Électre, trois fois jouée ou la triple épaisseur temporelle

 

Trois tragédies grecques nous sont restées qui traitent du mythe d’Électre et tournent autour de ce moment décisif qu’est la vengeance d’Oreste : les Choéphores d’Eschyle, l’Électre de Sophocle et l’Électre d’Euripide.  La seule qui donne raison au matricide est la pièce de Sophocle. Oreste finira par délivrer Électre de son malheur et échappera à la persécution des Érinyes. La foi d’Électre dans la victoire de la justice trouve ainsi son accomplissement ; la légitimité qui avait été usurpée est enfin rétablie. La vengeance n'est pas blâmée, car l'épreuve de la souffrance la justifie, et la pièce peut s'achever sur cette réplique du Coryphée :

Semence d’Atrée, tu as beaucoup souffert,
et à la liberté tu arrives à grand-peine
par cet effort, enfin.


Sophocle, Électre (Traduction Antoine Vitez, Actes Sud, 1986)

 

La parole d’Électre, dénudée, irréductible, s'inscrit dans un paradoxe apparent de la pièce de Sophocle : le personnage principal Électre n'a pas de réelle utilité dramatique, et son influence sur l'action est des plus réduites. Euripide, de son côté, donnera toute son  importance au personnage  d’Électre et  mènera Oreste par les affres de l’hésitation et des scrupules, et ce sera  à Électre qu’il appartiendra de le convaincre et de le conduire. Ici, au contraire, chez Sophocle, tout est décidé dès le prologue : Oreste est venu « par la ruse et en dissimulant, accomplir l’égorgement légitime réservé à ses mains » (Électre, op. cit. ).  Oreste aurait pu rencontrer Électre, il n’en sera rien. Cette non-rencontre fait qu’elle ne connaîtra rien du plan établi par Oreste et n’y jouera aucun rôle. Mais, sans elle, l'action ne saurait prendre sa véritable signification, et Oreste ne pourrait devenir le symbole d’une justice incarnée.

Électre s'est levée avec le jour et restera dans l'ignorance du plan d’Oreste, jusqu'à la scène de la reconnaissance avec lui. Les spectateurs, quant à eux, savent  –décalage qui permet à l'ironie tragique de s’exercer. Mais l'ignorance d'Électre ne fonde pas seulement la tension dramatique entre la protagoniste qui ne sait pas et ceux qui sont informés de ce qui est train de se passer : elle entretient l’attente et la souffrance d’Électre, nécessaires à la justification de la vengeance.

Évelyne Istria, qui reprit trois fois le rôle d’Électre, dans les différentes mises en scène d’Antoine Vitez (1966, 1971, 1986),  a su incarner  à chaque fois et au plus près  cet excès de la douleur. Électre n’agit pas comme Oreste au nom d’Apollon, elle n’exécute aucun ordre comme Antigone. Elle ne parle qu'au nom d'elle-même. Ses paroles jaillissent précipitamment, comme si elles avaient été trop longtemps portées et retenues en elle. L'interprétation de l'actrice fragmente aussi, comme l’a voulu Vitez, la phrase et les mots mêmes jusqu'à une condensation prochaine. Une langue nouvelle sort de sa gangue. Dans la scène de la fausse annonce de la mort d’Oreste, Évelyne Istria semblait chercher ses syllabes, qu’elle plaçait à des hauteurs différentes, et lorsqu'elle était contre le mur, au bout d'elle-même, elle modulait son cri jusqu'au silence, dans l'air insaisissable. Par la force de son jeu, elle fit aborder Électre à la vraie vie. Dans cette  troisième et dernière mise en scène de l’Électre de Sophocle en 1986, l’épaisseur temporelle de la pièce prit alors définitivement corps  dans le jeu et la présence  renouvelés à chaque fois  de l’actrice Evelyne Istria.

On admet alors que paradoxalement les acteurs qui jouèrent Clytemneste et Égisthe dans cette dernière mise en scène de Vitez, aient été  plus jeunes qu’Évelyne Istria, qui reprenait le rôle pour la troisième fois, symbolisant ainsi la permanence du mythe dans sa durée. Face à Clytemnestre et à Égisthe, faux vivants, parce que déjà condamnés à mourir sous la main d’Oreste, Électre affirme, en effet, la présence de la vie qui peut vieillir dans le temps. La vraisemblance psychologique s’efface ici devant la réalité de la situation dramaturgique : les vrais vivants ne sont pas Clytemnestre et Égisthe. Ceux-ci sont en train de se figer dans leurs rôles ; ils en ont la jeunesse sans avenir.

La pièce de Sophocle délivre sans doute sa plus forte émotion poétique lors de la fameuse scène de la reconnaissance d’Oreste et Électre. Les répliques se répondent comme un écho alterné, grave et  simple jusqu'au naturel. Puis tout se précipite et vient l'instant de la vengeance. La pièce  se clôt sur un silence ; car, bien que le dénouement soit justifié par le Coryphée, plane pourtant la cruauté propre à la fatalité, ce moment obscur et immobile où :

 

Vivants
Les morts couchés sous la terre.
Les morts d’autrefois,
En paiement de leur sang versé
Prennent le sang des assassins.

(Sophocle, trad. A. Vitez)

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