Achille et Hector Une image, une histoire

De très nombreux vases grecs d’usage courant (des pièces de vaisselle en terre cuite) représentent des personnages et des épisodes des épopées homériques, témoignant de leur immense succès populaire.

Une histoire de déshonneur et de douleur

Alors que les Achéens assiègent la ville de Troie depuis près de dix ans, l’affrontement entre les deux champions, Achille pour les Grecs et Hector pour les Troyens, est le point culminant de la guerre. Leur duel s’achève par la mort d’Hector. Habité par la vengeance depuis qu’Hector a tué son cher ami Patrocle, Achille inflige au cadavre de son ennemi un « traitement indigne » (ἀεικέα μήδετο ἔργα, Iliade, chant XXII, vers 395) : il attache son cadavre à son char et traîne son corps dans la poussière, sous les yeux des Troyens, accablés de douleur.

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Achille et Hector

 

Hydrie attique à figures noires (H. 56,5 cm), env. 520 av. J.-C., Museum of Fine Arts, Boston.
© Museum of Fine Arts.

Cette hydrie (cruche à eau) représente le moment particulièrement dramatique où Achille s’apprête à s’élancer sur son char, auquel il a attaché le cadavre d’Hector.

• Achille est saisi en plein mouvement : vu de profil, il est coiffé d’un casque au cimier imposant (il déborde sur l’épaule du vase) ; il tient dans sa main droite son grand bouclier rond orné d’un épisème (emblème au centre du bouclier) traditionnel : trois jambes rappelant la course de la terrifiante Gorgone. Alors qu’il fait un grand bond en avant pour monter sur la plate-forme du char, le héros grec est tourné vers deux personnages figurés sur le côté gauche de la scène.

• Les deux personnages que regarde Achille sont Priam et Hécube, les parents d’Hector, témoins de la scène depuis la grande porte de Troie (symboliquement figurée par une colonne et une frise). Drapé dans un long manteau, le vieux roi (barbe et cheveux blancs) tend la main droite vers Achille, en geste de supplication, tandis que la reine, à la peau blanche (selon les codes de la peinture), porte une main à sa tête, s’arrachant les cheveux en signe de deuil, comme le précise le texte homérique.

• Le char, dont on voit une roue et une partie de la caisse, est conduit par le cocher d’Achille, Automédon : celui-ci, coiffé d’un casque au cimier blanc, penché vers l’avant, tire les rênes pour lancer la course des chevaux. Sur le côté droit de la scène, on ne voit que l’arrière-train des chevaux, tous noirs : le nombre de pattes (huit) indique que le char est un quadrige (un char tiré par quatre chevaux).

• Au premier plan, un personnage féminin ailé, bras levés, s’élance vers les autres personnages (ses pieds ne touchent pas le sol) comme pour attirer leur attention : c’est Iris, la messagère des dieux (traditionnellement représentée avec des ailes et un vêtement chatoyant, suggérant l’arc-en-ciel). Cette intervention est une sorte d’annonce, comme un « saut en avant » au cinéma (« flashforward ») : en effet, dans l’Iliade, alors qu’Achille refuse de rendre le corps d’Hector et que les dieux ne peuvent plus tolérer un tel outrage, Zeus envoie Iris en ambassade auprès de Priam pour le persuader d’aller chez Achille afin de racheter le corps de son fils (chant XXIV, vers 169 - 187).

• Sur le côté droit, un grand tumulus blanc sur lequel on lit ΠΑΤΡΟΚΛΩ (« à Patrocle ») représente la tombe de Patrocle, autour de laquelle Achille va traîner le corps d’Hector. Selon l’imagerie traditionnelle, un serpent symbolise le monde chtonien (les Enfers). Un guerrier ailé miniature, portant casque et bouclier, s’élance du haut du tumulus : c’est l’âme de Patrocle qui sort de son tombeau.

• En partie allongé sur le sol, le corps d’Hector est attaché au char d’Achille. Dépouillé de ses armes, le héros troyen est nu. Ses cheveux et sa barbe sont rehaussés de rouge. Son nom ΕΚΤΡΩΡ est inscrit au-dessus de lui.

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Homère

[...] καὶ Ἕκτορα δῖον ἀεικέα μήδετο ἔργα.
ἀμφοτέρων μετόπισθε ποδῶν τέτρηνε τένοντε
ἐς σφυρὸν ἐκ πτέρνης, βοέους δ᾽ ἐξῆπτεν ἱμάντας,
ἐκ δίφροιο δ᾽ ἔδησε, κάρη δ᾽ ἕλκεσθαι ἔασεν·
[...] Et il imaginait des actes de déshonneur contre le divin Hector.
À l’arrière des deux pieds il transperça les tendons,
entre talon et cheville, il attacha des courroies de bœuf,
les noua au char, et laissa traîner la tête.

Monté sur le char, où il avait porté les armes glorieuses,
il fouetta pour le départ. Les deux chevaux s’envolèrent sans résistance.
Un ouragan de poussière venait de l’homme traîné ; autour, les cheveux
couleur de cyan se déployaient ; la tête, toute, gisait dans la poussière,
elle qui charmait auparavant. Mais Zeus, ce jour, l’a donnée
à des ennemis, pour qu’ils la maltraitent sur sa terre paternelle.
Ainsi, la tête était tout entière dans la poussière. Alors, sa mère
s’arracha les cheveux et jeta son voile lustré
loin d’elle. Hécube lança un très grand sanglot quand elle vit son enfant,
et son père gémit pitoyablement. Autour, le peuple
était, dans la ville, pris de sanglots et de gémissements.

Homère (VIIIe siècle av. J.-C.), Iliade, chant XXII, vers 395-409 (traduction Pierre Judet de la Combe, Albin Michel/Les Belles Lettres, 2019)

Virgile

Le prince troyen Énée raconte la dernière nuit de Troie, au moment où les Grecs pénètrent dans la cité.

Tempus erat quo prima quies mortalibus aegris
incipit et dono divum gratissima serpit.
In somnis ecce ante oculos maestissimus Hector
visus adesse mihi largosque effundere fletus
raptatus bigis, ut quondam aterque cruento
pulvere perque pedes trajectus lora tumentes.
Ei mihi, qualis erat !

C’était l’heure du premier sommeil pour les mortels que tourmentent encore les soucis : le moment où ce don des dieux les pénètre d’une douceur bienfaisante. Mais voilà qu’en rêve je crois voir Hector apparaître sous mes yeux : il est accablé d’une infinie tristesse et il pleure à chaudes larmes. Il a l’aspect d’autrefois, quand son corps était traîné derrière le char d’Achille. Il est noir de sang et de poussière, il a les pieds tout gonflés par les courroies qui les traversent pour les attacher. Hélas ! dans quel état il était ! Si différent du brillant Hector qui était rentré du combat, chargé des armes d’Achille qu’il avait arrachées à Patrocle, du puissant héros qui avait conduit l’assaut des Phrygiens contre les navires des Danaens pour les incendier ! Il avait une barbe en broussaille, les cheveux collés par le sang ; sur son corps, on voyait la trace de toutes les blessures qu’il avait reçues en se battant sous les remparts de sa patrie.

Virgile, Énéide (19 av. J.-C.), livre II, vers 268-279 (traduction A. C.)

Mots clés :

Guerre de Troie, Homère, épopée, vases grecs, Achille, Hector

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Achille gardant le corps d'Hector

Achille gardant le corps d’Hector, tondo d’une coupe attique à figures rouges, env. 490 av. J.-C. Musée du Louvre, Paris. © Wikimedia Commons.

 

Achille s’acharne longtemps sur le corps d’Hector : pendant onze jours, monté sur son char, il traîne chaque matin son cadavre trois fois autour du tombeau de Patrocle. Mais les dieux, outrés par la fureur du Grec et pris de pitié pour la famille du Troyen, préservent la dépouille de toute dégradation. Zeus finit par envoyer à Achille sa mère, Thétis, afin qu’il accepte de rendre le cadavre du héros à son père Priam contre une rançon.

Sur cette coupe, on voit Achille retiré dans sa tente, en tenue d’intérieur, sans armes (son bouclier orné d’un tête de Gorgone est accroché près de lui), allongé sur un lit sous lequel gît le corps nu d’Hector.

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