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Les métamorphoses du livre et de la lecture à l’heure du numérique
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Septième édition du Rendez-vous des Lettres

Dans le cadre du plan national de formation, la direction générale de l’enseignement scolaire a organisé les 28 et 29 novembre 2016, en collaboration avec l’inspection générale de l’éducation nationale, et en partenariat avec la BnF, la septième session du Rendez-vous des Lettres sur le thème : « Les métamorphoses de l’apprentissage et de la transmission. Culture antique, culture numérique : d’une Renaissance à l’autre ? »

Les actes vidéos seront prochainement en ligne.

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Programme 7e RDV des Lettres 2016
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Brochure du 7e rendez-vous des lettres 2016

« Notre monde vient d’en trouver un autre », dit Montaigne au livre III des Essais. Pour en prendre la mesure et en louer les vertus, il le compare à « notre monde par deçà », mais aussi à celui des Anciens, accueillant ce « monde enfant » en se référant à un modèle à la fois familier et lointain, qui est comme un tiers terme nécessaire à l’invention de la nouveauté. De quel détour de cette sorte seront capables, demain, pour comprendre le nouveau monde que déploie par-dessus l’ancien la mutation numérique, des jeunes gens de plus en plus éloignés de la culture classique et en qui semble s’achever la substitution dès longtemps commencée de l’individualité de « l’homme calculable » à « l’individualité de l’homme mémorable » ? Nos mémoires, devenues externes et portables en même temps que les capacités de stockage et de traitement de nos équipements ont crû de façon exponentielle, ne sont-elles pas elles-mêmes désormais numériques et calculées ? Et pourtant ces phénomènes laissent entrevoir à certains une sorte de libération des intelligences, enfin désencombrées de la nécessité de mémoriser des savoirs désormais accessibles en un clic, et tout entières disponibles pour comprendre et inventer, échangeant et collaborant sans peine dans une sorte d’horizontalité heureuse. À quelles conditions le numérique peut-il nous rendre capables d’apprentissages plus autonomes, plus efficaces, mieux individualisés ? Les pédagogies actives qu’il permet de mettre en œuvre sont à mettre en relation avec une transformation très profonde de l’enseignement, qui n’est pas sans effet sur la construction d’une mémoire culturelle et accompagne le passage, au cours du siècle dernier, « d’un système culturel centré sur la transmission à un système culturel centré sur l’acte d’apprendre, où tout est supposé se jouer entre l’individu et le savoir qu’il a le désir ou le besoin d’acquérir » . Quel équilibre le numérique peut-il permettre de trouver – ou peut-être même nous oblige-t-il à trouver – entre apprendre et transmettre ?
Externalisation de la mémoire et mise à disposition des savoirs, individualisation et autonomisation des apprentissages, écart de plus en plus grand entre les caractéristiques de la culture des écrans et celles de la culture scolaire, présentisme d’une génération si bien en phase avec la révolution numérique qu’on peut craindre qu’elle ne laisse enfin les morts enterrer les morts : s’agit-il là d’une mutation si radicale qu’elle rendrait caduque l’une des principales missions de l’institution scolaire, qui est d’assurer par l’enseignement une continuité culturelle vivante entre les générations ? Ou bien la métamorphose n’est-elle pas plutôt le régime ordinaire de la mémoire elle-même et de la transmission ; la translation et la réappropriation leurs conditions mêmes d’exercice ?
C’est donc bien d’abord le lien entre mémoire et transmission qu’il conviendra d’interroger à l’occasion de ce septième Rendez-vous des Lettres à la BnF : en nous demandant, par exemple, en quoi la bibliothèque est un lieu de mémoire, dont les fonctions d’enregistrement et de stockage se doublent d’une fonction de rappel qui lui permet de mobiliser ses ressources et de les communiquer en réponse aux demandes, voire de les anticiper en valorisant ses collections, par des expositions, des réalisations ou des actions pédagogiques. En nous interrogeant sur les artes memoriae, sur les ruses de la mémoire – spatialisation, logiques d’association, classements, ordres divers – toujours liées à l’abondance des références et à la nécessité de retrouver ce qui a été enregistré : le problème change-t-il de nature quand les données deviennent si massives qu’elles retrouvent leur nom latin : data  ? Mais nous pourrons aussi nous intéresser à la manière dont l’École construit la mémoire des élèves, la structure et tâche de l’activer, choisit les principaux éléments de savoir et de culture qu’elle enseigne, élabore des programmes et des orientations pédagogiques, trace des parcours, en fonction d’un projet politique et social qui met en jeu des valeurs et un sens communs. Dans un cas comme dans l’autre, nous verrons que la mémoire en acte est sélective et orientée, organisée en fonction d’une pensée de la transmission et de choix qui s’expriment en termes de rupture et de continuité.
L’exemple du latin est intéressant à méditer : son étude a longtemps marqué, dans l’École, une sorte de compromis entre l’esprit de tradition et l’esprit de méthode, assurant dans la formation une sorte de référence à une origine conçue comme inaltérable, avec une orientation très grammaticale et dans une perspective à la fois logique et morale. La disparition de cet « empire du latin » au XXe siècle est un signe clair de la dissolution d’un compromis ancien, qui liait formation à la méthode et rapport à la tradition. Est-ce l’idée même de tradition qui s’éloigne, ce phénomène ayant pour corollaire une redéfinition du sens même de l’École, dont le rôle principal serait d’aider les élèves à devenir eux-mêmes ? Ou bien faut-il admettre que c’est cette tradition particulière qui serait désormais lettre morte, parce que nous aurions réorienté notre culture et privilégié d’autres références fondatrices, puisqu’aussi bien, pour décider d’un avenir, nous avons à choisir aussi notre passé ? Ou bien encore cette éclipse de la culture classique n’aurait-elle qu’un temps et faudrait-il prendre acte de la distance à laquelle elle se trouve désormais de nous, pour en retrouver le sens et l’usage ? Sa réappropriation supposerait alors que nous la mettions à l’épreuve du présent et de nos questions. Il ne s’agit pas seulement des Latins et des Grecs, mais aussi bien de Racine et de Montesquieu, de Chateaubriand, de Balzac, de tous ceux qu’on appelle les classiques – c’est-à-dire ceux qu’on enseigne dans les classes : il semble qu’il faille y entendre aujourd’hui au pied de lettre la phrase du Contre Sainte-Beuve : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. »
C’est ainsi le lien entre transmission et tradition que nous pourrions ré-examiner, en distinguant, comme le font Heinz Wismann et Pierre Judet de la Combe, patrimoine et tradition : celui-là renvoie à un ensemble d’œuvres et de monuments, conservés et disponibles, constituant pour ainsi dire un avoir livré à l’admiration ; à celle-ci correspond un rapport au passé qui le pose comme distant, cet éloignement et cette étrangeté rendant nécessaires une étude et une réappropriation qui sont toujours liées à un projet : ainsi de la Renaissance, où le retour aux sources antiques se marque à la fois par le souci philologique de l’établissement des textes et le développement de la traduction, et par une interrogation de ces textes dans une perspective de refondation, comme si se déployait dans cet écart même la possibilité d’un dialogue. S’inscrire dans une tradition, ce n’est donc pas vivre dans une sorte d’évidence de la continuité avec le passé, mais comme nous le donne à penser cette entrée dans la modernité que représente la Renaissance, inscrire dans la distance une relation d’étude et de questionnement qui fonde le projet humaniste. Heinz Wismann et Pierre Judet de la Combe font d’ailleurs de cette relation le parangon du geste éducatif : « Ce geste de reconstruction nouvelle d’une tradition obscure, non donnée, non immédiate, peut servir de modèle pour un projet éducatif, de rapport autonome aux savoirs. »
Considérant que la question de l’éducation est en effet centrale dans le projet humaniste et qu’elle est aujourd’hui plus que jamais cruciale, nous pourrions reprendre dans cette perspective le rapprochement souvent proposé entre notre époque et la Renaissance : l’une et l’autre sont marquées par la conjonction d’une révolution des techniques ou des technologies de l’écriture, de la lecture, et de la circulation des idées et des représentations ; d’une crise de la culture dont les tenants et aboutissants sont trop nombreux et complexes pour être rappelés ici, mais dont les dimensions intellectuelles, économiques, religieuses et morales peuvent être mises en regard de celles que nous connaissons ; de la naissance d’un humanisme et d’un rapport au savoir dont les lignes de force structurent encore nos propres représentations. Demandons-nous si la mutation numérique peut ouvrir à une autre Renaissance et si elle peut ainsi s’inscrire dans une tradition, nous permettre d’interroger autrement la profondeur d’une histoire et de faire usage au présent de cette étrangeté relative de la culture classique. Les langues anciennes n’ont en effet jamais été autant qu’aujourd’hui de belles étrangères, très lointaines et toutefois très proches, qui hantent nos mots, nos représentations, nos histoires : cette origine, délestée aujourd’hui de son caractère d’évidence, nous pouvons la choisir, pour ne pas sombrer dans un présentisme qui serait sans avenir parce que sans passé. Il nous faut en tout cas tenir compte de cette distance, de cette étrangeté, pour retrouver en elles et dans les cultures auxquelles elles ont donné naissance de quoi nourrir notre propre rapport au monde d’aujourd’hui.
À ce travail de réappropriation, qui concerne pour les générations présentes toute une tradition culturelle et pas seulement le latin et le grec, les technologies numériques peuvent sans doute beaucoup apporter, en facilitant l’accès à des sources lointaines, les rapprochements, les comparaisons et les confrontations, en favorisant l’activité des élèves, en les plaçant collectivement et individuellement en situation de manipuler les textes et d’y intervenir, d’en faire l’essai. Ce qui peut, dans la culture numérique, paraître menacer les apprentissages et l’approfondissement des connaissances peut aussi, si nous soutenons l’effort de scolariser et de cultiver les usages que font les élèves de ces technologies, de manière à ne pas exagérer l’effet de rupture qu’elle parait installer dans les esprits, les rendre plus vifs et permettre aux élèves de faire l’expérience des savoirs. On peut ainsi faire le pari d’une véritable transmission, qui ne se limite pas à la mise à disposition des connaissances mais suppose, dans la relation qu’elle installe entre professeurs et élèves, une parole adressée en personne et portant elle-même une expérience vivante de ce qui est enseigné. Ainsi comprise, la relation entre transmettre et apprendre n’est sans doute pas de pure et simple opposition, et le numérique peut être considéré comme une sorte de pharmakon, le ferment possible d’une véritable culture, ouvrant un espace de liberté et d’individualisation non calculable au sein d’une communauté qui ne se compose pas seulement de followers.
Le tout est de trouver la mesure.

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