Bilinguisme et multilinguisme dans l'Empire romain

Comme dans beaucoup de domaines, les Romains ont fait preuve, en matière d’emploi des langues, d’une grande capacité d’adaptation. Ils n’ont jamais imposé le latin par la force comme langue officielle aux régions qu’ils avaient conquises. Les cités du monde grec, une fois vaincues, ont continué d’utiliser le grec comme par le passé. Partout où les Romains sont présents, leur langue s’ajoute à celle(s) en usage dans ces contrées, mais elle ne s’y substitue pas. Ils attendent plutôt que l’initiative vienne des peuples conquis. Contrairement à Alexandre le Grand, qui avait voulu étendre le grec comme langue administrative de tout son empire (Plutarque, Alex., 47.6), les Romains ne considèrent pas que l’extension de leur langue est liée à leurs conquêtes. Cette situation donne naissance à un paysage linguistique assez nuancé, dont nous allons suivre les principaux développements.

Après la mort d’Alexandre le Grand, le grec devint la langue en usage dans les différents royaumes issus du partage de l’immense territoire que le conquérant avait acquis. Les langues locales – et elles étaient nombreuses – ne furent toutefois pas étouffées. Certaines d’entre elles —comme le syriaque— connurent même un développement important. À l’Ouest, la puissance romaine s’impose progressivement. La romanisation de la partie occidentale du bassin méditerranéen fut toutefois précédée par un phénomène inverse, l’hellénisation de Rome, dont le caractère paradoxal est souligné par la formule lapidaire d’Horace : Graecia capta ferum uictorem cepit (Epist., 2.1.156-157). Les Grecs acceptent la domination politique de Rome, tandis que les Romains reconnaissent l’apport culturel de la Grèce. Alors que le latin se généralisait partout dans la partie occidentale, le grec resta la seule langue administrative de la Pars Orientis, tout au moins jusqu’à Dioclétien.

Le texte fondamental sur les usages en matière d’utilisation des langues sous la République est un passage d’un auteur de l’époque de Tibère, Valère Maxime (2.2.2). À l’entendre, la règle stricte prévoyait explicitement que les magistrats de Rome ne répondent qu’en latin aux ambassadeurs étrangers, que ce soit au Sénat ou hors de Rome. C’était là une manière de préserver leur majesté et celle du peuple romain. On a déduit de ces propos que la seule langue officiellement reconnue dans l’Imperium Romanum était le latin et que l’utilisation de la langue de Rome était obligatoire partout dans l’administration. Certains comportements linguistiques de magistrats républicains concordent parfaitement avec la règle présentée par Valère Maxime. Dès le IIe s. av. J.-C., les Romains demandaient que les ambassadeurs des nations étrangères s’expriment en latin lorsqu’ils devaient prendre la parole de façon officielle ou, s’ils en étaient incapables, qu’ils recourent aux services d’interprètes. Mais, d’après Cicéron (Fin., 5.89), on parlait grec au Sénat, avec ou sans interprète, selon le vent politique du moment.

L’utilisation d’interprètes, chargés de traduire en grec une proclamation officielle faite en latin, a toujours été d’une grande importance pour les Romains de la République, qui voulaient ainsi montrer leur pouvoir. Ils faisaient usage de la préséance du latin pour souligner leur supériorité dans les régions qu’ils soumettaient à leur domination. Deux épisodes le montrent clairement. En 191, Caton, lors d’un voyage à Athènes, ne voulut pas s’adresser aux Athéniens en grec – ce qu’il était pourtant capable de faire, mais fit traduire dans cette langue le discours qu’il avait tenu en latin devant eux (Plutarque, Cat. Mai., 12.5). Un peu plus tard, Paul-Émile, après la défaite définitive de la Macédoine en 167, annonça aux Grecs le nouvel ordre qui devait s’instaurer en Grèce. Il fit la proclamation en latin et laissa à un interprète le soin de traduire en grec (Tite-Live 45.29.3). Dans les deux cas, le supérieur romain parle en latin devant une assemblée qui ne le comprend pas. La traduction, qui vient après le discours en latin, est réalisée par un subordonné romain, non par un traducteur grec. La traduction en grec assure l’information envers les hellénophones. La proclamation en latin qui précède et que les intéressés ne peuvent comprendre revêt quant à elle une valeur symbolique. Elle n’a d’autre finalité que de souligner la supériorité de Rome, le princeps populus.

Certains magistrats ne paraissent toutefois pas sensibles à la règle énoncée par Valère Maxime et préfèrent utiliser le grec pour établir un contact direct avec la population. C’est ce que fit Flamininus lorsqu’il proclama la liberté de la Grèce aux jeux isthmiques (Plutarque, Flam., 10-12). C’est ce que fit encore Tiberius Sempronius Gracchus, le père des Gracques, devant les Rhodiens (Cicéron, Brut., 79). En réalité, la règle énoncée par Valère Maxime qui impose le latin n’est confirmée ni par les sources littéraires, ni par les textes épigraphiques. Alors comment l’interpréter ? L’anecdotier semble sous-entendre que l’obligation de l’emploi du latin n’était plus respectée de son temps, sous le règne de Tibère. Les scrupules linguistiques que Valère Maxime attribue au passé reflètent en réalité ceux de l’empereur Tibère lui-même, lequel met un point d’honneur à maintenir la pureté linguistique de la voix la plus officielle de Rome qu’est le Sénat (Suétone, Tib., 71). Certains indices laissent en effet penser que l’emploi du grec s’était généralisé au début de l’Empire, y compris dans le domaine officiel. Tibère a pris à plusieurs reprises des mesures visant à restreindre l’emploi du grec dans la vie officielle. Il imposa à un soldat, auquel on demandait un témoignage en grec, l’obligation de répondre en latin. Cette rigueur fit toutefois long feu. Déjà Claude, qui avait étudié le grec de façon plus approfondie qu’Auguste et Tibère, assouplit quelque peu les règles. Il répondit à des ambassadeurs grecs au Sénat en leur langue. Suétone (Suétone, Claud., 42) lui prête une phrase qui montre bien qu’il considérait les deux langues à parité (utraque lingua : les deux langues, grec et latin, sans aucune possibilité d’en ajouter une troisième). Il lui arriva toutefois de se montrer plus rigoriste : il n’hésita pas à rayer de la liste des juges un des premiers citoyens de la province grecque, qui ignorait la langue latine, et lui retira le droit de cité (Suétone, Claude, 16 ; Dion Cassius 57.15.3). Il répéta le même geste envers un citoyen de Lycie qui ne comprenait pas le latin (Dion Cassius 60.17.4).

L’épigraphie des provinces orientales confirme l’importance du grec dans la Pars Orientis. Même après la conquête du monde grec par Rome, la publication des documents officiels (sénatus-consultes, édits, rescrits, lettres des empereurs ou des magistrats) se fait en grec, à quelques exceptions près. L’emploi du grec dans les documents adressés aux cités grecques est facile à expliquer : le but principal était d’être compris du plus grand nombre. Les Romains, pragmatiques, avaient le souci d’établir une communication effective avec les populations soumises. En établissant un empire bilingue, les Romains ont mis sur pied un système de communication efficace, fondé sur la langue la plus diffusée dans le bassin méditerranéen, c’est-à-dire le grec.

L’administration romaine ne se sert du latin à l’Est que comme langue de communication interne, alors que le grec l’emporte comme langue de communication externe. L’Empire romain se caractérise par un unilinguisme bilatéral : il est partagé en deux partes, l’une latinophone, l’autre hellénophone, divisées par une frontière linguistique qui passait par la péninsule balkanique. Dans la partie occidentale, le latin se généralise avec l’extension de la civitas Romana, même si, dans certaines régions, les langues locales persistent assez longtemps. Si aucune loi n’obligeait les peuples soumis à adopter la langue des vainqueurs, le latin offrait des avantages concrets qui poussaient les vaincus à l’adopter de leur propre gré. Le latin était la langue de l’armée et des tribunaux et avait aussi une importance dans le domaine des transactions commerciales. Sous la République, se servir du latin dans le domaine public est présenté comme un privilège, que les Romains accordaient avec parcimonie. Le latin se mérite ! En 180, Cumes, dont la langue officielle était toujours l’osque, demande et obtient la permission de se servir du latin dans la vie publique (Tite-Live 40.42.13).

Dans la partie orientale, la situation est plus complexe à cause du prestige et de la forte implantation du grec. On peut distinguer plusieurs cas :

1) Le grec est la langue utilisée pour la rédaction des documents officiels (sénatus- consultes, édits, lettres, rescrits) destinés aux villes grecques. Le grec de ces textes est en général un jargon inélégant dans lequel des traces de l’original latin sont sensibles. Il s’agit d’une langue de pouvoir, un idiome commun du gouvernement, pensé en latin. Certains textes officiels sont remplis de formules appartenant au langage juridique romain, à tel point que le texte latin se lit presqu’en filigrane derrière le grec. La publication dans les deux langues, en revanche, reste exceptionnelle. Lorsque c’est le cas, la version latine est destinée aux seuls latinophones présents dans le monde grec ou bien revêt une valeur purement symbolique. Des constations analogues peuvent être faites à propos d’inscriptions qui font intervenir une langue locale. Le latin n’est rien d’autre que la langue de l’administration et de l’armée romaines et n’est pas intégrée dans le tissu sociolinguistique de la population provinciale. Dans leurs rapports avec la population locale les Romains utilisent toujours le grec.

2) Dans les villes grecques autonomes ainsi que dans les poleis fondées par les empereurs romains, l’administration se sert presque exclusivement du grec.

3) Dans l’administration de la Pars Orientis, l’utilisation du latin est limitée à la correspondance entre l’administration centrale, c’est-à-dire les empereurs, et les magistrats romains en poste dans les provinces. L’exemple le plus clair est certainement la correspondance entre Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, et l’empereur Trajan. Le latin est également employé dans la communication entre les magistrats romains et les colonies romaines ainsi que dans l’administration de ces mêmes colonies romaines. Dans une certaine mesure, l’administration relative aux ciues Romani recourait aussi au latin.

Bien que le latin soit la langue des gouverneurs romains, de l’armée et des tribunaux, le grec continue d’occuper une place fort importante, assurée par son prestige et sa grande diffusion depuis les monarchies hellénistiques. Mais le latin peut aussi être une langue de prestige dans certains contextes. Les soldats recrutés dans l’armée romaine issus de différentes parties de l’Empire étaient fiers de leur identité romaine nouvellement acquise et exprimaient ce sentiment d’appartenance à un groupe en utilisant le latin. En Égypte, le grec domine partout dans l’épigraphie, sauf pour les épitaphes de soldats. L’épitaphe est en grec, mais le grade et l’unité du soldat sont en latin.

Quelle place avaient les langues locales dans ce paysage dominé par le grec et le latin ?

L’Empire romain était une mosaïque de peuples. Il est impossible de dire combien de langues y étaient parlées. Dans cet ensemble très diversifié, les empereurs romains affirment le latin comme langue du pouvoir. Le latin reste lié, comme sous la République, à la grandeur et à la dignité du peuple romain. Des inscriptions rappelant des victoires d’empereurs romains sont en latin, même dans des contrées où toute l’épigraphie officielle est en grec. Les bornes milliaires qui jalonnent les voies romaines sont également toutes en latin. Seules, les indications pratiques, qui devaient être comprises par tous, sont en grec. Les légendes monétaires constituent aussi un moyen pour les Romains d’être identifiés comme le peuple vainqueur. Il y a donc une attitude ambivalente de la part des Romains : d’un côté, une volonté d’affirmer la supériorité romaine en utilisant leur langue et, d’un autre, un comportement pragmatique consistant à employer la langue commune à tous les habitants de la Pars Orientis, le grec, en vue d’être compris du plus grand nombre. Les Romains ont-ils également utilisé les langues locales et, si oui, dans quelle mesure ? La réalité du gouvernement des provinces laissait peu de place aux langues des populations de l’endroit. En Égypte, par exemple, l’égyptien est très peu utilisé sous la domination romaine Dans tout l’Empire romain, il n’existe que deux inscriptions mettant en présence le grec, le latin et une langue locale : l’inscription de la croix du Christ, le Titulus Crucis, qui, selon l’évangéliste Jean (19, 19), était rédigée en araméen, en latin et en grec, et l’inscription trilingue de Cornélius Gallus, premier préfet d’Égypte, dont la stèle trilingue, érigée le 17 avril 29 à Philae, fut découverte en 1896. L’utilisation des langues locales dans l’Empire romain semble avoir été différente de celle qu’en ont faite d’autres peuples, plus enclins à les accepter, comme les Perses, les Égyptiens à l’époque des Ptolémées ou les Carthaginois. Il n’est pas impossible toutefois que les langues locales aient joué un rôle plus grand dans les relations des Romains avec leurs sujets que ne le laisse entrevoir notre documentation. Beaucoup de documents plurilingues ont pu être perdus, parce que le matériau sur lequel ils étaient inscrits – principalement du bois - ne permettait pas leur conservation. En outre, la présence d’interprètes montre que les Romains tenaient compte des langues locales. Ils recouraient régulièrement aux services de truchements pour les transactions commerciales, dans l’armée et dans la diplomatie. Dans l’administration civile, des interprètes étaient également actifs. Les papyrus d’Égypte nous donnent plusieurs exemples de leur intervention devant les tribunaux, mais aussi dans d’autres contextes.

Un dossier documentaire publié récemment permet de mesurer le rôle joué par les différentes langues – latin, grec et langue locale - dans les pratiques administratives de la Pars Orientis. Il s’agit des archives de Babatha, retrouvées en 1960/1961 et composées d’une soixantaine de papyri datant de 93/94 à août 132. Babatha, une Juive résidant dans la province d’Arabie, s’est réfugiée avec sa famille dans une grotte du désert de Judée pour échapper aux représailles des Romains lors de la révolte de Bar-Kokhba en 132. De ce dossier il ressort que la langue officielle, grec ou latin selon les zones, devait être utilisée pour s’adresser au gouverneur, tandis que la langue locale – l’araméen en l’occurrence - ne jouait aucun rôle officiel. Il devait toutefois y avoir des interprètes qui pouvaient faciliter la communication.

Mais revenons au grec et au latin pour évoquer à présent la période du dominat. Après l’accession au trône de Dioclétien (284), on perçoit non pas un changement radical, mais une évolution dans l’usage officiel des langues dans l’Imperium Romanum. L’administration impériale dans la Pars Orientis, qui auparavant utilisait surtout le grec, emploie désormais dans une plus large mesure le latin pour les décrets, les édits et les rescrits. Si l’instauration de la Tétrarchie a modifié la tradition de l’emploi officiel des langues dans l’Empire, ce changement n’est pas le résultat d’une politique linguistique consciente et agressive, mais plutôt la conséquence d’une évolution lente et complexe, dans laquelle interviennent plusieurs facteurs, comme le déplacement de la résidence impériale vers l’Est. Cette évolution se perçoit dans l’attitude linguistique de Constantin le Grand. Cet empereur exigeait de ses soldats la connaissance du latin (Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin [VC], 4.19). Lors du concile œcuménique de Nicée, en 325, l’empereur s’adressait régulièrement en latin aux évêques d’Orient réunis. Ses paroles étaient traduites en grec par un interprète (VC, 3.13). Lors du même concile, il composait ses discours en latin, puis les donnait à traduire en grec à des interprètes professionnels (VC, 4.32). Après avoir prononcé son discours en latin, Constantin était capable de débattre en grec avec les évêques hellénophones pour tenter de trouver une entente (Vit. Const., 3.13), mais il devait se faire traduire en latin les traités théologiques qu’Eusèbe lui envoyait (VC, 4.35). Le latin et le grec apparaissent donc dans deux rôles différents : le latin comme langue officielle, maîtrisé parfaitement par Constantin, et le grec utilisé dans un contexte de dialogue spontané, non comme langue écrite.

L’histoire n’est pas finie. Faisons un bond jusqu’à Théodose II (408-450). Sous le règne de cet empereur, toute la correspondance adressée dans l’administration était écrite en latin. Un auteur du VIe s., Jean le Lydien, qui composa un traité sur les magistratures de l’État romain, fait allusion à un oracle rendu à Romulus, le fondateur de Rome, et connu d’après un antiquaire nommé Fonteius (2.12.1-2 = 3.42.1-2). Si la Ville oublie la langue de ses pères, disait ce texte oraculaire, elle perdra sa Τύχη. Le responsable du déclin fut un Égyptien, Cyrus, préfet du prétoire entre 439 et 441, qui aurait été le premier à produire des décrets en grec. Des signes d’abandon du latin apparaissent en effet dès la fin du IVe s. : une loi du 9 janvier 397 autorise les juges à rendre leurs sentences en grec et en latin (Cod. Iust., 7.45.12) et une Novelle de Théodose II, datée du 12 septembre 439 (Nov. Theod., 16.8), reconnaît la validité des testaments rédigés en grec. Dans l’Empire de Théodose II, le grec reprend donc ses droits. Les échanges avec des personnes occupant un poste officiel avaient lieu en grec. Les papyrus montrent que l’usage du latin est limité aux procès-verbaux, alors que la langue dans laquelle s’exprime le gouverneur est le grec.

Il reste une ultime étape. Le règne de Justinien (527-565) ouvre une nouvelle époque – et ce sera la dernière - dans l’histoire du statut des langues dans l’Empire romain. L’empereur fait une nouvelle tentative pour réaffirmer la primauté du latin comme langue du droit. Tous les textes légaux doivent être rédigés en latin. Quant aux testaments rédigés en grec, ils sont frappés de nullité. Dans la Pars Orientis, où le latin n’était plus compris, les textes devaient d’abord être prononcés en latin, puis pouvaient être traduits en grec ou même dans d’autres langues (Cod. Iust., 7.45.12). Aidé par le juriste Tribonien, l’empereur Justinien publia, entre 528 et 529, son code de lois (Corpus iuris ciuilis) d’abord en latin, la « langue des pères », puis seulement en grec (Nov., 7.30 [535 apr. J.-C.]), pour être compris du plus grand nombre. Dans ses efforts pour préserver le latin comme langue officielle de la législation, Justinien se heurta en effet à l’incompréhension du texte officiel latin. Le latin était devenu une langue morte même pour les juristes ! Pour préserver au maximum la forme originale du texte, Justinien autorisa la traduction mot-à-mot (Constitutio Tanta, Cod. Iust., 1.17.2.21). La politique linguistique sous Justinien peut se résumer en un conflit entre Tribonien, partisan du latin, et l’impopulaire Jean de Cappadoce, partisan du grec. C’est ce dernier qui finit par l’emporter. Le programme de retour au latin, prôné par Tribonien, n’a pas été maintenu longtemps. Les inconvénients engendrés par l’ancienne pratique devinrent clairs. Pour reconstituer l’unité de l’Empire, Justinien a voulu remettre sur pied, à partir de 535, l’unilinguisme bilatéral caractéristique de la République et du Principat. La pratique après 535 contraste toutefois avec celle en usage avant 284. Alors que, sous le Principat, la distinction Ouest et capitale (Rome) = latin/Est = grec était caractéristique, après 534, le schéma devient le suivant : Est et capitale (Constantinople) = grec/Ouest = latin. Le principe territorial, après 534, a donc été suivi dans l’administration de l’Empire de façon beaucoup plus conséquente qu’avant 284. Avec le retour à l’unilinguisme bilatéral, Justinien a trouvé une voie pour faire définitivement du grec la langue officielle de l’Empire et de l’Empereur.
Si le latin a été considéré comme un lien unissant tout l’Empire romain, les Romains n’ont pas mis sur pied de politique linguistique officielle visant à obliger les sujets de leur Empire à se servir de leur langue. Ils n’avaient pas voulu renouveler la tentative malheureuse d’Alexandre le Grand. Toute l’histoire des usages linguistiques se résume en un compromis entre le latin et le grec tout en laissant (peut-être ?) une certaine place aux autres langues, parlées dans les différentes contrées conquises. Les Romains devaient reconnaître que, dans la Pars Orientis, le grec avait tellement de force que cette langue s’imposait d’elle-même. Toutefois, l’idée que le latin était un critère de romanité était bien ancrée dans les mentalités romaines. Le latin avait une valeur symbolique forte comme langue du vainqueur et langue de prestige, surtout dans certains milieux, comme l’armée.
Il est difficile de dire si l’attitude face à l’usage des langues a changé d’un empereur à

l’autre. On peut toutefois distinguer deux périodes. La première (ca IIe s. av. J.-C.-284 apr. J.- C.) est caractérisée par la généralisation du latin à l’Ouest et l’usage du grec à l’Est, avec un emploi du latin limité à quatre domaines : 1) la communication officielle entre l’administration de l’Empire et l’administration provinciale, 2) la communication entre les gouverneurs et les colonies romaines, 3) l’administration des colonies elles-mêmes et, dans une certaine mesure, 4) l’administration relative aux ciues Romani. La seconde période (284-439) voit l’utilisation du latin à tous les niveaux à l’Ouest. À l’Est, la situation est plus complexe : le latin pour l’administration de l’Empire, au plus haut niveau, le grec comme langue de communication et les deux langues dans l’administration des provinces. Pour finir, Justinien a développé une politique de retour à la situation de la première période qui a eu pour conséquence le triomphe définitif du grec dans la partie orientale. En occident, le latin était déjà généralisé depuis longtemps.

Bruno Rochette
Professeur à l’Université de Liège, langues et littératures classiques Spécialiste du bilinguisme gréco-latin

Mots clés : utraque lingua – sermo patrius - imperium Romanum – empereurs romains – interprètes – civitas Romana – sénatus-consulte – Sénat – Tétrarchie – Pars Orientis

Quelques pistes bibliographiques :

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M. DUBUISSON, “Y a-t-il une politique linguistique romaine ?” Ktèma 7 (1983), 55-68.
W. ECK, “Lateinisch, Griechisch, Germanisch... ? : wie sprach Rom mit seinen Untertanen ?”

In L. De Ligt – E.A. Hemelrijk – H.W. Singor, ed. Roman rule and civic life. : local and regional perspectives : proceedings of the Fourth Workshop of the International Network Impact of Empire (Roman Empire, c. 200 B.C. – A.D. 476), Leiden, June 25-28, 2003, Amsterdam, 2004, 3-19.

J. KAIMIO, The Romans and the Greek Language [Commentationes Humanarum Litterarum, 64], Helsinki, 1979.

Br. ROCHETTE, Le latin dans le monde grec. Recherches sur la diffusion de la langue et des lettres latines dans les provinces hellénophones de l’Empire romain [Collection Latomus, 233]. Bruxelles, 1997.

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