Éduscol

Les grandes étapes de la géographie scolaire de 1870 à nos jours

60 ans de géographie scolaire vidalienne

Les premières années du XXe siècle marquent un tournant majeur. La réforme de 1902, complétée en 1905 par l’introduction  de la géographie en terminale, met en place un programme qui, dans ses grandes lignes, va perdurer jusqu’à la réforme Haby de 1977 (à l’exception de la très courte parenthèse du programme du régime de Vichy en 1943, qui ne sera enseigné que 2 ans).

Une géographie avant tout physique et régionale

Cette géographie « scientifique », qu’appellent de leurs vœux les grands universitaires, repose d’abord sur la fondation d’une géographie générale qui est l’œuvre de grands noms comme Emmanuel de Martonne, auteur dès 1908 d’un Traité de géographie physique qui fera date ou bien Vidal de la Blache et ses Principes de géographie humaine, un ouvrage posthume publié en 1921.

Transcrite dans les programmes du secondaire, cette géographie générale sera avant tout une géographie physique. En 6e, elle représente neuf rubriques pour une seule consacrée à l’homme. Dans leur manuel, La Terre, de 1903, Camena d’Almeida et Vidal de la Blache l’affirment sans ambages :

« le fondement de toute étude vraiment géographique est l’étude de la terre, c’est à dire une étude physique(…) Il n’est pas de géographie appliquée, de quelques noms qu’on l’appelle, économique, commerciale, coloniale qui ne doivent procéder de la géographie physique sous peine de cesser d’être vraiment une géographie »

Cette primauté de la géographie physique perdurera très longtemps, jusqu’aux années 1970. Le problème majeur que pose alors cette géographie générale est celui de sa place dans le curriculum. C’est un débat toujours actuel, celui du choix entre une démarche pédagogique inductive, qui va du particulier au général et une démarche déductive, du général au particulier. Vidal a toujours considéré que l’énonciation de principes généraux ne pouvait être que la résultante d’un patient travail de rassemblement d’observations particulières que l’on cherche à comparer entre elles. Or il se trouve que la géographie scolaire fait l’inverse : elle énonce des lois générales en 6e et en seconde puis les illustre dans les autres classes. Ce faisant elle dénature la méthode vidalienne et, comme on a pu le dire, elle marche sur la tête…

Un autre grand apport de la géographie vidalienne concerne la géographie régionale. Inauguré par le célèbre Tableau de la géographie de la France de 1903 [6], cette géographie régionale va aussi marquer durablement les programmes. Au départ, on ne sait guère faire autre chose qu’une géographie des départements. Vidal définit la notion de région géographique qui n’est ni administrative, ni historique, ni géologique mais une combinaison de tous ces éléments. Le programme de 1925, concernant la France, intègre pleinement cette préoccupation du fait régional.

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[6] Cet ouvrage a fait l’objet en 2000 d’une réédition aux éditions de La Table Ronde,  avec une préface de Pierre George

De l'innovation à l'immobilisme

Toutefois, les innovations vidaliennes connaissent des limites, voire des déformations regrettables à l’occasion de leur application dans l’enseignement secondaire. Montrons en un exemple, concernant les relations entre l’homme et la nature, qui sont au centre de l’analyse géographique.

 Vidal défend le principe du possibilisme, pour reprendre le terme proposé par l’historien Lucien Febvre. Autrement dit, pour un même milieu naturel plusieurs possibilités d’aménagement s’offrent à l’homme. Tout dépend de son genre de vie, une notion chère à Vidal, introduite dans le programme du ministre du Front populaire, Jean Zay, en 1938. Mais les simplifications dans les manuels, et sans doute plus encore dans les classes, conduisent au maintien et même à l’incrustation d’un vieux déterminisme physique : le relief, le climat expliquent tout. C’est là aussi qu’il faut voir l’origine d’un vieux défaut de la géographie scolaire : le plan-tiroir. La présentation des régions, des États répond toujours au même plan qui débute invariablement par les conditions physiques et déroule une pensée linéaire causes-conséquences.

Doc 2 Cours DemangeonTerminale


Défendue par des disciples fidèles, ses anciens élèves comme Albert Demangeon, cette géographie vidalienne s’installe dans l’entre deux guerres et vire à l’immobilisme après la Seconde Guerre mondiale. En 1945 on revient à peu de choses près aux programmes de 1938.  Face aux changements du monde contemporain, on ne sait pas faire autrement que procéder par ajouts sans remettre en cause le socle vidalien. Par exemple, on accorde plus d’importance à la géographie économique, sous la double impulsion du progrès des statistiques et d’un contexte idéologique marxisant. En Terminale, on introduit une étude des « principales matières premières » et des « transports internationaux »  à côté de la traditionnelle étude des grandes puissances économiques. La conséquence la plus évidente de ces non choix est le maintien de programmes très lourds, à vrai dire jamais terminés par les professeurs.

Qu’on en juge par cette incroyable énumération du programme de Terminale de 1945 qui comprend 13 puissances économiques, sans oublier leur empire colonial, et 13 matières premières ou sources d’énergie, à traiter en 2 heures par semaine. Le « cours Demangeon » (conforme au programme de 1948) compte la bagatelle de 642 pages ! (Document 2)

Immobilisme des programmes, nouveauté des manuels scolaires

Face à l’immobilisme des programmes, l’innovation viendra du contenu pédagogique et plus encore des caractéristiques techniques des manuels. Ils accomplissent en effet un virage spectaculaire à la fin des années 1950 et au début des années 1960.

Sous la direction d’André Journaux, géomorphologue passionné de photographie, professeur à l’université de Caen, les éditions Hatier lancent dès la fin des années 1950 une collection dont la mise en page claire et aérée est en rupture complète avec les ouvrages rébarbatifs du passé (Document 3). Chez Bordas, la collection dirigée par Maurice Le Lannou, alors professeur à l’université de Lyon devient vite populaire. Pour traiter de la France, en classe de Première, de belles et grandes photos aériennes obliques en quadrichromie, dues au talentueux photographe Alain Perceval, constituent le fil conducteur de l’ouvrage (Document 4). Les éditeurs et les auteurs ont donc su très vite exploiter les nouvelles possibilités que leur offrent les progrès techniques.

Sur le fond cependant, on sent bien que cette génération de manuels hésite encore entre tradition et modernité. Chez Le Lannou, la géographie comme « science du paysage » s’affirme mais en même temps la France reste « un territoire harmonieux et équilibré ». Au total, ces nouveaux manuels donnent une image, d’ailleurs revendiquée, d’une géographie plus « vivante », pour tout dire moins ennuyeuse, comme le montre l’intitulé du manuel de géographie 5ème de la collection Hatier, conforme au programme de 1969 (Document 5).