Atlantide - Le mythe de la grande île engloutie Ἀτλαντίς

μιᾶς ἡμέρας καὶ νυκτὸς χαλεπῆς ἐπελθούσης, τό τε παρ᾽ ὑμῖν μάχιμον πᾶν ἁθρόον ἔδυ κατὰ γῆς, ἥ τε Ἀτλαντὶς νῆσος ὡσαύτως κατὰ τῆς θαλάττης δῦσα ἠφανίσθη·


« En l’espace d’un seul jour et d’une nuit terribles, tout ce que vous aviez de combattants rassemblés fut englouti dans la terre, et l’île Atlantide de même fut engloutie dans la mer et disparut. »


Platon, Timée, 25d (trad. A. C.)

L’Atlantide, un nom qui fait rêver et qui suscite les questions. Un mythe venu du fond des âges ? Un monde englouti, toujours recherché par les explorateurs ? Une civilisation de très haute technologie fondée par des pionniers extraterrestres ? Essais, romans, bandes dessinées, films, jeux vidéo entretiennent la fascination et les interrogations.

L’Atlantide est une île mythique, de la taille d’un continent, qui aurait été attribuée au dieu de la mer Poséidon lors du partage du monde, et qui aurait disparu brutalement lors d’un cataclysme. Son histoire offre "un cas d’école" très intéressant : avant Platon (env. 427-347 av. J.-C.), aucune trace écrite de cette île-continent engloutie par l’Océan déchaîné ; après lui, toutes les sources sont tributaires de son récit. Il semble donc légitime d’affirmer que l’illustre philosophe est bien l’inventeur de ce qui porte aujourd’hui l’étiquette de "mythe" (au même titre que d’autres fictions platoniciennes, comme le mythe d’Er à la fin de La République, par exemple), même si certains cherchent encore à lui conférer une réalité historiquement attestée.

C’est dans deux de ses dialogues dits "de vieillesse" (vers 355 av. J.-C.), le Timée et le Critias, que Platon raconte une histoire "vieille de neuf mille ans" (Timée, 23e). Elle se présente comme un récit fait au fameux législateur athénien Solon (640-558 avant J.-C.) par un vieux prêtre égyptien de la déesse Neith (que les Grecs assimilent à Athéna) à Saïs en Égypte, dans le delta du Nil, à une date que l’on pourrait situer vers 590 avant J.-C. De retour à Athènes, Solon transmet cette histoire à son parent Critias (dit "l’Ancien") alors enfant, qui la transmet à son tour à son petit-fils Critias (dit "le Jeune"), élève de Socrate et oncle maternel de Platon. C’est ce dernier qui la rapporte en dialoguant avec Socrate vers 430 avant J.-C.

D’abord résumée dans le Timée, l’histoire de l’Atlantide est longuement développée dans le Critias (108e-121c), où le récit se termine abruptement au milieu d’une phrase : "Lorsque les dieux furent tous réunis, Zeus dit : — " A-t-on perdu la fin du manuscrit ? Platon a-t-il laissé son dialogue inachevé ? Quoi qu’il en soit, on devine fort bien la suite, qu’a déjà résumé le Timée (25d) : frappée par le courroux de Zeus, dont on sait qu’il a déclenché le Déluge contre les hommes "gonflés d'injuste avidité et de puissance" (Critias, 121c), l’Atlantide est condamnée à disparaître dans les eaux.

Entre muthos et logos (discours inspiré par l’imagination ou par la réalité), Platon joue sur le statut de son récit en le présentant comme "une histoire vraie" ; ainsi Socrate s’exclame : "Que ce ne soit pas une fiction fabriquée (πλασθέντα μῦθον) mais une histoire véritable (ἀληθινὸν λόγον), voilà qui est essentiel" (Timée, 26e).

Le récit de Platon présente deux modèles de cités-états fort anciens et disparus : d’un côté l’ancêtre d’Athènes (la cité à l’état protohistorique, en quelque sorte) ; de l’autre l’Atlantide, située au-delà des colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), dans le mystérieux Océan. Ces deux états seraient entrés en conflit et auraient été anéantis au cours d’un terrible cataclysme quelque neuf mille ans avant le temps de Platon.

Les rois de l’Atlantide sont les descendants de Poséidon et d’une princesse locale, Clito. Le plus ancien est aussi le roi éponyme de l’île, Atlas. Il a fait construire une cité idéale, selon un plan en cercles concentriques, autour du temple de Poséidon et Clito. Son règne correspond à une espèce d’âge d’or : les Atlantes sont vertueux et justes, ils sont gouvernés avec sagesse et modération, la nature pourvoit généreusement à tous leurs besoins. Plusieurs générations se succèdent ainsi, jusqu’au jour où, corrompus par "l’orgueil de dominer", ils abandonnent leurs mœurs paisibles et, pris d’une frénésie de conquête, envahissent en force l’Europe et l’Asie. Selon le récit de Platon, ils sont alors arrêtés par une armée de combattants athéniens et les dieux, pour les punir de leur hubris (démesure), déclenchent un cataclysme qui engloutit à la fois les guerriers athéniens et l’Atlantide.

Depuis Platon, l’Atlantide n’en finit pas d’exciter les imaginations : aujourd’hui encore, certains explorateurs sont persuadés qu’ils vont découvrir le continent englouti dans les profondeurs de l’Atlantique, tel le capitaine Nemo de Jules Verne (Vingt-mille lieues sous les mers, Chapitre IX, « Un continent disparu », 1869).

Où est l’Atlantide ?

Platon situe l’île mythique à l’ouest des colonnes d’Hercule (Gibraltar), dans l’océan Atlantique. C’était à l’époque une région inconnue, aux frontières du monde réel et de l’au-delà, qui allait du jardin des Hespérides, voire de l’île des Bienheureux au sud, jusqu’au royaume des Cimmériens au nord. C’est pourquoi on a pu y reconnaître par la suite les Açores, le Sahara, voire la Suède.

La caution de l’Égypte

La fable atlantidienne (au sens étymologique du latin fabula, qui, comme le grec muthos, désigne la parole rapportée) revendique un fondement et un garant d’authenticité par la caution de l’Égypte ; considéré comme le plus vieux peuple du monde, le plus vénérable, le peuple égyptien joue en quelque sorte le rôle d’un conservateur d’antiquités pour assurer la mémoire de l’humanité, d’où la remarque amusée du prêtre : "Ah, Solon, Solon ! vous autres Grecs, vous êtes de perpétuels enfants : un Grec n'est jamais vieux." (Timée, 22b). Les destructions successives, catastrophes naturelles (déluge) ou provoquées par l’homme, ont empêché les Grecs de conserver leur histoire antédiluvienne, alors que la générosité du Nil ("notre sauveur", dit le prêtre) a permis aux Égyptiens de "conserver les plus anciennes traditions" (Timée, 22e).

De l’Atlantide à l’utopie

Situés après La République et juste avant Les Lois, le Timée et le Critias forment avec elles une sorte de trilogie thématique et problématique sur la conception de la cité idéale, qui est au cœur de la réflexion politique en Occident. Ainsi l’humaniste anglais Thomas More (1478-1535), ministre du roi Henri VIII d’Angleterre, a rédigé un ouvrage en latin (De insula Utopia, 1516) où il décrit une forme d’État idéal directement inspirée des dialogues de Platon et du mythe de l’Atlantide. More invente une île imaginaire à laquelle il donne une histoire, une géographie et un nom précis : créée par le roi Utopus "il y a 1760 ans", Utopia, celle qui n’existe "en aucun lieu" (en grec οὐ-τόπος, non-lieu), offre un exemple concret de justice et d’harmonie sociales pour le plus grand bonheur de ses habitants.

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