Épisode 1 : Le jeune homme à la sandale dorée Les aventures de Jason racontées par Nathaniel Hawthorne, lues par Lucas Wolfersberger

 

Jason, fils du roi d’lolcos en Thessalie, chassé de son trône par un usurpateur, fut, dès son plus jeune âge, placé sous la direction du maître le plus étrange dont vous ayez jamais entendu parler. Le savant en question appartenait à une race d’hommes ou plutôt de quadrupèdes appelés centaures. Il vivait dans une caverne. Il avait le corps et les jambes d’un cheval blanc, la tête et les épaules d’un homme. On le nommait Chiron ; et, malgré sa nature bizarre, il passait avec raison pour un excellent instituteur de la jeunesse. Plusieurs de ses disciples, plus tard célèbres dans le monde, témoignèrent de sa science profonde et de ses mérites : pour ne citer que quelques noms, Héraclès, Achille, Philoctète, Esculape, qui acquit une immense célébrité comme médecin. L’habile Chiron enseignait à jouer de la harpe, à guérir les maladies, à manier un glaive ou un bouclier, et développait l’intelligence de ses élèves dans les différentes branches d’études en faveur à cette époque, l’écriture et l’arithmétique exceptées.

J’ai parfois soupçonné que maître Chiron n’était pas réellement d’une nature autre que celle de tout le monde, mais que probablement, d’un caractère simple et affectueux, d’une humeur joviale, il faisait, par plaisanterie, croire qu’il était un cheval, et parcourait la salle de son école à quatre pattes, en laissant les petits garçons monter sur son dos. Ses pupilles, une fois grands et devenus vieux, prenaient leurs enfants sur leurs genoux, et leur racontaient les espiègleries et les jeux auxquels ils se livraient au temps de leur jeunesse ; et les petits bonshommes se firent de cette façon l’idée que leurs grands-pères avaient reçu les leçons d’un centaure, moitié homme, moitié cheval. Souvent, vous le savez, les enfants, qui ne comprennent pas bien ce qu’on leur dit, se mettent dans la tête des notions tant soit peu absurdes.

Quoi qu’il en soit, on a toujours cru à la double nature de Chiron, et on y croira aussi longtemps que durera le monde : Chiron, avec une tête humaine remplie de science, avait le corps et les jambes d’un cheval. Figurez-vous un peu ce vieux maître d’école faisant résonner le plancher de sa classe du piétinement de ses quatre sabots, peut-être écrasant les orteils des marmots confiés à son expérience, fouettant l’air de sa queue en guise de baguette ; et de temps en temps le voyez-vous d’ici sortir en trottant pour brouter une touffe d’herbe ! Je voudrais bien savoir ce qu’il dépensait pour ses fers chez le maréchal.

Jason, dès l’âge le plus tendre, habita une caverne avec ce professeur quadrupède ; il n’avait pas plus de quatre mois lorsqu’on le confia à Chiron, et il y resta jusqu’à ce qu’il devînt un homme. Il acquit un talent remarquable sur la harpe, une adresse surprenante dans l’exercice des armes, avec une connaissance suffisante des plantes et de leurs propriétés médicinales. Ce fut par-dessus tout un cavalier admirable. En effet, le sage Chiron ne devait rencontrer aucun rival dans l’art de l’équitation. À la fin, devenu un athlète de haute taille et de grande vigueur, Jason résolut de chercher fortune dans le monde, sans demander l’avis de son maître ni rien lui dire à ce sujet. Il manquait en cela de prudence, certainement ; et j’espère, mes petits auditeurs, que nul de vous ne suivra jamais cet exemple. Mais vous comprendrez au moins sa conduite quand vous saurez ce que ce jeune homme avait entendu dire. Issu d’un sang royal, il ne perdit jamais de vue que son père, le roi Éson, avait été précipité du trône par un certain Pélias, qui l’aurait aussi mis à mort lui-même s’il n’eut trouvé un asile secret chez le centaure. Parvenu à l’âge d’homme, Jason se sentit assez de détermination pour revendiquer des droits incontestables et punir le traître Pélias.

Plein de ses projets, il prit une lance dans chacune de ses mains, jeta sur ses épaules une peau de léopard pour se préserver de la pluie, et partit avec ses longues boucles de cheveux blonds flottant au vent. La partie de son costume dont il était le plus fier consistait dans une paire de sandales qui avait autrefois appartenu à l’auteur de ses jours. Ces sandales, richement brodées, se liaient sur ses pieds avec des courroies. Son accoutrement général avait un aspect assez original, comme vous voyez. Les femmes et les enfants se mettaient aux portes et aux fenêtres pour le voir passer, se demandant où ce beau jeune homme pouvait diriger ses pas, avec sa peau de léopard et ses sandales à bandelettes d’or. Quels exploits se proposait-il d’accomplir, armé, comme il l’était, d’une lance dans chacune de ses mains ?
Je ne sais quelle distance il avait déjà parcourue, quand il arriva sur les bords d’un torrent qui lui barrait le chemin. Le courant tumultueux se couvrait d’écume, agité par la lutte acharnée des vagues. Bien qu’il ne fût pas très large pendant la saison des grandes chaleurs, son lit était complètement rempli par des pluies abondantes et par la fonte des neiges du mont Olympe. Les flots mugissaient avec tant de fracas et offraient un spectacle si sauvage et si terrible, que Jason, avec toute sa témérité, jugea prudent de s’arrêter sur le rivage. Au-dessus de l’eau apparaissaient de distance en distance, des pointes de rochers, auxquelles s’attachaient des branches brisées et des troncs d’arbres déracinés. Çà et là flottaient des cadavres de brebis ou de vaches surprises la nuit dans les étables.

Comme vous voyez, le torrent débordé avait déjà causé bien des désastres. Il était évidemment trop profond pour qu’on s’exposât à le traverser à gué, et trop rapide pour le passer à la nage. Jason n’apercevait aucun pont ; et quant à un bateau, il n’y fallait pas penser, car les rochers l’eussent mis on pièces immédiatement.
- Voyez-vous ce pauvre garçon ! dit une voix tremblotante à ses côtés. Il doit avoir reçu une bien médiocre éducation, puisqu’il se trouve si embarrassé pour passer un petit ruisseau comme celui-ci. A-t-il peur de mouiller ses belles sandales à bandelettes d’or ? Quel dommage que son maître d’école à quatre pieds ne soit pas là pour le transporter sain et sauf sur son dos ?

Jason jeta les yeux autour de lui, confondu de surprise, car il ignorait qu’il y eût quelqu’un aussi près de lui. En se retournant il aperçut une vieille femme, enveloppée dans un manteau déguenillé, et s’appuyant sur un bâton dont l’extrémité supérieure était taillée en forme de coucou. Elle paraissait d’une extrême vieillesse, toute ridée et infirme. Ses yeux cependant, de la couleur de ceux d’un bœuf, étaient d’une beauté et d’une grandeur si remarquables, qu’une fois qu’ils se furent fixés sur le jeune homme, celui-ci ne put en détacher ses regards. La vieille femme tenait à la main une grenade, bien que la saison de ce fruit fût depuis longtemps passée.
- Où vas-tu, Jason ? lui demanda-t-elle en l’appelant par son nom.
Vous vous étonnez peut-être qu’elle le sût ; mais ces grands yeux bruns semblaient tout connaître, le passé et l’avenir. Tandis que Jason la regardait fixement, il vit s’avancer fièrement un paon qui se plaça à côté d’elle.
- Je me rends à Iolcos, répondit le voyageur, pour ordonner au méchant roi Pélias de descendre du trône de mon père et pour régner moi-même à sa place.
- Ah bien ! alors, reprit la vieille avec la même voix chevrotante, si tels sont tes projets, tu n’as pas besoin de te presser tant. Tiens, sois un bon jeune homme, prends-moi sur ton dos, et porte-moi de l’autre côté du torrent. Mon paon et moi, nous avons, comme toi, une affaire qui nous appelle sur la rive opposée.
- Bonne mère, répondit Jason, l’importance de vos affaires ne va pas jusqu’à avoir besoin comme moi de renverser un roi de son trône. En outre, vous le voyez vous-même, ce torrent est impétueux, et, s’il m’arrive de chanceler, nous serons entraînés plus facilement que les débris de cet arbre là-bas. Je voudrais de tout mon cœur vous rendre service, si c’était en mon pouvoir, mais je me défie de ma vigueur.
- Alors, ajouta-t-elle avec ironie, tu n’as pas non plus assez de force pour arracher de son trône le roi Pélias. Jason, si tu n’es pas disposé à secourir une femme âgée et infirme, tu n’as que faire de gouverner. Quelle est donc la mission des rois, sinon de protéger les faibles et les malheureux ? Fais comme il te plaira. Si tu refuses de me porter sur tes épaules, j’essayerai, avec mes pauvres membres épuisés, de lutter contre la violence du courant.
En achevant ces paroles, la vieille enfonça son bâton dans l’eau, comme pour chercher au fond le meilleur endroit où poser d’abord le pied. À cette vue, Jason, honteux de son refus, sentit qu’il ne se pardonnerait jamais si cette misérable et faible créature éprouvait le moindre malheur dans une tentative tellement périlleuse. Le vertueux Chiron, à moitié cheval ou non, lui avait enseigné que le plus noble usage de sa vigueur devait s’appliquer à l’assistance des petits et des faibles ; que toute femme jeune devait être traitée par lui comme une sœur, et toute femme âgée comme une mère. Au souvenir de ces préceptes, le robuste et beau jeune homme fléchit le genou, et pria la respectable dame de s’appuyer sur ses épaules.
- Le passage ne me semble pas très sûr, observa-t-il. Mais, puisque vos affaires sont si urgentes, je ferai mon possible pour vous transporter sur l’autre rive. Si le torrent vous emporte, il m’emportera également.
- Cette circonstance, je n’en doute nullement, nous apportera à tous deux une grande consolation, fit la vieille. Mais rassure-toi, nous arriverons sains et saufs.

Elle entoura de ses bras le cou de Jason, qui, l’ayant soulevée, avança hardiment dans le torrent, dont le cours impétueux le poussa rapidement en le couvrant d’écumes. Quant au paon, il se percha sur l’épaule de sa maîtresse. Notre héros s’aidait des deux lances que tenaient ses mains pour sentir le fond et soutenir sa marche parmi les blocs de rochers. À tout moment, il s’attendait à être entraîné avec son fardeau, comme les arbres à demi broyés et les cadavres des moutons et des vaches. Des flancs escarpés de l’Olympe, les avalanches paraissaient se fondre en flots grondants et se lancer avec furie pour engloutir celui qui leur résistait avec un courage si énergique. Quand il fut parvenu au milieu du courant, un des troncs déracinés dont je vous ai déjà parlé se détacha des rochers contre lesquels il était retenu, et se précipita contre lui avec ses branches dressées comme les cent bras du géant Briaré. Heureusement la violence du tourbillon l’emporta un peu plus loin. Un moment après, le pied du généreux jeune homme se trouva pris entre deux rochers, et y resta si étroitement serré, que, dans son effort désespéré pour l’en retirer, il perdit l’une de ses sandales à courroies d’or.

Cet accident lui arracha involontairement un cri d’impatience.
- Qu’y a-t-il, mon ami ? demanda la vieille.
- Il y a que je viens de perdre une de mes sandales. Et quelle figure vais-je faire à la cour du roi Pélias, avec une chaussure à courroie d’or à un pied, et rien à l’autre ?
- Ne t’en chagrine pas. La fortune ne t’a jamais mieux servi qu’en te dépouillant de cette sandale. Je suis heureuse d’apprendre que tu es précisément la personne dont le chêne parlant a fait mention.

Le jeune homme avait bien le temps alors de demander ce qu’avait dit le chêne parlant ! Mais la vivacité avec laquelle sa compagne avait prononcé ces paroles l’encouragea ; en outre, de sa vie il ne s’était jamais senti tant de vigueur et de puissance que depuis qu’il portait cette vieille femme sur son dos. Au lieu de s’épuiser dans ses efforts, il se croyait indomptable à mesure qu’il avançait. Il continua à lutter contre les flots de plus en plus impétueux, parvint à la rive opposée, escalada les bords et déposa sans autre encombre la vénérable dame, avec son paon, sur l’herbe de la prairie. Après avoir accompli son œuvre, il ne put s’empêcher de jeter un regard désespéré sur son pied nu, qui n’avait conservé autour de la cheville qu’un fragment de courroie d’or.
- Tu possèderas bientôt une paire de sandales beaucoup plus belles, dit la vieille femme en dirigeant vers lui ses beaux yeux bruns remplis de bienveillance. Aie seulement soin de laisser entrevoir à Pélias ton pied privé de chaussure, et tu le verras pâlir d’effroi, je te le promets. Voilà ton chemin. Pars, mon cher Jason, ma bénédiction t’accompagne. Plus tard, quand tu seras assis sur ton trône, souviens-toi de la vieille femme que tu as aidée à traverser le torrent.

En disant ces mots, elle s’éloigna en trébuchant, et non sans lui adresser un sourire d’adieu pardessus l’épaule. Soit que l’éclat de ses beaux et grands yeux bruns jetât un certain rayonnement autour d’elle, soit toute autre cause, Jason trouva qu’il y avait dans sa personne un air noble et majestueux, et qu’après tout, malgré sa démarche chancelante et son aspect souffreteux, ses mouvements se distinguaient par une grâce et une dignité à faire envie à toutes les reines de la terre. Son paon, qui avait alors sauté de son épaule, marcha derrière elle en se pavanant pompeusement et en déployant sa queue splendide, probablement afin de la faire admirer par le sauveur de sa maîtresse.

La vieille dame et son oiseau favori une fois à une bonne distance, notre voyageur poursuivit sa route. Après une marche passablement longue, il parvint à une ville située au pied d’une montagne et non loin des bords de la mer. Dans les environs de la ville, une foule immense, non-seulement d’hommes et de femmes, mais encore d’enfants, tous avec leurs plus beaux habits, se livraient évidemment aux plaisirs d’un jour de fête. La foule devenait de plus en plus compacte à mesure qu’on approchait de la plage ; et, en tournant ses regards dans cette direction, il aperçut au-dessus des têtes une colonne de fumée qui se détachait en spirales blanches sur l’atmosphère azurée. Il s’informa du nom de la ville voisine et du motif qui attirait une si nombreuse réunion de personnes.

- C’est la ville de lolchos, lui fut-il répondu, et nous sommes les sujets du roi Pélias. Notre monarque nous a convoqués en grande assemblée pour nous faire assister au sacrifice d’un taureau noir en l’honneur de Neptune, qui, dit-on, a donné le jour à Sa Majesté. Voilà le roi là-bas, où vous voyez la fumée s’élever de l’autel.

L’homme qui parlait ainsi à l’inconnu le considéra avec une vive curiosité ; car le costume de ce dernier ne ressemblait en rien à celui des habitants du pays. C’était pour lui un spectacle tout nouveau qu’un jeune garçon revêtu d’une peau de léopard et armé d’une lance dans chacune de ses mains. Jason s’aperçut aussi que son interlocuteur regardait ses pieds avec une attention toute particulière. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, qu’il en avait un déchaussé et l’autre orné de la sandale aux courroies d’or de son père.
- Regardez-le ! Regardez-le donc ! dit l’homme à son voisin. Voyez-vous ? Il ne porte qu’une sandale !

La sandale dorée de Jason

À ce propos, d’abord un individu, puis un autre, commença à l’examiner, et chacun fut frappé de sa tenue particulière, mais les yeux se tournaient beaucoup plus souvent vers ses pieds que vers toute autre partie de sa personne. Il entendait autour de lui une foule de voix chuchoter :
« Une sandale ! une seule sandale ! » Et toujours : « L’homme à une sandale ! Le voici enfin arrivé ! D’où vient-il ? que va-t-il faire ? Qu’est-ce que le roi va dire à l’homme à une-seule sandale ? »

Le pauvre Jason se sentait grandement décontenancé et concluait que les habitants de Iolcos devaient être bien mal élevés pour critiquer ainsi publiquement ce qui, par suite d’un accident, manquait à son costume.

Cependant, soit que la foule le poussât en avant, soit que lui-même, de son propre mouvement, se fût frayé un passage à travers le flot populaire, il advint qu’il se trouva tout près de l’autel fumant où le roi Pélias allait sacrifier le taureau noir. La foule, surprise à la vue de l’étranger au pied déchaussé, faisait entendre un tel murmure que la solennité de la cérémonie en fut troublée. Le roi, avec son grand couteau à la main, au moment de l’enfoncer dans la gorge du taureau, se détourna fort irrité et arrêta son regard sur Jason. Le peuple s’était alors pressé autour du sacrificateur, de façon que le jeune homme se tenait isolé près de l’autel, face à lace avec Pélias en courroux.
- Qui es-tu ? cria le roi d’un air terrible, et comment oses-tu, téméraire, occasionner ce trouble, au moment où je fais offrande d’un taureau noir à mon père Neptune ?
- Il n’y a nullement de ma faute dans ce désordre. Votre Majesté doit blâmer plutôt la grossièreté de ses sujets qui ont causé le tumulte dont elle se plaint, parce qu’une de mes sandales me manque par hasard.

À ces mots, le roi lança un regard rapide sur les pieds du mystérieux visiteur.
- Ah ! murmura-t-il, voilà sûrement l’homme à la sandale unique ! Que puis-je faire de lui ?

Et il serra plus fortement dans sa main le manche de son arme, comme s’il lui fût venu l’idée de tuer Jason au lieu du taureau noir. Le peuple saisit au passage, et sans les distinguer clairement, les paroles du souverain. D’abord il y eut un murmure sourd, puis l’air retentit brusquement de ce cri : « L’homme à la sandale est arrivé ! l’oracle doit s’accomplir ! »

Or, il faut savoir que, bien des années auparavant, le roi Pélias avait reçu du chêne parlant de Dodone la révélation suivante : Il serait renversé du trône par un homme chaussé d’une seule sandale. En vue de cette menaçante prédiction, il avait décrété que nul ne serait introduit en sa présence sans avoir ses deux sandales fortement attachées aux pieds. Un officier spécial, affecté à l’exécution de ce règlement, devait rigoureusement examiner les sandales de tous ceux qui pénétraient dans le palais, et en fournir une nouvelle paire, aux frais du Trésor royal, et par précaution, à ceux qui en portaient d’usées. Pendant toute la durée de son règne, il n’avait jamais ressenti une agitation, un effroi semblables à ceux qu’il éprouva en voyant le pied nu de Jason. Cependant, comme c’était un prince naturellement hardi et d’une âme fortement trempée, il reprit aussitôt courage, et commença par considérer de quelle façon il pourrait se débarrasser de cet importun chaussé d’une seule sandale.

- Mon brave jeune homme, dit-il en affectant le ton le plus doux possible, afin de ne pas éveiller la défiance de Jason, tu es le bienvenu dans mes États. Si j’en juge par ton costume, tu dois arriver de pays lointains ; car, dans cette partie du globe, l’usage n’est pas de porter des peaux de léopard. Quel est ton nom, je te prie, et où as-tu été élevé ?
- Mon nom est Jason. Depuis ma tendre enfance j’ai habité la caverne du centaure Chiron. C’est lui qui a été chargé de mon éducation ; c’est de lui que j’ai appris à jouer de la harpe, à diriger un cheval, à soigner les blessures, et enfin à manier les armes avec art !
- J’ai entendu parler de Chiron comme d’un maître habile, reprit Pélias, ainsi que de l’érudition et de la sagesse qui le distinguent. Je sais que c’est une tête pleine de science, bien que placée sur un corps de cheval. J’éprouve un bien grand plaisir à recevoir à ma cour un de ses disciples. En témoignage des savantes leçons dont tu as certainement profité, permets-moi de t’adresser une simple question.
- Je n’ai pas la prétention de posséder des connaissances bien profondes, dit le jeune homme. Mais demande-moi ce que tu voudras, et j’y répondrai de mon mieux.
Alors le roi chercha dans sa malice à lui tendre un piège et à lui arracher quelque parole qui servît plus tard à le perdre. Puis, avec un sourire plein de ruse et de méchanceté, il ajouta :
- Que ferais-tu, brave Jason, s’il existait dans le monde un homme que tu aurais des raisons de croire décidé à te faire périr ? Que ferais-tu, je le répète, si cet homme était en ta présence et dans ton pouvoir ?

Jason fut convaincu, à l’expression de cruauté que Pélias ne pouvait cacher dans son regard, qu’il avait deviné le but de son voyage, et voulait se servir de sa propre réponse pour la tourner contre lui. Il lui répugnait de déguiser sa pensée. En prince loyal et franc, il résolut de dire la vérité tout entière. Puisque le roi lui avait posé cette question, et que lui, de son côté, s’était engagé à lui répondre, il se trouvait forcé de lui déclarer ce qu’il pensait le plus prudent d’exécuter si son plus cruel ennemi tombait entre ses mains.

Après un moment de réflexion, et d’une voix ferme et mâle :
- J’enverrais un tel homme, dit-il, à la conquête de la Toison d’or.
Vous saurez que cette entreprise était la plus difficile et la plus périlleuse du monde. D’abord il fallait faire un long voyage à travers des mers inconnues. Le téméraire qui eût conçu ce dessein n’eût pas seulement échoué dans sa tentative ; il n’aurait même pas eu l’espérance ou la possibilité de revenir pour raconter les obstacles et les dangers affrontés sur sa route. Les yeux de Pélias étincelèrent de joie quand il entendit la réplique de Jason.
- Bien dit, noble étranger, bien dit ! s’écria-t-il. Pars donc, et, au péril de ta vie, rapporte-moi la Toison d’or.
- J’obéis, répond Jason d’un air calme. Si je succombe, tu seras à l’abri de toute crainte de ma part, je ne reviendrai plus te troubler. Mais si je rentre à Iolcos, chargé du glorieux butin, tu n’auras qu’à descendre du trône, roi Pélias, et à m’abandonner ton sceptre et ta couronne.
- J’y consens, dit l’usurpateur avec un regard railleur et une expression d’incrédulité. En attendant, je vais veiller à les conserver pour toi.

La première démarche de Jason, après son entrevue avec le roi, fut de se rendre à Dodone, afin de s’enquérir auprès du Chêne parlant de ce qu’il avait à faire. Cet arbre merveilleux s’élevait au centre d’une antique forêt. Son tronc majestueux mesurait plus de cent pieds de haut, et jetait une ombre épaisse sur un espace de plus d’un arpent En s’abritant sous ses branches, le visiteur examina la brillante verdure de ses rameaux enlacés, porta ses regards vers le centre mystérieux de l’arbre vénérable, puis parla à haute voix, comme s’il se fût adressé à quelque personne cachée au milieu du feuillage.
- Que faut-il que je fasse, dit-il, pour conquérir la Toison d’or ?

D’abord il y eut un profond silence, non seulement dans toutes les parties du Chêne parlant, mais encore dans le bois environnant. Une minute ou deux après, les feuilles commencèrent à s’agiter, comme si une douce brise était venue furtivement s’y glisser. Les autres arbres du voisinage restaient dans une immobilité parfaite. Peu à peu, Jason crut distinguer des sons articulés, fort confus d’abord, par la raison que chaque feuille de l’arbre représentait une langue, et que des milliers de feuilles gazouillaient toutes à la fois. Le bruissement s’accrut de plus en plus, et ressembla bientôt à un tourbillon qui sifflait entre les branches, en composant de ces innombrables souffles un murmure violent. Quoique ce murmure eût presque le caractère d’une tempête, c’était en même temps comme une voix basse et ronflante, qui parlait aussi distinctement qu’un arbre peut parler. Elle prononça les paroles suivantes :
- Va trouver Argos, le constructeur de navires, et ordonne-lui de construire un navire armé de cinquante rames.
Puis la voix se fondit dans le vague frôlement du feuillage et s’éteignit graduellement. Quand le silence se fut rétabli, Jason se prit, pour ainsi dire, à douter s’il avait positivement entendu ces paroles, ou si son imagination ne s’était pas créé une trompeuse illusion.

Après quelques informations prises chez les habitants de Iolcos, il vérifia qu’il existait réellement dans la ville un homme nommé Argos, très habile constructeur de vaisseaux. L’arbre possédait donc une certaine intelligence : autrement, comment aurait-il connu l’existence de cet homme ? À la requête de Jason, Argos consentit à lui construire un vaisseau assez grand pour contenir cinquante vigoureux rameurs, bien qu’on n’eût pas encore vu dans le monde un navire de cette puissance et de cette grandeur.
Le maître charpentier, avec tous ses ouvriers et ses apprentis, se mit à l’ouvrage ; pendant longtemps une activité extraordinaire régna dans les chantiers ; nuit et jour la hache et le marteau retentirent bruyamment sur les pièces de bois. Enfin, le nouveau navire, nommé l’Argo, fut prêt à être lancé à la mer. Comme le Chêne parlant lui avait déjà donné de bons avis, Jason pensa qu’il n’était pas hors de propos de lui adresser de nouvelles questions. Il le visita une seconde fois ; et, s’étant placé près de son tronc gigantesque et séculaire, il l’interrogea sur ce qui lui restait à faire.

Cette fois, il n’y eut pas parmi les feuilles une agitation aussi générale. Mais quelques instants après, Jason observa que le feuillage d’une grande branche frémissait au-dessus de sa tête, comme si le vent l’eût particulièrement choisie pour la secouer, tandis que les autres parties de l’arbre étaient dans un calme complet.

- Coupe-moi ! dit la branche aussitôt qu’elle put parler distinctement. Coupe-moi ! coupe-moi ! et donne-moi la forme d’une tête pour orner ton navire.
En conséquence, Jason prit la branche au mot et l’eut bientôt tranchée. Un sculpteur des environs fut engagé pour exécuter le travail. C’était un assez habile ouvrier, qui avait déjà taillé en bois des figures prétendues de femmes, à peu près dans le genre de celles que nous voyons de nos jours scellées aux beauprés des navires, avec leurs grands yeux fixes, qui ne clignent jamais sous le choc des flots écumants. Mais, par un phénomène étrange, l’artiste reconnut qu’un pouvoir invisible lui guidait la main et que ses outils avaient exécuté cette œuvre, à la composition de laquelle il était étranger, avec une perfection dont il s’avouait lui-même incapable.

L’ouvrage, une fois terminé, représentait une belle et gracieuse femme, la tête coiffée d’un casque d’où s’échappaient de longues boucles de cheveux ondulant sur ses épaules. À son bras gauche était un bouclier, au centre duquel ressortait en ronde-bosse une tête de Méduse entourée de serpents. Le bras droit de la statue se portait en avant, comme pour montrer quelque chose. Quant aux traits de la figure, sans exprimer la colère ou le commandement, ils offraient un type grave et majestueux, que vous auriez peut-être pris pour celui de la sévérité. On eût dit la bouche prête à s’entr’ouvrir et à prononcer des sentences d’une haute sagesse.
Jason, ravi de son image de chêne, ne donna pas de repos au sculpteur qu’il n’y eût mis la dernière main et ne l’eût ajustée à la place consacrée depuis cette époque jusqu’à nos jours, c’est-à-dire à la proue du bâtiment.
- À présent, s’écria-t-il en contemplant la tête noble et calme de la statue, à présent, il faut que je retourne au Chêne parlant pour le consulter sur ce que j’ai à faire.
- Tu n’as pas besoin de prendre cette peine, dit une voix qui, bien que moins sonore, lui rappela les accents de l’arbre mystérieux. Quand tu désireras un bon conseil, tu peux me le demander.
Jason fixa ses regards sur la face de la statue au moment où ces mots furent prononcés ; mais il put à peine en croire ses oreilles ou ses yeux. La vérité était cependant que les lèvres avaient remué et que le son de la voix provenait de l’image de chêne.

Revenu de sa surprise, il se souvint que la statue avait été exécutée avec le bois du Chêne parlant, et que, pour cette raison, il ne fallait pas s’émerveiller, mais au contraire regarder comme la chose la plus naturelle du monde qu’elle possédât le don de la parole. Il eût été, à bien prendre, beaucoup plus extraordinaire qu’il n’en fut pas ainsi. En tout cas, la fortune le favorisait grandement, en mettant à sa disposition un conseiller si plein de sagesse dans le cours d’un voyage long et périlleux.

- Dis-moi, prophétique image, s’écria Jason, puisque tu hérites de la science du Chêne parlant de Dodone, dont tu es la fille, dis-moi où je pourrai trouver cinquante jeunes hommes hardis, qui consentent à prendre chacun une rame de ma galère. Il leur faut des bras vigoureux, une bravoure éprouvée pour affronter les périls de mon entreprise, ou nous ne parviendrons jamais à conquérir la Toison d’or.
- Va, reprit l’image, va faire appel à tous les héros de la Grèce.

Au fait, si l’on considère l’importance de l’expédition, Jason pouvait-il recevoir un conseil d’une plus haute prudence ?

À suivre...

  • Le quiz sur ce premier épisode
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Sommaire du dossier

Jason et la toison d'or

Quiz sur l'épisode 1 : Le jeune homme à la sandale dorée

Nathaniel Hawthorne,
Le Livre des merveilles, contes pour les enfants tirés de la mythologie, volume 2,
traduit de l'anglais par Léonce Rabillon (1858), histoire 6, « La Toison d’or »

Nathaniel Hawthorne (1804 - 1864) est un célèbre écrivain américain, auteur de nouvelles et de romans. En 1851, il publie A Wonder-Book for Girls and Boys ("Un livre-merveille pour filles et garçons") : une collection de six courtes histoires inspirées de grands mythes grecs. Un nouveau livre, paru en 1853 sous le titre Tanglewood Tales for Boys and Girls, another wonder-book, comporte six nouveaux récits mythologiques. L’ensemble est traduit en français sous le titre de "premier" et "second" Livres des Merveilles.

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