Épidémie Petite réflexion étymologique...

Apollodore (IIe siècle ?), dans un texte relatif aux causes de la guerre de Troie (Epitomê III, 6), rapporte que le roi de Sparte Ménélas, après l’enlèvement de sa femme Hélène par le Troyen Pâris-Alexandre, se rend chez son frère Agamemnon, roi de Mycènes, et lui « demande d’organiser une expédition militaire contre Troie », δεῖται  στρατείαν  ἐπὶ  Τροίαν  ἁθροίζειν.

 

Ménélas demandant l’aide d’Agamemnon. Enluminure de manuscrit du XIVe siècle.

Ménélas demandant l’aide d’Agamemnon — Enluminure de manuscrit du XIVe siècle. Source : gallica.bnf.fr. Bibliothèque municipale de Toulouse.

La préposition ἐπί signifie bien, dans ce contexte, l’idée d’aller (+ accusatif de mouvement) « vers et contre » à la fois, de mener une offensive contre l’ennemi.

Son sens premier est « sur, dans, parmi », que l’on retrouve dans le mot épidémie. En effet, l’adjectif ἐπιδήμιος (ou ἐπιδήμος) a pour sens « qui séjourne dans un pays », de la préposition ἐπί : « dans, parmi », et le nom ὁ δῆμος « la population » (plutôt, ici, que « le peuple » au sens civique, constitué de l’ensemble des citoyens).  

Toutefois, en dépit des métaphores et représentations courantes du virus s’attaquant aux populations, le terme épidémie, emprunté au latin médiéval epidemia d’après le grec ἡ ἐπιδημία, ne comporte pas à l’origine cette idée d’assaut. Lorsque la littérature hippocratique (Ve – IVe siècles) s’en empare, il s’agit encore de signifier la « propagation d’une maladie au sein d’une population, dans un pays ».

Même constat pour les mots de la même famille en grec :

  • ἐπιδημεῖν (verbe) : « résider dans son pays », « rentrer chez soi après un voyage », « résider dans une cité en qualité d’étranger » (Platon, Xenophon, Démosthène…) — et pour une maladie : « se propager dans un pays »
  • ἐπιδημεύειν (verbe) : « passer sa vie parmi le peuple, vivre dans le monde » (par opposition à la vie passée aux champs : dans l’Odyssée, le porcher Eumée dit à Télématique le fils d’Ulysse, maître et propriétaire des terres d’Ithaque : « Entre donc, mon cher fils, afin que je me réjouisse en te contemplant de nouveau, puisque tu viens d'arriver dans ma demeure. Tu visites rarement tes campagnes, tes troupeaux et tes bergers, mais tu restes toujours à la ville (ἐπιδημεύεις), au milieu de la troupe funeste des prétendants. »)
  • ἡ ἐπιδήμησις (noms d’action en –σις) : « arrivée ou séjour d’un étranger dans un pays » (Platon).

Enfin, l’adjectif endémique (de ἐν « dans » et ὁ δῆμος) connaît la même histoire étymologique : son sens premier, « originaire d’un pays, indigène » ou « qui demeure dans son pays, sédentaire », voire « qui concerne de l’intérieur un pays » (comme une guerre « civile », les affaires « intérieures »), viendra à désigner une maladie « qui se fixe dans une population, dans un pays » chez Galien, médecin du IIe siècle après J.-C.

Finissons ce cours d’étymologie par quelques mots appartenant au même champ lexical :

  • Maladie : le nom créé par dérivation de l’adjectif malade (ajout du suffixe nominal –ie) est issu de l’expression latine d'époque impériale male habitus, « (qui est) en mauvais état », composée de l’adverbe latin male (« mal ») et du participe passé habitus (de habere, « être dans tel ou tel état »). Notez que l’adjectif latin classique aeger, « malade », a complètement disparu.
  • Contagion : de la préposition cum, « avec », et d’un dérivé du radical du verbe tangere, « toucher ». contagio le sens premier de « toucher », « contact tactile » (< contacts, qui a le même sens), et prend le sens spécifique de « contact infectieux ».

Occasion de rappeler ici que la meilleure protection contre le virus actuel consiste à rester à bonne distance les uns des autres…

  • Virus : du nom latin virus désignant toutes sortes de substance liquide organique : « suc des plantes », « pus », « sperme », « venin des animaux », ce dernier sens l’emportant pour nommer l’agent de contagion qui agit comme un poison.

Et, pour terminer sur une note optimiste (et guerrière … mais pas dans son étymologie !) :

  • Éradication : de la préposition latine e / ex, « hors de », et du nom radio, icis, « racine » (cf. radical d’un mot, qui ne bouge pas, comme les racines d’un arbre, ou encore le radis), soit « déracinement », d’où « extermination ».

 

Album Vilmorin : planche de (1851-1861). Source : gallica.bnf.fr.

Album Vilmorin : planche de (1851-1861). Source : gallica.bnf.fr.

 

Sources

Robert. Dictionnaire étymologique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey ; Dictionnaire de grec ancien, d’A. Bailly ; www.cntrl.fr ; www.gallica.bnf.fr.

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