Atè « l’Égareuse » Un mot et une notion clé pour lire le mythe et la tragédie en Grèce ancienne

« Quand donc s’achèvera, où donc s’arrêtera, rendormie,
l’ardeur d’Atè, l’Égareuse ? »

 

Eschyle, Les Choéphores (458 avant J.-C.), vers 1075-1076

Fille d’iris, la Discorde, selon Hésiode (Théogonie, vers 230), ou née de la volonté de Zeus selon Homère (Iliade, XIX, vers 91), Atè (Ἄτη) est une divinité redoutable qui personnifie « l’erreur », « le moment d’égarement », au sens du nom commun féminin ἄτη (atè) en grec : frappant les humains au hasard, dans n’importe quelle circonstance, " l’Égareuse " les pousse à faire leur propre malheur.

Soufflé par une volonté divine, le moment d’égarement se traduit en effet par un excès (l’orgueilleuse démesure propre à l’hubris tragique), par une faute lourdement préjudiciable : ainsi la faute d’Agamemnon – son arrogance qu’Achille qualifie précisément d’hubris (Iliade, I, vers 203) – a-t-elle provoqué la colère d’Achille ; la faute d’Achille (son obstination rancunière) entraîne la mort de Patrocle, lui-même victime de son imprudence.

Atè notion clé commentaire

Le prêtre d’Apollon Chrysès supplie Agamemnon de lui rendre sa fille Chryséis contre une rançon, cratère apulien, env. 350 av. J.-C., Musée du Louvre, Paris. © Wikimedia Commons.

Souvent associée à l’Érinys, Atè est un fléau qu’Homère imagine sous les traits d’une déesse aux pieds rapides.
« Les prières, filles du grand Zeus, boiteuses, ridées et louches, suivent à grand peine Atè. Et celle-ci, douée de force et de rapidité, les précède de très loin et court sur la face de la terre en maltraitant les hommes. Et les Prières la suivent, en guérissant les maux qu’elle a faits, secourant et exauçant celui qui les vénère, elles qui sont filles de Zeus. » (Iliade, chant IX, 504-514, traduction Leconte de Lisle)

C’est Agamemnon qui définit le mieux sa "démarche" aussi bien dans sa manifestation (nom commun) que dans sa personnification (nom propre) :
« Souvent les Achéens m’ont accusé, mais ce n’est pas moi qui suis coupable ; c’est Zeus et la Moira et l’Érinys habitant les ténèbres qui ont mis dans mon esprit une atè farouche le jour où j’ai dépossédé Achille de sa part. Mais que pouvais-je faire ? C’est une divinité qui mène tout à bout : la vénérable fille de Zeus Atè, c’est elle, la maudite destructrice, qui égare tous les hommes ! Ses pieds délicats, sans toucher la terre, ne font qu’effleurer, en marchant, les têtes des humains qu’elle accable de maux, les prenant tous dans ses filets. Et un jour elle a égaré Zeus en personne, lui qu’on dit pourtant supérieur aux hommes et aux dieux. » (Iliade, chant XIX, vers 86-96, traduction A. C.)
L’image est poétique et frappante ; Platon la reprend dans Le Banquet (195d) : « Homère dit d'Atè qu'elle est déesse et délicate, ou du moins que ses pieds sont délicats : Elle a des pieds délicats, dit-il ; car elle ne touche point le sol, mais elle marche sur les têtes des hommes. »

Par la suite, Agamemnon fait amende honorable auprès d’Achille, non sans avoir raconté comment Zeus a chassé Atè de l’Olympe en la faisant "tournoyer par ses tresses luisantes" pour la jeter chez les hommes...
« Vite Zeus saisit Atè par les boucles luisantes de ses tresses sur sa tête, et, le cœur plein de courroux, il jura par un grand serment que jamais plus Atè, qui fait s’égarer tous les êtres, ne reviendrait ni dans l'Olympe ni dans le ciel étoilé. Ayant ainsi parlé, il la fit tournoyer de sa main, il la jeta loin du ciel étoilé, et elle tomba en pleins champs. […] Et moi, je ne pouvais oublier l'influence d'Atè, par qui tout d'abord je fus égaré. Mais s'il est vrai que je fus égaré et que Zeus un jour m'ôta le sens, je veux réparer et payer une immense rançon. » (Iliade, XIX, vers 126-138)
Achille reconnaît lui-même : « Zeus père, bien grandes sont les tai (les erreurs) que tu donnes aux hommes, sans quoi jamais l’Atride n’aurait à ce point excité le thumos (cœur) dans ma poitrine ! » (Iliade, XIX, vers 270-272).

La conduite de l’humain “égaré” (littéralement aliéné), imprudente, dangereuse, inexplicable, n’est donc pas déterminée par une quelconque méchanceté personnelle, mais par une cause externe à l’individu.
Relevant d’une décision divine, l’atè n’implique aucun sentiment de culpabilité morale – « je ne suis pas coupable », affirme Agamemnon – : nous dirions aujourd’hui qu’il s’agit d’un "accident". Plus tard seulement, l’atè sera sentie comme une punition (voir la folie d’Oreste), et non plus comme une cause.

« L’atè est toujours un état d’âme – un obscurcissement, une perturbation momentanée de la conscience normale. C’est en fait une folie passagère et partielle, et comme toute folie, elle est attribuée, non à des causes physiologiques ou psychologiques, mais à un agent extérieur "démonique". […] En d’autres termes les pulsions irrationnelles, non systématisées, et les actes qui en découlent tendent à être exclus du soi et attribués à une source étrangère. »
E. R. Dodds, “Les excuses d’Agamemnon” in Les Grecs et l’irrationnel, University of California Press, 1959, Flammarion, 1977, p. 15 et p. 27.

On a vu qu’Agamemnon (Iliade, XIX, vers 86 sq.) cite Zeus comme premier responsable à l’origine de l’Atè (personnifiée comme sa fille), donc du récit même : c’est bien ce qu’annonce le poète en ouvrant son chant (« la volonté de Zeus s’accomplissait », Iliade, I, vers 5) ; de fait, en remontant la chaîne des causes, il est aussi à la source de la guerre, comme le rappelle Hélène à Hector : “C’est à toi surtout que nous causons de la peine, moi chienne que je suis et Pâris à cause de son atè ; Zeus nous a envoyés ces maux, afin que, plus tard, nous soyons célébrés par tous les hommes à venir.” (Iliade, VI, vers 355-358). Affirmation de la toute-puissance divine : “Les dieux peuvent rendre fou le plus sensé, et redonner le bon sens au fou” (Odyssée, XXIII, 11) que les Romains reprendront à leur compte (“Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre”).

Deuxième citée au rang des “responsables” par Agamemnon : la Moira. C’est au sens le plus concret la “portion” qui est assignée à chacun, d’où sa personnification comme incarnation de la Destinée (au pluriel, les Moires, filles de Zeus et de Thémis, deviendront les Parques chez les Romains). À considérer ce qui arrive et sans savoir pourquoi cela arrive, il faut bien admettre la Nécessité qui a fait que cela arrive ! Expression de l’inévitable Anankè (la Nécessité), à laquelle même les dieux doivent se soumettre : ainsi Zeus, qui a toujours manifesté sa préférence pour Troie, a-t-il pu retarder le désastre, mais il ne peut empêcher “sa balance d’or” de faire plonger le destin d’Hector dans l’Hadès (Iliade, XXII, vers 208-214).

Enfin l’Érinys : sans doute ici l’Érinye n’est-elle pas encore sentie comme la personnification de la Vengeance du Crime (comme on l’a déjà fait remarquer pour l’atè), telle que la mettront en scène les auteurs tragiques ; elle est plutôt l’exécutrice chargée de faire respecter la  moira, pour que nul ne transgresse les lois de sa nature et l’ordre du cosmos. Ainsi les Érinyes coupent-elles rapidement la parole à Xanthos, le cheval d’Achille, parce qu’il n’appartient pas à un cheval de parler (Iliade, XIX, vers 418). « Il semblerait que le complexe moira – Érinys – atè ait eu des racines profondes, et il pourrait bien être plus ancien que l’attribution de l’atè à Zeus. » (Dodds, o. c., p. 18).

Pour résumer : si à l’origine l’erreur engendrée par l’Atè ne suscite aucun sentiment de culpabilité morale, par la suite elle sera sentie comme une faute entraînant une punition. Soufflée par une volonté proprement surnaturelle, elle se concrétise par un terrifiant moment de folie, plus ou moins bref, dont la conséquence est une "erreur" lourdement préjudiciable. L’homme frappé par "l’Égareuse", littéralement "aliéné" par sa force irrationnelle, manifeste une conduite imprudente, dangereuse, inexplicable : folie, meurtre, suicide. « Quand donc s’achèvera, où donc s’arrêtera, rendormie, l’ardeur de l’Égareuse ? » interroge avec angoisse le coryphée en conclusion des Choéphores d’Eschyle (vers 1074-1076).

 

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