Droit et fiction : la représentation du mariage dans La Princesse de Clèves.

C'est par l'institution matrimoniale, par les règles qui président aux alliances, par la manière dont sont appliquées ces règles que les sociétés humaines, celles mêmes qui se veulent les plus libres et qui se donnent l'illusion de l'être, gouvernent leur avenir, tentent de se perpétuer dans le maintien de leurs structures, en fonction d'un système symbolique de l'image que ces sociétés se font de leur propre perfection.

Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre

«Droit et fiction », une telle mise en relation peut surprendre. Quoi de plus étranger en apparence à l'univers de la littérature romanesque que les arcanes juridiques, les débats de doctrine, les arguties de la jurisprudence, les règles procédurières ? S'agissant de La Princesse de Clèves, l'entreprise paraît même franchement paradoxale. Pas une phrase ne traite explicitement, dans une œuvre où le mariage est omniprésent, du droit matrimonial. Pourtant, très clairement, Mme de Lafayette a enserré le récit particulier d'un mariage dans la maille serrée de multiples évocations ou narrations qui donnent à voir, au-delà d'une histoire singulière, le mariage dans sa diversité, sa généralité, et son historicité, bref le mariage comme une institution. Or, cette institution a connu, aux XVIème et XVIIème siècles, de tels bouleversements, a fait l'objet de telles interrogations, de tels affrontements qu'un grand historien du droit canonique, Jean Gaudemet, n’hésite pas à parler de «crise du XVIème siècle» et à qualifier le XVIIème comme celui des «apparences trompeuses »1. L'hypothèse que je m'efforcerai d'explorer ici est que les grandes questions qui portent sur l'institution matrimoniale au moment où Mme de Lafayette écrit La Princesse de Clèves, questions nées de la crise ouverte au milieu du XVIème siècle (très précisément dans les années 1550-1560, date à laquelle elle situe son récit), non seulement traversent l'œuvre, mais l'animent d'une façon extrêmement originale.

Il n'est pas question pour Mme de Lafayette de prendre position directement sur l'un ou l'autre des débats juridiques concernant le mariage, débats que cette experte en procès n'ignore pas 2. Romancière, elle saisit, plus profondément, le vacillement dans la représentation du sens même de l'institution matrimoniale que de tels débats traduisent. Et quelle signification univoque, commune, assurée, le mariage peut-il avoir quand il est à la fois objet de déchirements théologiques et doctrinaux entre catholicisme et religion réformée, enjeu de pouvoir entre l'Eglise romaine et la monarchie, quand les mœurs royales et nobiliaires contredisent tous les jours les principes religieux affichés ? Non, rien n’est plus véritablement sûr, ni le dogme du mariage-sacrement, ni la désignation de l'autorité ayant compétence à légiférer, ni le sens du consentement des époux, ni même la finalité de l'union conjugale.

Evidemment, cette incertitude, Mme de Lafayette ne l'énonce pas explicitement, mais son art est de la mettre en scène par la fiction, en plaçant, par une série d'écarts, de décalages par rapport aux représentations, aux attentes, aux normes collectives, les principaux personnages comme en défaut de loi commune.

Prendre la mesure de ces écarts, c'est contribuer à comprendre la manière dont s'enracine dans le récit historique la dimension tragique du roman : la marche progressive des personnages qui, donnés d'emblée comme exceptionnels, vivent des situations «extraordinaires » qui les conduisent à la mort ou à la retraite hors du monde 3.

I. La cour, « agitation sans désordre » : le triomphe du mariage pacte de famille et affaire d'État

 

Trois grands débats juridiques, étroitement liés les uns aux autres, s'ouvrent au milieu du XVIème siècle et vont se poursuivre jusqu'à la fin du XVIIème. Ces trois questions traduisent la remise en cause, ouverte par la Réforme, du monopole de la religion catholique et de la papauté en matière de lien matrimonial.

• Les grands Etats modernes, en s'affirmant, contestent la toute-puissance de l'Eglise sur la discipline matrimoniale. S'appuyant sur une réflexion juridique qui se poursuit depuis deux siècles, la monarchie légifère et juge, élaborant une discipline séculière, tantôt parallèle à celle de l'Eglise, tantôt différente. Entre ce droit séculier et le droit canonique, tensions et crises sont fatales. Elles ne cesseront pas.

• Sur le plan du droit, le XVIème siècle voit s'effondrer la doctrine classique des canonistes selon laquelle c'est la volonté des époux qui crée le mariage. Cette conception «consensualiste » ne résiste pas en effet à l'entreprise dirigée essentiellement par la noblesse française pour faire reconnaître le mariage comme un «pacte de famille » , selon l'expression de Jean Gaudemet La puissance paternelle et le consentement du lignage au mariage deviennent prédominants : l'enjeu est suffisamment important pour faire l'objet d'une série d'ordonnances royales qui punissent lourdement les infractions.

• Ces enjeux politiques et juridiques sont d'autant plus aigus qu'ils s'inscrivent dans un contexte d'affrontements religieux et théologiques. La Réforme, refusant de considérer le mariage comme un sacrement, rompt avec la doctrine qu'enseigne l'Eglise catholique depuis le XIIIème siècle et qui donne sa cohérence à la discipline matrimoniale qu'elle a imposée jusqu'alors. Sans pour autant embrasser les thèses de la Réforme, les juristes canonistes et les philosophes qui élaborent la théorie du mariage-contrat, affaiblissent de fait la conception sacramentaire du mariage.

Ces trois questions organisent la problématique du mariage dans La Princesse de Clèves .

le mariage « séminaire de l'Etat » et affaire publique : le roi

Mme de Lafayette écrit au moment où un siècle de tension entre l'Eglise et l'Etat s'achève par l'affirmation de la légitimité d'un certain contrôle des mariages, «séminaires de l'Etat », par la puissance séculière.

Elle situe son livre au moment où cette tension, longuement sourde, s'affiche par l'Edit de 1556, dans les instances civiles, et se discute pendant le Concile de Trente, dans le droit canonique. Car Henri II est celui qui a su, le premier, contester l'emprise de l'Eglise et attribuer au pouvoir royal, séculier, une puissance que le monopole ecclésiastique lui refusait.

La description des alliances royales traduit dans le roman l'émergence d'un ordre matrimonial séculier dans lequel les enjeux de pouvoir sont le seul horizon. En effet, le vaste tableau des affaires de la cour de la première partie du roman montre à l'envi qu'il est avant tout question, dans la société de cour, des alliances matrimoniales conçues comme affaires publiques intéressant la gestion de l'Etat. «L'ambition » et «la galanterie » en règlent les mouvements, les cabales et les jeux entre les coteries en sont les points d'ancrage. Ce qui coordonne l'ensemble, c'est naturellement les rapports entre le mariage comme système d'alliance politique et les rapports passionnels entre individus avec lesquels ce système doit compter et qu'il a pour charge de maîtriser ou d'englober. Car l'alliance ne nie pas la passion. De plus, la tension entre les passions et les alliances forme l'échiquier du pouvoir.

Les rois sont l'une des images privilégiées de ce thème.

La cour se présente, en principe, comme parfaitement réglée. Tout y est magnifique, ordonné, voire serein. Cependant, l'apparente harmonie entre les affaires et l'amour vole vite en éclats. Les relations pacifiques de la reine et de la maîtresse en titre, Mme de Valentinois, se révèlent bien fragiles déjà au cours du règne. Et à la mort du roi, quand disparaît le pivot du système, «la cour (change) entièrement de face ». Dans cet univers, la passion et la galanterie menacent toujours l'ordre supposé solide, puisque cet ordre n'est finalement soumis, en dernière instance, qu'à l'autorité royale. Sans transcendance, les enjeux de pouvoir en sont le seul horizon. La cour est ainsi l'emblème même du mariage sécularisé des courtisans. Comme pour les rois, aucune alliance matrimoniale ne peut se fonder sur la passion, il est normal que ses sujets soient soumis au même principe. Les exemples de Marie de Lorraine et d'Anne de Boulen le prouvent doublement

Jeune, Henri II était amoureux de Marie de Lorraine, sœur de Guise et future femme de Louis de Longueville puis femme de Jacques V Stuart. Dans les premières années de son mariage, alors qu'il n'avait pas encore d'enfant, il avait donc envisagé de se démarier en épousant la future mère de la Dauphine. Faisant écho à la répudiation royale d'Henri VIII d'Angleterre à l’encontre de Catherine d'Aragon qui sera racontée par la même Dauphine, la conduite d'Henri II figure le problème de la passion violente du roi. Le jeune roi, au lieu d'intégrer dans sa vie amoureuse une maîtresse (comme le sera plus tard Diane de Poitiers qui ne revendique rien d'autre, qui connaît fort bien sa place, et sait en jouer aussi bien avec Henri II qu'avec son père), avait osé remettre en question le mariage-alliance politique régissant les relations internationales et risquait d'opposer la monarchie à la papauté.

L'exemple d'Henri II, vite réglé par Mme de Valentinois et le connétable de Montmorency qui donnent Marie de Lorraine à Jacques Stuart (et non à Henri VIII qui souhaitait l'épouser) et l'engagent dans une tragédie dont elle ne se remettra pas, fait contrepoint à celui d'Henri VIII, puisque la répudiation ne se fait pas et que le roi comprend que ses passions peuvent fort bien s'intégrer à son mariage sans remettre en cause l'équilibre entre l'Etat et le pouvoir religieux. Dans ces méandres entre les affaires et la passion, il n'est pas seulement question des rapports entre l'amour et le pouvoir, mais de la mise en cause du fonctionnement de l'Etat. Un roi, exemple des exemples, ne peut, sous peine de bouleverser l'équilibre fondamental entre l'Eglise et le pouvoir temporel, remettre en cause l'alliance matrimoniale établie. Dans la mesure où il a pris femme, il est absolument lié aux lois politiques. Ce qui est particulièrement net ici, est que le roi n'a pas droit à fonder le mariage sur la passion, au même titre que la plupart de ses sujets, mais encore plus clairement qu'eux4. Aimer pour un roi, c'est aimer une maîtresse au sein de son mariage politique. Là comme ailleurs, la passion conjugale exclut la paix des ménages et des Etats et s'exclut proprement des rapports matrimoniaux. C'est à la fois une déclaration de principe, un prérequis et une observation, l'inadéquation, pour un roi, de la passion et du mariage, vaut ainsi pour ses sujets.

 

Le mariage « pacte de famille » et la toute puissance du père

Passant de la passion qui crée des obstacles aux rois, à celle qui en crée aux grands du royaume et à leurs enfants, Mme de Lafayette évoque le cas des deux fils du connétable de Montmorency, exemple de la toute-puissance paternelle.

Le cadet, M. d'Anville, doit épouser la fille de Mme de Valentinois, Mlle de La Marck, alors qu'il nourrit une passion secrète et sans espoir pour la Dauphine. En bon cadet, il sacrifiera aux les volontés paternelles, quoi qu'il lui ai coûte.

Son frère aîné est encore plus intéressant, parce qu'il est à l'origine, et Mme de Lafayette le sait fort bien, de l'important édit de 1556.

François de Montmorency avait en effet épousé clandestinement, sans le consentement de son père, une fille d'honneur de la reine, Jeanne de Piennes. Le connétable n'apprit ce mariage qu'à la veille du jour où il allait marier son fils à Diane de France, fille légitimée du roi et d'une «dame de Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu'elle fut accouchée ». Il fallait donc que le mariage antérieur n'empêchât point une union prestigieuse à laquelle la maison de Montmorency avait droit. Les démarches auprès de Paul IV pour qu'il accorde la dispense de mariage, en plaidant qu'il était non consommé, se heurtèrent à un refus obstiné, lors même que les théologiens et les canonistes voyaient la dispense d'un bon œil. Le Concile de Trente, en février 1556, n'avait pas abordé la question du mariage et le Pape profita d'un certain vide juridique pour trancher. Henri II aussi. Pressé par le connétable, il promulgua l'édit qui, sans aller jusqu'à prononcer la nullité (ne relevant que de l'Eglise), punissait les «mariages clandestins », exigeait le consentement des parents au mariage jusqu'à l'âge de trente ans pour les garçons et vingt-cinq ans pour les filles, faisant prévaloir l'avis du père, du tuteur ou du curateur en cas de désaccord, invitant les parents à donner leur avis et conseil au-delà de l'âge fixé et attribuant une peine d'exhérédation au cas où les enfants passeraient outre. Le mariage sans consentement des parents devenait, selon le pouvoir royal, «une transgression de la loi et commandements de Dieu, et une offense contre le droit, l'honnêteté publique, inséparable d'avec l'utilité » (article Ier). Cet édit portait sur «tous les mariages faits mais non encore consommés », ce qui permit à François de Montmorency de faire une déclaration mensongère selon laquelle il n'y avait pas eu consommation du mariage, et à peine une «promesse de futur ». L'honneur était sauf, le roi avait su surmonter ces difficultés «avec une patience et une bonté extrêmes » comme le dit Mme de Lafayette, et le mariage avec Diane de France put être célébré en grande pompe, le 4 mai 1557.

Si j'insiste sur cette anecdote, c'est qu'elle est bien plus qu'une anecdote, c'est l'entrée en lice du pouvoir royal à la place de l'Eglise, ou pour l’instant en concurrence avec elle pour régler les alliances matrimoniales et installer la puissance paternelle qui conditionne absolument les structures de la monarchie d'Ancien Régime. La décision de contesta le monopole de l'Eglise vient ici non seulement du roi mais d'un mouvement de fond de la société française, particulièrement nobiliaire, dont le but est la protection des familles et des lignages contre les mésallliances afin d'empêcher les lignages de décliner dans la hiérarchie des états et des ordres qui constituent la société française.

Le concile de Trente, d'abord hésitant puis cédant en partie devant les instances de la noblesse française (en particulier du cardinal de Lorraine) devra tenir compte de cette position en exigeant la publicité du mariage et l'intervention de témoins, mais sans sanction de nullité, et en proposant le consentement des parents sans non plus sanction de nullité à moins de faire preuve d'un rapt De 1556 à 1670, ce mouvement s'amplifie et la puissance royale, à travers l'ordonnance de Blois, en 1579, puis la déclaration de Saint-Germain, en 1639, organise une mise en place extrêmement précise et contraignante du pouvoir des pères afin de remédier à «la licence du siècle » et à la «dépravation des mœurs » (Déclaration de Saint-Germain).

C'est à l'intérieur de cet univers du pacte de famille réalisé que Mme de Lafayette place sa fiction, un univers des pères renforcé par la distance temporelle introduite entre le temps de fiction et le temps de narration. Et cette distance lui permet de décrire l'état de la puissance paternelle de la fin du XVIIème siècle en évoquant la manière dont elle s'est constituée dans les années 1560.

Les autres exemples de la cour qu'elle donne dans son tableau liminaire et dans toute la première partie de ce texte ne font que confirmer ce jugement.

Aux problèmes que connaît le connétable avec ses fils, s'oppose la régularité de la maison de Lorraine. Le cardinal, dont Mme de Lafayette ne peut ignorer qu'il fut au concile de Trente le principal avocat de la puissance paternelle, ne l'aurait d'ailleurs pas toléré. Le duc d'Aumale (frère de Guise) épouse la fille de Diane de Poitiers sans difficulté, la reine d'Ecosse (nièce de Guise) épouse docilement le Dauphin malgré la résistance de Diane de Poitiers et le chevalier de Guise, pourtant passionnément amoureux de Mlle de Chartres prend à cœur son rôle de cadet en s'inclinant devant la haine du cardinal de Lorraine pour M. de Nevers, se met «dans l'esprit de conquérir Rhodes », et s'en va trouver la mort sur les champs de bataille et acquérir le beau nom de «d'un des plus grands princes de son siècle », selon Mme de Lafayette.

Les autres exemples notés sont aussi nets : Madame épouse avec entrain M. de Savoie (cette fois, le pouvoir a bien choisi puisque la beauté et l'âge les réunit); Elisabeth de France, d'abord promise à Dom Carlos, finit, malgré qu'elle en ait, par épouser le roi d'Espagne (ni l'humeur, ni la beauté du roi, ni l'âge ne les lient, mais la politique décide); le duc de Lorraine épouse la seconde fille du roi, Claude de Lorraine; la fille de Charles-Quint, le duc d’Orléans; le Comte d’Eu, Anne de Bourbon-Montpensier, etc. pour la plus grande stabilité des royaumes et des relations internationales.

Ainsi la société monarchique et nobiliaire entend bien régler les unions matrimoniales. Les premières pages de ce roman sont donc l'image de la puissance paternelle (ou du lignage) sur le lien matrimonial, une puissance paternelle qui s'installe d'autant plus impérieusement qu'elle se situe au sein de la cour, en rapport étroit de subordination au pouvoir monarchique.

 

Le mariage, hors du sacrement.

Enfin, comme pour mieux démontrer que le mariage a perdu, principalement à la cour, sa dimension sacramentelle, Mme de Lafayette insiste sur la part reconnue à la galanterie : «les affaires se mêlent à l'amour et l'amour aux affaires ».

A cet égard, les histoires adventices (celle de Mme de Valentinois que Mme de Chartres présente à sa fille, celle de Mme de Toumon que narre M. de Clèves à sa femme, celle d'Anne de Boulen que raconte la Dauphine à sa femme de compagnie et celle du vidante de Chartres que le vidame doit révéler à Nemours qui transmet à celle qu'il aime) ne sont donc pas de simples illustrations pédagogiques pour Mme de Clèves.

L'histoire de Mme de Toumon 5 va plus loin. Mettant en scène les deux figures qui font difficulté dans la bonne gestion de l'ordre matrimonial, la veuve et du cadet, Mme de Lafayette montre que le mariage lui-même est vidé de son sens religieux.

Sancerre, ami de M. de Clèves, tombe amoureux de Mme de Toumon et envisage de l'épouser «quoi qu'il fut cadet de sa maison, et très éloigné de pouvoir prétendre un aussi beau parti ». A l'époque, le mariage du cadet est en effet plus difficile puisque la poursuite du lignage (biens et titres) échoit à l'aîné. Mais Mme de Toumon est séduite et lui promet le mariage. D'une certaine manière, elle déroge au nom de la passion. Ils échangent alors l'équivalent de «paroles de futur » , sortes d'engagements privés, mais qui, s'ils sont rendus publics les engagent absolument. Ce type de promesse entraîne dans la législation du temps une obligation, en particulier lorsqu'il y a «consommation » de la promesse. Le mariage, conclu par des «paroles de présent » n'étant alors que la simple confirmation d'une promesse contraignante. Selon la coutume, la veuve s’est donc retirée, a fait retraite de la cour, comme c'est la règle, mais après ce temps, «Sancerre crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour lui ». «Au lieu d'achever leur mariage, elle semblait l'éloigner » au point que M. de Clèves lui conseille de ne pas l'épouser («ce mariage, à l'égard du public, lui ferait un extrême tort »), malgré sa passion, pour plusieurs raisons :

-Comme cadet, il n'était pas un assez bon parti pour elle
-Comme mari, il risquerait d'y perdre sa réputation.

La solution que propose Clèves est alors de quitter «le personnage d'amant ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre » en lui montrant «estime » et «reconnaissance »6. Il est alors possible, particulièrement en invoquant la première raison, d'annuler la promesse de mariage. Or là se poursuit la galanterie déjà engagée par la veuve qui, sujette à une nouvelle passion (M. d’Estouville), ne délie pourtant pas Sancerre de sa promesse. Double jeu d'autant plus coupable que, pour promettre le mariage à Estouville, elle utilise son statut de veuve. En effet, à cette époque, les veuves devaient demander le consentement de leur père, tuteur ou curateur pour se remarier et Mme de Toumon «avait gagné son père pour se faire commander de l'épouser, afin qu'il n'y eût pas un trop grand changement dans sa conduite, qui avait été si éloignée de se remarier ». Reine des apparences, personnage masqué s'il en est, image de la cour de Louis XIV plus que de la cour du roi Henri, cette femme disparaît une fois qu'on a posé l'intrigue et évalué ses fautes. Pour les besoins de la démonstration, Mme de Lafayette fait alors mourir l'un des seuls personnages inventés de son roman. On le voit, la veuve blâmable sut, pour son plus grand malheur, aussi bien manier aussi bien le droit matrimonial que la galanterie, et Mme de Lafayette s'est employée à démontrer à quel point la cour peut corrompre les institutions les plus sacrées pour la plus grande tristesse des cadets de famille, éternels floués. Décidément, lorsqu'il est pris dans les intrigues de cour, le lien matrimonial devient une arme redoutable puisqu'il est à la fois gagné par la passion et par l'intrigue. Les instances les plus respectables (ici le père) sont des éléments avec lesquels on peut jouer, les sentiments se dégradent par le jeu même et la respectabilité du lien sacré s'écroule, ne laissant que larmes et soupirs. Ainsi, à la cour, même lorsqu'il s'agit d'affaires n'engageant ni roi ni reine, il peut y avoir confusion entre galanterie et mariage, pour peu qu'on ne se place que sur le terrain séculier.

Ce que semble dire Mme de Lafayette à propos de Mme de Toumon, et par l'envers qu'elle représente par rapport au choix que fera la princesse, c'est que le mariage, lorsqu'il reste mondain ou intégré à la cour, somme toute laïque, devient une arme fort dangereuse. Détourner les lois du mariage en les vidant de leur contenu sacramentel, religieux, c’est donc s’exposer à les considérer comme des lois humaines, manipulables en fonction des passions de chacun. Comment ne pas penser que, face à de telles solutions, la veuve doive consacrer l'indissolubilité de son mariage à travers la mort de son époux, refusant le risque de retrouver l'agitation galante, le jeu du mariage, le divertissement des passions, en faisant retraite, comme le fera la princesse ?

A l'issue de ce tableau de la cour, on voit mieux la manière dont Mme de Lafayette traite du problème du mariage et à quel point ce qui est considéré bien trop souvent comme inutile dans cette présentation et dans les histoires adventices est en fait nécessaire pour la compréhension de l'économie du roman. Dans un premier temps, Mme de Lafayette donne toutes les représentations du mariage, exposant chaque cas de figure, pour montrer que l'ordre qui structure la cour, en principe solide («une agitation sans désordre »), est en fait fragile parce qu’il n'a pas d'autre horizon que celui du pouvoir. Lien séculier, autour duquel la société entière tourne au point que le roman lui-même s'ordonne autour des doubles «noces célèbres » de Madame et de Madame sœur du roi, il est décrit minutieusement par l'auteur qui se plaît à montrer que dans cette société de cour, le mariage est un lien qu'on ne choisit que fort peu, puisqu'il est soumis aux volontés des pères et des rois, un lien qui permet les alliances, mais aussi un lien avec lequel on peut jouer.

En fait, Mme de Lafayette présente la dynamique du mariage nobiliaire telle qu'elle apparaît entre 1558 et 1678. Son constat est fort net : entre ces deux dates, la noblesse de cour, pour assurer la puissance paternelle, se défait de l'emprise de l'Eglise pour «laïciser» le mariage, au risque de le vider de son essence sacramentelle.

On pourrait s'arrêter là et condamner la chose, en rejetant la cour ses pompes et ses œuvres, mais ce serait oublier qu'on doit composer avec elle et mettre en débat ses valeurs sans nécessairement les condamner. Le rôle des principaux personnages du récit sera donc, au sein de ce dispositif patiemment édifié, de proposer à ce réseau coutumier et juridique des lois différentes, en décalage avec lui, en inférant d'autres idéaux, en déplaçant les tensions, en en instaurant d'autres.

II. Le mariage de monsieur et madame de Clèves des personnages en défaut de loi commune

Comprendre que la description du mariage de cour dans La Princesse de Clèves s’organise autour des principales interrogations et des bouleversements majeurs qui sont venus mettre en cause la signification de l'institution matrimoniale, a évidemment un intérêt pour l'analyse littéraire. Cela permet de percevoir que le mariage de M. et Mme de Clèves est subtilement présenté comme en écart par rapport à la norme matrimoniale. Précisons-le d'emblée, il n'est pas question pour les héros de ferrailler contre la norme socialement admise, de consister sa validité pour d’autres qu'eux-mêmes. Placés, par une série de caractéristiques essentielles posées dès le départ, en défaut de loi commune, ces personnages littéraires s'interrogent, vacillent, et finalement souffrent de la singularité qu'ils revendiquent.

Apparemment, au départ de l'action, tout se passe selon les règles du pacte de famille et du mariage conçu comme «séminaire de l'Etat ». Mme de Chartres revient à la cour pour marier sa fille, «un des plus beaux partis de France », et la mise en œuvre de sa stratégie matrimoniale a les effets attendus : la cour se met en mouvement aussi bien sur le plan des intérêts matrimoniaux que sur le plan de l'intrigue. Les pères et le lignage gouvernent, interdisent, discutent, en fonction des intérêts de leur maison; la proximité de ces maisons et du pouvoir royal fait en outre que ce mariage devient un enjeu entre la reine et Mme de Valentinois. Enjeu de ces tractations, Mlle de Chartres n'a rien à dire, n'a jamais la parole, et ne la prendra pas avant que Clèves ne la lui donne.

Ce qui va permettre une première brèche dans ce système, c'est que les partis qui se présentent sont des cadets, et qui plus est, des cadets amoureux.

Ainsi, M. de Clèves, comme Guise, son rival malheureux, et comme Sancerre son ami trompé, est un jeune cadet. Comme eux, il sait bien qu'il ne peut briguer un parti trop élevé, et lorsqu'il tombe amoureux, chez un joailler, d'une jeune femme inconnue, il rompt au départ le contrat qui le soumet à son lignage. Car Clèves ne pense pas à la galanterie. Ce qu'il veut, c'est aimer et surtout épouser, obsession classique du cadet auquel on refuse généralement cette voie. Au lieu de se conformer au pouvoir paternel en matière de choisir lui-même. Il se heurte donc immanquablement à un refus. Sa transgression est double dans la mesure où il ne respecte ni le code de son rang (le choix paternel), ni les règles du mariage (on ne se marie pas par amour, en tout cas pas prioritairement par amour, et l'on veille d'abord aux intérêts de sa maison).

En parallèle avec Guise, l'autre cadet amoureux de la même héritière, il craint qu'on le soupçonne d'en vouloir plus à la fortune qu'à la personne, par timidité amoureuse nous assure Mme de Lafayette, mais à juste titre si l'on considère les mœurs du temps. Comme Guise, il est soumis au jeu des alliances et des réseaux galants : M. de Nevers hait le Vidame parce qu'il est du côté de la reine et lui du côté de Mme de Valentinois, les frères de Guise n'approuvent pas le mariage «par la crainte de l'abaissement que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes maisons » et le cardinal de Lorraine déteste le Vidame. Peu de biens, aucune marge de manœuvre, les cadets doivent s'incliner, c'est une règle qu'il est impossible d'enfreindre. Et l'exemple de la maison de Montmorency confirme, s'il en était besoin, que les pères ont tout loisir de faire obéir leurs enfants sur le plan du droit II est clair que la situation initiale que propose Mme de Lafayette est trop stylisée pour ne pas être significative. Guise et Clèves sont représentés comme soumis au mariage-pacte de famille malgré leur passion. Et c'est par rapport à cette situation stylisée que Clèves va devenir un être exceptionnel.

La chance de Clèves (est-ce une chance au moins ?) est que Mlle de Chartres soit refusée à nouveau. Le prince dauphin, fils du duc de Montpensier paraît souhaiter le mariage, mais l'intrigue veille et Mme de Valentinois réussit à traverser les plans du Vidame et de Mme de Chartres. La perspective classique du mariage alliance positive, sans répugnance de l'une ou l'autre partie est alors, une fois pour toutes, abandonnée, comme un rêve ruiné. Les choses en sont au point que «personne n'osait plus penser à Mlle de Chartres par la crainte de déplaire au roi ou par la pensée de ne pas réussir auprès d'une personne qui avait espéré un prince du sang ».

Drame pour la politique matrimoniale de Mme de Chartres...

Celle pour qui l'on avait refusé plusieurs partis, avant l'histoire que conte le roman, se trouve prise dans les relations de politique courtisane qui régissent sa propre maison. Le Vidame est ici le chef du lignage, et Mme de Chartres, veuve et donc solidaire du Vidame, n'a pas suffisamment d'autonomie pour renverser les alliances familiales. Chacun, dans ce début de roman, se conforme à l'attitude de sa maison, la puissance paternelle et familiale domine et l'on s'incline devant les faits, même Mme de Chartres qui pourtant, dans un second temps, s'affranchira d'un certain nombre de règles qui généralement conduisent l'attitude d'une mère vis à vis d'une fille à marier.

C'est là qu'un tout jeune homme «brave et magnifique », «d’une prudence qui ne se trouve guère avec la jeunesse », «sage pour son âge », voit son père mourir et estime qu'il peut épouser Mlle de Chartres.

Nevers meurt en effet, et M. de Gèves revient sur le refus paternel, par passion, quitte à braver certains codes ou «considérations ». C'est un nouveau pas en dehors des cadres sociaux, une nouvelle transgression à l'égard des habitudes de la cour. Il n’appartient pas à un cadet de renverser les alliances, même s'il est très jeune, même s'il aime. Cependant, Gèves n'est pas Guise. S'il se permet d'aller contre le système d'alliances familiales, après la mort de Nevers, c'est que les contraintes ne sont pas si fortes. Il y a pour lui un espace que la famille des Guise ne dégage pas pour son cadet. Clèves fait bien une faute à outrepasser les ordres de Nevers, mais on ne voit à aucun moment sa famille apparaître pour condamner la nouvelle alliance là où l'on voit les frères de Guise s'interposer. La faute initiale n'est donc pas si grave parce qu'elle ne remet véritablement en cause ni la maison de Nevers ni la structure politique de la cour ou du royaume. L'alliance ne fait donc pas scandale et le roi l'accepte sans difficulté contrairement à ce qu'on aurait pu croire. Pris au sein des enjeux de lignage, Clèves est donné comme celui qui s'en dégage, non par une volonté de fer, par rupture, mais parce que la réalité l'admet pour lui, le cadet, l'homme déjà pris dans sa spécificité romanesque individuelle, pour lequel les enjeux familiaux semblent être moins graves que pour les autres. Clèves n'est plus fils, et devient mari et amant.

Mme de Lafayette utilise cet espace initial fondé sur un manque, une vacuité du pouvoir du lignage, pour mettre en place d'autres systèmes que celui du mariage pacte de famille. Nevers meurt donc au bon moment et la narratrice affirme de manière surprenante, que les enjeux familiaux et politiques n'existeraient soudain plus puisque Clèves a «une entière liberté de suivre son inclination ».

C'est alors qu'il trouve en Mme de Chartres, jusqu'ici déterminée à marier sa fille selon les règles du pacte de famille, une alliée intéressante. Mme de Chartres doit rabattre ses prétentions, c'est sûr, mais dans le même temps, elle change de position sur le mariage en acceptant la nouvelle stratégie matrimoniale de Clèves, c'est un nouvel écart. En effet, cette stratégie matrimoniale s'oppose aux règles en vigueur : alors qu'il sait, compte tenu des trois refus préalables, qu'on ne la lui refusera pas, Clèves se déclare à Mlle de Chartres, veut son consentement et son cœur avant d'entretenir sa mère, tout cela au nom de la passion qu'il a conçue pour elle et sur laquelle il entend bien fonder son mariage : «Ce qui troublait sa joie, était la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé ». Il trouve ainsi en Mme de Chartres une partenaire à ses infractions puisqu'elle accepte la passion de Clèves et conseille sa fille en la laissant choisir.

M. de Gèves et Mme de Chartres s'intégrait mal dans l'univers de cour que décrit Mme de Lafayette, ne respectent pas les règles matrimoniales sur ce cas précis, et Mlle de Chartres sait se conformer pleinement au rôle social qui est le sien7. C'est pourquoi, ne ressentant ni répugnance ni inclination pour Clèves elle a à cœur d'épouser ce jeune homme dont sa mère dit tant de bien, et de se conformer à ce qu'est le mariage-contrat dans la société nobiliaire. Ce à quoi se conforme Mlle de Chartres, c'est à un mariage qu'elle prend pour un pacte de famille mais qui a été modifié dans les termes mêmes par son futur mari et sa propre mère. Ce mariage n'est plus ni pour l'un ni pour l'autre un pacte de famille parce que Clèves épouse Mlle de Chartres par passion et sans tenir compte des alliances, parce que Mme de Chartres accepte un cadet et reconnaît à Clèves ce droit à la passion. Il y a eu disparition de la puissance paternelle de chaque côté : de manière radicale du côté de Clèves, parce qu'en définitive, la veuve ne peut tenir la place de chef de lignage, pour Mme de Chartres.

Infractions à la morale conjugale

De même qu'il y a écart dans les règles de conclusion de l'alliance, il y a écart dans la conception de la morale conjugale, c'est à dire dans les règles qui doivent gouverna: les rapports entre époux. Clèves est en infraction par apport à la discipline matrimoniale classique. Cette morale, élaborée par les théologiens, enseignée par les directeurs de conscience et traduite en de nombreux catéchismes exclut formellement la passion des relations entre époux : aimer sa femme de passion, c’est commettre le péché d'adultère8.

Or Clèves, le jeune Clèves maintenant sans père, donc sans chef de famille capable de lui imposer une théorie reconnue du mariage, confond tout et veut même se tromper sur cette confusion. En effet, il lie indissolublement mariage et passion, en se voulant à la fois mari, amant, conseiller et ami 9: c'est ce qui le perdra. On voit donc pourquoi Mme de Lafayette place dans son roman de si nombreuses scènes où Clèves revendique la confusion entre le statut de mari et celui d'amant. La scène liminaire de la première rencontre est, à cette égard, emblématique. Dès le premier regard adressé à sa future femme, Clèves mêle les deux statuts sans choisir l'un ou l'autre : il crut que «c'était une fille, mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la connaissait pas l'appelant Madame, il ne savait que penser ». La passion immédiate s'ordonne d'emblée autour des deux termes que Clèves veut rassembler : mari et amant, confusion des sentiments adressés à la fois à une fille à marier et à une femme mariée.

Les termes d’un contrat qu’il ne reconnaît pas lui donneront donc le corps de Mlle de Chartres, la possession physique, son estime et son respect, comme il est d'usage, mais parce qu'il n'est pas dans l'essence de ce contrat de le lui fournir, il ne lui donnera pas sa passion. Et jamais il ne se résoudra à accepter cette situation.

Clèves transgresse ainsi les lois les plus saintes du mariage en refusant l'amitié conjugale déterminante pour qualifier ces liens. Le droit canonique et les moralistes qui l'interprètent parlent en effet, à ce propos, d'amicitia, entre mari et femme, une amicitia située entre l'amour et l'amitié, capable d'empêcher les débordements passionnels. Il est question, dans le mariage, de s'aimer d'un amour cordial, de s'assister mutuellement, d'allier la beauté, le lignage, les mœurs et les biens de la femme à la vertu, au lignage, à la beauté et à la sagesse et au savoir de l'homme10. Affectio maritalis , notion sociale du droit canonique, qui consiste à reconnaître à l'autre partie la place à laquelle elle a (boit dans la famille et dans la société est refusée par Clèves, et c'est justement celle dont se réclame Mme de Chartres11 pour sa fille et que sa fille admet pour son propre mariage. Cette affectio maritalis reprise par les moralistes salistes en «amitié conjugale » visant au pur amour, est en effet la clef de voûte du discours que Mme de Chartres adresse à sa fille.

Contrairement à Clèves, Mme de Chartres peut apparaître comme se conformant à la morale religieuse du mariage, mais une morale moderne, proche des conceptions de Saint François de Sales, largement inspirée des idées néo-platoniciennes. En cherchant l'amour pur, on reconnaît néanmoins l'accès au bonheur : ce pourquoi le mariage est bon, c'est qu'il évite le malheur de la galanterie et permet d'aller vers un amour idéal. La galanterie n'est pas conçue comme une infraction socialement condamnable, mais comme un malheur radical, qui interdit l'accès au bonheur pur. Pour Mme de Chartres, l’amour-amicitia s'achemine vers la tranquillité, seul idéal à atteindre. En cela, Mme de Clèves suit les injonctions de sa mère en éprouvant «amitié » et «estime » pour son mari. C'est ce qui explique que Mme de Chartres ne se comporte pas comme les autres mères. Elle est à la fois veuve, sorte de père et amie, confidente et directeur de conscience. De sa fille silencieuse qu'elle ne consulte pas au départ de l'action (ce qui est normal), elle fait un être informé, avec lequel on peut parler de galanterie : «la plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanteries devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée ». Ainsi, elle constate, voire excuse, un certain type de passion : Mme de Valentinois et la plupart des femmes de la cour vivent tous les jours la galanterie, rien de choquant en cela, mais pour Mlle de Chartres, il s'agit d'instituer une morale propre, en fonction du but à atteindre : son bonheur idéal. Pour sa fille, elle présente pédagogiquement la cour, redoublant en cela la narratrice, et veut la persuader d'être exceptionnelle avant tout (tu ne seras pas comme les autres femmes) en invoquant une sorte d'amour différent de l'amour-passion dévorant, un amour en prise avec le mariage : un amour tranquille, non passionnel et capable de régir les rapports entre époux12. De plus, elle se persuade que ce rapport, cet amour-amicitia peut naître au cours de la relation matrimoniale. C'est la raison pour laquelle elle engage sa fille à épouser Clèves : «elle ne craignit point de donner à sa fille un mari qu'elle ne pût aimer en lui donnant le pince de Clèves », elle supposait donc que amour-amicitia pouvait s'établir durant la vie commune, puisque sa fille n'avait aucune répugnance pour M. de Clèves. En adoptant ce type de morale religieuse interdisant absolument la galanterie 13 d'une part, mais, en admettant, d'autre part, que Clèves, passionnément amoureux, épouse sa fille, elle se met doublement en écart par rapport aux normes qui régissent la cour.

Une fille sans père, un cadet affranchi de la puissance paternelle, une veuve cherchant à combler l'absence des instances religieuses, ce roman brille par les manques qu'il semble dénoter à plaisir. Jusqu'au mariage entre les deux jeunes gens dont on nous dit pourtant qu'il est consommé, mais qui ne produit aucun fruit, ce qui le rend condamnable et pour la société (il faut un héritier) et pour l’Eglise (le lien sexuel doit être productif). Or, ni l'hiver, ni le printemps, ni l'été 1559 n'ont fondé l'union des Clèves, et les séparations et les retraites campagnardes imaginées par Mme de Lafayette ne peuvent que renforcer ce propos. Trop engagé à vouloir être mari et amant à la fois, M. de Clèves ne saura jamais véritablement exercer la puissance maritale (puisqu'il ne saura jamais la «conduire » même lorsqu'elle le lui demande expressément), ni conquérir la puissance paternelle.

D'un côté nous avons donc un jeune homme qui pourrait bien représenter cette définition du Dictionnaire de Furetière, «Il s'est marié par amour, c'est à dire désavantageusement et par l'emportement d'une aveugle passion », et de l'autre nous avons une mère qui cherche à entraîner sa fille vers un idéal d'amour pur à la manière de Saint François de Sales, sans négliger l'observation des conduites et des sentiments humains.

L'entreprise de Mme de Lafayette est donc, par la mise en place de ces deux personnages particuliers (Clèves et Mme de Chartres), d'instaurer un débat sur l’essence du mariage en fournissant deux réponses différentes. Modèle de départ du pacte de famille, docile et sans question, Mlle de Chartres, devenue Mme de Clèves, oscille entre les deux infractions qu'on lui propose : l'amour-passion dans le mariage, qu'elle ne peut ni éprouver ni cautionner, l'amour tranquille dans le lien matrimonial qu'elle a pour charge de créer en refusant la galanterie. Prise au sein de tous les modèles matrimoniaux et vivant à l'intérieur de la cour, elle doit rester l'exception qu'elle n'aurait jamais dû être, pour sacrifier aux volontés de sa mère ou de son mari.

Et il n'y a plus pour elle les frontières habituelles que tracent le père ou le mari : le père n'existe plus et se trouve remplacé par une femme qui prône d'autres valeurs que celles à laquelle la cour est attachée, le mari se veut autre qu'un mari normal et veut être passionnément aimé... C'est alors qu’intervient dans l'esprit et la vie d'une jeune fille parfaitement conforme au droit et aux habitudes du temps, un bouleversement radical : elle connaît une passion, une inclination 14 qui l'entraînent malgré elle. Car pour elle le prince de la galanterie, l'être incomparable, sans égal (même le Vidame qui s'en rapproche ne peut le concurrencer) et promis à la couronne d'Angleterre, déroge.

Nemours ou l'exclusion du mariage-passion

Nemours, présenté au début du roman comme le dépositaire des techniques brillantes de la galanterie, embrasse un autre univers et devient un être d'exception à mesure que le roman se concentre sur son amour. Parfois tenté par une stratégie galante, il considère pourtant le mari de celle qu'il aime comme un rival et fait preuve de mesquinerie, lui le chevaleresque seigneur, pour le discréditer aux yeux de sa femme et va même jusqu'à espérer la mort du rival. Une dernière fois, il utilise la tactique galante pour parler à Mme de Clèves en se servant du Vidame et puis il sombre et s'écarte de la cour. Extraordinaire parce que plus galant, plus beau, plus courtisan, plus tout enfin que tous ceux qui font la cour, Nemours devient extraordinaire en s'écartant extraordinairement de ce qui l'a façonné : l'homme de cour devient un amoureux surprenant. C'est l'amoureux transi qui prend une chambre pour épier la princesse, qui gît sur un banc, comme enseveli, qui se bat encore et pense expirer de douleur.

Parallèlement à M. de Clèves, Nemours envisage lui aussi l'amour dans le mariage après l'avoir conçu ho» du mariage, dans un premier temps, et avoir envié le mari, dans un second temps. Finalement, le mari et l'amant proposent à la princesse la même confusion des sentiments et des statuts. Cependant Nemours est «né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux » comme le lui dit Mme de Clèves à la fin du roman. Ce qu'elle craint de lui, c'est l'inconstance naturelle qui le caractérise, a fortiori parce qu'il sera soumis aux liens du mariage. Hormis M. de Clèves, elle ne reconnaît donc à aucun autre homme la constance de la passion dans le mariage et surtout pas à Nemours. La passion éternelle et réciproque au sein du mariage, qu'elle semble à un certain moment envisager avec Nemours, est pour elle impossible. Ce qu'elle veut, c'est s'éviter les souffrances qu'elle a déjà endurées lors de l'épisode de la lettre.

Dans ce roman, les dépositaires du mariage-passion et de sa théorie ne sont donc que M. et Mme de Clèves, et personne d'autre dans la mesure où ce que revendique Nemours lui est dénié par Mme de Clèves. D'ailleurs, Mme de Lafayette lui donne raison puisqu'on apprend, à l'extrême fin du récit que la douleur de Nemours ralentit et sa passion s'éteint, à mesure que les années passent Nemours n'a donc dérogé que pour un temps, n'a pu qu'entrevoir un mariage-passion qu'on lui a refusé, même s'il a connu la passion «la plus violente, la plus naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été ». Sujets tous les trois à la confusion des statuts et des sentiments, les trois personnages principaux emprunteront tous trois des solutions différentes : Clèves vivra jusqu'au bout sa passion maritale et mourra de cette confusion; Nemours, un moment douloureux, reviendra dans le monde; et Mme de Clèves, parce qu'elle frôle la mort, saura combattre, grâce à cette expérience, sa passion dangereuse 15.

Si Mme de Clèves a pu édifier un «fantôme de devoir » comme le lui reproche M. de Nemours, en réalisant à la lettre les paroles de sa mère (si l'amour tranquille des époux échoue, mieux vaut la retraite que la galanterie, au moins on vise à l'exception et on obtient le repos), c’est qu'elle a vécu, durant tout ce temps, un fantôme de galanterie. Elle a beau avoir refrisé de «s'embarquer » dans la galanterie, elle en a pourtant acquis l'expérience. La rédaction commune de la lettre de Mme de Thémines, l'expérience de la jalousie, l'utilisation du mari, les conséquences tragiques font de cette histoire une galanterie symboliquement vécue. L'acte exceptionnel de l'aveu est d'ailleurs neutralisé par la méprise de Clèves, artifice habituel du roman galant, pour ne plus servir à rien d'autre qu'à renforcer la souffrance de Clèves et le mener plus volontiers à la mort.

Ainsi, le mariage de Mme de Clèves n'échappe à aucune des catégories connues et pourtant ne s'inscrit nulle part véritablement Mme de Clèves apprend, l'espace d'un peu plus d'un an, à distinguer les différents états du mariage pour tous les refuser. Au centre des débats, de plus en plus isolée à mesure que le roman avance, elle est confrontée au vide de toute référence à une loi commune. Rien ne s'impose à elle et, des solutions proposées, celles qui auraient un sens sont incompatibles entre elles. Il faut donc élaborer un chemin individuel, fait de tensions, soumis à l'évidence naturelle qu'il est impossible de vivre une relation matrimoniale dans la société que le roman a patiemment déconstruite sous couvert de la décrire. C'est là que la princesse, exceptionnelle en tous points, comme son mari et bien plus encore que Nemours, devient un personnage à proprement parler. D'abord être social, au début du roman, elle devient un individu particulier, s'écartant, du fait de ses rapports avec deux autres personnages eux-mêmes en défaut de loi commune, des lois existantes. De là son destin individuel qui la place hors du monde.

Hésitant jusqu'au bout à refuser l'amour-passion de Nemours dont elle craint l'affaiblissement et la perversion galante, elle ne l'attribue qu'à un mort qu'elle n'a elle-même jamais aimé, comme si l'idéal du mariage-passion était un leurre, dès lors qu'il est partagé. C'est dire à quel point ce chemin fait de refus perpétuels ne peut se terminer que par le refus du monde déterminé par la rencontre de la mort Mme de Clèves fait soudain l’expérience que ce réseau séculier dans lequel elle était prise, que cette multiplicité de solutions, toutes mauvaises parce que toutes vouées à l’échec, doivent être refusées à cause du mensonge qu'ils entraînent

Déchirée entre toutes les valeurs, elle choisit alors ce qui a été proposé mais jamais mis en place auparavant le saut métaphysique, la retraite, l'exclusion du monde. Puisque rien n'est possible dans l'univers des lois humaines, puisque rien non plus n'est possible hors de ces lois si l'on s'en tient au champ séculier, Mme de Clèves suit et dépasse l'avis de sa mère : non seulement elle fuit le monde, mais encore elle surmonte sa passion affaiblie par l'expérience de la mort et tourne son âme vers Dieu, seule, «dans une retraite et des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères ».

 

Biet Christian. Droit et fiction : la représentation du mariage dans La Princesse de Clèves. In: Littératures classiques. Supplément au n°12,1990. Mme de Lafayette, La Princesse de Montpensier, La Princesse de Clèves pp. 33-54

 

Cet article est en partie repris dans Christian Biet,   Droit et littérature sous l’Ancien Régime, Le Jeu de la valeur et de la loi, Champion, 2002.

Notes 

  1. Jean Gaudemet, Le Mariage en occident, Les éditions du Cerf, 1987, p. 277-374. Littératures Classiques, supplément au n° de janvier 1990.
  2. On consultera à ce propos l'ouvrage de Roger Duchêne, Madame de Lafayette, Fayard, 1988.
  3. D'autres que moi (Jean Mesnard préface à La Princesse de Clèves, ed. J. Mesnard, lettres françaises, Imprimerie Nationale, 1980 ; Philippe Sellier «La Princesse de Clèves, augustinisme et préciosité au paradis des Valois », in Images de La Rochefoucauld, PUF, 1984. ; Gabriella Violato, La Principessa giansenista, Bulzoni editore, 1981), ont su démêler les liens que ce texte entretenait avec la religion, et plus particulièrement le jansénisme. S'agissant du mariage, il est bien évident que droit et religion sont indissociables : le mariage a été régi par le droit canonique jusqu'à la Révolution française (cf. G. Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, Hachette, 1981 ; A. Esmein, Le mariage dans le droit canonique, 2ème édition, 1926 ; Ph. Sagnac, La législation civile de la Révolution française, 1789-1804, Paris, 1898).
  4. On le verra plus tard avec l'amour entre Louis XIV et Marie Mancini qui échauffa bien des esprits
  5. On lira sur ce point comme sur d'autres, en particulier sur le statut du mariage dans la prédication, sur lequel je reviendrai plus loin, l'article de Wolfgang Leiner, «La princesse et le directeur de conscience, création romanesque et prédication », Papers on French Seventeenth Century Literature , La pensée religieuse et la civilisation du XVIIème siècle, Biblio 17, 13, 1984.
  6. amant, mari, conseiller, ami, M. de Clèves conseille à Sancerre tout ce qu'il veut être lui-même...
  7. Rappelons que, jusqu'au moment où Clèves l'oblige à faire montre sinon de ses sentiments, au moins de sa reconnaissance, elle n'a jamais donné son avis sur ces mariages, jamais on ne l'a vu, lu, entendu dire ou penser quoi que ce fût, et elle a laissé naturellement sa mère gérer ses affaires.
  8. Règle énoncée par Saint Jérôme.
  9. On l'a vu dans ses conseils à Sancerre, on le voit à de nombreuses reprises dans le roman. Encore plus révélatrice est cette phrase dite lors du premia-aveu de madame de Clèves : lui, le mari affirme : «J’ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant, mais il est impossible d'avoir celle d’un mari après un procédé comme le vôtre ».
  10. Voir sur ce point l'article de Jean Gaudemet, «L'engagement conjugal...» dans La famille, la loi, l'Etat de la Révolution au code civil , textes réunis et présentés par Irène Théry et Christian Biet, Ed. Centre Georges Pompidou, Imprimerie nationale, 1989 et l'ouvrage de J-L Flandrin, Familles, parenté, maison, sexualité dans l’ancienne société, Hachette, 1976.
  11. On lira sur ce point les interprétations de Georges Forestier (Georges Forestier, "Madame de Chartres, personnage-clé de La Princesse de Clèves", Les Lettres romanes XXXIV, p. 74-76, Louvain, 1980.), de Wolfgang Leiner (particulièrement quand il met en rapport le texte de madame de Chartres et des sermons de Bossuet et de Bourdaloue) et de Philippe Sellier.
  12. C'est donc bien de deux amours différents dont on veut ici parler. Il n'y a pas pour madame de Chartres, ainsi que pour l'ensemble de la société, de confusion à faire entre la passion et amour-amicitia, en particulier parce qu'ils évoluait dans deux mondes essentiellement différents et que, si l'un ne permet pas d'établir et de régir le mariage, l'autre s'y applique parfaitement.
  13. Elle refuse pour sa fille la galanterie parce qu'elle veut que mademoiselle de Chartres soit, en tous points exceptionnelle, mais aussi au nom du bonheur, de l'amour pur et même de la douceur invoquée par François de Sales : «Ne craignez point de prendre des partis trop rudes ou trop difficiles quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord : ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie». Ce seront ses derniers mots.
  14. Voir sur ce terme d'essence religieuse l'article de Philippe Sellier
  15. Elle quitte Nemours en lui assurant que «ses sentiments (quelle a pour lui) seront éternels et qu’ils subsisteront également, quoi (qu'elle) fasse », mais après avoir connu l'apparence de la mort, «elle surmonta les restes de cette passion qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui avait donnés ».
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