pas plus grosse que la lune ne l’est à nos yeux. Ils visitaient des contrées lointaines, observaient les habitants, qui se figuraient que ce beau jeune homme monté sur un cheval ailé devait descendre des cieux. Bellérophon était ravi de ce nouveau genre d’existence et n’aurait pas mieux demandé que de respirer toujours dans une sphère aussi pure, car il régnait constamment, dans ces régions, un soleil brillant, en dépit des brumes et des torrents de pluie qui remplissaient les zones inférieures. Cependant il n’oubliait point la terrible Chimère qu’il avait promis d’exterminer. Aussi, après s’être livré dans les airs à tous les exercices les plus savants de l’équitation, après avoir plié Pégase à tous les mouvements et lui avoir appris à obéir aux inflexions de sa voix, il se détermina à mettre à exécution sa périlleuse entreprise.

Au point du jour, à peine a-t-il ouvert la paupière, qu’il réveille son fidèle compagnon en lui pinçant l’oreille. Pégase se lève vivement et prend son élan à peu près à un quart de lieue, pour montrer qu’il était prêt à toute espèce d’expédition. Pendant ce court essor, il fait éclater un hennissement harmonieux et redescend auprès de Bellérophon avec l’agilité d’un moineau qui se pose sur une petite branche.

- C’est bien, mon cher Pégase ! très bien, ma vive hirondelle ! s’écrie son maître en lui faisant une caresse sur le cou. Et maintenant, coursier rapide, mon bel ami, il faut que nous déjeunions. C’est aujourd’hui que nous allons attaquer la terrible Chimère.

Dès qu’ils ont terminé leur frugal repas du matin et bu à une source qu’on appelait Hippocrène, Pégase tend la tête de sa propre volonté pour recevoir la bride. Dès lors, ce ne sont plus que bonds joyeux, que folles ruades pour prouver son impatience de partir, pendant que son maître ceint son glaive, s’arme de son bouclier et fait ses préparatifs de combat. Quand tout est prêt, le cavalier saute sur sa monture, et, suivant son habitude, il se transporte d’abord à une hauteur perpendiculaire de sept ou huit lieues, afin de voir plus clairement quelle route il avait à prendre. Alors, il tourne la tête de Pégase du côté de l’orient et se dirige vers la Lycie. Dans leur course, ils croisent un aigle et passent si près de lui que Bellérophon aurait pu facilement le saisir par la patte. Ils voyagent avec une telle vitesse qu’ils arrivent de bonne heure en vue des montagnes de Lycie, remarquables par leurs pics escarpés et par leurs vallées ténébreuses. Si notre héros était bien informé, c’était là, dans ces lieux sinistres que le monstre avait choisi son antre.

Ils étaient donc arrivés au terme de leur expédition. Le groupe ailé profite de l’obscurité de quelques nuages qui flottent sur les monts ; ils courent sur cette masse vaporeuse comme sur une voûte solide. Bellérophon arrive à l’extrémité d’un de ses bords et, de là, il plonge ses regards vers la terre : il voit distinctement des montagnes en même temps que de sombres vallées, des rochers à l’aspect sauvage et désolé, des gouffres et des précipices ; dans la partie un peu moins accidentée des environs, quelques ruines de maisons brûlées, quelques ossements de bestiaux, épars çà et là dans les prairies desséchées.

- Ce doit être l’œuvre de la Chimère, pense Bellérophon. Mais où peut se trouver sa caverne ?

Il ne voit rien au fond des vallées et des précipices ; rien, à l’exception de trois colonnes de fumée noire, qui semblent sortir d’une caverne et qui s’élèvent lentement dans l’atmosphère. Avant de parvenir au sommet de la montagne, ces trois tourbillons se réunissaient pour n’en former qu’un seul. La caverne était située juste au-dessous du point d’observation, à environ trois cents mètres. La fumée dégage une odeur sulfureuse et suffocante qui fait renâcler Pégase et éternuer Bellérophon. Le premier, habitué à n’aspirer que l’air le plus pur, est si désagréablement atteint par cette exhalaison qu’il agite ses ailes et part comme un trait pour s’éloigner du point infecté. Cependant, en s’inclinant en arrière, Bellérophon aperçoit quelque chose qui l’engage à tirer la bride et à faire revenir Pégase sur ses pas ; il presse les genoux et le merveilleux animal descend dans l’air jusqu’à ce que ses pieds soient à une très petite distance du fond de la gorge rocailleuse. À un jet de pierre se trouvait l’ouverture de la caverne : de là s’échappaient les trois colonnes de vapeur noirâtre. Et vous devinez ce que voit ensuite Bellérophon !

On aurait dit un assemblage étrange et terrible de bêtes affreuses repliées les unes sur les autres, dans l’intérieur de l’excavation. Ces corps étaient enlacés au point qu’ils se confondaient aux yeux de Bellérophon ; à en juger par l’aspect des têtes, l’une devait appartenir à un immense serpent, la seconde à un lion féroce et la troisième à un bouc hideux. Le lion et le bouc sommeillaient ; le reptile seul était éveillé et ouvrait une paire de grands yeux où se peignait une odieuse méfiance. Il était évident que les trois spirales de fumée sortaient des narines de cette triple tête ! Ce spectacle était si étrange que notre héros, bien qu’il y soit préparé depuis longtemps, ne pouvait croire qu’il avait devant lui la terrible Chimère. Il avait bien découvert la caverne, mais il y voyait un serpent, un lion et un bouc. Il se trompait : ces trois animaux séparés ne formaient qu’un seul monstre ! Pendant le sommeil des deux autres parties de ce tout horrible, le serpent serrait dans ses abominables mâchoires les restes d’un pauvre agneau. Qui sait ? je frémis d’y songer ! peut-être ceux d’un petit garçon bien aimé, que les deux autres avaient commencé à ronger avant de s’endormir !…

Tout à coup Bellérophon tressaille comme au sortir d’un rêve : il a reconnu le monstre qu’il est venu combattre. Pégase, de son côté, semble frappé de la même pensée et pousse un cri qui retentit comme le son de la trompette guerrière. À cet éclat, la triple tête se dresse de toute sa hauteur et vomit des torrents enflammés. Son valeureux ennemi a à peine le temps de songer à ce qu’il doit faire, lorsque le monstre bondit de la caverne dans sa direction, déployant ses griffes immenses et secouant en replis tortueux sa queue venimeuse et piquante. Si Pégase n’avait pas eu la légèreté d’un oiseau, son cavalier et lui auraient été renversés par ce premier choc et le combat se serait terminé sans lutte sérieuse. Mais le coursier ailé ne se laisse pas surprendre ainsi. En moins d’un clin d’œil, il fend l’espace à moitié chemin des nuages, en soufflant de colère. Il frissonne, non de crainte, mais d’horreur devant ces trois têtes au souffle empoisonné.

Quant à la Chimère, elle se dresse sur l’extrémité de sa queue, en brandissant ses griffes et en lançant à ses deux adversaires des jets de feu. Grands dieux ! quels mugissements féroces ! quels sifflement aigus !

Cependant Bellérophon affermit son bouclier à son bras et tire son glaive…

- À présent, mon bien-aimé Pégase, murmure-t-il à l’oreille de sa monture, il faut que tu m’aides à mettre fin à tant d’horreurs ou tu vas retourner seul au sommet de ta montagne favorite, car ou bien la Chimère succombera ou bien je laisserai ma tête aux dents de ses horribles mâchoires, ma tête qui s’est si souvent déjà reposée près de la tienne !

L’animal fidèle fait entendre un gémissement. Il se retourne et caresse de ses naseaux la joue de son cavalier : il voulait ainsi lui exprimer qu’il préférait perdre ses ailes et son immortalité, si toutefois l’immortalité pouvait être perdue, plutôt que de lui refuser son aide.

- Merci, Pégase ! s’écrie Bellérophon, et maintenant, droit au monstre !…

En prononçant ces mots, il touche la bride. Pégase se précipite avec la vitesse d’une flèche vers cette hideuse créature, qui, cette fois, se grandissait de tous ses membres. Bellérophon s’en approche à la longueur du bras, lui assène un coup violent, mais en même temps il se sent entraîné à une grande distance, avant d’avoir eu le temps de vérifier si son arme avait porté. Pégase, sans s’arrêter, décrit des cercles à une grande hauteur. Bellérophon s’aperçoit alors qu’il avait tranché la tête de bouc. Elle était renversée, ne tenant plus qu’à la peau, et paraissait inanimée. Mais, en revanche, celle de lion et celle de serpent avaient repris la férocité de la première. Elles se mettent à siffler et à rugir avec une double rage.

- Allons toujours, mon brave Pégase ! encore un effort du même genre et nous arrêterons les cris de l’horrible bête dans son autre gosier.

Le cheval part comme un trait. Un deuxième coup frappe l’une des deux têtes. Mais cette fois ce n’est pas sans représailles, car la Chimère déchire profondément l’épaule du jeune homme avec l’une de ses griffes et elle endommage légèrement l’aile gauche de Pégase. Cependant la tête de lion était mortellement blessée et elle pendait vers la terre, exhalant son dernier souffle dans un nuage de vapeur. La tête de serpent, dans laquelle se concentrait à présent la vie des deux autres, avait aussi redoublé de rage et de venin. Elle vomit un tourbillon de feu qui monte à cinq cents mètres dans le ciel et pousse des sifflements si aigus que le roi Jobate les entend à plus de soixante lieues de là : il sent avec épouvante s’ébranler son trône. « Hélas ! pense le pauvre monarque, voici sans doute la Chimère qui vient pour me dévorer ! »

Pégase a fait une halte ; il hennit de colère et des étincelles jaillissent de ses yeux. Quel contraste avec le feu lugubre de la Chimère ! Son ardeur et celle du héros sont à leur comble.

- Tu saignes, mon immortel coursier ? s’écrie Bellérophon, oubliant son mal devant les tourments de cette glorieuse créature qui n’aurait jamais dû en ressentir. Notre exécrable ennemi va payer ce crime de sa dernière tête !...

Il communique une troisième fois un mouvement à la bride, jette un cri et guide Pégase non plus de côté, mais droit au monstre. L’élan est aussi rapide que la foudre.

La Chimère, depuis la perte de sa deuxième tête, était en proie à toutes les convulsions de la furie et de la douleur. Elle se débattait moitié sur terre, moitié en l’air, de telle façon qu’il était difficile de dire quel était son élément. Sa gueule de reptile présentait une ouverture si épouvantable que Pégase aurait bien pu s’y engouffrer, les ailes étendues, et son cavalier avec lui ! À leur approche, elle dégage une bouffée sulfureuse qui enveloppe Bellérophon et son coursier, non sans roussir les ailes de l’un et tout un côté des cheveux de l’autre. Tous deux ressentent la violente chaleur du souffle, mais ce n’est rien auprès de ce qui suit.

Une fois que Pégase s’est élancé vers le monstre, au moment où il n’est plus éloigné que d’une centaine de mètres, la Chimère fait un bond, enroule autour de lui ses membres visqueux et l’étreint de toute la force de ses muscles puissants. Le noble coursier a pris un nouvel élan ; il monte toujours, au-dessus des pics, au delà des nues, et perd presque de vue la terre. Le monstre ne lâche pas sa proie et traverse les nuages, toujours attaché à Pégase. Bellérophon se retourne et se trouve face à face avec l’horrible Chimère ; il ne doit qu’à son bouclier de ne pas être brûlé vif ou coupé en deux par ses effroyables mâchoires. Il jette un coup d’œil au-dessus de l’arme protectrice, il fixe ses yeux sur ceux du monstre, qui, exaspéré par la douleur, ne se garantit pas aussi bien que l’exigeait son péril.

Peut-être qu’après tout le meilleur moyen pour combattre une chimère consiste à l’approcher autant que possible. Dans son effort pour déchirer son adversaire de ses terribles griffes, l’horrible créature découvre sa poitrine. Bellérophon saisit ce moment et lui enfonce dans le cœur son glaive jusqu’à la garde. Les replis de la queue se dénouent alors d’eux-mêmes. Le monstre abandonne le corps de Pégase et retombe du haut des nues. Au lieu de s’éteindre, le feu renfermé dans son corps ne s’en ranime que plus violent et il réduit bientôt en cendres le cadavre informe du monstre. Ainsi tombe du ciel cette carcasse en combustion ; et comme elle n’a pas encore touché la terre avant que la nuit survienne, on prend cette traînée lumineuse pour une comète ou pour une étoile filante.

À l’aurore, quelques villageois qui se rendent à leurs travaux des champs, voient, à leur grande surprise, que plusieurs arpents de terrain sont parsemés de cendre noire. Dans le milieu d’un champ, il y a un tas d’ossements blanchis, beaucoup plus haut qu’une meule de foin. Mais depuis lors on n’entendit plus parler de la Chimère…

Après sa victoire, Bellérophon se penche sur le cou de Pégase et l’embrasse les larmes aux yeux.

- Retournons maintenant, mon coursier bien-aimé, lui dit-il, retournons à la source de Pirène.

Le cheval ailé franchit l’espace avec une célérité qu’il n’avait jamais eue et quelques instants lui suffirent pour atteindre la fontaine. Là se rencontraient de nouveau le vieillard incliné sur son bâton, le villageois qui faisait boire sa vache et la jolie fille qui remplissait sa cruche.

- Oh ! je m’en souviens à présent, dit le premier, j’avais déjà vu une fois le cheval ailé ; j’étais tout jeune alors. Mais il était dix fois plus beau dans ce temps-là.

- J’ai un cheval de charrette qui en vaut trois comme lui, reprit le paysan. Si le tien était à moi, je commencerais par lui couper les ailes !

Quant à la jeune fille, elle ne dit rien, car il lui arrivait toujours d’avoir peur mal à propos ; elle prit la fuite, et laissa tomber sa cruche, qui se brisa.

- Où est le charmant petit garçon qui me tenait compagnie, et qui, plein de foi, ne se fatiguait jamais de regarder dans la fontaine ? interrogea notre héros.

- Me voici, mon cher Bellérophon, dit l’enfant de sa voix douce.

En effet, il avait attendu chaque jour, sur la margelle de la fontaine, le retour de son ami ; mais en le voyant descendre du haut des nues sur le dos du cheval ailé, il s’était réfugié dans le buisson. C’était une âme délicate et affectueuse ; et il avait peur de laisser voir au vieillard et au villageois les larmes qui lui roulaient dans les yeux.

- Tu as triomphé ! s’écrie-t-il avec effusion et en se précipitant aux genoux de son ami qui était toujours à cheval. Je savais bien que tu reviendrais victorieux.

- Oui, mon enfant ! réplique le vainqueur en mettant pied à terre. Mais, si ta confiance n’avait pas soutenu mon courage, je n’aurais pas attendu l’arrivée de Pégase ; je ne me serais jamais élevé au-dessus des nuages, et je n’aurais pas pu abattre la Chimère ! C’est toi, mon très cher ami, c’est toi qui as tout fait. Maintenant, rendons la liberté à Pégase.

Et il enlève la bride au coursier merveilleux.

- Sois libre pour toujours, mon Pégase ! crie-t-il avec des larmes dans la voix. Sois aussi libre que tu es rapide !

Mais Pégase repose sa tête sur l’épaule de son maître et ne veut pas partir.

- Eh bien ! alors, dit celui-ci en caressant sa crinière soyeuse, reste avec moi tant que tu voudras. Allons, par exemple, annoncer au roi Jobate la destruction de la Chimère !

Puis il embrasse l’enfant qui était son ami ; il lui promet de revenir et il disparaît.

Sachez que plus tard, à son tour, cet enfant s’éleva sur les ailes de l’immortel coursier : atteignant des sphères nouvelles, il accomplit des hauts faits encore plus glorieux que la victoire de son ami sur la Chimère. Car, de tendre et gracieux qu’il était, cet enfant devint… un grand poète ! Celui-là même qui m’a permis de vous raconter toute cette histoire.

Réponses au QUIZ

 

1. Comment Bellérophon réussit-il à dompter Pégase ?
• en introduisant un mors en or dans sa bouche.

2. Quel est le nom de la source où Bellérophon et Pégase viennent boire ?
• Hippocrène.

3. Comment Bellérophon appelle-t-il Pégase ?
• « ma vive hirondelle ».

4. Quel est le nom du monstre que doit combattre Bellérophon ?
• la Chimère.

5. Quelle est la particularité de ce monstre ?
• il a trois têtes, une de serpent, une de lion, une de bouc.

6. Comment Bellérophon achève-t-il le monstre ?
• il lui enfonce son glaive dans le cœur.

7. Que devient le petit garçon qui a aidé Bellérophon ?
• un grand poète.

Sommaire du dossier

Bellérophon, Pégase et la Chimère

Nathaniel Hawthorne,
Le Livre des merveilles, contes pour les enfants tirés de la mythologie, volume 1,
traduit de l'anglais par Léonce Rabillon, 1858 (revu A. C.), histoire 6, "La Chimère"

Nathaniel Hawthorne (1804 - 1864) est un célèbre écrivain américain, auteur de nouvelles et de romans.

En 1851, il publie A Wonder-Book for Girls and Boys ( "Un livre-merveille pour filles et garçons" ) : une collection de six courtes histoires inspirées de grands mythes grecs.

Un nouveau livre, paru en 1853 sous le titre Tanglewood Tales for Boys and Girls, another wonder-book, comporte six nouveaux récits mythologiques. L’ensemble est traduit en français sous le titre de "premier" et "second" Livres des Merveilles.

QUIZ

1. Comment Bellérophon réussit-il à dompter Pégase ?
• en sautant sur son dos.
• en introduisant un mors en or dans sa bouche.
• en l’attachant avec un lasso.

2. Quel est le nom de la source où Bellérophon et Pégase viennent boire ?
• Hippocrène.
• Pirène.
• Thermopyles.

3. Comment Bellérophon appelle-t-il Pégase ?
• « mon fidèle coursier ».
• « ma flèche rapide ».
• « ma vive hirondelle ».

4. Quel est le nom du monstre que doit combattre Bellérophon ?
• la Gorgone Méduse.
• l’Hydre de Lerne.
• la Chimère.

5. Quelle est la particularité de ce monstre ?
• il a trois têtes, une de serpent, une de lion, une de bouc.
• il a trois queues de dragon.
• il a un corps de baleine.

6. Comment Bellérophon achève-t-il le monstre ?
• il lui enfonce son glaive dans le cœur.
• il le noie dans la mer.
• il l’écrase sous un énorme rocher.

7. Que devient le petit garçon qui a aidé Bellérophon ?
• un grand poète.
• un général célèbre.
• un roi puissant.

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