Athènes déchue mais non détruite : la mise en place de l’hégémonie spartiate

405-404 — La victoire spartiate à Aïgos-Potamos et la paix de Théramène 

 

405. Lysandre qui ne pouvait pas être navarque une seconde fois obtient le comman­dement effectif de la flotte lacédémonienne.

[6] Μετὰ δὲ ταῦτα οἱ Χῖοι καὶ οἱ ἄλλοι σύμμαχοι συλλεγέντες εἰς Ἔφεσον ἐβουλεύσαντο περὶ τῶν ἐνεστηκότων πραγμάτων πέμπειν εἰς Λακεδαίμονα πρέσβεις ταῦτά τε ἐροῦντας καὶ Λύσανδρον αἰτήσοντας ἐπὶ τὰς ναῦς, εὖ φερόμενον παρὰ τοῖς συμμάχοις κατὰ τὴν προτέραν ναυαρχίαν, ὅτε καὶ τὴν ἐν Νοτίῳ ἐνίκησε ναυμαχίαν. [7] Καὶ ἀπεπέμφθησαν πρέσβεις, σὺν αὐτοῖς δὲ καὶ παρὰ Κύρου ταὐτὰ λέγοντες ἄγγελοι. Οἱ δὲ Λακεδαιμόνιοι ἔδοσαν τὸν Λύσανδρον ὡς ἐπιστολέα, ναύαρχον δὲ Ἄρακον· οὐ γὰρ νόμος αὐτοῖς δὶς τὸν αὐτὸν ναυαρχεῖν· τὰς μέντοι ναῦς παρέδοσαν Λυσάνδρῳ [ἐτῶν ἤδη τῷ πολέμῳ πέντε καὶ εἴκοσι παρεληλυθότων].

[6] À la suite de ces événements, les habitants de Chios et les autres alliés1 se rassemblent à Éphèse et décrètent d’envoyer des députés aux Lacédémoniens, afin de les informer de ce qui s’est passé et de demander pour chef de la flotte Lysandre, qui avait obtenu les bonnes grâces des alliés pendant sa précédente navarchie, et notamment à la suite de sa victoire navale de Notion. [7] On fait partir ces députés, et avec eux des messagers chargés par Cyrus de la même mission. Les Lacédémoniens donnent Lysandre comme sous-chef ; mais Aracos est créé navarque, la loi de Sparte s’opposant à ce que la même personne fût revêtue deux fois de cette charge. Cependant on confie la flotte à Lysandre au moment où la vingt-cinquième année de la guerre venait de s’écouler.

Xénophon, Helléniques, II, 1, 6-7, trad. Eugène Talbot, 1859

La clé de la guerre est bien sur mer, ouverte sur les lointains, sur les lieux où s’acquiert et se perd le pouvoir de dominer. Ainsi, l’hégé­monie athénienne, son archè, est conséquence politique d’un jeu de rela­tions entre une flotte et une sphère d’influences et de dominations, source de profits. La possibilité d’in­tervenir et de le démontrer par des vic­toires, la menace sur l’échiquier des opérations, l’hypothèse d’une in­tervention ou, au contraire, sa réalisa­tion concrète, sont source de tribut, de richesses économiques, ins­trument d’empire. Par ailleurs, l’économie est entendue ici comme moyen d’augmenter ses propres ri­chesses par l’art de la guerre2. La victoire est le seul moyen de conser­ver ces richesses : les vainqueurs conservent leurs biens et s’approprient ce qui appartient aux vaincus3. La cité est, dans ces conditions, condamnée à inventer des solutions nouvelles à réaffirmer sans cesse son hégémonie, à prendre des risques dans des opérations lointaines4. La volonté de puissance et d’indépendance signifie, pour elle, à la fois son essence et sa destruction future5. La défaite d’Athènes, parce que la cité est dans le temps et l’histoire, dans le sens où l’entend Platon, et parce qu’elle est liée par nécessité à la guerre, est, ainsi, conséquence dia­lectique de la na­ture même de la cité et de ses contradic­tions apparentes, de son harmonie secrète.

Malgré la tentative de reconstitution de leur flotte et des victoires navales d’importance (Cyzique en 410, les Arginuses en 406), la dernière flotte athénienne, commandée par Conon6, est surprise par Lysandre, à Aïgos-Potamos, en 405, alors que les vais­seaux avaient été tirés sur le rivage7. Privée de flotte et donc des ressources de l’em­pire, bloquée par terre et par mer, Athènes capitule en 404 et ratifie la paix que Théramène avait négociée sans obtenir ce qu’il avait promis. Ses missions officieuses et offi­cielles auprès de Lysandre se soldent par des échecs. Athènes n’est plus en position pour peser sur les né­gociations. On se souvient que le démagogue Cléophon, au len­demain de la victoire de Cyzique et après Aïgos-Potamos, avait déjà fait rejeter, par deux fois, des propositions spar­tiates plus avantageuses pour les Athéniens. Les Thébains, comme les Corinthiens, ne veulent pas traiter, mais, au contraire, anéantir la cité. Les Spartiates, habilement, épargnent leur adver­saire vaincu. Ils évoquent le rôle d’Athènes pen­dant les guerres Médiques, mais le véritable motif de leur surprenante clémence est d’ordre politique : Athènes dominée, mais non détruite, est un contrepoids utile dans leurs relations futures avec Thèbes. La puissance prévi­sible de cette dernière pourrait être dangereuse. Le jeu des rivalités et des alliances pour l’hégémonie et l’autonomie des ci­tés grecques est bien toujours là…

Les modalités de la domination spartiate sur Athènes

Les structures gouvernementales 

 

Immédiatement après Aïgos-Potamos, Lysandre, fort de sa victoire, sans consulter les éphores, met en place la domination spartiate.

[3] […] καταλύων δὲ τοὺς δήμους καὶ τὰς ἄλλας πολιτείας, ἕνα μὲν ἁρμοστὴν ἑκάστῃ Λακεδαιμόνιον κατέλιπε, δέκα δὲ ἄρχοντας ἐκ τῶν ὑπ᾽ αὐτοῦ συγκεκροτημένων κατὰ πόλιν ἑταιρειῶν. [4] καὶ ταῦτα πράττων ὁμοίως ἔν τε ταῖς πολεμίαις καὶ ταῖς συμμάχοις γεγενημέναις πόλεσι, παρέπλει σχολαίως, τρόπον τινὰ κατασκευαζόμενος ἑαυτῷ τὴν τῆς Ἑλλάδος ἡγεμονίαν. οὔτε γὰρ ἀριστίνδην οὔτε πλουτίνδην ἀπεδείκνυε τοὺς ἄρχοντας, ἀλλ᾽ ἑταιρείαις καὶ ξενίαις χαριζόμενος τὰ πράγματα καὶ κυρίους ποιῶν τιμῆς τε καὶ κολάσεως, πολλαῖς δὲ παραγινόμενος αὐτὸς σφαγαῖς καὶ συνεκβάλλων τοὺς τῶν φίλων ἐχθρούς, οὐκ ἐπιεικὲς ἐδίδου τοῖς Ἕλλησι δεῖγμα τῆς Λακεδαιμονίων ἀρχῆς, [5] ἀλλὰ καὶ ὁ κωμικὸς Θεόπομπος ἔοικε ληρεῖν ἀπεικάζων τοὺς Λακεδαιμονίους ταῖς καπηλίσιν, ὅτι τοὺς Ἕλληνας ἥδιστον ποτὸν τῆς ἐλευθερίας γεύσαντες ὄξος ἐνέχεαν : εὐθὺς γὰρ ἦν τὸ γεῦμα δυσχερὲς καὶ πικρόν, οὔτε τοὺς δήμους κυρίους τῶν πραγμάτων ἐῶντος εἶναι τοῦ Λυσάνδρου, καὶ τῶν ὀλίγων τοῖς θρασυτάτοις καὶ φιλονεικοτάτοις τὰς πόλεις ἐγχειρίζοντος.

[3] […] À mesure qu’il passait dans les villes, il y détruisait la démocratie et les autres formes de gouvernement, et les remplaçait par un harmoste lacédémonien, et dix archontes tirés des associations qu’il avait fomentées dans chaque ville. [4] Voilà comment il en usait avec toutes les villes, ennemies ou alliées, naviguant à loisir le long des côtes, et se préparant à lui-même, eût-on dit, une absolue domination sur toute la Grèce. Car ce n’était ni la noblesse ni la fortune qui le guidaient dans le choix des magistrats : il livrait les affaires à ses affiliés et à ses hôtes, et leur donnait tout pouvoir de punir et de récompenser à leur gré. Il assistait souvent au supplice des proscrits, chassait tous les ennemis de ceux qui lui étaient dévoués, et donnait aux Grecs un avant-goût peu agréable du gouvernement lacédémonien. [5] Le poète comique Théopompe radote, ce me semble, lorsque, comparant les Lacédémoniens aux cabaretières, il dit qu’après avoir fait goûter aux Grecs le doux breuvage de la liberté, ils leur ont ensuite versé du vinaigre. Au contraire, le premier essai qu’ils firent de leur gouvernement ne fut que déboire et amertume ; car Lysandre ne laissa nulle part l’autorité aux mains du peuple, et il soumit les villes au petit nombre des nobles les plus audacieux et les plus violents.

Plutarque, Lysandre, XIII, 3-5, trad. Alexis Pierron

Épigramme votive à Delphes, sur l’un des treize blocs servant de base aux statues commémorant la victoire d’Aïgos-Potamos.

« Il a consacré sa statue pour l’exploit qu’il accomplit quand, vainqueur, il a, de ses vaisseaux rapides, dé­truit la force des Cécropides, Lysandre, il couronna l’indestructible Lacédémone, acro­pole de l’Hellade, sa pa­trie, que les chœurs em­bellissent. Ion de Samos8 que baignent les flots a composé ce poème. » Inscription historique grecque, trad. J.M. Bertrand

Un précédent de culte royal ?

 

[1] ὁ δὲ Λύσανδρος ἔστησεν ἀπὸ τῶν λαφύρων ἐν Δελφοῖς αὑτοῦ χαλκῆν εἰκόνα καὶ τῶν ναυάρχων ἑκάστου καὶ χρυσοῦς ἀστέρας τῶν Διοσκούρων, οἳ πρὸ τῶν Λευκτρικῶν ἠφανίσθησαν. ἐν δὲ τῷ Βρασίδου καὶ Ἀκανθίων θησαυρῷ τριήρης ἔκειτο διὰ χρυσοῦ πεποιημένη καὶ ἐλέφαντος δυεῖν πηχῶν, ἣν Κῦρος αὐτῷ νικητήριον ἔπεμψεν.

[2] Ἀναξανδρίδης δὲ ὁ Δελφὸς ἱστορεῖ καὶ παρακαταθήκην ἐνταῦθα Λυσάνδρου κεῖσθαι τάλαντον ἀργυρίου καὶ μνᾶς πεντήκοντα δύο καὶ πρὸς τούτοις ἕνδεκα στατῆρας, οὐχ ὁμολογούμενα γράφων τοῖς περὶ τῆς πενίας τοῦ ἀνδρὸς ὁμολογουμένοις. τότε δ᾽ οὖν ὁ Λύσανδρος ὅσον οὐδεὶς τῶν πρόσθεν Ἑλλήνων δυνηθεὶς ἐδόκει φρονήματι καὶ ὄγκῳ μείζονι κεχρῆσθαι τῆς δυνάμεως. [3] πρώτῳ μὲν γάρ, ὡς ἱστορεῖ Δοῦρις, Ἑλλήνων ἐκείνῳ βωμοὺς αἱ πόλεις ἀνέστησαν ὡς θεῷ καὶ θυσίας ἔθυσαν, εἰς πρῶτον δὲ παιᾶνες ᾔσθησαν, ὧν ἑνὸς ἀρχὴν ἀπομνημονεύουσι τοιάνδε :

τὸν Ἑλλάδος ἀγαθέας

στραταγὸν ἀπ᾽ εὐρυχόρου

Σπάρτας ὑμνήσομεν, ὦ, ἰὴ Παιάν.

[4] σάμιοι δὲ τὰ παρ᾽ αὐτοῖς Ἡραῖα Λυσάνδρεια καλεῖν ἐψηφίσαντο. τῶν δὲ ποιητῶν Χοιρίλον μὲν ἀεὶ περὶ αὑτὸν εἶχεν ὡς κοσμήσοντα τὰς πράξεις διὰ ποιητικῆς, Ἀντιλόχῳ δὲ ποιήσαντι μετρίους τινὰς εἰς αὐτὸν στίχους ἡσθεὶς ἔδωκε πλήσας ἀργυρίου τὸν πῖλον. Ἀντιμάχου δὲ τοῦ Κολοφωνίου καὶ Νικηράτου τινὸς Ἡρακλεώτου ποιήμασι Λυσάνδρεια διαγωνισαμένων ἐπ᾽ αὐτοῦ τὸν Νικήρατον ἐστεφάνωσεν, ὁ δὲ Ἀντίμαχος ἀχθεσθεὶς ἠφάνισε τὸ ποίημα. [5] Πλάτων δὲ νέος ὢν τότε, καὶ θαυμάζων τὸν Ἀντίμαχον ἐπὶ τῇ ποιητικῇ, βαρέως φέροντα τὴν ἧτταν ἀνελάμβανε καὶ παρεμυθεῖτο, τοῖς ἀγνοοῦσι κακὸν εἶναι φάμενος τὴν ἄγνοιαν, ὥσπερ τὴν τυφλότητα τοῖς μὴ βλέπουσιν. ἐπεὶ μέντοι ὁ κιθαρῳδὸς Ἀριστόνους ἑξάκις Πύθια νενικηκὼς ἐπηγγέλλετο τῷ Λυσάνδρῳ φιλοφρονούμενος, ἂν νικήσῃ πάλιν, Λυσάνδρου κηρύξειν ἑαυτόν, ‘ἦ δοῦλον;’ εἶπεν. [14] Λύσανδρον δὲ τὸν Ἀριστοκρίτου Σπαρτιάτην ἀνέθεσαν ἐν Ὀλυμπίᾳ Σάμιοι, καὶ αὐτοῖς τὸ μὲν πρότερον τῶν ἐπιγραμμάτων ἐστὶν “ἐν πολυθαήτῳ τεμένει Διὸς ὑψιμέδοντος ἕστηκ᾽ ἀνθέντων δημοσίᾳ Σαμίων : ”τοῦτο μὲν δὴ τοὺς τὸ ἀνάθημα ἀναθέντας μηνύει, τὸ δ᾽ ἐφεξῆς ἐς αὐτὸν ἔπαινός ἐστι Λύσανδρον : “ἀθάνατον πάτρᾳ καὶ Ἀριστοκρίτῳ κλέος ἔργων, Λύσανδρ᾽, ἐκτελέσας δόξαν ἔχεις ἀρετᾶς.” δῆλοι οὖν εἰσιν οἵ τε Σάμιοι καὶ οἱ ἄλλοι Ἴωνες, [15] κατὰ τὸ λεγόμενον ὑπ᾽ αὐτῶν Ἰώνων, τοὺς τοίχους τοὺς δύο ἐπαλείφοντες. Ἀλκιβιάδου μέν γε τριήρεσιν Ἀθηναίων περὶ Ἰωνίαν ἰσχύοντος ἐθεράπευον αὐτὸν Ἰώνων οἱ πολλοί, καὶ εἰκὼν Ἀλκιβιάδου χαλκῆ παρὰ τῇ Ἥρᾳ τῇ Σαμίων ἐστὶν ἀνάθημα : ὡς δὲ ἐν Αἰγὸς ποταμοῖς ἑάλωσαν αἱ ναῦς αἱ Ἀττικαί, Σάμιοι μὲν ἐς Ὀλυμπίαν τὸν Λύσανδρον, Ἐφέσιοι δὲ ἐς τὸ ἱερὸν ἀνετίθεσαν τῆς Ἀρτέμιδος Λύσανδρόν τε αὐτὸν καὶ Ἐτεόνικον καὶ Φάρακα καὶ ἄλλους Σπαρτιατῶν ἥκιστα ἔς γε τὸ Ἑλληνικὸν γνωρίμους. [16] μεταπεσόντων δὲ αὖθις τῶν πραγμάτων καὶ Κόνωνος κεκρατηκότος τῇ ναυμαχίᾳ περὶ Κνίδον καὶ ὄρος τὸ Δώριον ὀνομαζόμενον, οὕτω μετεβάλλοντο οἱ Ἴωνες, καὶ Κόνωνα ἀνακείμενον χαλκοῦν καὶ Τιμόθεον ἐν Σάμῳ τε ἔστιν ἰδεῖν παρὰ τῇ Ἥρᾳ καὶ ὡσαύτως ἐν Ἐφέσῳ παρὰ τῇ Ἐφεσίᾳ θεῷ. ταῦτα μέν ἐστιν ἔχοντα οὕτω τὸν ἀεὶ χρόνον, καὶ Ἴωσιν ὡσαύτως οἱ πάντες ἄνθρωποι θεραπεύουσι τὰ ὑπερέχοντα τῇ ἰσχύι.

[1] Lysandre employa le produit du butin à faire jeter en bronze sa statue et celles de tous les capitaines de navire : elles furent placées dans le temple de Delphes, avec deux étoiles d’or, qui désignaient les Dioscures, et qui disparurent peu de temps avant la bataille de Leuctres. Dans le trésor de Brasidas et des Acanthiens, il y avait une trirème faite d’or et d’ivoire, de deux coudées9 de long, que Cyrus avait envoyée à Lysandre, pour le féliciter de sa victoire. [2] Alexandridès10 de Delphes, rapporte que Lysandre avait mis pour son compte en dépôt, dans le temple, un talent d’argent, cinquante-deux mines et onze statères11 : allégation qui ne s’accorde pas avec ce que tous les autres historiens disent de la pauvreté du personnage. Ce qu’il y a de certain, c’est que Lysandre, armé de la plus grande autorité que jamais Grec eût eue avant lui, se laissa aller à un faste et à une fierté qui dépassait encore ce qu’il possédait de puissance. [3] Il fut le premier à qui, suivant l’historien Douris, les villes grecques dressèrent des autels et offrirent des sacrifices comme à un dieu ; il fut aussi le premier qui vit composer des péans à sa louange. Voici le commencement d’un de ces hymnes : « Nous chantons le général qui vint de Sparte, la ville immense, pour guider au combat la Grèce sacrée. Io, io péan ! » [4] Les Samiens rendirent un décret en vertu duquel les fêtes de Héra qui se célébraient chez eux prirent désormais le nom de Lysandries. Lui-même il avait constamment auprès de sa personne le poète Chœrilos12, qui était chargé d’embellir des charmes de la poésie le récit de ses actions. Le poète Antilochos13 ayant composé à sa louange quelques vers d’assez bon goût, il en fut si ravi, qu’il lui donna son bonnet plein d’argent. Antimachos de Colophon14 et Nicératos d’Héraclée15 luttèrent en son honneur, aux Lysandries, poème contre poème, à qui emporterait le prix. Lysandre décerna la couronne à Nicératos ; et Antimachos, outré de dépit, supprima son poème. [5] Platon, qui était jeune alors, et qui admirait le talent poétique d’Antimachos, chercha à réconforter le vaincu désolé de sa défaite, en lui disant que l’ignorance est pour l’esprit ce que l’aveuglement est pour les yeux du corps. Enfin, le joueur de lyre Aristonoüs, qui avait été six fois vainqueur aux jeux pythiques, voulant faire sa cour à Lysandre, lui assura que s’il était encore une fois vainqueur, il se ferait proclamer l’esclave de Lysandre.

Plutarque, Lysandre, XVIII, 1-8, trad. Alexis Pierron

[14] Λύσανδρον δὲ τὸν Ἀριστοκρίτου Σπαρτιάτην ἀνέθεσαν ἐν Ὀλυμπίᾳ Σάμιοι, καὶ αὐτοῖς τὸ μὲν πρότερον τῶν ἐπιγραμμάτων ἐστὶν “ἐν πολυθαήτῳ τεμένει Διὸς ὑψιμέδοντος ἕστηκ᾽ ἀνθέντων δημοσίᾳ Σαμίων : ”τοῦτο μὲν δὴ τοὺς τὸ ἀνάθημα ἀναθέντας μηνύει, τὸ δ᾽ ἐφεξῆς ἐς αὐτὸν ἔπαινός ἐστι Λύσανδρον : “ἀθάνατον πάτρᾳ καὶ Ἀριστοκρίτῳ κλέος ἔργων, Λύσανδρ᾽, ἐκτελέσας δόξαν ἔχεις ἀρετᾶς.” δῆλοι οὖν εἰσιν οἵ τε Σάμιοι καὶ οἱ ἄλλοι Ἴωνες, [15] κατὰ τὸ λεγόμενον ὑπ᾽ αὐτῶν Ἰώνων, τοὺς τοίχους τοὺς δύο ἐπαλείφοντες. Ἀλκιβιάδου μέν γε τριήρεσιν Ἀθηναίων περὶ Ἰωνίαν ἰσχύοντος ἐθεράπευον αὐτὸν Ἰώνων οἱ πολλοί, καὶ εἰκὼν Ἀλκιβιάδου χαλκῆ παρὰ τῇ Ἥρᾳ τῇ Σαμίων ἐστὶν ἀνάθημα : ὡς δὲ ἐν Αἰγὸς ποταμοῖς ἑάλωσαν αἱ ναῦς αἱ Ἀττικαί, Σάμιοι μὲν ἐς Ὀλυμπίαν τὸν Λύσανδρον, Ἐφέσιοι δὲ ἐς τὸ ἱερὸν ἀνετίθεσαν τῆς Ἀρτέμιδος Λύσανδρόν τε αὐτὸν καὶ Ἐτεόνικον καὶ Φάρακα καὶ ἄλλους Σπαρτιατῶν ἥκιστα ἔς γε τὸ Ἑλληνικὸν γνωρίμους. [16] μεταπεσόντων δὲ αὖθις τῶν πραγμάτων καὶ Κόνωνος κεκρατηκότος τῇ ναυμαχίᾳ περὶ Κνίδον καὶ ὄρος τὸ Δώριον ὀνομαζόμενον, οὕτω μετεβάλλοντο οἱ Ἴωνες, καὶ Κόνωνα ἀνακείμενον χαλκοῦν καὶ Τιμόθεον ἐν Σάμῳ τε ἔστιν ἰδεῖν παρὰ τῇ Ἥρᾳ καὶ ὡσαύτως ἐν Ἐφέσῳ παρὰ τῇ Ἐφεσίᾳ θεῷ. ταῦτα μέν ἐστιν ἔχοντα οὕτω τὸν ἀεὶ χρόνον, καὶ Ἴωσιν ὡσαύτως οἱ πάντες ἄνθρωποι θεραπεύουσι τὰ ὑπερέχοντα τῇ ἰσχύι.

[14] Les Samiens ont placé à Olympie la statue de Lysandre, Spartiate, fils d’Aristocritos ; c’est ce qu’annonce la première des inscriptions, qui porte : J’ai été placée dans la célèbre enceinte de Zeus, le souverain des dieux, par le peuple de Samos. L’inscription suivante est un éloge de Lysandre : En donnant par tes actions une gloire immortelle à ta patrie et à Aristocritos ton père, tu as acquis toi-même, Lysandre, la réputation d’un homme vertueux. On voit par-là que les Samiens et les autres Ioniens, [15] suivant le proverbe des Ioniens eux-mêmes, blanchissaient les deux murailles ; car tant qu’Alcibiade fut en force dans les environs de l’Ionie avec les vaisseaux d’Athènes, il était courtisé par la plupart des Ioniens, qui lui érigèrent même une statue en bronze auprès d’Héra de Samos, et lorsque les vaisseaux des Athéniens eurent été pris à Ægos-potamos, les Samiens élevèrent à Olympie une statue à Lysandre, et les Éphésiens placèrent dans le temple de Artémis, non seulement Lysandre, mais encore Étéonicos, Pharas et d’autres Spartiates qui étaient très peu connus dans la Grèce. [16] Les affaires ayant de nouveau changé de face, et Conon ayant remporté une victoire navale dans les environs de Gnide et du mont Dorien, les Ioniens changèrent encore, et on peut voir à Samos, dans le temple d’Héra, et à Éphèse, dans celui de la déesse d’Éphèse, les statues en bronze de Conon et de Timothée ; au reste cela a été ainsi de tout temps, et tous les hommes, ainsi que les Ioniens, s’attachent toujours à celui qui est le plus fort.

Pausanias, VI, 3, 14-16, trad. de l’abbé Gedoyn

La répression des opposants

 

404. Lysandre à Thasos.

[4] […] ὁ δὲ [Λύσανδρος] τοὺς Θασίους ἐς τὸ τοῦ Ἡρακλέους ἱερὸν συναγαγὼν φιλανθρώπους λόγους διεξῆλθεν· ὡς δέον συγγνώμην ἔχειν τοῖς κρυπτομένοις ἐν τῇ μεταβολῇ τῶν πραγμάτων καὶ θαρρεῖν αὐτοῖς προσῆκον ὡς μηδὲν δεινὸν πεισομένους τῶν λόγων ἐν ἱερῷ γιγνομένων καὶ ταῦτα ἐν Ἡρακλέους [πόλει] τοῦ πατρῴου. οἱ μὲν κεκρυμμένοι τῶν Θασίων πιστεύσαντες τῇ φιλανθρωπίᾳ τῶν λόγων προῆλθον, Λύσανδρος δὲ διαλιπὼν ὀλίγας ἡμέρας, ὅπως ἀδεέστεροι γένοιντο, προσέταξε συναρπασθέντας ἀποσφαγῆναι.

 [4] […] Lysandre convoqua les Thasiens au temple d’Hercule, et leur parlant avec une bonté affectée, leur dit qu’il ne trouvait point étrange que dans le changement arrivé dans leur ville, il restât encore des vestiges cachés des premières inclinations, que c’était une chose pardonnable ; que du reste on pouvait vivre en sûreté ; qu’il ne maltraiterait personne, et qu’on pouvait prendre confiance à la parole qu’il en donnait dans un lieu sacré tel qu’était ce temple, et dans la ville d’Hercule, à qui ils avaient l’honneur d’appartenir à tant de titres. Les partisans cachés des Athéniens, rassurés par les belles paroles de Lysandre, commencèrent à se montrer plus librement, et Lysandre les laissa jouir quelque temps de cette fausse sécurité ; mais quand ils ne furent plus sus leurs gardes il les fit, enlever et mettre à mort.

Polyen, Stratagèmata, 1, 45, 4, Ruses de guerre, 1840, trad. Ch. Liskenne et Sauvan, Anselin, 1840.

Athènes échappe à la destruction.

 

[20] Λακεδαιμόνιοι δὲ οὐκ ἔφασαν πόλιν Ἑλληνίδα ἀνδραποδιεῖν μέγα ἀγαθὸν εἰργασμένην ἐν τοῖς μεγίστοις κινδύνοις γενομένοις τῇ Ἑλλάδι, ἀλλ᾽ ἐποιοῦντο εἰρήνην ἐφ᾽ ᾧ τά τε μακρὰ τείχη καὶ τὸν Πειραιᾶ καθελόντας καὶ τὰς ναῦς πλὴν δώδεκα παραδόντας καὶ τοὺς φυγάδας καθέντας τὸν αὐτὸν ἐχθρὸν καὶ φίλον νομίζοντας Λακεδαιμονίοις ἕπεσθαι καὶ κατὰ γῆν καὶ κατὰ θάλατταν ὅποι ἂν ἡγῶνται.

[20] Les Lacédémoniens déclarent qu’ils ne réduiront point en esclavage une ville qui a rendu de grands services dans les grands dangers qui ont menacé la Grèce. On conclut donc la paix, à condition que les Athéniens abattront les Longs-Murs et les fortifications du Pirée, livreront tous leurs vaisseaux, à l’exception de douze, rappelleront les exilés, auront les mêmes amis et les mêmes ennemis que les Lacédémoniens, et les suivront sur terre et sur mer partout où ceux-ci le voudront.

Xénophon, Helléniques, II, 2, 20, trad. Eugène Talbot, 1859

Une double hégémonie symbolisée par le paiement du tribut

 

C’est le début de l’hégémonie spartiate, sur terre et sur mer.

Deux inscriptions (447 et 426) sur stèle à propos du paiement du phoros dans l’empire athénien, maintenant dé­chu, rappellent qu’elles étaient les fondements et les instruments de sa puissance.

« Dieux. Il a plu au conseil et au peuple, la tribu Oinéïs exerçait la prytanie, Spoudias était se­crétaire, […] président, Kleinias a fait la proposition : que la cité, le conseil, les gouverneurs dans les villes et les surveillants veillent à ce que le tribut soit recouvré chaque année et porté à Athènes ; que l’on confectionne des marques d’identification pour les villes, de sorte qu’il ne soit pas possible aux convoyeurs du tribut de commettre quelque indélicatesse ; que la ville, ayant ins­crit sur une tablette le montant du tribut qu’elle en­voie, la scelle de sa marque et l’envoie à Athènes, que les convoyeurs donnent à lire la tablette au conseil au moment où ils remettront le tribut ; que les prytanes en fonction après les Dionysies, réunissent une assem­blée pour que les trésoriers des Hellènes indiquent aux Athéniens quelles sont les cités qui ont payé le tribut entiè­rement et celles qui ne l’ont pas fait […] ; que les Athéniens désignent quatre per­sonnes et les en­voient dans les villes pour donner quittance du tribut payé et réclamer aux défaillants ce qui ne l’a pas été ; deux se rendront dans les îles et en Ionie sur des trières rapides, les deux autres dans l’Hel­lespont et en Thrace, que les présidents introduisent cette affaire devant le conseil et le peuple, tout de suite après les Dionysies, que l’on délibère aussitôt jusqu’à ce que l’affaire soit réglée ; si un Athénien ou un allié commet quelque faute à propos du tribut qu’il faut que les villes envoient à Athènes par l’intermédiaire du convoyeur après en avoir inscrit le montant sur une tablette, qu’il soit permis à tout Athénien et allié qui le désire d’inscrire une plainte auprès des prytanes, que les prytanes trans­mettent au conseil l’accusation que l’on aura inscrite auprès d’eux ou soient pas­sibles d’une amende de dix mille drachmes ; lorsque le conseil aura instruit l’affaire, qu’il n’ait pas compétence pour fixer la peine mais qu’il s’en remette au tribunal populaire ; s’il est décidé qu’il y a faute, que les prytanes statuent sur la peine ou l’amende à infliger ; et si quelqu’un commet une faute concernant le convoyage de la vache ou de la panoplie, que son procès soit mené de la même façon et que la peine soit la même ; que les trésoriers des Hellènes publient sur des affiches le rôle du tribut et le nom des cités qui ont payé entièrement. »

Inscription historique grecque.

« Il a plu au conseil et au peuple, la tribu Cécropis exerçait la prytanie, Polémarchos était se­crétaire, Onasos prési­dent, Cléonymos a fait la proposition : que toutes les cités qui versent le tribut aux Athéniens élisent chacune en leur sein [des collecteurs de tribut] pour que dans chacune tout le tribut soit collecté pour les Athéniens et que les [collecteurs] soient responsables du ver­sement […] et la prytanie qui sera en fonc­tion devra impérativement convoquer l’assemblée vingt jours après les Dionysies ; que soit rendue publique la liste des cités qui auront versé le tribut, de celles qui ne l’auront pas fait, de celles qui l’auront fait en partie ; on enverra à celles qui restent redevables cinq hommes pour qu’ils fassent la levée du tribut ; que les tréso­riers des Hellènes ins­crivent sur un panneau quelle ville est redevable du tribut et le nom des convoyeurs de l’argent, que celui-ci soit placé devant le monument des héros ; un décret semblable sera pris au sujet de l’ar­gent que doivent les Samiens et les Théréens, il n’y sera pas fait mention de la désignation des hommes qui sont envoyés dans les autres villes qui doivent de l’argent à Athènes ; que la prytanie de la tribu Cécropis inscrive ce décret sur une stèle placée sur l’Acropole. P[…]critos a fait la pro­position, pour le reste qu’il en soit comme l’a proposé Cléonymos, pour que les Athéniens sup­portent la guerre le mieux et le plus facile­ment possible, qu’il soit fait rapport au peuple dans la matinée après convocation de l’assemblée : il a plu au conseil et au peuple, la tribu Cécropis exer­çait la prytanie, Polémarchos était secrétaire, Hugiainon était président, Cléonymos a fait la proposition : pour le reste qu’il en soit comme dans le précédent décret […] que l’on choisisse les commissaires des autres procès concernant l’argent d’Athènes selon le décret et qu’un stratège soit désigner pour siéger lorsqu’un procès sera engagé contre une cité ; si quelqu’un s’arrange pour que le décret concernant le tribut soit invalidé, ou pour que le tribut ne soit pas envoyé à Athènes, que qui­conque le voudra dans la cité le traduise devant les commissaires pour un procès en trahi­son ; que les com­missaires transmettent l’affaire dans le mois qui suivra le retour de ceux qui auront fait l’assignation ; que les témoins de l’accusation soient deux fois aussi nombreux que le nombre de gens contre qui on aura lancé l’ac­cusa­tion ; si l’accusé est reconnu coupable, que le tribunal fasse l’estimation de la peine à subir ou de l’amende à payer ; que soit inscrit dans la salle du conseil le nom des hérauts, quels qu’ils soient, que les pry­tanes, avec le conseil, auront choi­sis sous la pry­tanie de la tribu Cécropis pour partir dans les cités et de­mander que soient élus des gens pour col­lecter le tribut et que leurs noms soient inscrits devant la salle du conseil ; que les adjudicataires mettent la stèle à contrat. Liste des collecteurs du tribut dans les cités : […]. »

Inscription historique grecque.

Sommaire du dossier

La fin de la guerre du Péloponnèse

Notes

  1. Note E. Talbot : Ceux qui étaient en Éolide, en Ionie et dans les îles. Voir Diodore de Sicile, XII, c.
  2. Voir Xénophon, Économique, I, 15.
  3. Voir Xénophon, Anabase, : « Quand on est vaincu, en effet, vous le savez bien, on perd tout ce qu’on a ; si nous sommes vainqueurs, nous devons regarder nos ennemis comme nos valets » (III, 2, 28) ; « Que celui qui souhaite de vivre s’efforce de vaincre : le vainqueur tue, le vaincu est tué, telle est la règle ; que celui enfin qui veut s’enrichir s’efforce de triompher : le vainqueur conserve ce qu’il a et s’empare du bien des vaincus » (III, 2, 39).
  4. Voir Thucydide, I, 141-143.
  5. Voir O. Battistini, La Guerre, NiL, 1994.
  6. Conon réussit à s’échapper avec huit trières. Il se réfugia à Chypre, chez Évagoras, où il participa à la re­construction de la puissance maritime perse. Il reçut ensuite, avec Pharnabaze, le commandement de la flotte perse et, avec lui, battit la flotte lacédémonienne à Cnide, en 394 (voir infra). De retour à Athènes avec la flotte perse il termina de reconstruire les Longs-Murs.
  7. Les trirèmes, vaisseaux de guerre rapides à trois rangs de rameurs, très légers – ils devaient être lestés –, étaient ex­trêmement fragiles. Elles ne servaient que de jour et par temps calme pour de courtes expéditions, na­viguant d’un port à l’autre, ou bien, comme cela a été le cas à Aigos-Potamos, étaient halés sur le rivage pour passer la nuit.
  8. Après la victoire de Lysandre les exilés samiens purent rentrer chez eux et expulser leurs adversaires dé­mocrates.
  9. 0,88 m.
  10. Note A. Pierron : Cet Alexandrides ou, selon d’autres, Anaxandridès, avait fait un traité sur les offrandes du temple de Delphes.
  11. Note A. Pierron : Le statère était une monnaie d’or, valant environ 18 fr. 65 c. de notre monnaie. La somme déposée par Lysandre, suivant Alexandridès, monterait, d’après l’évaluation la plus rigoureuse, à 10,584 fr 30 c.
  12. Note A. Pierron : II y a eu plusieurs poètes de ce nom, qui ont été célèbres à divers titres, mais dont il ne reste rien, et dont on ne sait plus guère que le nom, sinon pour celui qui vivait du temps d’Alexandre : Horace en a parlé plusieurs fois, et avec un grand dédain.
  13. Note A. Pierron : Moins connu encore que Chœrilos.
  14. Note A. Pierron : Poète épique fort estimé dans l’Antiquité, et que Quintilien plaçait au second rang après Homère. Ses poésies n’existent plus.
  15. Note A. Pierron : Inconnu.
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