L'enlèvement ou l'illustration de la ruse

Second exemple : L'enlèvement des Sabines


Nicolas Poussin, L'Enlèvement des Sabines, vers 1640
Huile sur toile 159 cm x 206 cm
© [Louvre.edu] - Photo Erich Lessing

L'histoire légendaire

Ayant fondé la ville de Rome, Romulus avec ses compagnons décide d'y faire souche. Partis en quête de compagnes, ils essuient de la part de leurs voisins des refus méprisants. Pour mener à bien son projet, Romulus élabore alors un plan fondé sur la ruse : Sous le couvert de jeux en l'honneur de Neptune, les Consualia, il attire dans les murs de Rome ses voisins avec leurs familles ; le guet-apens peut alors fonctionner.

La littérature source d'inspiration de la peinture

Histoire romaine, Tite-Live, Livre I - IX

" Indici deinde finitimis spectaculum iubet ; (...)
iam Sabinorum omnis multitudo cum liberis ac coniugibus venit. Invitati hospitaliter per domos (...)
Ubi spectaculum tempus venit deditaeque eo mentes cum oculis erant, tum ex composito orta vis signoque dato iuventus Romana ad rapiendas virgines discurrit. "
Ensuite on invite, à la demande de Romulus, les voisins au spectacle ; (...)
bientôt, les Sabins dans leur totalité s'y rendent avec femmes et enfants. On les reçoit dans les familles, selon les règles de l'hospitalité. (...)
Le moment du spectacle arriva, il accaparait les yeux et l'attention, quand, au moment voulu, le coup de force se déclencha, alors, au signal donné, la jeunesse romaine s'élança de tous côtés, pour enlever les jeunes filles.
" Magna pars forte, in quem quaeque inciderat, raptae ; quasdam forma excellentes, primoribus patrum destinatas, ex plebe homines quibus datum negotium erat domos deferebant ; (...) Turbato per metum ludicro maesti parentes virginum profugiunt, incusantes violatum hospitii foedus deumque invocantes cuius ad sollemne ludosque per fas ac fidem decepti venissent. Nec raptis aut spes de se melior aut indignatio est minor. "
Une grande partie d'entre elles furent enlevées au hasard des circonstances ; les plus belles étaient destinées à l'élite des Pères et des Plébéiens auxquels ce soin revenait, les amenaient chez eux ; (...) la panique trouble le jeu public ; affligés, les parents des jeunes filles s'enfuient, se plaignant qu'on a violé les lois de l'hospitalité et invoquant le dieu pour la fête et les jeux duquel ils sont venus, trompés par l'image de la religion et de la loyauté. Pour les jeunes filles enlevées, il n'y a ni amélioration à espérer ni moins grande indignation.

Regards sur le tableau de Nicolas Poussin : L'enlèvement des Sabines

Composition

Composition triangulaire, avec point de fuite vers l'arc de triomphe.
Au premier plan, la scène du rapt, organisée circulairement autour d'une femme implorant Romulus, ordonnateur du guet-apens et juché sur une estrade dans une attitude d'"imperator" ou dirigeant le coup de force à la manière d'un "chef d'orchestre."
L'enlèvement est "mis en scène" dans un désordre maîtrisé : symétries des scènes de violence, position centrale du cheval blanc dans le tableau.
Au second plan, architecture d'une Rome triomphante (temple, maisons, arc, galerie).

Couleurs

Utilisation raisonnée des couleurs claires suivant deux lignes obliques parallèles qui focalisent le regard sur la violence du mouvement arrêté.
Animation de la scène par un dosage équilibré des masses colorées :
- le rouge des manteaux des Romains, de celui de Romulus,
- le jaune de la tunique du soldat et de la robe de la jeune fille sabine,
- le bleu de la toge du dignitaire romain et des deux robes des Sabines.
- l'orangé du manteau du Romain, de la tunique de Romulus, de la robe de la vieille Sabine.

Conclusion

Le sujet traité rend compte de la légende romaine :
-
d'un côté, la folle audace d'une Rome naissante, qui s'impose par un coup de main très organisé (cf. le geste de Romulus) - coup de main rendu obligatoire par le refus antérieur des orgueilleux Sabins aux propositions d'alliance des Romains, selon la version de Tite-Live.
-
de l'autre , la panique, la lutte impuissante des jeunes Sabines, le désespoir (illustré par l'attitude pathétique d'une mère dans la partie centrale du tableau).
Poussin donne à la scène un décor grandiose ; les monuments pourraient être ceux de l'apogée de Rome. Romulus dans un geste affecté, pose pour l'éternité de l'histoire, confiant dans le devenir de sa ville.