Cicéron - Exorde de la première Catilinaire

Depuis 67, une grave crise du crédit sévit à Rome en raison des troubles en Orient. Beaucoup de nobiles, et surtout de jeunes gens, sont couverts de dettes, et un certain nombre d’entre eux rejoignent les anciens vétérans de Sylla qui, pour la plupart, sont aussi ruinés. Leur chef est L. Sergius Catilina. Issu d’une famille patricienne déchue, Catilina débuta à l’époque des proscriptions de Sylla et fit, avec cruauté dit-on, la chasse aux ennemis du dictateur. Nombre d’horreurs circulaient aussi sur sa vie privée1. Aventurier sans scrupules qui sut séduire, il gravit rapidement les premiers échelons du cursus honorum et devint en 67 propréteur en Afrique. Rayé des listes électorales consulaires en 66 pour concussion2, il monte une première conjuration visant à massacrer les consuls élus. Si Catilina a des contacts avec les populares César et Crassus, ces derniers ne participent pas au complot car ils craignent une révolution sociale ou encore une dictature. Ayant échoué dans ce complot et deux autres fois aux élections consulaires, alors que Cicéron est élu en 64, Catilina prépare des incendies à Rome, recrute une petite armée en Étrurie, en lève une seconde en Apulie, accumule des armes à Fésules, et projette même l’assassinat de Cicéron. Ce dernier, mis au courant, alerte le Sénat qui lui accorde les pleins pouvoirs.

Les Catilinaires 3

Faute de pouvoir faire arrêter Catilina, Cicéron, le 8 novembre 63, devant le Sénat et en présence de Catilina en personne, prononce sa première Catilinaire afin de le décider à partir. Le soir même, Catilina quitte Rome et, en rejoignant les rebelles, devient hostis publicus. Le 9, Cicéron lance sa deuxième Catilinaire au Forum, afin d’expliquer sa stratégie : prendre Catilina et les siens en flagrant délit de conspiration. Après avoir pu rassembler des preuves tangibles et irréfutables de la conjuration et fait arrêter des complices de Catilina, il en rend compte dans la troisième Catilinaire. Enfin, le 5 décembre, il prononce la quatrième Catilinaire devant le Sénat, cette fois au sujet des peines à appliquer aux accusés : sur l’intervention énergique de Caton, le Sénat prononce la peine capitale pour les conjurés qui se trouvent à Rome et Cicéron est salué « Père de la patrie ». Catilina meurt le 5 janvier 62 avant J.-C., sur le champ de bataille de Pistonna. Ainsi, les quatre discours prononcés par Cicéron contre Catilina correspondent aux quatre étapes de cette conjuration, depuis les préparatifs dont Cicéron a eu vent jusqu’à sa répression.

Cicéron, suivant un usage courant chez les orateurs romains, ne transcrivit ses discours que trois ans plus tard. Mais ils conservent leur style et leur ton, à tel point que plus tard, les grammairiens et les rhéteurs des IVe et Ve siècles ont pu les appeler inuectiuae orationes. Cette œuvre occupe une place de choix dans l’esprit de Cicéron, car la répression du complot de Catilina fut son chef-d’œuvre politique.

***

Ce discours de Cicéron fut prononcé devant le Sénat, non pas à la Curie mais dans le temple de Jupiter Stator au pied du mont Palatin, en présence de Catilina. Son objectif était d’obliger le chef de la conjuration à quitter Rome, de manière à faire éclater au grand jour l’existence du complot : une fois Catilina dans le camp de Manlius, personne ne pourrait plus douter de sa culpabilité et on attribuerait alors à Cicéron les moyens de combattre ces ennemis de l’État.

1. Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra? quam diu etiam  furor iste tuus nos eludet? quem ad finem sese effrenata iactabit audacia? Nihilne te nocturnum praesidium Palati, nihil urbis uigiliae, nihil timor  populi, nihil concursus bonorum omnium, nihil hic munitissimus habendi  senatus locus, nihil horum ora uoltusque mouerunt? Patere tua consilia non  sentis, constrictam iam horum omnium scientia teneri coniurationem tuam non  uides? Quid proxima, quid superiore nocte egeris, ubi fueris, quos  conuocaueris, quid consilii ceperis, quem nostrum ignorare arbitraris? 2. O tempora, o mores! Senatus haec intellegit. consul uidet; hic tamen uiuit. Viuit? immo uero etiam in senatum uenit, fit publici consilii particeps, notat et designat oculis ad caedem unum quemque nostrum. Nos autem fortes uiri satis facere rei publicae uidemur, si istius furorem ac tela uitemus. Ad mortem te, Catilina, duci iussu consulis iam pridem oportebat, in te conferri pestem, quam tu in nos omnes iam diu machinaris. 3. An uero uir amplissumus, P. Scipio, pontifex maximus, Ti. Gracchum mediocriter labefactantem statum rei publicae priuatus interfecit; Catilinam orbem terrae caede atque incendiis uastare cupientem nos consules perferemus? Nam illa nimis antiqua praetereo, quod C. Seruilius Ahala Sp. Maelium nouis rebus studentem manu sua occidit. Fuit, fuit ista quondam in hac re publica uirtus, ut uiri fortes acrioribus suppliciis ciuem perniciosum quam acerbissimum hostem coercerent. Habemus senatus consultum in te, Catilina, uehemens et graue, non deest rei publicae consilium neque auctoritas huius ordinis; nos, nos, dico aperte, consules desumus.

 

Traduction juxta-linéaire

Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ?
Jusqu’à quand enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?

 

quam diu etiam furor iste tuus nos eludet ?
Combien de temps encore ta fureur se jouera-t-elle de nous ?

 

quem ad finem sese effrenata iactabit audacia ?
Jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ?

 

Nihilne [...] nocturnum praesidium Palati,
Rien, ni la garde qui, de nuit, veille sur le Palatin (litt. : la garde nocturne du Palatin),

 

nihil urbis uigiliae, nihil timor populi, nihil concursus bonorum omnium,
ni les rondes dans la ville, ni l’anxiété du peuple, ni le rassemblement de tous les gens de bien,

 

nihil hic munitissimus habendi senatus locus,
ni ce lieu, le plus sûr, pour tenir le Sénat,

 

nihil horum ora uoltusque mouerunt te ?
ni l’air ni l’expression de tous ceux-là, non rien  ne t’a ébranlé ?

 

Patere tua consilia non sentis,
Tes projets sont découverts, ne le sens-tu pas ? (litt. : tu ne sens pas que tes projets …)

 

constrictam iam horum omnium scientia teneri coniurationem tuam non uides ?
Ta conjuration, désormais enchaînée parce qu’elle est connue de ces hommes (litt. : par la connaissance que ces hommes en ont), est maîtrisée, ne le vois-tu pas ?

 

Quid proxima, quid superiore nocte egeris,
Ce que tu as fait la nuit dernière, et la nuit précédente,

 

ubi fueris, quos conuocaueris, quid consilii ceperis,
où tu as été, qui tu as convoqué, quelle décision tu as prise,

 

quem nostrum ignorare arbitraris ?
penses-tu qu’un seul d’entre nous l’ignore ?

 

O tempora, o mores ! Senatus haec intellegit. consul uidet ; hic tamen uiuit. Viuit ?
O temps, ô mœurs ! Cela, le Sénat le sait, le consul le voit ; lui cependant il vit <encore>. Il vit ?

 

immo uero etiam in senatum uenit, fit publici consilii particeps, notat et designat oculis
Que dis-je ? Il vient au Sénat, participe à la délibération publique, marque et désigne des yeux

 

ad caedem unumquemque nostrum.
ceux d’entre nous qui doivent être assassinés (litt. : chacun d’entre nous pour le meurtre).

 

Nos autem fortes uiri satis facere rei publicae uidemur,
Et nous, les hommes courageux, nous croyons faire assez pour l’État,

 

si istius furorem ac tela uitemus.
si nous évitons sa fureur et ses armes.

 

Ad mortem te, Catilina, duci iussu consulis iam pridem oportebat,
C’est à la mort, Catilina, qu’il aurait fallu, sur ordre du consul, te conduire depuis longtemps,

 

in te conferri pestem,
et c’est sur toi qu’<il aurait fallu> que tombent les coups

 

quam tu in nos omnes iam diu machinaris.
que tu ourdis contre nous tous depuis longtemps.

 

An uero uir amplissumus, P. Scipio, pontifex maximus [...] priuatus interfecit
Quoi ! un homme considérable, P. Scipion, grand pontife, fit tuer, lui, un simple particulier,

 

Ti. Gracchum mediocriter labefactantem statum rei publicae [...] ;
Ti. Gracchus qui avait légèrement ébranlé la constitution de l’État ;

 

Catilinam orbem terrae caede atque incendiis uastare cupientem
et Catilina, qui veut dévaster l’univers par le fer et par le feu,

 

nos consules perferemus ?
nous, consuls, nous le supporterons jusqu’au bout ?

 

Nam illa nimis antiqua praetereo, quod C. Seruilius Ahala
Je laisse de côté ces <exemples> trop anciens, <comme> le fait que C. Servilius Ahala

 

Sp. Maelium nouis rebus studentem manu sua occidit.
tua de sa propre main Sp. Maelius suspect de menées révolutionnaires (litt. : s’appliquant à des choses nouvelles).

 

Fuit, fuit ista quondam in hac re publica uirtus, ut
Voici, oui, voici quel était jadis le mérite dans notre république :

 

uiri fortes [...] ciuem perniciosum [...] coercerent
des hommes courageux punissaient un citoyen dangereux

 

acrioribus suppliciis [...] quam acerbissimum hostem.
par des châtiments plus rigoureux qu<’ils ne punissaient> l’ennemi le plus acharné.

 

Habemus senatus consultum in te, Catilina, uehemens et graue,
Nous avons un sénatus consulte contre toi, Catilina, impérieux et écrasant,

 

non deest rei publicae consilium neque auctoritas huius ordinis ;
et il ne manque à la république ni la sagesse ni l’esprit de décision de cet ordre ;

 

nos, nos, dico aperte, consules desumus.
C’est nous, oui nous, consuls, je le dis ouvertement, qui manquons à nos devoirs (litt. : lui manquons).

 

Remarques sur la traduction

  • abutere : futur, 2e p. sg.
  • habendi senatus locus : génitif de destination, classique avec le gérondif accordé, proche du tour final suivi de causa ou gratia.
  •  Nihilne :
    • nihil : est à l’accusatif dit « de relation » (= en rien)
    •  -ne : dans l’interrogation directe simple, on utilise, outre les adverbes, les particules interrogatives suivantes [Sausy, § 216] :
ne

(joint au mot qui précède) quand on ne prévoit pas le sens de la réponse

Venitne pater ?

(ton père est-il venu ?)

nonne

(placé en tête de phrase) quand on attend une réponse affirmative

Nonne amicus meus es ?

(N’est-il pas vrai que tu es mon ami ?)

num

(placé en tête de phrase) quand on attend une réponse négative

Num insanis ?

(Est-ce que par hasard tu es fou ?)

 

Dans notre passage, on pourrait traduire littéralement : « est-ce que la garde, les rondes, la crainte [...] ne t’ont en rien ébranlé ? »

  • Quid proxima [...] : série d’interrogatives indirectes [Sausy, § 217] : dans l’interrogation indirecte, le latin maintient la particule interrogative de l’interrogation directe et met le verbe au subjonctif. Exs. :
    • quaero quis uenerit (« je demande qui est venu »)
    • quaero paterne tuus uenerit (« je demande si ton père est venu ») ;
    • dic mihi quid cogites (« dis-moi ce que je pense »).
  • quid consilii : le génitif de l’espèce s’emploie soit avec des noms, soit des équivalents du nom pour spécifier la chose dont on exprime la quantité. Exs : nihil noui (« rien de nouveau »). Après id, quod, quid, nihil peut se traduire par « en fait de ». [Sausy, § 251]
  • quem nostrum ignorare arbitraris ?  :
    • nostrum : génitif partitif
    • parfois le latin, comme c’est le cas ici, interroge sans particule interrogative. C’est alors le ton employé qui donne à la phrase le sens interrogatif.
    • arbitror + prop. inf. dont le sujet est quem (pour aliquem) et le verbe ignorare.
    • le verbe ignorare introduit la série d’interrogatives indirectes avec verbes au subjonctif parfait (quid [...] egeris, ubi fueris, quos conuocaueris, quid [...] ceperis). Sur la concordance des temps dans l’interrogative indirecte :
Verbe principal Verbe de la subordonnée Exemples
Présent ou futur présent si fait simultané ou postérieur

quaerunt / quaerent ubi sit (ils demandent / demanderont où il est / sera)

  parfait si fait antérieur

quaerunt / quaerent ubi fuerit (ils demandent / demanderont où il était / a été)

Temps du passé imparfait si fait simultané ou postérieur

quaerebant ubi esset (ils demandaient où il était)

  plus-que-parfait si fait antérieur

quaerebant ubi fuisset (ils demandaient où il avait été)

  • immo uero etiam : ici, enchérit sur ce qui vient d’être dit : « mieux que cela », d’où la traduction par l’exclamation « que dis-je ! ».
  • te duci [...] oportebat : litt. : « il aurait fallu que tu sois conduit » :
    • avec les verbes qui marquent la possibilité ou l’obligation et avec le verbe esse accompagné d’un adjectif verbal en -ndus, là où le français emploie le conditionnel, le latin emploie l’indicatif (présent pour le conditionnel présent, et imparfait / parfait / plus-que-parfait pour le conditionnel passé) [Sausy, § 346].
  • Le verbe oportebat est l’imparfait de l’impersonnel oportet qui signifie « il faut » (+ proposition infinitive dont le sujet est te et le verbe, au passif, duci). Littéralement: « il fallait que tu sois envoyé à la mort depuis longtemps sur ordre du consul ». On peut rapprocher iussu du supin en -u, traditionnellement employé comme ablatif de point de vue (ex. : horribile uisu).
  • Le nom pestis, -is, f. désigne au sens propre la peste, mais au figuré le fléau, la ruine.
  • diu est un adverbe de temps qui signifie « pendant, depuis longtemps ». C’est, au départ, le locatif de dius (pour dies), « de jour », et c’est encore le sens qu’il a quand il est joint à noctu.
  • An [...] perferemus ? : en dehors de son emploi dans l’interrogation double, an peut introduire une interrogation simple pour exprimer un doute très fort (« est-ce que par hasard ? ») ou une simple nuance dubitative (« sans doute », « probablement »). An (ou an uero) peut aussi introduire deux propositions principales juxtaposées (parataxe) et, dans ce cas, on traduit an par « est-il admissible que », « eh quoi ! » : c’est le cas dans notre passage où la première proposition est uir amplissumus [...] interfecit juxtaposée à une seconde Catilinam [...] perferemus [Sausy, § 222].
  • quam acerbissimum : le superlatif est souvent renforcé : par des adverbes (multo, longe, uel), par unus (omnium), ou par quam (« le plus possible ») [Sausy, § 47].
  • Comparez ce juxta avec la traduction de M. Nisard (Paris, Dubochet, 1840) :

Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n’a pu t’ébranler ! Tu ne vois pas que tes projets sont découverts ? que ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts ? Penses-tu qu’aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l’a précédée ; dans quelle maison tu t’es rendu ; quels complices tu as réunis ; quelles résolutions tu as prises ?  O temps ! ô moeurs ! tous ces complots, le Sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina vit encore ! Il vit ; que dis-je? il vient au sénat ; il est admis aux conseils de la république ; il choisit parmi nous et marque de l’exil ceux qu’il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons faire assez pour la patrie, si nous évitons sa fureur et ses poignards ! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dù t’envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux tous nous frapper. Le premier des Gracques essayait contre l’ordre établi des innovations dangereuses ; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui cependant n’était pas magistrat, l’en punit par la mort. Et lorsque Catilina s’apprête à faire de l’univers un théâtre de carnage et d’incendies, les consuls ne l’en puniraient pas ! Je ne rappellerai point que Servillus Ahala, pour sauver la république des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main : de tels exemples sont trop anciens. Il n’est plus, non, il n’est plus ce temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que l’ennemi le plus acharné. Aujourd’hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d’un pouvoir terrible. Ni la sagesse des conseils, ni l’autorité de cet ordre ne manque à la république. Nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs.

Commentaire

Traditionnellement, l’exorde, d’où dépend souvent le succès de tout le discours, a pour objectif de capter l’attention des auditeurs sur le sujet et de concilier leur bienveillance à l’orateur ou à son client (captatio beneuolentiae). Cette introduction permet à l’orateur de justifier sa prise de parole et de montrer que l’intérêt du public rejoint le sien à propos du sujet qu’il va traiter. Or, ici, Cicéron ne prend pas la peine de capter la bienveillance des sénateurs et commence son discours in medias res : qu’est-ce qui le pousse à agir ainsi ?

Le passage se divise en trois parties : il s’ouvre sur une série de questions qui prennent directement Catilina à partie (§1). L’orateur se tourne ensuite vers les sénateurs à qui il affirme que le conjuré mérite la mort (§2) et il en apporte des preuves par l’exemple (§3) avant de conclure qu’il est urgent d’agir (dernière phrase). Cicéron ne laisse ainsi aucune place au doute et entend, par là, emporter l’adhésion de tous.

Cet exorde, nous allons le voir, a pour objectif d’intimider Catilina et de lui signifier qu’il ne lui reste plus qu’à quitter Rome puisque tout est découvert. C’est l’occasion, pour Cicéron, de brosser un portrait en creux de cet homme dangereux, cet homme à abattre.

***

Cet essai d’intimidation fait partie de la stratégie de Cicéron qui, faute de preuves tangibles, veut pousser Catilina à rejoindre les rebelles. Il doit donc l’intimider et, par un discours incisif, le décider à quitter Rome.

Le discours de Cicéron, s’il suit dans ses grandes lignes le schéma classique du discours (exorde : 1-6, argumentation : Catilina doit quitter Rome, 6-16, objection : pourquoi laisser partir Catilina, et enfin péroraison : la République vaincra avec l’aide des dieux, 32-33), surprend par la violence de l’exorde, qui se veut comminatoire. Dès l’ouverture du discours, en effet, le ton est donné : c’est bien celui de l’invective, traduisant l’indignation de l’orateur contre les projets de Catilina, tels qu’ils se sont succédé. Ces invectives brusques sont restées, pour tous les rhéteurs, le type par excellence de l’exorde ex abrupto. L’entrée en matière in medias res, d’une particulière violence, a pour objet de prendre par surprise Catilina, directement pris à partie par une série de trois brèves interrogatives (quo usque, quamdiu, quem ad finem), puis par une nouvelle interrogation avec l’anaphore de nihil : Cicéron a la volonté de frapper les esprits et de prendre à témoin non seulement Catilina, mais aussi les sénateurs qu’il semble désigner du geste, comme l’indique le démonstratif horum. Le ton qu’il utilise est donc véhément, plein d’emphase, violent, à la mesure des crimes projetés et commis. Et l’orateur de s’indigner en une formule devenue célèbre O tempora ! O mores !, parfait exemple de simulation pathétique et d’indignation. Il marque aussi son indignation par une nouvelle répétition, celle de uiuit, qui a pour objet de mettre en lumière l’impudence de Catilina.

Cicéron n’a aucune preuve tangible pour le moment, seules les indiscrétions d’un proche de Catilina. D’où, ce discours : il faut que les paroles parlent, faute de pouvoir apporter des faits. Cicéron, par le possessif tua, désigne Catilina comme le chef du complot et fait retomber sur lui la responsabilité. Afin d’achever de convaincre, Cicéron accumule les détails, les faits précis dans une série d’interrogatives indirectes : quand ? où ? qui ? Quoi ? (Quid proxima [...] arbitraris ?) Le complot est dévoilé et cette phrase, d’une grande concision, semble indiquer que le doute n’est désormais plus possible. Dans ces conditions, la seule issue est la mort pour le conjuré, et c’est bien ce qu’indique l’expression ad mortem, en tête de phrase, qui sonne bel et bien comme une condamnation à mort.

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Par les métaphores et les images qu’il utilise, Cicéron entend frapper l’esprit des sénateurs et dresser le portrait d’un homme dangereux qu’il faut éloigner à tout prix.

Cicéron a recours, dans tout l’exorde, à de nombreuses images vives pour désigner Catilina : il compare tour à tour son adversaire au gladiateur qui pare les coups d’épée (eludet), et au cheval qui n’obéit plus au frein (effrenata audacia). Puis, il nous donne du conjuré l’image d’un homme qui choisit dans un troupeau les animaux destinés à la boucherie, ce qui contribue à faire de Catilina, dans l’esprit des sénateurs, un personnage sanguinaire (notat et designat oculis [...] nostrum). Mais, comme le complot est découvert, Cicéron peut enfin comparer Catilina à une bête fauve dans l’incapacité de nuire, comme le suggère l’expression constrictam [...] coniurationem. Par ailleurs, les mesures prises contre Catilina sont bien la preuve que c’est un homme dangereux dont il faut se protéger. Cicéron énumère ces mesures dans l’ordre où Catilina a dû les apprendre : d’abord les rondes de nuit et l’occupation du Palatin, puis la crainte sur les visages des citoyens, et enfin l’indignation des sénateurs (Nihilne [...] mouerunt) : l’orateur termine la phrase sur le trait le plus actuel, le plus affectif pour mieux rendre sensible la monstruosité de l’homme et l’absurdité de sa conduite. Catilina, par le portrait que nous en fait Cicéron, apparaît comme un être déshumanisé, un fou furieux comme le laisse entendre l’hendiadys furorem ac tela.

Dès lors, il ne suffit pas de se défendre contre cet homme dangereux, il faut riposter : c’est un homme à abattre. Cet exorde a donc aussi pour objectif de faire réagir les sénateurs comparés, implicitement, à des bêtes qui se laissent égorger sans rien faire, eux, ces fortes uiri, apostrophe dans laquelle perce toute l’ironie de l’orateur. Le jeu des pronoms (in te, tu, in nos) montre aussi que le déchaînement dont fait preuve Catilina (utilisation du présent machinaris) contraste fortement avec l’inertie du Sénat que Cicéron ne peut que déplorer (oportebat a valeur de conditionnel dans le passé). Et ce, alors même qu’un sénatus-consulte avait donné au consul le pouvoir de prendre toutes les mesures utiles à l’État (iussu consulis) ! C’est enfin par des exemples concrets, dans une parataxe interrogative indirecte qui présente un paradoxe (An uero), que Cicéron va chercher à mieux faire ressortir le scandale de l’inaction : mediocriter / orbem [...] uastare. Il est désormais l’ennemi public n°1, comme le montre le chiasme ciuem perniciosum acerbissimum hostem qui associe ce citoyen à l’ennemi (ciuem // hostem). Il faut donc agir pour mettre cet homme hors d’état de nuire : c’est sur cet appel à l’action, vivement appuyé comme en témoigne l’anaphore de nos, que se clôt cette première partie de l’exorde.

***

On l’a vu, dans cette première Catilinaire, Cicéron prononce un discours violent chargé d’invectives à l’encontre de celui qu’il considère comme un dangereux ennemi de la République : Catilina. En lui démontrant que tout est découvert, il cherche à l’intimider pour le pousser à quitter Rome. Mais l’orateur entend bien aussi frapper les esprits des sénateurs qui l’écoutent en dressant, en creux, le portrait de Catilina comme d’un homme dangereux qu’il faut abattre à tout prix.

Mais ce n’est que le début d’une lutte qui sera de longue haleine : l’adversaire de Cicéron est tenace, et le défenseur de la République dut multiplier ses interventions devant ses concitoyens pour obtenir gain de cause, comme en témoignent les trois Catilinaires qu’il prononça par la suite.

 

Pour aller plus loin

Dans la Conjuration de Catilina, l’historien latin Salluste (86-35) dresse, vingt ans après les événements, le portrait de l’ennemi public Catilina. S’il noircit la figure du conspirateur, c’est afin de détourner les soupçons pesant sur la complicité de son protecteur, César, dans cet épisode riche de passions partisanes. Derrière les portraits et les successions d’événements relatés, Salluste réfléchit surtout sur les causes de la décadence des valeurs de la République en dénonçant particulièrement la corruption des jeunes gens de la noblesse romaine, dont Catilina est le modèle. Voici un extrait qui fait écho au texte de Cicéron que nous venons d’étudier : Catilina, ayant osé se présenter devant le Sénat, est accusé directement par Cicéron (§ 31-32, trad. F. Richard, Paris, Garnier, 1933).

At Catilinae crudelis animus eadem illa mouebat, tametsi praesidia parabantur et ipse lege Plautia interrogatus erat ab L. Paulo. Postremo dissimulandi causa aut sui expurgandi, sicut iurgio lacessitus foret, in senatum uenit. Tum M. Tullius consul, siue praesentiam eius timens siue ira commotus, orationem habuit luculentam atque utilem rei publicae, quam postea scriptam edidit. Sed ubi ille assedit, Catilina, ut erat paratus ad dissimulanda omnia, demisso uultu, uoce supplici postulare a patribus coepit, ne quid de se temere crederent: ea familia ortum, ita se ab adulescentia uitam instituisse, ut omnia bona in spe haberet; ne existimarent sibi, patricio homini, cuius ipsius atque maiorum plurima beneficia in plebem Romanam essent, perdita re publica opus esse, cum eam seruaret M. Tullius, inquilinus ciuis urbis Romae. Ad hoc male dicta alia cum adderet, obstrepere omnes, hostem atque parricidam uocare. Tum ille furibundus « quoniam quidem circumuentus » inquit « ab inimicis praeceps agor, incendium meum ruina extinguam ». Deinde se ex curia domum proripuit. Ibi multa ipse secum uoluens, quod neque insidiae consuli procedebant et ab incendio intellegebat urbem uigiliis munitam, optimum factu credens exercitum augere ac, prius quam legiones scriberentur, multa antecapere, quae bello usui forent, nocte intempesta cum paucis in Manliana castra profectus est.

 

Traduction

Catilina, avec sa violence, n’en persistait pas moins dans ses projets, malgré les mesures militaires prises contre lui et l’interrogatoire que, en vertu de la loi Plautia, lui avait fait subir L. Plancus. Enfin, pour cacher son jeu, ou pour se justifier en cas d’attaque et d’altercation, il vint au sénat. Alors le consul Cicéron, soit que la présence à Rome de Catilina lui parût redoutable, soit qu’il fût poussé par la colère, prononça un discours remarquable et utile à la république, discours qu’il publia plus tard. Mais, quand il se fut assis, Catilina, en homme qui avait pris ses dispositions pour tout cacher, baissa la tête et, d’une voix suppliante, demanda aux sénateurs de ne pas croire aveuglément tout ce qu’on racontait sur lui ; la famille à laquelle il appartenait, la vie qu’il avait menée depuis son adolescence lui donnaient le droit d’avoir les plus belles espérances ; il était peu croyable qu’un patricien comme lui, qui avait, comme ses ancêtres, fait tant de bien à la plèbe romaine, eût intérêt à ruiner la république, alors qu’il faudrait, pour la sauver, un Cicéron, citoyen romain de rencontre. A ces violences il ajouta d’autres calomnies, si bien que l’assemblée éclata en murmures et le traita d’ennemi public et de parricide. Alors furieux : « Puisqu’on m’attaque de toutes parts, s’écria-t-il, et que mes adversaires veulent me jeter au gouffre, j’éteindrai sous des ruines l’incendie qu’on allume contre moi. » [32] Il s’élança hors du sénat pour courir chez lui. Là, il roule mille pensées dans son esprit, constate qu’il n’a pas réussi dans ses embuscades contre le consul et qu’on a constitué des postes pour protéger la ville contre l’incendie ; il estime que le mieux à faire, c’est d’augmenter l’effectif de son armée, avant qu’on ait pu lever les légions, et de prendre toutes les mesures préparatoires à la guerre ; puis, par une nuit profonde, avec quelques affidés, il se met en route pour le camp de Manlius.

Notes 

  1. Voici le portrait qu’en dresse Salluste (Catilina, 5) : L. Catilina, nobili genere natus, fuit magna vi et animi et corporis, sed ingenio malo pravoque (« Catilina, issu d’une famille noble, avait une grande force d’âme et de corps, mais un naturel méchant et dépravé »).
  2. Malversation d’un fonctionnaire qui ordonne de percevoir ou perçoit sciemment des fonds par abus de l’autorité que lui donne sa charge.
  3. C’est en 1752, dans le Supplément du Dictionnaire de Trévoux que le terme catilinaire, utilisé comme substantif, est employé pour désigner les « oraisons contre Catilina » de Cicéron. Au XIXe siècle, apparaît le sens dérivé de « discours violent, hostile, contre une personne ou un groupe ». Ainsi, dans L’éducation sentimentale, en 1869, Flaubert écrit, non sans humour, eu égard à la cible de la catilinaire en question : « Ensuite il fut question des embellissements de la capitale ; des quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint à citer, parmi les grands spéculateurs, M. Dambreuse. / Frédéric, saisissant l’occasion de se faire valoir, dit qu’il le connaissait. Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les épiciers ; vendeurs de chandelles ou d’argent, il n’y voyait pas de différence… » (I, 5, Pléiade, t. II, p. 114).
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