Dans les pas d’Héraclès et de Psyché : à la recherche de l’immortalité

5.1. Au milieu du gué : percevoir l’exceptionnel

[170] Au moment d’aborder cette partie, récapitulons ce que nous avons déjà appris. On a pu voir que la réponse à la question posée au départ des identités respectives du héros masculin escorté d’un papillon et de l’animal emmené par eux, dépendait de paramètres multiples. On a acquis une certitude, au moins pour la partie personnage masculin versus l’animal polyprotome. La combinatoire des signes – le caractère musculeux archaïque du personnage ; la composition même évoquant un personnage versus animal fabuleux tracté ; les traces de la léontè couvrant le haut des cuisses et les épaules (→124) ; les laisses en cuir empoignées de la main gauche ; l’apparente subversion mythologique consistant dans le héros dominé par un papillon qui semble a priori connoter un être féminin – indiquent que l’on a incontestablement affaire à l’image d’un Héraclès, mais archaïque, dans une confrontation qui ne peut, du point de la vue de la composition, se rapporter qu’à l’iconographie bien connue de l’épisode cerbérien que traitent les mosaïstes selon une tradition iconographique stable, mais à laquelle se soustrait l’artiste de M2. La composition générale du bas de la scène rappelle en effet l’univers familier propre au moment où Héraclès, accomplissant au profit d’Eurysthée son douzième travail, tire hors de son antre Cerbère vaincu, aux têtes assujetties par des laisses en cuir (→122). Héraclès, en position de déséquilibre, et prenant son élan sur la pointe d’un seul pied, mouvement qui pourrait rappeler, non pas un simple déséquilibre, mais un pas dansé de pyrrhique – ou un mouvement de marche, un peu exagéré de manière comique –, ainsi que le montre la restitution, tracte un monstre dans une attitude dynamique (à l’avant) relevant de l’iconographie propre à Chimère, à droite tiré, nolens volens, hors de son repaire. Mais immédiatement la différence de caractère de ce Cerbère polyprotome – rendu théoriquement possible au vu de la description hésiodique du gardien des enfers –, et Cerbère, saute pourtant aux yeux. Ce Cerbère improbable diffère du Cerbère-Chien aux trois protomés canins de l’imagerie traditionnelle grecque (→122). Il est d’autant plus déconcertant qu’il est unique et que sa composition complexe résulte d’une réflexion mythologique savante, à en croire l’intégration, parmi les protomés empruntés à la faune européenne entées sur un corps léonocaprin de Chimère, d’un protomé de crocodile, animal égyptien par excellence (→107, 138-140, 158), qui le rend plus international. Ce Cerbère recomposé, s’il présente des traits communs avec le Cerbère triprotome alexandrin (lion, chien, loup) doté aussi d’un dragon caudal, en diffère, tandis que sa composition rappelle beaucoup plus l’aspect terrifiant de Totoès. Il faut comprendre, pour l’instant, que le monstre serait plus traité à la façon d’un Cerbère maîtrisé qu’il serait Cerbère en personne, quoique les Champs Phlégréens, d’où s’élèvent des vapeurs toxiques des anfractuosités de la roche, passent pour le siège de deux entrées du domaine d’Hadès et de Perséphone (→166) sur lesquelles veillerait l’image d’un monstre à l’iconographie adaptée au légendaire régional.

[171] L’Héraclès-Hercule-Hercle archaïque. – Les caractères de l’Héraclès-Hercule de M2 peuvent s’éclairer au regard d’une autre lecture de Colette Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir. Mythe et histoire, que l’helléniste Louise Bruit261 résume ainsi :

De fait le plan suivi est d’abord « génétique », il nous conduit aux origines chypriotes, dès la fin du deuxième millénaire, d’un Héraclès-Melqart, très marqué par sa composante phénicienne dont on trouve des traces significatives la fois à Lixos et à Gadès : sur les deux rives occidentales de la Méditerranée. Lui succède Héraclès archaïque le fondateur de cités, sur la route qu’il suit pour ramener les bœufs de Géryon. Utilisant le mythe du voyage d’Héraclès vers ouest, les colons grecs vont en effet lui imposer une double transformation qui fera du héros le paradigme de leur aventure occidentale. Étudiant d’un point de vue structural les deux récits de Diodore et d’Apollodore, l’auteur y découvre des éléments de signification divers dont les uns renvoient un héros primitif, d’autres à une réinterprétation « coloniale » du mythe qui enrichit les éléments locaux pour faire du héros archégète des colonisateurs : les Grecs d’Occident abord, en particulier dans leurs entreprises siciliennes, puis les Romains.

En ayant en arrière-plan ce passage, on voit que dans cette composition « extraordinaire », et malgré la lacune masquant la silhouette de l’Héraclès-Hercule de M2, les caractères de cet Héraclès archaïque transparaissant en filigrane, font encore iconographiquement écho, à la fin du iie siècle avant notre ère (avant la colonisation romaine), à la silhouette gréco-phénicienne de l’Héraclès-Melqart chypriote du ve siècle av. J.-C.262, qui suit le sillage des navigateurs phénico-puniques aux confins de l’Œkoumène, franchissant les Colonnes d’Héraclès – Gadès (Cadix) (→148) et Lixos263–, pour gagner le royaume légendaire de Géryon d’où revient le héros en passant par Rome, en Campanie et jusqu’en Sicile puis repartant vers Mycènes. Archégète que s’approprient aussi les Romains, à partir de la figure issue de l’iconographie chypriote si l’on en croit l’Hercule du « temple C » de l’aire de Sant’Omobono, non loin du Forum Boarium de l’époque impériale (→148), qui évoque le fondateur de cités264 auquel se substituera, sous influence grecque, Zeus-Jupiter, sans toutefois que ce dernier pût entraîner l’éviction d’Hercule toujours au cœur de la religiosité populaire.

Hercule Boarium

Hercule Boarium tenant une massue et une pomme du jardin des Hespérides
© Wikimedia Commons 

 

À l’instar de l’Hercule romain et du dieu Hercle des Étrusques du ve siècle avant notre ère265, l’iconographie de M2 montre qu’il incarne le héros ou le dieu campanien – en affinité avec l’Hercle étrusque ou osque – archégète, civilisateur, protecteur du monde civilisé, chasseur d’animaux sauvages hautement symboliques dans la légende d’Héraclès et éradicateur des phénomènes, représentés sous la forme de monstres spécifiques, menaçant son équilibre et sa survie.

[172] Tentons d’être plus précis. Conçue dans un esprit polyphonique, la polyprotomie de Cerbère en souligne la dangerosité tridimensionnelle, car l’animal combine des vecteurs terrestres, aquatiques et aériens, composés dans l’esprit alexandrin transparaissant, entre autres, sous le crocodile, mais aussi en faisant surgir une forme d’humour. Il peut nonobstant synthétiser divers travaux relatifs à Héraclès avant le douzième et ultime travail. Si les protomés évoquent des animaux sauvages réputés pour leur agressivité, on voit que Cerbère est principalement peint sous les traits d’une Chimère agressive, évocation de l’activité tellurique de la région, et d’autres créatures fantastiques – l’Aigle du Caucase, le bœuf de Géryon, le renard de Teumesse dans un affrontement hypothétique avec le chien Lélaps, le crocodile du Nil, le sanglier d’Érymanthe – dont Cerbère est le frère –, qui composent l’image d’un monstre subsumant un choix de forces dangereuses contre lesquelles s’uniraient alors l’Hercule campanien et le papillon. La présence en filigrane des frères et des sœurs de Cerbère, à commencer par Chimère, accentue son pouvoir de destruction typhonien, en sorte que par cette victoire remportée sur un monstre traité comme Cerbère, Héraclès aurait simultanément vaincu nombre de forces du mal, dans des associations improbables, qui démontrent une sorte de fantasy de l’artiste. En se rendant maître, sous l’aspect de ce Cerbère polyprotome ligoté, tant des créatures sauvages qu’échidno-typhoniennes, Héraclès et son allié le papillon parviennent à maîtriser différents aspects de la mort et contribuent à étendre l’espace habitable (l’oikoumène), et à en civiliser les abords266. La présence de ces animaux et monstres de contrées différentes et de ces phénomènes assimilés aux catastrophes naturelles et aux secousses telluriques suggère ainsi la puissance irréelle, extraordinaire, de ce Cerbère chimérique, rendant plus belle encore la victoire du héros sur les différentes formes des forces d’où émanent la mort et la destruction, victoire grâce à laquelle il est en passe d’obtenir l’immortalité, s’il est le héros grec auquel on pense et non le dieu étrusque Hercle. La présence d’un pareil héros à Pompéi, fondée, on s’en souvient, par Héraclès – l’Hercule/Heraclès/Hercle des Samnites et des Romains –, fait particulièrement sens dans un tel contexte.

 

5.2. Ces autres héros visiteurs de l’Hadès ayant affronté Cerbère par la force ou la ruse

[175] Si l’identité du chasseur de Cerbère étant assurée, Héraclès-Hercule n’est pourtant pas le seul, parmi les héros masculins de l’Antiquité grecque et romaine, à s’être rendu dans l’Hadès, d’où on revient paré d’une gloire immortelle. Parmi ceux-ci figurent encore Énée, Orphée, Thésée et Ulysse. Ainsi, d’après le chant VI, v. 417-423 de l’Énéide, ayant consulté la Sybille de Cumes, Énée, comme Psyché, endort Cerbère pour rendre visite à son père Anchise, mais il n’affronte pas le monstre à la façon d’Héraclès. C’est la Sybille de Cumes qui, préfigurant Psyché (→177), jette un gâteau narcotique pour frayer un passage à Énée. On ne peut au passage résister au plaisir de citer les vers traduits jadis par l’abbé Delille :

Là ce monstre à trois voix, l’effroyable Cerbère,
Sans cesse veille au fond de son affreux repaire :
Il les voit, il se lève et, déjà courroucés,
Tous ses hideux serpents sur son cou sont dressés,
La prêtresse, apaisant sa fureur rugissante,
Lui jette d’un gâteau l’amorce assoupissante.
Le monstre, tressaillant d’un avide transport,
Ouvre un triple gosier, le dévore, et s’endort ;
Et, dans son antre affreux, sa masse répandue,
Le remplit tout entier de sa vaste étendue.
Le héros part, le laisse en son hideux séjour,
Et s’éloigne des eaux qu’on passe sans retour.

Orphée, quant à lui, endort le chien des enfers par sa musique pour chercher Eurydice, mais sa quête est vaine en vertu d’un stratagème d’Hadès267 Thésée effectue sa catabase vers le royaume des morts, accompagnant Pirithoos, car celui-ci entraîne son ami dans le but de ravir Perséphone à son époux, mais le héros, retenu par Hadès avec son compagnon, sera seul libéré par Héraclès lorsque celui-ci aura l’occasion de descendre vers les enfers et emmener Cerbère prisonnier après un combat mémorable (→121). On ignore cependant comment Persée et Pirithoos ont réussi à tromper la vigilance de Cerbère. Ulysse, quant à lui, convoque par la magie le devin Tirésias pour apprendre de sa bouche s’il rentrera bientôt chez lui. Mais il ne se rend pas, à proprement parler, dans la pénombre infernale ; par la magie du devin, il est témoin du moment où Héraclès est chargé d’emmener Cerbère prisonnier vers le commanditaire du travail268. Rappelons que si Dionysos descend vers l’Hadès pour en ramener sa mère Sémélé, celui-ci, dans les Grenouilles d’Aristophane, emprunte la forme d’Héraclès269, ce qui prouve que depuis longtemps, le héros se prête à divers détournements. Sous sa forme chthonienne, Dionysos peut même se confondre avec Hadès270. En effectuant cette récapitulation, on peut constater qu’aucun de ces héros n’est en mesure de se substituer au fils d’Alcmène dans l’exploit de juguler un tel monstre. Héraclès est seul capable de maîtriser l’immaîtrisable. Dès lors, on ne voit pas pourquoi un papillon lui viendrait en aide et, de surcroît, dirigerait la manœuvre.

 

5.3. Papillon versus animal polyprotome : le courage de Psyché, Héraclès féminin

[176] Mais les héros masculins ne sont pas les seuls à franchir les portes de l’Achéron et en revenir. Après avoir abordé comme prévu (→117) les deux premières caractéristiques du rapport tridimensionnel existant entre les personnages (→120-126, →127-129), il faut en aborder la troisième caractéristique, à savoir la nature de la relation du papillon vis-à-vis de l’animal polyprotome et, partant, avec l’Héraclès archégète archaïque. Dans M1, l’« âme d’Isis » était peinte sous les traits d’une Psyché dotée d’ailes de papillon (Aglais Io) et d’un corps de scorpion, invitée par Éros à son apothéose vers l’Olympe, évoquée comme une manifestation du lever héliaque de Sirius, c’est-à-dire la Sothis des Égyptiens, en faisant remarquer que Psyché n’était qu’une façon de traiter allégoriquement l’âme d’Isis, dans un contexte iconographique inspiré de l’art égypto-alexandrin. Ce rapprochement constitue, à défaut d’être une preuve, un indice que l’immense silhouette du lépidoptère dominant de ses ailes (Danaus chrysippus) entrouvertes la scène de M2, pourrait représenter un autre aspect de Psyché, utilisée à dessein, en lien avec Héraclès et ses caractéristiques. C’est ce que nous allons à présent tenter d’examiner.

[177] Le quatrième travail de Psyché. – Si on formule l’hypothèse d’une identification entre le lépidoptère et Psyché, alors on pourrait voir émerger une coïncidence entre elle et Héraclès. Car de même que la capture de Cerbère est le douzième et dernier travail d’Héraclès, le quatrième et dernier des quatre travaux humiliants auxquels Psyché a été condamnée par Aphrodite271 et qui sont censés causer sa perte, consiste à aller quérir un peu de la beauté de Perséphone dans l’Hadès en déjouant l’attention du chien des enfers.

Les trois premiers travaux auxquels Psyché se voit condamnée selon Apulée consistent à :

1) trier des sacs de graines mélangées par Aphrodite qui seront triées par des fourmis émues par son sort272;

2) rapporter à Aphrodite de la laine des brebis à la toison d’or, ce qu’elle parvient à faire grâce aux conseils avisés d’un roseau273, en n’oubliant pas qu’Héraclès a participé avec Jason à l’expédition des Argonautes ;

3) aller puiser un peu d’eau du Styx, tâche qu’elle remplit justement à l’aide de l’aigle de Zeus274, qui n’est autre que l’Aigle du Caucase, tué d’une flèche par Héraclès, représenté comme protomé du Cerbère de M2.

Mais le quatrième et dernier travail de Psyché occupe la partie la plus importante de la relation275. Sauvée du suicide par la voix de la tour du sommet de laquelle elle cherche à se précipiter, voici qu’elle suit les conseils obligeants et amicaux que lui donne celle-ci. Entrant dans la bouche béante du Ténare, elle descend par un sentier scabreux, évite l’âne boiteux, l’ânier boiteux, et, ayant disposé dans sa bouche les oboles qui lui permettaient de franchir le Styx, elle embarque dans la nacelle de Charon276 et parvient à l’Achéron.

Charon et Psyché

Charon et Psyché, 1883, Johann Rodam Spencer Stanhope
© Wikimedia Commons

Charon et Psyché, anonyme italien du XIXe siècle

Charon et Psyché, anonyme italien du XIXe siècle
© Wikimedia Commons 

 

Là, après avoir évité les vieilles tisserandes, elle trompe la vigilance du gardien des enfers qui veille dans les corridors de Perséphone à l’aide d’un gâteau au miel mêlé d’une substance narcotique, conformément aux conseils reçus277 et là, ayant refusé les mets de l’épouse d’Hadès, évitant de s’asseoir ailleurs qu’à terre, elle reçoit enfin des mains de la déesse des enfers un peu de sa beauté dans une boîte hermétiquement close278. Bien entendu, si on a affaire dans M2 à une manifestation de Psyché-papillon, on aurait sans doute là un élément convergent supplémentaire comme quoi le mosaïste s’inspirerait d’une version du mythe bien antérieure à celle d’Apulée et attestée dans le monde étrusque et osco-samnite(→ 43) et donc en Campanie. Inutile de dire que Psyché, dans ce cas, devient, mutatis mutandis, l’équivalent d’un Héraclès féminin279.

 

5.4. Une étrange coalescence mythique

[178] Comme l’a très justement fait observer Massimo Ossana, la scène ne suggère manifestement pas un quelconque assujettissement du papillon par le personnage représenté, mais traduit, au contraire, l’idée d’un papillon lui apportant aide et assistance280. Cependant, il lui échappe que les deux laisses qui courent entre le thorax du papillon et la région du cou du héros (→ 127), témoignent d’un rapport de sujétion discret, mais néanmoins essentiel, exercé par le papillon sur Héraclès-Hercule, qui semble a priori relativiser leur relation collaborative au profit d’une relation de domination et de subversion de la force d’Héraclès. En effet, le mouvement consistant pour ce même papillon à tenir en laisse Héraclès de la même façon que les protomés de l’animal fabuleux, indique que c’est au papillon et non à Héraclès que revient l’initiative de mener ce pas de deux281, ce qui inverse les rôles dévolus socialement au masculin et au féminin. En effet, le papillon se distingue des autres animaux non seulement par sa situation dominante, mais par le fait qu’il n’est pas noué par les laisses, qui émanent de son corps sans le ceindre. On peut même suivre précisément les deux liasses de rênes qui passent dans la main d’Héraclès et se prolongent (avec dédoublement net pour une des laisses) dans les brins qui enserrent les animaux. Le poing serré d’Héraclès sert de relai dans une emprise commandée de plus haut par le papillon ascensionnel. Au premier regard, cette collaboration entre la force musculaire d’Héraclès, tendu sous l’effort, et le papillon voletant au-dessus de lui et saisissant les mêmes laisses pour tirer Cerbère, témoignerait d’un trait humoristique (→ 127), même si Héraclès, sous la forme de son avatar romain, Hercule, était particulièrement apprécié à Herculanum282 et était aussi le héros fondateur de Pompéi où il disposait d’un temple – il n’en reste que quelques colonnes doriques283 – qui, avec celui de Minerve-Athéna, forme les vestiges des derniers monuments de la Pompéi samnite284 autour de la verreia pompienne, c’est-à-dire l’équivalent de la palestre grecque. Héraclès y représente le modèle de l’athlète par excellence et les formateur des éphèbes. Un tel dispositif architectural rappelle le temple consacré à Hercule et à une déesse casquée, qui peut être Fortuna ou Minerve-Athéna, découvert dans l’aire de Sant’Omobono, à Rome (→124). Une lecture en mode comique est possible, même si on peut par principe se méfier de l’interprétation de l’intentionnalité prêtée à l’artiste. Héraclès est non seulement un héros compatissant à l’égard des mortels, mais il peut aussi être réduit en esclavage (→128). Il est compatissant dans la mesure où il prête sa force aux mortels en certaines circonstances. Ce dernier fait en effet partie des Argonautes aidant Thésée à rapporter la Toison d’or, en abandonnant cependant l’expédition en cours de route (→177) ; mais il va jusqu’à ramener le héros, comme on vient de le voir, descendu dans le séjour des morts afin de conquérir l’amour de Perséphone (→ 176), de même qu’il réussit à en ramener Alceste (→ 182). Cet ami des hommes qui est descendu plusieurs fois dans le monde souterrain d’Hadès et en est revenu, est l’ami de ceux qui sont plongés dans la souffrance éternelle.

[179] Un papillon participant à l’effort mais captant la force héracléenne. – En écho à cette collaboration entre Héraclès et le papillon, il faut se souvenir que l’iconographie d’époque hellénistique fait mentir le caractère fragile du lépidoptère. Psyché, sous forme de papillon, peut être astreinte de façon humoristique par Éros à des travaux harassants : travaux agricoles, travaux de scieur de long ; elle peut même être attelée à un char285. Dans ce rôle, elle-même et sa fille, Hédonè, reconnaissables à leurs paires d’ailes, et tractant le char d’Éros sur la mer, forment le ravissant emblema d’une maison découverte sur le site de Samandağı près d’Antioche, Musée d’Antakya (Antioche, Turquie), contemporain du iiie siècle de notre ère. Ce statut de collaboratrice conféré au papillon dans lequel on peut voir Psyché participant à une œuvre héracléenne ne serait donc pas si étrange et pourrait renvoyer à une mode humoristique alexandrine qui aurait atteint Pompéi par le biais des influences. L’observation du parallèle entre le douzième travail d’Héraclès et le quatrième travail de Psyché, outre le fait que celui-ci peut être mis à profit pour une identification de la scène à une confrontation entre Héraclès-Hercule et Cerbère, pourrait faire songer à une relation de nature encore inconnue entre Héraclès et Psyché. Par sa silhouette hypertrophiée, le lépidoptère diurne dont l’appellation même fait songer à celle de l’âme (psychè), montre que le rôle qu’il joue dans la scène est disproportionné eu égard à sa taille véritable qui avoisine les cinq centimètres. Ce rôle est en même temps exalté par l’emplacement qu’il occupe, en haut de la scène. Il est donc tentant d’inscrire cette collaboration et ce mouvement de translation de la droite vers la gauche entre le lépidoptère et Héraclès – translation marquée par le décalage du papillon par rapport à l’axe et le dynamisme des jambes d’Héraclès – dans la même perspective que celle de la quatrième tâche de Psyché qui consiste à accéder au monde des morts, en paralysant Cerbère au préalable, en soulignant que le danger est bien plus grand de sortir du monde d’Hadès que d’y rentrer. Il est clair que le papillon participe au combat contre le gardien des enfers tout en subjuguant Héraclès et en captant sa force. Les forces d’Héraclès domptant Cerbère sont ainsi détournées en faveur de l’âme qui revêtirait ici, dans un but allégorique, l’apparence d’une Psyché héracléopompe.

[181] On a vu comment, dans M1, Psyché avait été subvertie pour traduire aux yeux des Grecs « l’âme d’Isis », à savoir Sothis-Sirius. Ainsi, au cas où Psyché constituerait le dénominateur commun de M1 et M2, alors cette dernière jouerait là aussi un rôle particulier exprimant une analogie de même ordre que dans M1, sans croire pour autant que l’imaginarius tesselarius de M2 exposerait un Héraclès uniquement dominé par l’âme, mais un Héraclès collaborant avec Psyché et en même temps dominé par elle pour une raison que l’on devine spécifique.

[182] Par conséquent, il se pourrait que la scène traduisît une alliance circonstancielle entre le héros argien, devenu campanien en l’occurrence, et Psyché en tant qu’évocation de l’âme humaine, car ceux-ci doivent venir chacun à bout de Cerbère afin de remplir leurs missions respectives. Les destins de Psyché et d’Héraclès, deux mortels divinisés, se seraient-ils croisés à la faveur d’interactions mythologiques ? Plusieurs éléments pourraient le laisser croire, à commencer par le fait que, héros humiliés, Héraclès et Psyché sont divinisés à la suite d’un long processus à la fin duquel, ayant obtenu respectivement le pardon d’Héra et d’Aphrodite, ils contractent une union divine pour légitimer leur accès à l’Olympe, la première avec Éros, le second avec Hébé, fille de Zeus et d’Héra, sans oublier qu’ils sont tous les deux conduits à cette immortalité par le truchement d’une apothéose (→61, 66, 81, 86-88, 92, 176, 185), celle d’Héraclès, « vainqueur une seconde fois du royaume des ombres »286, s’étant produite après son suicide sur un bûcher, sur le mont Œta287, en se rappelant qu’à plusieurs reprises Psyché cherche, elle aussi, à mettre fin à ses jours par désespoir.

[183] Le mythe de Psyché utilisé à dessein. – De cette manière, le concepteur emploierait à dessein une version du mythe de Psyché bien antérieure à celle d’Apulée, qui aboutit à ce lépidoptère en position dominante aidé par Héraclès afin d’accomplir sa mission qui se voudrait concomitante à la sienne. On sait, d’après Apulée, que sa quête d’un peu de la beauté de Perséphone déboucha sur un drame, puisque Psyché, curieuse et voulant s’en détourner dans le but de mieux séduire Éros, s’endormit, sous l’effet délétère d’une vapeur émanant de la boîte, dans un sommeil comparable à celui de la mort, à laquelle elle avait paradoxalement échappé en entrant dans le domaine de Perséphone et en déjouant ses ruses. La voilà à présent bercée dans les bras des jumeaux Hypnos et Thanatos, le Sommeil et la Mort. Ce qui domine dans les travaux de Psyché, c’est l’amour, le désespoir, le danger, la curiosité, les pulsions morbides et la mort. L’amour de Psyché convergerait alors avec celui d’Alceste qui s’était empoisonnée par amour pour sauver Admette, condamné par Artémis, fille de Pélias. Le fils d’Amphitryon et d’Alcmène ramène du monde des morts Alceste, en enchaînant Thanatos comme il avait enchaîné Cerbère288. Or on a vu qu’Éros ne pouvait faire qu’un avec Thanatos dont la personnalité pourrait apparaître dans le sous-texte, ce qui laisserait émerger une voie en faveur d’un Héraclès psychopompe289, celle d’un Héraclès conducteur des âmes (« conducteur de l’âme, psyché »), à ceci près que c’est le contraire que l’on observe dans la scène de M2 : Psyché (l’âme) ne parvient à dominer Cerbère qu’en dominant Héraclès.

[184] Héraclès et l’immortalité de l’âme. – Or que se passe-t-il ? Pour éclairer ce paradoxe apparent, il ne faut pas en effet exclure de l’inspiration sous-jacente à M2 l’expression d’un lointain écho émanant du décor des parois venant des tombes de la nécropole étrusque de Tarquinia, où les artistes représentent, selon un scénario réglé d’avance, non pas une scène de gladiature comme on le pensait, mais la capture mimée du chien infernal Cerbère sous la forme d’un chien, par le dieu étrusque Hercle (forme étrusque d’Héraclès) qui, selon l’eschatologie de Tarquinia, favorisait l’accès du défunt à l’immortalité, d’autant que Héraclès des Grecs achevait sa longue et douloureuse marche vers l’immortalité après avoir vaincu Cerbère290. La catabase d’Héraclès-Hercle vers le royaume d’Hadès devenait ainsi la victoire sur la mort par excellence, car l’Héraclès civilisateur qui évoque la lutte contre les fléaux risquant de détruire la civilisation, et les animaux sauvages perturbateurs de la vie agricole, est aussi porteur des espoirs de la destinée humaine. L’article de Denise Rebuffat-Emmanuel sur le soi-disant jeu du Phersu, apporte un grand nombre d’informations sur l’étonnant foisonnement des cultes d’Héraclès en Italie du Sud qui ont influé sur les cultes étrusques, dont celui d’un Héraclès chthonien et infernal, notamment à Poséidonia-Paestum, colonie de Trézène, sur le littoral campanien, dans la baie de Salerne291 – Trézène, sur la côte nord de l’Argolide, où Héraclès ramène justement Cerbère devant Eurysthée –, mais aussi à Cumes et à Capoue292.

Temple d'Héra à Paestum

Temple d'Héra à Paestum © Wikimedia Commons 

En tout cas, la représentation archaïque de M2 d’Héraclès en milieu pompéien reste tout à fait étonnante, alors que le mythe héracléen a commencé d’être dévalué dès la seconde moitié du ive siècle dans le monde grec293, ce qui n’est pas le cas à Pompéi, où il incarnerait un « chemin vers la démocratie »294. Son rôle funéraire est expliqué en conclusion à son article intitulé « Hercule funéraire » par Jean Bayet :

Héraclès, et après lui Hercule, fut toujours le protecteur des hommes obsédés par les espérances et les terreurs de l’au-delà̀ : il extermina d’abord les monstres de cauchemar dévorateurs des morts ; il fraya plus tard les routes qui menaient aux paradis terrestres ; il donna enfin à la croyance en l’immortalité́ de l’amé plusieurs formes sensibles, aussi réelles que des certitudes295.

Mais, il est aussi intéressant compléter ces mots par ceux de Juliette de la Genière, qui les applique à propos de l’Héraclès de Serra Lustrante d’Armento (région du Basilicate), à l’approche de l’époque hellénistique :

on attendait de lui, semble-t-il, au-delà̀ de la formation des jeunes aristocrates, une protection, un secours pour les amés dans le difficile passage de la vie au monde des morts ; on mélangeait apparemment sous sa bannière diverses conceptions eschatologiques, et peut-être d’autres divinités, venues par d’autres chemins, lui étaient-elles associées296.

[185] Au vu de ce qui précède, la relation Héraclès-Psyché pouvait sembler se distancier d’une volonté parodique, mais le sérieux ne congédie pas pour autant l’humour, car le rapport de sujétion exposé aux yeux de l’observateur montre, comme dans le cas de la rencontre avec Omphale, qu’Héraclès serait peu ou prou ici soumis à un caprice féminin de l’âme, dans l’acquisition de sa propre liberté (→127). L’interprétation est autre. Héraclès et Psyché qui ne sont encore que des héros sont l’un et l’autre soumis à des épreuves qui impliquent des efforts disproportionnés, ce qui induit, dans un rapport conventionnel masculin / féminin, une collaboration contre un troisième élément : la force incarnée par un monstre aux dehors de Cerbère. Or le travail consistant à affronter le chien d’Hadès est respectivement l’ultime épreuve tant de Psyché que d’Héraclès. Il s’agit en effet de la quatrième épreuve de Psyché, dont l’ordre ne pose pas de question, et de la douzième d’Héraclès, d’après la liste canonique d’époque hellénistique conçue selon l’ordre des métopes de style dorique du temple de Zeus à Olympie297. Chacun de ces deux héros recouvre dans cette épreuve sa liberté, puisqu’être passé par l’Hadès sans encombres s’avère le gage de leur immortalité à venir. Dès lors, ils apparaissent comme les manifestations de ceux qui survivent à la mort par une suite de travaux dans lesquels ils s’engagent en totalité. N’oublions pas en outre qu’Héraclès – Alcide, nommé « Gloire d’Héra » par Zeus, pour conjurer le sort – est fils de Zeus et d’Alcmène et doit surmonter la colère d’Héra comme Psyché celle d’Aphrodite, dans le conte d’Apulée. Le thème de M2, où à la force physique (Héraclès) s’adjoint la légèreté de l’âme de Psyché pour vaincre l’adversité (Cerbère) placée sur le chemin de l’un et de l’autre, pourrait avoir ici valeur d’allégorie platonisante où Héraclès est ici le collaborateur instrumentalisé du papillon Psyché, dans une version pré-apuléenne d’un mythe de Psyché, à moins, comme le suggère Arnaud Zucker, qu’Héraclès puisse être Psyché, et le papillon son double comique.

[186] D’après les pistes explorées, l’explication rationnalisante pourrait être privilégiée. Celle-ci se déclinerait donc sur deux registres observables depuis la présence des Grecs en Italie du Sud : l’aspect civilisationnel d’une part, l’aspect chthonien et infernal d’Héraclès d’autre part, dans la mesure où Chimère et Cerbère, partageant des traits communs, notamment le dragon caudal (→122), que l’on retrouve chez Totoès, convergent comme s’ils ne formaient qu’une seule et même entité mythologique, sous l’aspect d’un Cerbère chimérien, évoquant, à travers la légende héracléenne répandue en Campanie à Poséidonia (Paestum), l’accès de l’enfer dans une bouche située, par une tradition locale, à deux endroits des Champs Phlégréens. Cette allégorie pompéienne de M2 indique à l’observateur q’u’Héraclès ayant accompli une œuvre civilisatrice dans une Campanie samnito-romaine, sur les pentes et sous la menace du Vésuve dont le volcanisme était latent, à en croire l’activité volcanique permanente des Champs Phlégréens, qui représentent la Chimère, laquelle se superpose à Cerbère, force infernale attachée au service de Perséphone et d’Hadès. Évoquant la capture de ce Cerbère, dernier des travaux du héros dodécathlonien, l’animal aux portrait apocalyptique, est la résultante des travaux accomplis par Héraclès dans le monde campanien, à savoir les travaux d’assèchement des marécages (Hydre de Lerne), la prévention des risques volcaniques (Chimère), le pâturage organisé par les bouviers et la boucherie (les bœufs de Géryon), la libération de Prométhée qui a aidé les hommes à conquérir leur indépendance alimentaire par la mise à mort de l’Aigle du Caucase, la chasse contre les animaux sauvages qui ravageaient la contrée comme le sanglier d’Érymante aux défenses conservées à Cumes, une tentative de mettre fin aux ruses du renard grâce à un chien hypothétique d’Héraclès, et d’affronter l’ours lors de la chasse à la tanière hivernale qui d’effectuait au péril de la vie des chasseurs dans la chaîne des Apennins campaniens. Le crocodile, l’étranger, n’est pas sans relier la figure de cet Hercule-Héraclès à la branche Canopique ou Héracléenne au sommet de laquelle se trouve la fameuse Héracléion-Thônis, puisque le fils d’Alcmène fait également un tour par la Libye et l’Égypte, le crocodile corroborant, à travers le cycle d’Héraclès, un lien déjà manifeste dans M1 entre Pompéi et Alexandrie.

[187] Mais le message adressé à l’observateur pourrait ne pas s’arrêter là. Le mosaïste et sans doute, avant lui, le peintre de l’œuvre originelle, semble dire, non sans humour, que l’âme humaine, sous les traits du papillon psychéen mais déployant un effort héracléen, non seulement assiste Héraclès afin qu’il puisse vaincre l’étrange Cerbère, mais aussi parvienne, pour son propre profit, à conjurer la mort en captant les forces de celui qui, au-delà de son rôle civilisateur, avait réussi, par son suicide, suivi de apothéose vers les hauteurs de l’Olympe, à boire l’ambroisie des dieux. Ce serait alors une allégorie de la victoire de l’âme, mettant ses espoirs dans la force héracléenne, sur une mort polymorphe prenant une forme cerbérienne. Les divers aspects de la mort, émergeant sous les traits de ce Cerbère allégorique rebelle subsumant ses frères et sœurs échidnéens et typhoniens, sont ainsi jugulés sous l’effet de cette étrange collaboration héracléo-psychéenne, la mort n’ayant plus prise sur eux. On ne peut manquer de voir dans cette allégorie un message eschatologique d’espoir adressé aux vivants s’apprêtant au rejoindre l’au-delà, étayée par une mise en scène à la richesse polysémique au service de laquelle les couleurs et les effets de lumière sont employés de façon saisissante autant que magistrale pour susciter le paradoxe d’un effroi opposé au comique.

[188] Diabolus in minimis, le diable est dans les détails. – Au cours de cette relecture critique des arguments antérieurement proposés par Massimo Ossana, des éléments se sont accumulés, démontrant que l’artiste, en dépit de quelques maladresses dues à la technique musivale, avait voulu attirer l’attention sur des détails, façon de procéder à laquelle seule une lecture attentive des figures pouvait rendre justice. Plus on regarde celles-ci et plus on s’aperçoit qu’elles feraient partie d’un scénario, destiné à éprouver la sagacité du lecteur afin qu’il aborde pas à pas les énigmes qu’elles contiennent et les résolve, en en tirant les conséquences, tant d’un point de vue naturaliste et mythologique que philosophique. Mais M2, comme M1, est probablement aussi un objet visuel à déguster en entrant dans une pièce, d’un seul coup et sans guide, frappant l’imagination. Il faut faire une place à cette lecture globale et sommaire. Au bout de ce périple dans les pas d’Héraclès et de Psyché, il n’est pas dit qu’il n’y ait pas d’autres énigmes, d’autres clés, d’autres figures cachées ou même d’autres rébus qui aideraient à mieux comprendre cette double thématique qui laisse encore planer bien des doutes. Quiconque aura lu la fiction intitulée Le Tableau du maître flamand d’Arturo Perez Reverte (1990), comprendra que l’artiste est capable de semer dans une œuvre des indices permettant de percer un mystère. Grâce à l’intrigue développée dans cette œuvre de fiction, l’inscription latine cachée dans le tableau, quis necavit equitem ? « qui a tué le chevalier ? », trouve sa solution par une astuce littéraire, même plusieurs siècles après la conception du tableau. Dans un tout autre domaine, autour des années 120 av. J.-C., un artiste, probablement nourri de lectures mythographiques et poétiques dont une part perdue, est encore capable de proposer des perspectives mythologiques égypto-grecques dont Plutarque, juste avant la naissance de l’Africain Apulée, saura faire son miel dans la brillante synthèse de son Isis et Osiris.

[189] Mais, bien que les ateliers des deux œuvres soient probablement différents, le thème de M2 ne rejoindrait-il pas celui de M1, en postulant que pourraient subsister sous le sol de la domus d’autres mosaïques non encore découvertes, qui accentueraient ou atténueraient ce rapport ? On a pu vérifier que ces deux iconographies témoignent de la présence sous-jacente du mythe psychéen, où l’héroïne matérialise symboliquement l’âme, l’âme humaine et son désir d’immortalité. Si Psyché converge avec « l’âme d’Isis » accueillie par Éros-Thanatos dans M1, la convergence entre Psyché et Héraclès dans M2 repose, on l’a vu, sur la coïncidence de leur relation avec Cerbère, gardien des enfers, quoique ce dernier renvoie à une composition iconographique polysémique très élaborée, très différente du Cerbère grec ou du Cerbère alexandrin, mais témoignant cependant d’une influence alexandrine. Même si, sous cette iconographie, on constate une certaine hétérogénéité des figures, on voit percer sous les traits des animaux sauvages les enfants d’Échidna, frères et sœurs de Cerbère. Dès lors, ces autres animaux typhoniens transparaissent sous leurs traits mythologiques qui dessinent, non plus un Cerbère traditionnel, mais un Cerbère allégorique, synthétisant les forces hésiodiques du mal, vaincues conjointement par Héraclès et Psyché, mais sous l’emprise de l’âme, laquelle aurait été alors en mesure de poursuivre son destin, mais cette fois exposé dans l’iconographie de M1.

[190] Les iconographies respectives surabondantes d’Héraclès, d’une part, et d’Éros et Psyché, d’autre part, se renforcent, ne serait-ce que par la présence, dans M2, du spécimen de Danaus chrysippus, connotant la présence de Psyché qui semble avoir conclu, sans qu’on en connaisse les modalités, un pacte avec Héraclès pour venir à bout de Cerbère, et par celle, dans la seconde, d’un être hybride aux ailes de paon-du-jour (Aglais io) dont un grand nombre d’éléments indiquent qu’il s’agit de Psyché glorifiée, appelée vers l’Olympe si l’on en croit le doigt énigmatique d’Éros-Thanatos. Enfin, car M2 semble rejoindre la perspective mythologique tracée par M1, puisque Psyché, ayant trompé la vigilance du gardien du royaume d’Hadès, s’est endormie dans le sommeil de la mort causée par les vapeurs délétères échappées de la boîte de Perséphone, et entre dans la dernière phase de sa vie qui la conduit à la renaissance et à la divinisation, en revêtant la forme de Sothis-Sirius (M1). À côté de cette iconographie surabondante, le personnage d’Orion, au catastérisme pourtant attesté par Hésiode et Homère298, est presque totalement invisible dans l’art. La chance de voir, dans M1 et M2, la seule attestation iconographique connue d’un catastérisme d’Orion, dont les aventures ont donné matière, parmi les artistes de l’époque moderne, à une riche illustration, est quasi nulle au regard du fait que le dieu fondateur de Pompéi et d’Herculanum n’est autre qu’Héraclès-Hercule jadis passé dans la péninsule italique en ramenant le troupeau des bœufs roux de Géryon (→ 148).

[191] Menées à leur terme, ces deux enquêtes permettent a posteriori de constater le caractère judicieux du choix d’un des derniers propriétaires – le grommaticus contemporain des temps augustéens – d’avoir préservé ces deux vestiges vénérables en ne les recouvrant pas d’un nouveau sol, afin de ne rien enlever à la tradition de la domus et qui devait déjà intriguer les visiteurs du passé. Il est probable que leur étrangeté faisait de ces œuvres, vestiges des derniers temps samnites, de véritables reliques à l’instar des statues et des tableaux de chevalet jadis à l’abri des cellae des temples, que l’on visitait déjà comme des musées. On peut penser qu’elles étaient susceptibles d’alimenter la conversation, à l’avantage du maître de la domus qui les avait ostensiblement préservées, et de ses prédécesseurs. Ces mosaïques ont encore un potentiel qui nous échappera, et elles pourront encore être commentées. Car de toute façon, rien n’est jamais sûr. Dans cette démarche qui aborde des perceptions eschatologiques de temps lointains, sans exclure la possibilité de doubles sens possibles liés à la personnalité des propriétaires, et quoiqu’en ayant le sentiment d’avoir pris la meilleure voie possible, il vaut mieux être pétri de doutes que de certitudes, et conserver présentes à l’esprit les sages paroles du début du Discours de la méthode : « Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n’est peut-être qu’un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l’or et des diamants. »

Avec la collaboration d'Arnaud Zucker 

Notes 

261. Louise Bruit, « Colette Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir. Mythe et histoire », Annales. Economies, sociétés, civilisations 47e  année, n° |1992, p. 110-112 : p. 111.

262. Mario-Attilio Levi, « L’Ercole romano », Dialogues d'histoire ancienne, 22/1 |1996, p. 79-94.

263. Sur ce toponyme, situé sur les rives africaines en regard de Gadès, voir Jehan Desanges, « Lixos dans les sources littéraires grecques et latines », dans Lixus. Actes du colloque de Larache (8-11 novembre 1989), (Publications de l'École française de Rome, 166), Rome : École Française de Rome, 1992, p. 1-6.

264. Voir l’Hercule du Capitole en bronze doré, doté de la massue et tenant la pomme d’or du Jardin des Hespérides, œuvre hellénistique, découverte au Forum Boarium et datée du iie siècle avant J.-C. Musée du Capitole, inv. n° MC12655 https://fr.wikipedia.org/wiki/Hercule_du_Forum_Boarium#/media/Fichier:Hercules_Musei_Capitolini_MC1265.jpg

265. Françoise Gaultier, « Héraclès à Cerveteri : sur quelques terres cuites étrusques du musée du Louvre »,  Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 152e année, n° 4 |2008, p. 1465-1493.

266.  Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir, p. 303-305.

267. Virgile, Georgiques, IV, v. 454-493.

268. Homère, Odyssée, XI, v. 617-626.

269. Étienne Lapalus, « Le Dionysos et l’Héraclès, des « Grenouilles ». En marge du « Dioniso » de M. Carlo Pascal »,  Revue des Études Grecques, 47/219 |Janvier-mars 1934, p. 1-20 ; Martha Habash, «Dionysos’ roles in Aristophanes’ Frogs », Mnemosyne, 55/1 | 2002, p. 1-17.

270. Henri Metzger, « Dionysos chthonien d’après les monuments figurés de la période classique »,  Bulletin de correspondance hellénique, 68-69 |1944, p. 296-339.

271. Sur ces travaux, voir Lee R. Edwards, « The Labors of Psyche: Toward a Theory of Female Heroism », Critical Inquiry, 6/1 | 1979), p. 33-49.

272. Apulée, Métamorphoses, VI, 10

273. Apulée, Métamorphoses VI, 11-13.

274. Apulée, Métamorphoses VI, 13-16.

275. Apulée, Métamorphoses VI, 16-20.

276. Charon and Psyche (1883. Johann Rodam Spencer Stanhope, Private Collection Roy Miles Fine Paintings, inv. BAL11062 :  https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4c/Charon_and_Psyche.jpg ; Anonyme italien (xixe siècle, Metropolitan Museum of Arts, New York, inv. N° 87_12.84 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Psyche_and_Charon_(%3F)_MET_DP820648.jpg

277. Apulée, Métamorphoses, VI, 20, 2 et 4.

278. Apulée, Métamorphoses VI, 20.

279. Edwards, « The Labors of Psyche », p. 38.

280. Ossana, Les nouvelles heures de Pompéi, p. 000.

281. Pascal Charvet m’indique, dans le même esprit, le jeu étrusque du Phersu avec Hercule et Cerbère. Voir Denise Emmanuel-Rebuffat, « Le jeu du Phersu à Tarquinia : nouvelle interprétation », Comptes rendus des séances del'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 127ᵉ année, n° 3 | 1983, p. 421-438.

282. Lacroix, « Héraclès, héros voyageur et civilisateur »,  p. 35 ; Umberto Pappalardo, « Le mythe d’Héraklès à Herculanum », Mélanges de l’École française de Rome et d’Athènes. Antiquité, 113/2 (2001), p. 925-945.

283. Sur Héraclès, héros fondateur de Pompéi, voir Lacroix, « Héraclès, héros voyageur et civilisateur », p. 38 et n. 5. Voir Maison d’Héraclès enfant (Villa des Vettii). Héraclès y est représenté, étouffant dans son berceau les serpents envoyés contre lui par Héra.

284. On renverra à Sandra Zanella, « La "Casa dei mosaici geometrici" à Pompéi. Simple monument ou édifice porteur de monumentalité ? Pour une lecture de la sémantique des structures architectoniques », dans Florence Journot (éd.), Journée d'étude Monumentalités et mémoire, (MCF HdR, UMR ArScAn, membre associé de l’EA Hicsa, composante Mondes antiques et médiévaux), Nov 2012, Paris (https://hicsa.univ-paris1.fr/documents/file/3_Zanella.pdf), p. 6.

285. Daremberg & Saglio, Dictionnaire IV/1, p. 748a.

286. Sénèque, Hercule sur l’Œta, acte V, scène 4.

287. Graves, Les mythes grecs, p. 439-444 ; Marek Winiarczick, « La mort et l'apothéose d’Héraclès », Wiener Studien 113 | 2000, p. 13-29.

288. Jacqueline Assaël, « La résurrection d’Alceste », Revue des Études Grecques 117/1 (janvier-juin 2004), p. 37-58.

289. Voir Fernand Benoit, « L’Ogmios de Lucien et Hercule Psychopompe », dans Festschrift für Rudolf Egger, Klagenfurt, 1952, vol. 1, p. 144-158.

290. Emmanuel-Rebuffat, « Le jeu du Phersu à Tarquinia : nouvelle interprétation », p. 430-435.

291. Jean Bérard, « Les origines historiques et légendaires de Posidonia à la lumière des récentes découvertes archéologiques », Mélanges d'archéologie et d'histoire, 57 |1940, p. 7-31. Temple d’Héra : https://fr.wikipedia.org/wiki/Temple_d%27Héra_(Paestum)#/media/Fichier:Paestum_BW_2013-05-17_15-08-53.jpg

292. Emmanuel-Rebuffat, « Le jeu du Phersu à Tarquinia  », p. 436. Sur le prestige d’Héraclès à Poséidonia-Paestum, voir Juliette de La Genière, « Essai sur les véhicules de la légende d'Héraclès en Occident », dans Le mythe grec dans l’Italie antique. Fonction et image. Actes du colloque international organisé par l'École française de Rome, l'Istituto italiano per gli studi filosofìci (Naples) et l'UMR 126 du CNRS (Archéologies d'Orient et d'Occident), Rome, 14-16 novembre 1996 (Publications de l'École française de Rome, 253), Rome : École Française de Rome, 1999, p. 11-27 : p. 15.

293.  de La Genière, art. cit., p. 20.

294. Le mot est de de La Genière, art. cit., p. 26.

295. Jean Bayet, « Hercule funéraire », dans Idéologie et plastique (Publications de l'École française de Rome, 21), Rome : École Française de Rome, 1974, p. 199-331 : p. 101.

296. de La Genière, art. cit., p. 27.

297. Voir l’approche de Didier Pralon, « Les travaux d’Héraclès dans l’Héraclès furieux d’Euripide (Héraclès furieux, v. 348-441) », dans L’initiation. Actes du colloque international de Montpellier 11-14 avril 1991, tome II : L’acquisition d’un savoir ou d’un pouvoir. Le lieu initiatique ? Parodies et perspectives, Montpellier 1992, p. 5-17.

298. Voir les passages analysés chez Jean-Michel Renaud, « Le catastérisme chez Homère. Le cas d’Orion »,  Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, 7 | 2003, p. 205-214.

Besoin d'aide ?
sur