Albert Einstein ou la liberté innégociable

Einstein et Hitler étaient deux hommes radicalement incompatibles, appartenant à deux galaxies antipodiques. Dès que le second accéda au pouvoir, le premier décida de renoncer pour la seconde fois à la nationalité allemande. La patrie d’Einstein, si elle existe, ne saurait être qu’une terre de liberté. Cela, il le savait depuis toujours, mais, dès la fin de 1932, il comprit qu’il n’aurait d’autre choix que de quitter son pays natal. Cette année-là, Albert et Elsa, sa femme, retournèrent aux États-Unis à bord du steamer Oakland pour une nouvelle tournée de conférences. Au moment de quitter leur appartement de la Haberlandstrasse à Berlin, valises à la main, ils eurent un pressentiment : jamais plus ils n’y remettraient les pieds. Outre-Atlantique, l’étoile absolue de la physique avait aussi quelques ennemis. Un petit groupe de femmes américaines très militantes s’activa pour que les Einstein n’obtiennent pas de visa. Elles entendaient protester contre la venue de ce savant « pacifiste et communiste » qui menaçait les institutions de leur pays. Mrs Randolph Frothingham, la présidente de cette « Ligue des femmes patriotes » qui avait conduit une campagne contre le droit de vote des femmes, avait pris le temps de rédiger un texte de seize pages expliquant la dangerosité du personnage. « Sa théorie de la relativité, maintes fois révisée, n’a pas davantage d’intérêt pratique, se moquait-elle, que la réponse à la vieille devinette : "Combien d’anges peuvent tenir sur une tête d’épingle si les anges n’occupent aucun espace ?" » Elle ajoutait que les idées dudit scientifique sur les lois de la nature menaçaient la religion, que son refus de toute forme d’autorité, excepté la sienne, était inacceptable et que son incapacité à bien parler l’anglais signait son évidente inadaptation aux valeurs américaines. La première réaction d’Einstein fut de partir dans un grand éclat de rire. Il la compléta par cette réponse bien sentie : « C’est bien la première fois que je suis ainsi repoussé par le beau sexe. Du moins n’avais-je jamais eu à affronter le rejet d’un aussi grand nombre de femmes à la fois. Mais n’ont-elles point raison, ces vigilantes citoyennes, de fermer leur porte à un homme qui dévore les coriaces capitalistes avec le même appétit et le même plaisir que le Minotaure avalant jadis de tendres vierges grecques ? D’autant qu’il pousse la malice jusqu’à refuser toute espèce de guerre, sauf, bien entendu, celle, inévitable, avec sa propre épouse ? Bravo, Américains, écoutez bien vos petites patriotes en jupons, si avisées, et n’oubliez pas que le Capitole de la puissante Rome fut lui aussi un jour sauvé par le caquetage de ses oies les plus fidèles. » Dès l’arrivée de l’Oakland en Californie, le 9 janvier 1933, Einstein accorda une interview à même le quai. Ce n’est pas de ces femmes ardentes qu’il voulait parler, mais d’Hitler. Il expliqua aux journalistes que cet individu médiocre jouait sur les émotions et les préjugés de la population, et que le nazisme mettait en péril la civilisation. En Allemagne, le rythme des événements s’accéléra dramatiquement, justifiant ses craintes : le 30 janvier, Hitler accédait au poste de chancelier ; un mois plus tard, après l’incendie du Reichstag, il suspendait la Constitution, proclamait la loi martiale et incitait ses troupes à se livrer au chantage, au pillage, à la violence et aux assassinats ; la semaine suivante, le 5 mars 1933, il obtenait 44 % des suffrages aux élections ; puis, en moins d’un mois, il investissait tout l’appareil d’État.

Einstein était depuis longtemps dans le collimateur des nazis, mais la violence de leurs attaques à son encontre fit un saut quantique vers le haut. Le 2 mars 1933, le Völkischer Beobachter l’accusa d’« intellectualisme culturel, de trahison intellectuelle et de débauche pacifiste ». Quelques jours plus tard, toujours en Amérique, il apprit que des chemises brunes avaient mis à sac son appartement berlinois. Que des sections d’assaut avaient visité sa résidence secondaire de Caputh, près de Potsdam, où il aurait, arguaient-elles, autorisé des communistes à cacher un arsenal d’armes et de munitions. Bredouilles, les chemises brunes étaient revenues fouiller la maison une seconde fois, centimètre carré par centimètre carré, et en étaient héroïquement reparties avec un couteau à pain. C’est précisément à ce moment-là qu’Einstein jura de ne plus jamais retourner en Allemagne. Il n’avait pas peur, il avait honte. La passivité des intellectuels allemands devant les nazis le révulsait littéralement. Le 18 mars 1933, le couple embarqua à nouveau sur le Belgenland, amarré dans le port de New York. Direction : l’Europe, Anvers. La veille, Alfred Hugenberg, magnat de la presse et ministre allemand de l’Économie, de l’Agriculture et de l’Alimentation avait pris la plume dans un quotidien berlinois : « On signale qu’au cours d’une réunion pacifiste Einstein a souhaité l’intervention morale du monde entier contre l’Allemagne et l’hitlérisme. À l’heure où l’on ment à l’Amérique en prétendant l’informer et où la sale propagande marxiste et démocratique essaie de la dresser contre l’Allemagne, ce petit coq vaniteux a le toupet de juger l’Allemagne sans savoir ce qui s’y passe – ce qu’un homme qui n’a jamais été allemand à nos yeux et qui se déclare lui-même juif et uniquement juif ne peut de toute façon pas comprendre. » Le physicien Philipp Lenard, qui fut autrefois l’ami d’Einstein, avait tourné casaque. Et il écrivit même un article au picrate : « Le meilleur exemple de l’influence dangereuse des cercles juifs sur les sciences de la nature a été fourni par Einstein et ses théories fondées sur des calculs mathématiques bancals. […] Même des scientifiques qui ont fait par ailleurs du bon travail ne peuvent éviter le reproche d’avoir permis à la relativité de s’implanter en Allemagne, parce qu’ils n’ont pas vu à quel point il est faux de considérer ce Juif comme un bon Allemand, à l’intérieur et en dehors du domaine scientifique. »

Au beau milieu de l’Atlantique, Einstein rédigea sa lettre de démission à l’Académie des sciences de Prusse. Ainsi privait-il le nouveau gouvernement de toute possibilité de l’exclure de l’institution. Il la posta dès son arrivée à Anvers, le 28 mars 1933, et déclara en français, au cours d’une conférence de presse improvisée : « Je ne retournerai pas là-bas [en Allemagne]. Tant que j’aurai le choix en la matière, je ne vivrai que dans un pays où prévalent la liberté civile, la tolérance et l’égalité de tous les citoyens devant la loi. » Plus lucide que presque tout le monde à l’époque, bien avant qu’Hitler ne tisonnât les fours crématoires, il savait que l’Allemagne nazie s’était définitivement séparée du monde sous la houlette d’un « hystérique superstitieux ».

Le 1er avril 1933, les Einstein emménageaient à Coq-sur-Mer, petit village au bord de la mer du Nord. Le lendemain, il se rendit au consulat allemand de Bruxelles pour restituer le passeport qu’on lui avait remis en 1914, lors de son installation à Berlin, et abandonner officiellement la nationalité allemande, qu’il cumulait avec la nationalité suisse. Il avait été binational, il ne l’était plus, par sa seule volonté. Ce geste provoqua la fureur des nazis, qui l’accusèrent une nouvelle fois de participer à la propagande internationale dirigée contre l’Allemagne. Ses biens furent aussitôt confisqués, ses avoirs bancaires saisis, et sa tête fut mise à prix.

Einstein n’était guère attaché aux objets. La perte de ses biens ne l’affecta donc nullement, à l’exception de celle de son bateau à voile, un élégant sloop de sept mètres de long, baptisé le Tümmler (le marsouin), qui lui avait été offert par ses amis pour son anniversaire. L’embarcation en acajou massif fut ignominieusement destinée à Hitler.

En quelques jours d’une grande brutalité, une page entière de la vie d’Einstein s’était tournée. Il avait cinquante-quatre ans et les préoccupations d’un homme qui doit se tracer une nouvelle existence, loin de son pays natal, définitivement inhabitable.

 

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