Parole d'ancien élève
Entretien entre Karl Eberhard, élève de dernière année au Conservatoire National d’Art Dramatique et Pierre Charbonnel, professeur de théâtre au Lycée Frédéric Chopin de Nancy
Comment es-tu arrivé au théâtre ?
J’ai découvert le théâtre un peu par hasard. Je faisais partie des élèves perdus à la fin du collège, je ne savais vraiment pas ce que je voulais faire. J’avais déjà redoublé la classe de 5ème et dans la mesure où j’étais très moyen, on me proposait de redoubler à nouveau. Une Conseillère d’Orientation Psychologue m’a alors recommandé de déposer un dossier pour une option théâtre, dans la mesure où j’avais depuis longtemps l’ambition de me frotter à cet art. C’est ainsi que je suis entré au Lycée Molière, dans le XVIème arrondissement de Paris.
Comment s’est déroulée alors cette rencontre avec l’Art Dramatique en Seconde ?
Paradoxalement, je n’ai pas accroché d’emblée avec l’option théâtre. En fait, avant d’apprécier l’art dramatique, j’ai aimé la littérature, que m’a fait découvrir le professeur de français. Il a véritablement suscité en moi le goût du texte. Quand on travaillait un extrait de théâtre, par exemple, ou un poème, il donnait une dimension de l’écriture comme étant avant tout une force de langage. C’est ce qui m’a d’abord passionné et révélé la littérature. Je garde un souvenir ému et impérissable de Rabelais, Madame Bovary, La Princesse de Clèves…
Après, tu es donc passé en Première L ?
En première, j’ai retrouvé ce même professeur en option lourde et à ce moment-là, j’ai véritablement rencontré le théâtre. Je me rappelle avoir commencé l’année avec l’Electre de Sophocle, dans la traduction d’Antoine Vitez. Nous nous sommes assis à la table, toute la classe a lu la pièce, puis le professeur nous a demandé de travailler immédiatement une scène pour la semaine suivante. Ce fut une rencontre fascinante et j’ai aussitôt adhéré à ce théâtre que je ne connaissais pas du tout.
Quels ont été les faits les plus marquants de ta scolarité au lycée ?
J’étais également inscrit en option facultative. Ce cours a renforcé ma passion pour le théâtre puisqu’il règne une grande liberté, loin des contraintes imposées par les programmes de l’option obligatoire. L’objectif était de monter une pièce destinée à être jouée plusieurs fois en fin d’année. Je suis alors définitivement tombé amoureux du théâtre, l’approche étant plus concrète, moins rigide qu’en option lourde. La pièce travaillée était certes imposée par le professeur, mais il existait un véritable espace de liberté dans le travail. Ce sentiment était évidemment renforcé par la motivation de présenter une oeuvre aboutie, achevée, devant un public.
A ton avis, que faut-il conserver dans le Bac L option théâtre, ou changer ?
En fait, je n’ai pas eu le bac (depuis, il est devenu nécessaire d’être bachelier pour présenter le concours du CSNAD). Cette option apporte de la diversité et une approche variée du savoir et de la réflexion. C’est une filière qui doit continuer d’exister, voire être fortifiée, car elle m’a sauvé. S’il n’y avait pas eu cette rencontre avec le théâtre au lycée, aujourd’hui je serais vraiment en très mauvaise posture, je ne sais pas du tout ce que j’aurais pu faire. Grâce à cette option, je n’ai plus vu l’école de la même manière, je me suis rendu compte que suivre un enseignement – d’une manière générale – pouvait être passionnant. Du coup, j’ai ressenti de la colère contre les années précédentes : j’étais un élève quelque peu perdu, alors qu’un véritable enseignement artistique m’aurait motivé, donné le goût du travail et de l’apprentissage. Comment ai-je pu trouver que lire était tellement ennuyeux ? Comment ai-je pu ressentir une telle aversion pour Les Fourberies de Scapin en 5ème ? En option artistique, le travail de l’élève est valorisé et le travail en équipe avec mes camarades de classe m’a également motivé.
Et après l’année de terminale ?
Que faire sans le Bac ? J’avais réussi le premier tour du Studio Théâtre d’Asnières, la deuxième partie du concours se déroulait fin septembre. Il m’a donc fallu retourner quelques semaines au Lycée, mais mon objectif était évidemment de réussir l’entrée à Asnières. Je suis resté un an au Studio Théâtre, puis j’ai été formé au Conservatoire du XIème avant de passer le concours du CNSAD. Je suis ici en troisième année. A la fin de ma scolarité dans le XIème, j’ai créé ma compagnie : nous avons joué Les Fourberies de Scapin en Bourgogne sur les places des villages. L’été dernier, nous sommes revenus dans cette région proposer La Jalousie du barbouillé et Le Médecin volant.
L’Ecole du spectateur t’a-t-elle marqué ?
J’ai eu beaucoup de chance car la Comédie-Française était partenaire du Lycée Molière. Pendant mes trois années de scolarité au lycée, j’ai donc pu assister à une vingtaine de spectacles. Les intervenants ont joué un rôle très important dans mon apprentissage : associés aux professeurs, ils ont su me donner le goût du théâtre.
En quoi est-ce très important pour un élève d’option théâtre d’assister régulièrement à des spectacles ?
Aujourd’hui, je suis metteur en scène, j’ai fondé ma compagnie — la Compagnie du Théâtre Nomade — et je travaille notamment à Auxerre où je milite pour un théâtre populaire, un théâtre qui va vers le public. Un théâtre pour tous. Alors, cette possibilité de fréquenter le spectacle vivant est une vraie chance pour les élèves. Dans la mesure où cette option ne se donne pas pour vocation de former des comédiens, l’Ecole du Spectateur permet de développer un sens aigu de la critique et de l’analyse de l’art : le comprendre, mettre des mots dessus. En somme, former des citoyens. En ce sens, aller voir des spectacles devient essentiel, voire vital.
Quels sont tes projets ?
A partir du 25 janvier, je travaille à Genève avec Omar Porras sur Les Fourberies de Scapin. Nous sommes deux élèves du CNAD sélectionnés pour participer à ce spectacle. Une tournée aura lieu au Japon. A mon retour, cet été, je retourne en Bourgogne et monte Macbett de Ionesco.
Une dernière anecdote ?
Je trouve très amusant d’avoir commencé le théâtre sur les conseils d’une COP, dans le seul objectif de ne pas redoubler !
Paris, le 19 janvier 2009.
Date de publication : 30/08/2009 00:00
