Discours sur l'acteur de Max Reinhardt
On pourra redécouvrir le lien profond du théâtre avec la formation de l'homme, dans le Discours sur l'acteur de Max Reinhardt publié en 1950 dans la Revue théâtrale
La Revue théâtrale
été 1950, numéro 13
Discours sur l'acteur
Max Reinhardt
(extraits)
Tous nous portons en nous la possibilité de connaître toutes les passions, tous les destins, toutes les formes d'existence. « Rien d'humain ne nous est étranger ». S’il n'en était pas ainsi, nous ne pourrions comprendre les autres humains, ni dans la vie quotidienne, ni dans l'art. Mais l'hérédité, l'éducation, l'expérience personnelle ne fécondent et ne développent que quelques-uns de ses mille germes qui sont en nous.
(…) Nous nous sommes mis d'accord sur quelques façons de parler, valables en toute occasion et qui appartiennent à notre armement en société. L'armure manque à ce point de souplesse, elle nous est si étroite, qu’il s'y trouve à peine de la place pour les mouvements les plus naturels. Nous avons une ou deux douzaines de formules bon marché pour toutes les circonstances. Nous avons des mimiques de confection pour exprimer la compassion, la joie, la dignité et nous avons la grimace stéréotypée de la politesse. À l'occasion des mariages, les baptêmes, des enterrements, nos poignées de main, nos références, nos froncements de sourcils, nos sourires composent une hallucinante comédie, où l'absence de tout sentiment effraye.
Le code social a été jusqu'à corrompre l'acteur, cet homme dont la profession est de sentir et d’exprimer. Lorsqu'à des générations successives qu'on enseigne l'art de réprimer les élans de la sensibilité, il ne reste en fin de compte plus rien à réprimer et, à plus forte raison, plus rien à libérer.
La nature accorde à chaque être humain un visage qui lui est propre. De même que sur un arbre il n'y a pas de feuille absolument identique, il n'existe pas deux hommes en tous points semblables. Mais dans le lit où, poussé de-ci de-là par les événements quotidiens, coule le fleuve de l'existence, les hommes finissent par devenir lisses comme des galets ronds. Tous ont même apparence. Ils payent ce poli de leur originalité.
C'est chez l'enfant que l'on retrouve l'acteur sous sa forme la plus pure. Sa réceptivité est incomparable et un impétueux désir d'insuffler la vie aux formes se révèle dans ces jeux, instinct indomptable et véritablement créateur. Il veut redécouvrir seul le monde, et le reconstruire. Il se cabre instinctivement, lorsqu'on prétend lui enseigner l'univers. Il se refuse à se laisser farcir la tête des expériences d'autrui. Il se transforme en un clin d'oeil en tout ce qu'il voit et métamorphose tout au gré de ses désirs. Rien ne résiste à son imagination. Un divan ? Il en fait un train : et voilà que la locomotive se met à grincer, à souffler et à siffler ; ravi, un voyageur regarde se dérouler derrière la portière les paysages les plus féeriques ; un employé à l’air sévère contrôle les billets ; et nous voici déjà arrivés à destination ; un porteur traîne à grand ahans un coussin vers l'hôtel, et tout aussitôt le premier siège venu devient une automobile silencieuse qui s'évanouit dans le lointain, et le tabouret plane comme un avion à travers l’éther.
Et c'est quoi, cela ? Du théâtre, l'idéal du théâtre, de l’art dramatique en sa perfection. Et cependant, quelque chose reste conscient chez l'enfant, c'est le sentiment très clair que tout n'est que jeu, un jeu qui s'enveloppe d'une sainte gravité, qui réclame des spectateurs, mais des spectateurs recueillis, participant au jeu en un muet abandon. Dans le cas de l'acteur, le même phénomène se produit.
Illusion que de s'imaginer que l'acteur puisse jamais oublier le spectateur ! C'est précisément lorsqu'il atteint au comble de l'émotion, que la conscience qu'il a de la présence de milliers de personnes dont l'attention tendue et frémissante se braque sur lui au milieu d'un silence de mort, défonce les dernières portes qui interdisaient l'accès de son Moi.
Dès la plus tendre enfance de l'homme naquit l'art dramatique. Cet homme, à qui n'est accordé qu'une brève existence, qui se voit précipité dans une foule dense d'êtres si différents les uns des autres, si proches de lui-même et pourtant inconcevablement éloignés, ne peut résister au plaisir de se plonger, grâce au jeu de son imagination, d'une personnalité dans une autre. Les possibilités, dont sa nature est riche, mais que l'existence n'a pas laissé s'épanouir, déploient leurs ailes aux couleurs sombres et le porte loin par-delà les bornes du Savoir, pour le jeter au centre d'événements qui lui sont tout à fait nouveaux. Il connaît tous les ravissements de la métamorphose, toutes les extases de la passion, il découvre en rêve la vie dans son immensité.
(…) Grâce à l’art, nous créons une seconde fois l'univers tout entier, avec tous les éléments, et au premier jour de la jeunesse, nous forgeons le joyau de cette oeuvre, nous créons l'homme à notre image.
Je crois à l'immortalité du théâtre. C'est la plus merveilleuse retraite pour ceux qui ont enfoui en cachette leur enfance dans leur poche, et qui s'en sont allés poursuivre plus loin leur jeu jusqu'à la fin de leurs jours.
Traduction André Robert
