Encore voir et bien voir

 

[94 bis] Le titre de cette partie revient à dessein sur ce qui a été dit à l’occasion de la description de M1. Posée dans l’axe longitudinal de la pièce de réception (6) (1,78 × 0,92 m) à laquelle elle sert de motif central, la mosaïque M2 à disposition horizontale, est limitée par un cadre à damiers rouges et blancs (tesselles de terre cuite et de marbre). La composition associe trois éléments visibles : un immense papillon, un personnage nu lacunaire et un monstre polyprotome, c’est-à-dire à plusieurs têtes et cous d’animaux.

 

1.1 Le papillon : Danaus chrysippus L., 1758

[95] Le premier élément visible, dans la partie supérieure, est la reproduction d’un papillon naturaliste hypertrophié, vu du côté de la face ventrale et dominant la scène8. Les détails des ailes ont permis à Massimo Osanna d’identifier ce papillon à un spécimen de la famille de Nymphalidae, sous-famille des Danainae : le petit monarque ou monarque africain (Danaus chrysippus L., 1758) (plain tiger, African monarch, African queen)9.

 

papillon

Petit monarque ou monarque africain © Wikimedia Commons 

 

Ce lépidoptère, sédentaire, commun à l’Afrique et au sud de l’Europe, mesure entre 70 et 80 millimètres de large. On pourrait même préciser la sous-espèce : Danaus chrysippus chrysippus L., 1758, attestée en Afrique du Nord, en Turquie, en Jordanie10  et en Europe. Il s’agit de la famille de lépidoptères la plus anciennement illustrée, puisque les artistes les ont représentés sur les parois des tombes de l’Égypte ancienne11. L’identification de ce papillon, dont les plantes hôtes sont des Asclépiadacées (notamment Calotropis procera [Aiton] W.T. Aiton, 1811) qui leur permettent de prélever des substances cardiotoxiques les rendant non comestibles par leurs prédateurs, ne semble guère faire de doute, même si le bord inférieur des ailes n’est pas tout à fait conforme au modèle idéal. Ce lépidoptère se caractérise par des ailes postérieures jaune safran, qui recouvrent la moitié des ailes antérieures, orange ; la séparation entre les deux ailes est visible au décrochement latéral, tandis qu’un liséré de couleur terne mais qui dans la réalité, devait être composé de tesselles noires et blanches afin d’imiter la réalité, constitue une ligne de démarcation entre les ailes. L’aile antérieure s’achève par une zone apicale noire à points blancs, qui se prolonge par une partie couleur safran. À droite, les points blancs ne sont plus apparents, mais ils sont néanmoins visibles, bien qu’ayant été calcinés par des éléments incandescents. Vu qu’il n’y a pas de tache blanche cernée de noir sur les ailes postérieures, il est possible qu’il s’agisse d’un spécimen femelle, car seuls les mâles possèdent ce type de taches. On distingue la tête pourvue de deux antennes et les détails de la face – les yeux et la trompe enroulée –, le thorax et l’abdomen formant une même masse fuselée gris brun, effet stylistique sans lien avec la réalité, car cette partie du corps du lépidoptère, in vivo, détaille bien les deux segments : la tête et le thorax, en général noir parsemé de points blancs, et l’abdomen, jaune. Il est très possible que cette partie fuselée ait été composée de tesselles de couleurs différentes altérées sous l’effet de la chaleur. L’espèce de ce papillon majestueux est différente de celle du papillon dont les ailes jaillissent du dos de la femme-scorpion de M1 et qui font plutôt songer à celles d’un paon-du-jour (Aglais io L., 1758) (→ 49).

 

1.2. Le personnage nu

[96] À gauche, un personnage nu, vu de face, à la musculature puissante, n’est que partiellement conservé. La chute de matériaux incandescents a détérioré la partie gauche de la mosaïque de même que deux plages en dehors du cadre de M2. Aussi, de ce personnage ne voit-on plus que quelques parties : l’épaule gauche formant un ressaut inhabituel, le bras gauche prolongé par la main empoignant des liens de couleur rouge regroupés par trois, deux ou un éléments (→ 112) ; le bas de l’abdomen d’où pend un pénis minuscule vers la droite du personnage, avec deux testicules à gauche, le tout formé de tesselles orange et surmonté par une petite toison pubienne formant un losange noir ; la cuisse gauche, la base de la jambe, avec l’amorce d’un mollet saillant, est dissimulée sous la masse du monstre, et le pied n’est pas perceptible. La naissance des cuisses, une bande sur le dessus de la cuisse gauche, et le pli inguinal sont constitués de tesselles de couleur pourpre, la base de l’abdomen étant formée de tesselles rouges et orangées, sans oublier une marque fusoïdale formée de tesselles claires, légèrement décalée vers la droite. Le reste de la jambe gauche est formée de tesselles roses, correspondant à la couleur de la chair. Des vestiges de la jambe droite, ployée, sont encore visibles au niveau du genou. Les contours du torse sont restituables à l’aide de différentes tesselles conservées ça et là. Quant à la tête, elle ne forme plus qu’un halo au-dessus des épaules, et est apparemment tangente à la partie inférieure de l’aile droite du papillon. On croit pouvoir discerner les traits du personnage vus de trois-quarts vers sa droite. Quant à la silhouette de son bras droit, elle se perd dans une grande lacune grise brune cendreuse à gauche.

 

1.3. L’animal polyprotome

[97]. L’animal en bas à droite, se caractérise par neuf bustes d’animaux (protomés) hypertrophiés, visibles du premier coup d’œil, formant un ensemble formidable, qui converge en direction du disque au premier plan, sur le corps d’un quadrupède hybride à queue de serpent. Pour être précis, on substituera le terme « polyprotome » à celui de polycéphale et celui de « polyprotomie » à polycéphalie.

[98] Si l’on part de l’animal le plus éloigné comme le fait Massimo Ossana12, on voit successivement se détacher les silhouettes suivantes : aigle, bœuf, lionne (ou lion), renard, chien (?), crocodile, sanglier. À droite, en suivant le même principe, on voit la silhouette d’un ours à laquelle se superpose un protomé de chèvre, qui se superpose à celui du sanglier. Sept sont vus de profil – deux de profil droit (renard, ours), et quatre de profil gauche (bœuf rouge, crocodile, sanglier, serpent caudal). Ensuite on voit des protomés vus de trois-quarts droit (aigle, lionne) et trois-quarts gauche (chèvre). La convergence des cous paraît recouverte par un élément en forme de disque. Cette gerbe de protomés, en montrant cette collection d’animaux sous des angles différents, tant dirigés vers l’avant que l’arrière mais aussi à 45° vers l’observateur, crée une impression de dynamisme rayonnant tout en accentuant un effet pictural de relief tridimensionnel.

[99] L’ours. – En effectuant une description dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, on voit tout d’abord se détacher un protomé d’animal tourné vers la droite du spectateur qui évoque indéniablement la silhouette d’un ours. Les pointes des oreilles saillent en avant comme dans l’attitude de la marche. C’est là une concession à une attitude inhabituelle, car les représentations connues de l’ours, jusque dans les mosaïques du ive siècle, montrent que les artistes dessinent plutôt des oreilles rondes13. Une ligne courbe sur le museau traduit le froncement du mufle dépourvu d’une amorce de truffe. L’avant de la tête – front, yeux, mufle, gueule ouverte soulignée d’un trait rouge – sont d’une teinte caramel tandis que le reste du buste, se poursuivant apparemment à gauche au-delà de la silhouette de la tête de chèvre, vers le protomé de lionne, est réalisé à l’aide de tesselles brunes. En effet, cette partie n’appartenant ni à l’une ni à l’autre des deux protomés de lionne et de chèvre, laisse imaginer un plantigrade de taille massive dont la bosse au niveau du garrot est systématiquement rendue par les mosaïstes. Cette bosse disparaît derrière la silhouette de la chèvre. La teinte de la robe peut faire penser à celle d’un ours brun européen (Ursus arctos arctos L., 1758)14, ou plutôt à Ursus arctos marsicanus Altobello, 1921, l’ours brun marsicain15 ou encore ours brun des Apennins, aujourd’hui attesté uniquement dans les Abruzzes. Comme pour le papillon, la recherche d’un modèle naturaliste n’est pas seulement un mouvement spontané du lecteur, il est justifié par l’attention des artistes à donner une représentation réaliste des êtres naturels, comme le montrent tous les documents critiques sur l’esthétique antique, et Pline manifeste à longueur de page, dans le livre 35 de son Histoire Naturelle, cet idéal commun. Cela n’empêche pas le choix de détournement ou d’écarts, parfois explicables par des contraintes ou partis pris esthétiques, ou des imperfections de copie.

 

ours

Ours brun marsicain © Wikimedia Commons 

 

[100] La chèvre. – Au premier plan, un grand protomé de chèvre (Capra hircus hircus L., 1758) occupant l’axe, se détache sur la silhouette du cou de l’animal précédent (→ 99). Les détails de cette tête entée sur le corps de l’animal hybride, sont rendus au moyen d’un assortiment de tesselles brunes, jaunes et blanches. Une lacune du côté gauche de l’animal masque le haut de l’encolure, une partie du front, l’œil gauche, une partie de l’oreille et un tiers de la corne gauche. Les oreilles sont redressées. Le chanfrein présente une tache plus sombre. Sur le pourtour de la bouche et au niveau des naseaux, se voient des traces rougeâtres diffuses formant comme une sorte de barbe. On n’aperçoit pas de pampilles au niveau du cou. On peut comparer ce protomé, aux cinq chèvres barbichues, dont deux sans cornes, paissant dans un environnement sauvage devant une statue de Dionysos, armé du thyrse, dans la mosaïque du « Palazzo Imperiale », bien qu’elle remonte au règne d’Hadrien16 .

[101] L’être serpentiforme. – Jaillissant au-dessus du protomé de chèvre, une forme en esse allongée se dirigeant vers la gauche, laisse perplexe. Cette forme, constituée de deux champs rendus par des tesselles vert pâle et grisâtres, est hérissée, de droite à gauche, de trois pointes roses formées de tesselles triangulaires, puis de trois segments fait de tesselles grisâtres terminées par des pointes triangulaires rouges, puis, à nouveau, d’une pointe rose triangulaire. L’artiste semble n’avoir pas voulu donner de face ou de gueule à cet être étrange, tenu par un lien qui s’inscrit dans une légère invagination qui est l’esquisse d’une bouche (→ 112).

[102] La lionne. – C’est ensuite au tour d’un protomé léonin peu naturaliste vu de trois-quarts tourné vers sa gauche, aux yeux expressifs. La gueule montrant une rangée de dents plutôt que de crocs, est comme soulignée de rouge dans l’alignement des liens qui viennent par l’arrière. L’absence de crinière (Panthera leo, L. 1758)17 est notable, d’autant que les mosaïstes savent parfaitement d’ordinaire reproduire cet ornement. Il s’agit donc d’une lionne et non d’un lion. La teinte claire est également typique des personnages féminins, constituant souvent un critère d’identification. On remarque que les oreilles devraient être rondes, mais leur forme est sans doute due à la volonté de rendre un effet de perspective. L’artiste produit un effet de lumière très pictural, en plongeant la partie gauche dans l’ombre (tesselles brun clair, sauf sous le cou où elles sont brun foncé), tandis que la partie droite de l’encolure et le faciès de l’animal sont faits de tesselles claires pour donner l’impression que la lumière frappe le corps depuis un point situé à droite du spectateur. Cet effet est corroboré par le disque au premier plan (→109). On peut voir sur l’encolure de l’animal trois éléments formant comme trois griffes faites de tesselles claires.

 

lionne

Lionne du Serengeti © Wikimedia Commons 

 

[103] L’aigle. – Vient ensuite un protomé de rapace, reconnaissable à sa calotte, à son bec crochu, à sa tête au regard acéré, tourné de trois-quarts vers sa droite. L’artiste a choisi, pour rendre la couverture alaire, une alternance de six lignes de tesselles brunes et grises pour rendre le haut des ailes, et brunes et jaunes pour la gorge, le poitrail et certaines taches de la calotte. Le sourcil est marqué de noir ; la cire du bec est rendue par une ombre grise. Le bec reçoit la lumière par la droite comme le montre le bec clair et la tache triangulaire de la calotte. Cette silhouette fait songer, parmi les différents aigles attestés dans la péninsule italienne (aigle botté, aigle criard, aigle de Bonelli, aigle impérial, aigle pomarin, aigle des steppes, aigle ravisseur, aigle royal), à celle d’un aigle royal (Aquila chrysateos L., 1758)18, qui connote ici le territoire alpin, mais aussi les Apennins.

 

aigle royal

Aigle royal © Wikimedia Commons 

 

[104] Le bœuf rouge. – C’est au tour de la minuscule silhouette d’un bœuf rouge aux cornes blanches qui présente quelques taches roses autour de l’œil et du museau où s’ouvrent deux narines. Au niveau de la bouche, on voit un court segment oblique rouge.

[105] Le renard. – L’examen du protomé sous-jacent permet de reconnaître, tournée de profil vers la droite, un petit renard à la robe beige et avec des plages rousses sous les yeux et sur les joues. Un liséré roux est visible à la lisière du cou et de la gorge. Il s’agit indubitablement d’un spécimen de renard roux (Vulpes vulpes L., 1758)19.

 

Renard

Renard roux © Wikimedia Commons 

 

[106] Le chien (?). – Il est difficile d’affirmer l’existence d’une silhouette de tête de chien dissimulée entre celles d’autres animaux comme s’il convenait qu’elle ne fût pas visible à première vue, mais cette possibilité paraît pouvoir être suggérée pour expliquer la position du renard.

[107] Le crocodile. – Le protomé suivant, qui jaillit en direction de la gauche, qui dépasse tous les autres vers l’avant, d’une tête de crocodile (Crocodylus niloticus Laurenti, 1768) (ill.) sommairement interprétée, mais très reconnaissable, à son museau allongé, à la gueule hérissée de dents triangulaires, soulignée par un liséré rouge. L’œil, humanisé et non fendu à la verticale, est surplombé par une légère protubérance apparente sur la tête dans l’axe vertical de l’œil qui traduit l’émergence de ce dernier au-dessus de la ligne l’eau. L’élément en forme de esse inversée à droite de la gueule pourrait être une stylisation, rabattue à 90°, de la commissure de celle-ci qui se poursuit en arrière des yeux. Lorsque la gueule du crocodile s’ouvre, la commissure dégage la membrane du clapet qui s’ouvre pour engloutir une proie, car l’animal n’a pas de langue. La teinte générale de ce protomé – fait à l’aide de tesselles claires et grises – est imaginaire puisqu’il est de teinte claire alors que celle de la carapace du crocodile tire sur le vert brun. Cependant, les dents acérées – on en compte une quinzaine par mâchoire – et la gueule projetée en avant, témoignent de la voracité et de la dangerosité de l’animal21. Sous l’œil, deux liens rouges se rejoignent vers la lisière inférieure de la tête de l’animal.

 

crocodile

Crocodile du Nil © Wikimedia Commons

 

[108] Le sanglier. – Le dernier protomé correspond à la hure d’un sanglier (Sus scrofa L., 1758)22 adulte mâle. Se dirigeant vers la gauche, il montre en effet une défense visible (mais pas de grès, opposés aux défenses, qui sont des canines) et des oreilles pointées vers l’avant. Les yeux, comme ceux des autres animaux, sont humanisés, dans la mesure où la sclérotique est blanche, alors qu’elle est rouge, en réalité. La gueule est soulignée par un liséré rouge. La robe de l’animal est rendue par des tesselles brunes, plus foncées dans la partie supérieure et contrastant avec la silhouette du protomé de lionne en arrière-plan. La marque en forme de sigma, faite à l’aide de tesselles blanches, pourrait traduire l’aspect très spécifique du pli de la commissure de la gueule. Rabattu à 75°, le groin discal, cerclé, à droite, par une ligne de tesselles brun sombre, est pointé de deux tesselles noires qui marquent les narines. Un lien rouge court depuis la base de l’oreille jusqu’à la lisière de la hure, au niveau de la commissure de la gueule.

 

Sanglier

Le sanglier © Wikimedia Commons

 

[109] Le disque. – Pour finir, un disque formé de cercles concentriques de tesselles allant du noir vers le marbre blanc en passant par le brun et un vert qui rappelle celui de l’être serpentiforme. Le cercle blanc, décalé légèrement à droite, est un effet du reflet dû à la lumière qui frappe le disque à partir de la droite, effet que l’on observe aussi sur l’encolure de la lionne. Il est important d’observer que ce disque n’est pas un élément indépendant du corps hydride –lionne et chèvre –, puisqu’il fusionne avec l’arrière-train caprin à droite, comme si le corps hybride se terminait par une boule sur laquelle auraient été entées les autres têtes. C’est ce que suggère, tangent à ce disque, à gauche, un long élément blanc plus clair ressemblant à une lame de cimeterre mais à l’extrémité prolongée par une ligne de tesselles blanches, qui remonte vers l’axe réel du cou de la chèvre vue de trois-quarts. Tangent et extérieur à cette forme blanche mais se rapportant a priori à elle, un élément en forme de langue triangulaire rouge limitée par un liséré orangé, jaillit en faible diagonale vers la gauche.

[110] Le corps hybride. – Le corps auquel se raccordent les protomés est celui d’un l’animal hybride à l’attitude statico-dynamique et comme suspendu dans l’atmosphère. L’avant-train, plus bas que l’arrière-train, est celui d’un félin aux griffes puissantes. Saisi dans une attitude dynamique, cet avant-train donne l’impression que l’animal polyprotome se précipite vers le personnage de gauche et tente de le renverser. Contrastant avec l’avant-train, l’arrière-train, aux deux pattes à peine séparées l’une de l’autre, est représenté dans une attitude statique. La croupe, la cuisse, les jarrets, les canons et les pieds grêles permettent de reconnaître ceux d’un capridé. Sous l’abdomen, vers l’arrière-train, on aperçoit deux protubérances, l’une de couleur claire, l’autre plus foncée en avant. L’arrière-train est comme frappé d’un dessin formé de tesselles beige clair animé par des lignes de tesselles en marbre. Cette forme à peu près circulaire est augmentée, à gauche, par un arc de cercle formé de deux rangées de tesselles.

[111] L’appendice caudal, se déployant en effectuant un enroulement, se termine par une tête de serpent faites de tesselles claires, avec le détail de l’œil, noir, et la gueule soulignée par un trait brun. Ce serpent caudal, qui joue un rôle comparable aux protomés de l’animal, se tourne vers l’être serpentiforme vert pâle et gris au-dessus du protomé de chèvre, comme dans un face-à-face matérialisé par un lien qui court d’une tête à l’autre. Une ligne de tesselles plus claires est visible à l’arrière et au centre de la queue pour créer une sorte de clair-obscur.

 

1.4. Le miracle de la multiplication des liens et autres remarques

[112] Réalisés au moyen de tesselles de terre cuite, les liens rouge tuile méritent qu’on leur accorde une attention soutenue. Ils forment trois réseaux distincts : (1) le premier associe le papillon et le personnage humain par une paire de liens qui relie l’abdomen du premier et la tête du second, à un point qui ne peut être déterminé car cette partie est endommagée ; (2) un autre associe le papillon et la main du personnage humain, constituée de deux groupes de trois liens qui semblent former une boucle dans le poing gauche de la figure ; (3) un troisième associe, à travers le poing ferme de l’homme, la figure humaine et l’être polyprotome, par quatre paires de liens qui se dispersent et lient six des figures qui le composent. Le nœud de ce réseau global semble être le poing de l’homme où se rencontrent à la fois les liens du second ensemble et ceux du troisième. Mais, en réalité, la clé du système de liens, dans son ensemble, se révèle être le papillon, dont l’abdomen constitue le point extrême (d’aboutissement ou de départ) et le seul point de « ralliement » de tous les liens de cette gerbe. Ces trois réseaux figurent, chacun, un type de rapport particulier et distinct, qui ressort nettement de leur étude comparative.
(3) La tête de la lionne est atteinte par une paire de liens qui l’enserre visiblement comme une laisse au niveau de la bouche. Cette valeur du lien que M. Osanna avait déjà notée, et qui est clairement confirmée par le cas de l’aigle et des deux figures serpentiformes, peut être étendue à l’ensemble du groupe et s’impose comme le sens du rapport entre l’homme et l’être animal multiforme. (2) En revanche le papillon, indépendamment de sa situation et de son isolement, ne peut être considéré comme soumis au même type de domination que le polyanimal de la part du personnage humain, car les six cordons rouges qui relient la main à son thorax ne l’enserrent aucunement. Il semble plutôt que le papillon soit celui qui, in fine, guide la manœuvre en tendant, depuis son abdomen qui paraît les secreter comme un fil d’araignée, les liens que la poigne humaine maintient musculeusement et prolonge vers les gueules bestiales : ce second réseau n’est pas une tenue en laisse mais une alliance (1) Le double lien unissant le papillon et la tête du personnage constitue en apparence le réseau le plus difficile à déchiffrer. Il est le seul qui échappe à la poigne de l’homme et donc à sa maîtrise. Formant une paire, à l’instar des laisses qui brident les protomés, il devait aboutir, si on le prolonge vers la tête disparue, à peu près au niveau de la bouche ou du cou de l’homme (→132). Des deux êtres c’est bien l’homme, dans ce dispositif, qui est lié à l’autre et apparaît en quelque sorte asujetti, peut-être même bridé lui-même dans la mosaïque intégrale. Si les rapports établis par les liens dans le premier et le troisième réseaux ne sont pas nécessairement identiques, ils sont à tout le moins analogues.

Le détail de ce complexe de liens révèle cependant quelques bizarreries. Sur les six liens (deux fois trois) qui se rejoignent dans le poing du personnage, deux brins de gauche passent sur le bras et le troisième dessous ; quant aux brins de droite, deux se dirigent vers le poing tandis que celui qui est le plus à gauche de cet ensemble dévie vers la gauche, comme s’il rejoignait le brin le plus à droite du groupe de trois brins précédents.

Remarque. – Il faut faire ici une exception au principe consistant à éviter de mélanger description et interprétation. Cette vision, si on décide simplement que les liens traduisent l’assujettissement du cou, risquerait d’en fausser le sens. En effet, l’artiste semble évoquer au moyen des liens, quelque chose qui n’est pas une simple laisse, mais bien la marque d’une emprise sur la gueule des animaux comme si chacun d’eux était bâillonné pour l’empêcher de nuire. Le mouvement de ces liens est très visible d’après l’examen des figures de l’aigle et de la lionne où, étant discernables respectivement derrière la calotte et sur l’encolure, ils se poursuivent sous la forme d’une ligne de tesselles rouges dans le bec crochu ou la gueule, ce qui signifie que les animaux seraient pourvus d’un mors primitif, qui revêt soit la forme d’une ligne de tesselles rouges soulignant toute la bouche (crocodile, sanglier, lionne, animal serpentiforme), soit celle d’un trait plus court formé d’une ligne de tesselles (ours, dragon caudal, bœuf rouge et disque au premier plan). Les seuls protomés qui ne sont pas assujettis par un lien rouge visible sont ceux du renard et de la chèvre, à ce détail près que, pour celle-ci, le lien serait déplacé vers le disque.

[113] L’angle gauche de la composition. – Il se pourrait que la partie lacunaire à gauche de la composition ne fût pas vide et qu’elle eût été consacrée à d’autres éléments, à en croire les tesselles dispersées dans cette grande tache grisâtre. Cependant, l’effet de la chaleur des matériaux volcaniques peut avoir dénaturé les teintes. Des techniques d’investigation adaptées permettront peut-être de révéler des traces sous-jacentes de cette partie de la composition.

[114] Couleurs et absence d’ombre. – Il est important de constater que certaines couleurs ont subi des altérations inégales du fait de la chaleur dégagée par les matériaux volcaniques et que ces modifications ont influé sur la perception de certains détails. Contrairement à M1, il n’existe pas d’ombres extérieures aux formes, puisque le tout se détache sur un fond uniforme sombre. En revanche, comme dans M1, le mosaïste joue sur les ombres internes et la réception de la lumière provenant de la droite, mais le résultat montre quelques incohérences du point de vue de la réception de la lumière, mais qui ont pour but d’accentuer l’effet pictural.

Avec la collaboration d'Arnaud Zucker

Notes 

8.  Pour les lépidoptères dans le monde grec et latin, on se reportera à Ian C. Beavis, Insects and other invertebrates, Exeter, 1988, p. 121-156, chap. V : Butterflies, moths and wood-boring larvae.

9. Monarque africain

10. Ahmad Katbeh-Bader, « The butterflies of Jordan », Journal of Research on the Lepidoptera,  37, 1998 | 2003, p. 11-26 : p. 16.

11. André Lopez & Sydney H. Aufrère, « Les papillons (Monarques) du tombeau de Khnoumhotep II à Beni Hassan (Moyen Empire, XIIe dynastie) », dans Sydney H. Aufrère (éd.), Encyclopédie religieuse de l’Univers végétal. Croyances phytoreligieuses de l’Égypte ancienne (ERUV) I (OrMonsp 10), Montpellier : Centre François Daumas, 1999, p. 265-277.

12. Massimo Osanna, Les nouvelles heures de Pompéi, p.141-145, Paris 2020.

13. Voir par exemple la silhouette d’ours blessé sur une mosaïque provenant de la Maison de l’Ours à Stabies, ou une autre de la Maison de la Fontaine de mosaïque à Pompéi.

14. Pierre Lévêque, « Notre seigneur l’ours » (https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/notre_seigneur_l_ours.asp), Héloïse Frébault « La valeur culturelle de l’ours dans l’Antiquité ».

15. Ours brun

16. Voir la mosaïque du « Palazzo Imperiale » de la Villa d’Hadrien (Tivoli) (MacDonald et Pinto 1995, p. 165, fig. 210) dans Stéphanie Wyler, « Pierre, feuille, ciseaux », Cahiers « Mondes anciens », § 27 [En ligne], 9 | 2017, p. 1-22. mis en ligne le 09 mars 2017, consulté le 21 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/mondesanciens/1873 ; DOI : https://doi.org/10.4000/mondesanciens.1873.

17. Lionne du Serengeti 

18. Aigle royal 

19. Renard Roux

20. Crocodile du Nil

21. Sydney H. Aufrère, « Dans les marécages et sur les buttes : le crocodile du Nil, la peur, le destin et le châtiment dans l’Égypte ancienne », Égypte nilotique et méditerranéenne, 4 | 2011, p. 51-79.

22. Sanglier

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